Quand le Sacré-Cœur de Paris fai(sai)t polémique.

La basilique du Sacré-Cœur, sur la Butte Montmartre, est un des trois édifices les plus connus de Paris avec la cathédrale Notre-Dame et la Tour Eiffel. Mais la procédure de classement de la basilique au titre des moments historiques en 2021 a ravivé d’anciennes blessures, vieilles de 150 ans ! La basilique est une pomme de discorde entre les républicains anti-cléricaux et cléricaux. Mais commençons par le début.

Le Sacré-Cœur domine Paris
La guerre franco-prussienne de 1970

Nous sommes en 1848. Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon, fils de son frère Louis, est élu président de la IIe république française.
Le 2 décembre 1852, il se proclame empereur sous le nom de Napoléon III.
Sa popularité décroit avec le temps. A Paris, les travaux d’embellissement du préfet Hausmann ont chassé les pauvres du centre de la ville. Ils ont migré vers la périphérie près des fortifications qui entourent la ville. Ils s’entassent dans des logements insalubres à Belleville, La Chapelle, Montmartre, etc.
Les idées socialistes se répandent chez les travailleurs. En 1869, des grèves en province sont réprimées dans le sang. En janvier 1870, les obsèques du journaliste Victor Noir tué par un parent de l’empereur dégénèrent en manifestation contre Napoléon III.

Pour détourner la colère du peuple, il désigne un ennemi extérieur : la Prusse, qui monte en puissance. C’est une menace qu’il faut éradiquer, d’après l’empereur. Le 19 juillet 1870, sous un prétexte futile, il déclare la guerre à la Prusse : « tous à Berlin ! ».
Mais rien ne se passe comme prévu. Les troupes françaises ne sont pas encore en ordre de marche que les Prussiens, soutenus par toutes les principautés germaniques, entrent en France et volent de victoires en victoires. Le 2 septembre, Napoléon III, qui défend la ville de Sedan, sur la Meuse, se rend avec 80.000 hommes.

Atterré, le gouvernement envisage de capituler. Mais le 4 septembre, la république est proclamée, la guerre continue. Le 19, les Prussiens, que rien n’arrête, mettent le siège devant Paris qui est bombardée.

Alors que l’armée est en déroute, les Parisiens créent une milice civile, la garde nationale, pour défendre leur ville. 180.000 hommes s’enrôlent pour 1,5 franc par jour. Les officiers sont élus par leur troupe. Des armes, dont 227 canons, sont achetés par souscription de la population. Les canons sont placés sur les collines de la ville comme la butte de Montmartre.

Avec le blocus prussien, la vie devient difficile dans Paris. Le peuple a faim : un chat se vend 10 francs. Mais les restaurants du centre-ville restent ouverts et les plus fortunés peuvent y déguster un ragoût de girafe ou un steak d’éléphant… les animaux de Jardin des Plantes sont au menu.

Le quart nord-est de la France est occupée par les troupes prussiennes.
Le 18 janvier 1871, le roi de Prusse est nommé empereur de l’Allemagne unifiée. (Le roi Louis II de Bavière, que l’on dit fou, s’est fait représenter.) Le couronnement se passe dans la galerie des glaces du château de Versailles débarrassé des lits et des blessés… la galerie servait d’hôpital durant les hostilités.

La Commune de Paris

Pour hâter la fin de la guerre, les Allemands exigent des élections d’un gouvernement français qui serait leur interlocuteur officiel. Le 8 février, les Français élisent donc un gouvernent de la République où les conservateurs et les monarchistes sont majoritaires. Il s’installe à Bordeaux et demande la paix : la France cédera l’Alsace et une partie de la Lorraine (le département de la Moselle) et paiera 5 milliards de francs or de dédommagement.
Le traité de paix est ratifié le 1er mars… Les Allemands défilent symboliquement sur les Champs Elysées puis se retirent au-delà des fortifications. L’évacuation totale des Allemands est conditionnée par le paiement de l’indemnité de guerre, ce qui ne se fera qu’en septembre.

Le gouvernement revient à Paris et donne l’ordre de saisir les canons de la garde nationale. Sur la butte Montmartre, la foule amassée s’oppose à la troupe. Ordre est donné de tirer. Mais les soldats refusent. Cet acte, met le feu aux poudres : Paris se révolte le 18 mars 1871. Le gouvernement fuit à Versailles. Les Allemands libèrent 50.000 prisonniers et les met à disposition du gouvernement pour mater l’insurrection.

A Paris, le Comité central de la Garde républicaine(ex-nationale) appelle aux urnes. Des placard précisent : « Voter pour des ouvriers et des artisans, comme vous. Méfiez-vous des riches qui ne pensent qu’à s’enrichir« . Le 28 mars, après les élections, la Commune est proclamée, c’est une république démocratique et sociale. D’autres villes de France suivent le mouvement, mais sont vite réprimées.

Le Comité central travaille d’arrache pied, parfois plusieurs jours et nuits consécutifs. Des mesures très sociales sont mises en application : moratoire sur les loyers et les baux de commerce, journée de 10 heures, enseignement laïc gratuit, etc.

Après des batailles en périphérie, le gouvernement de Versailles lance une grande offensive contre la Commune en mai. La semaine du 2 au 28 mai 1871 a été nommée la « semaine sanglante ». Les troupes gouvernementales progressent inexorablement d’ouest en est. Tout homme pris les armes à la main est abattu. De leur côté, les communards incendient le Palais des Tuileries qui a servi de résidence aux empereurs et aux rois du XIXe siècle. L’Hôtel de Ville subit le même sort. Des otages sont fusillés, dont l’archevêque de Paris. Le canon cause des dégâts importants aux immeubles.

Le 28 mai, la Commune est vaincue. 38.000 personnes sont prisonnières, 20.000 ou plus ont perdu la vie.

Paris en ruines se défend contre le gouvernement
Le Sacré-Cœur

Cette partie est inspirée de l’article de Florence Bourillon (Université de Créteil) paru dans L’Histoire de février 2021.

Alors que le peuple de Paris pleure ses morts et que les prisonniers sont expulsés vers les colonies, principalement vers les îles (Nouvelle Calédonie), l’idée d’un édifice religieux pour purifier Paris et œuvrer au salut de la France fait son chemin. Déjà, la défaite de Sedan avait été interprétée par les religieux comme une punition divine consécutive au relâchement moral du Second Empire. Que penser, maintenant que la Commune a fusillé l’archevêque de Paris : il faut faire amende honorable pour les péchés des Français.

Une souscription populaire est donc lancée. En octobre 1872, la butte de Montmartre, vidée de ses canons, est choisie. Mais la France vit, depuis Napoléon, sous le régime du Concordat, signé avec le pape. Les églises sont propriétés de l’État qui en échange rémunère les ministres du culte. L’Église n’a donc pas le pouvoir de construire une nouvelle basilique. Une loi d’exception est cependant votée par le gouvernement qui se veut « d’ordre moral« . L’édifice est déclaré d’intérêt public et les expropriations sont acceptées. Le nouvel archevêque de Paris agit donc en personne morale au nom de l’État.

La construction débute en juin 1875. Pour le peuple, c’est un camouflet qui rappelle la répression sanglante de mai 1871. Plusieurs politiciens, dont Georges Clemenceau, laisseront éclater leur indignation.

En 1905, la France a bien changé, la séparation de l’Église et de l’État pousse certains à demander l’arrêt de la construction de cette « citadelle de la superstition« , cet « asile du fanatisme religieux« . Le chantier est mis en séquestre, puis attribué à la ville de Paris : l’État ne peut s’opposer à la construction d’un édifice financé par souscription populaire alors qu’il l’avait acceptée quelques années auparavant.
La construction se terminera en 1919… pour l’extérieur, en 1927 pour les ornements intérieurs.

La riposte
Statue du chevalier de La Barre devant le Sacré Cœur en construction.

En 1906, une statue est érigée face au Sacré Cœur. C’est un hommage au chevalier de La Barre supplicié pour blasphème en 1766. Elle sera déplacée en 1926 et détruite par les Allemands en 1941.

En 1971, pour commémorer la Commune de Paris, l’artiste Ernest Pignon, place des sérigraphies de cadavres couchés sur les marches de la butte Montmartre représentant les communards abattus.

Les gisants d’Ernest Pignon