Le djihad

Le djihad est un devoir religieux pour les musulmans. Mais djihad ne signifie pas « guerre sainte« , mais « effort« , « abnégation » ou même « lutte« . On peut traduire l’idée par « faire un effort sur le chemin de Dieu« . Ce concept peut être interprété de deux manières : (1) faire un effort sur soi-même, lutter contre son ego, respecter les principes de l’islam ou (2) faire un effort pour propager l’islam, lutter contre les infidèles. La première interprétation est appelée, de nos jours, le grand djihad, elle concerne la morale, la seconde le petit djihad, concerne la guerre.

Le grand djihad

Cette notion reste vague : faut-il faire un effort afin de s’améliorer et améliorer la société ou pour devenir un meilleur musulman. C’est cette alternative qui semble prévaloir. Quand un prédicateur salafiste, tel l’Allemand Pierre Vogel, s’adresse à un enfant, il ne lui demande pas s’il obéit à ses parents, s’il est respectueux ou attentif à l’école. Non, il lui demande s’il prie bien cinq fois par jour, car « la prière, c’est important pour ne pas aller en enfer » (documentaire de Helmar Büchel (2015) : « Face aux salafistes » ). Pour ce prédicateur, l’islam se résume à « conforme-toi ce que dit la communauté sinon tu iras en enfer ».
Note : les deux prochains articles seront consacrés au salafisme.

Le grand djihad comporte quatre étapes :

  • lutter contre son ego en étudiant la religion
  • s’efforcer d’agir en conformité avec les religieux
  • enseigner l’islam aux personnes qui ne le connaissent pas (est-ce du prosélytisme ?)
  • se montrer patient face aux épreuves terrestres
Le petit djihad

L’islam divise le monde en deux parties : le Dar al-Islam (le monde de l’islam) et le Dar al-Harb (le monde de la guerre). Le monde de l’islam doit être régi par la charia. La relation avec le Dar al-Harb, peuplé d’infidèles, varie selon les prédicateurs et le temps.

  • e djihad oblige le(la) musulman(e) à prendre les armes dans une guerre défensive quand la communauté est menacée. Il commande de défendre la religion, l’Etat, les choses sacrées, la terre et l’honneur.
  • l’autre vision, la plus ancienne, est plus radicale : le djihad est une guerre permanent contre le Dar al-Harb en vue de propager la foi. Cette vision se base sur un verset 5 de la sourate 9 du Coran : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouvez. Capturez-les et guettez-les dans toutes les embuscades. Si ensuite ils se rependent, accomplissent la Salat (prière) et acquittent la Zakat (aumône), alors laissez-leur la voie libre, car Allah est pardonneur et miséricordieux« .
    Note : les 5 piliers de l’islam sont : la profession de foi, les 5 prières jounalières, l’aumône, le jeûne du ramadan et le pèlerinage à La Mecque.

Seul le petit djihad (ou djihad mineur) est défini par le fiqh, le droit islamique, comme un effort et un devoir collectif.

Ce qu’en dit le Coran

Le Coran a été rédigé durant une période de guerre : guerres de conquête et guerres civiles. Il reflète donc les préoccupations de l’époque, il met l’accent sur la lutte sur le chemin de Dieu. C’est bien l’expression reprise dans un document fondateur appelé « la charte de Yathrib« , rédigé au nom de Mahomet et qui définit les objectifs du mouvement et la composition des troupes (disciples et leurs alliés juifs). J’en parlerai plus tard.

Dieu promet une récompense à ceux qui luttent dans le chemin de Dieu : « Certes Allah a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens en échange du paradis. Ils combattent dans le chemin de Dieu : ils tuent et se font tuer… Réjouissez-vous de l’échange que vous avez fait. » (Co. 9, 111)

Le Coran contient plusieurs versets exhortant au djihad, en voici quelques exemples.

... Ne prenez pas d’alliés parmi eux [les mécréants] jusqu’à ce qu’ils émigrent sur le chemin de Dieu. Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les et tuez-les où que vous les trouviez. (Co. 4, 89)

Ce n’est pas vous qui les avez tué, mais c’est Allah qui les a tué. (Co. 8,17)

Combattez-les [les mécréants] jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association [christianisme], et que la religion soit entièrement à Allah. (Co. 8, 39)

Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux et guérira les poitrines du peuple croyant. (Co. 9,14)

Ô vous qui croyez, combattez ceux des mécréants qui sont près de vous. Qu’ils trouvent la dureté en vous. Sachez qu’Allah est avec les pieux. (Co. 9, 123)

Mais ces injonctions coraniques n’ont pas été corroborées par les faits : durant la conquête, peu de massacres ont été constatés, au contraire, les populations chrétiennes et juives ont été épargnées et les monastères étaient toujours en activité après la conquête.

Faut-il croire que le verset 69 de la sourate 5 ait plus d’importance que les autres ? « Les musulmans, les juifs, les sabéens, les chrétiens, tous ceux qui croient en Dieu et au jour dernier et qui sont vertueux, pas de crainte pour eux, ils ne seront point affligés ».

Djihad et terrorisme

On ne peut pas résumer le djihad au terrorisme. La notion de terrorisme est subjective. Suivant le point de vue observé, on parle de terrorisme ou de résistance. Durant l’occupation de la France par les Nazis (1940-1944), les actions des « résistants » français étaient considérés comme du terrorisme par les Allemands.

Lorsque troupes de Ben Laden, armées par les Etats-Unis, entraînées par la CIA et financées par l’Arabie Saoudite attaquaient les installations soviétiques en Afghanistan, l’Occident parlait d’actes courageux de résistance. (voir notre article : Que le djihad commence). Lorsque les mêmes se sont attaqués aux Américains et aux Occidentaux, dans le même pays, Ben Laden est devenu l’homme à abattre, le pire des terroristes. Alors où est la frontière ? Peut-on considérer que lorsque les musulmans défendent leurs droits, répliquent à une attaque c’est de la résistance (Afghanistan, Iraq, Palestine) et lorsque la violence s’exerce à l’extérieur, on parle de terrorisme ? C’est un peu réducteur. Reprenons notre comparaison avec l’invasion allemande : travailler dans une usine allemande pour saboter les outils de guerre devient alors un acte de terrorisme.

Les notions subjectives restent toujours une question d’interprétation, une question de point de vue.

Vendredi 13

Vendredi 13 est-il un jour faste ou néfaste ? Même si tout cela n’est que superstition, on ne trouve pas de trace d’un événement historique qui aurait pu faire de ce jour un jour de chance. Ce sont les loteries nationales qui ont inventé ce concept pour booster leurs ventes.
Pourquoi certaines personnes croient que le vendredi 13 porte malheur ? Cette phobie s’appelle « paraskevidékatriaphobie« .

La mort de Jésus

Dans l’Évangile selon Jean, Jésus serait mort le 13 du mois de nisan, deux jours avant la Pâque juive qui est toujours célébrée le 15 de ce mois, premier mois du printemps dans le calendrier lunaire judéen. Or d’après cet évangile, le 14 était un jour de shabbat. On verra l’importance de ce fait.

Jusque là, on ne parle donc pas de vendredi. Et pour cause, les jours n’ont pas de noms dans les calendriers juifs et romains de l’époque (voir mon article sur les calendriers). Il faudra attendre près de 300 ans pour que les Romains adoptent la semaine de 7 jours et placent ceux-ci sous la protection des « planètes » qu’ils connaissent (la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil). Comme le jour du shabbat pour les Juifs devient le samedi, le 13 nisan, jour de la crucifixion de Jésus était donc un vendredi.

Mais on ignore si ce lien a été fait et à quelle époque. Il semble donc que la phobie ne soit pas liée à cet événement d’autant plus que les autres évangiles placent la crucifixion le 14 nisan, juste avant la fête de la Pâque juive.

L’arrestation des templiers

Le vendredi 13 octobre 1307, tous les baillis de France ouvrent une lettre envoyée par le roi Philippe IV le Bel ordonnant l’arrestation des Templiers sur base de dénonciations faisant d’eux des hérétiques, des sodomites, des magiciens. Les historiens discutent toujours de la véracité de ces accusations qui semblent pour le moins invraisemblables. Mais alors, pourquoi ces arrestations d’autant plus que la veille, le roi de France et le Grand maître des Templiers, Jacques de Molay, assistaient côte à côte aux obsèques de la belle-sœur du roi. Le Grand maître n’ignorait pas qu’une enquête était en cours contre son ordre.

Les Templiers (et les Hospitaliers) sont des moines guerriers qui ont combattu en Palestine jusqu’à la prise de leur dernière place forte, Saint-Jean d’Acre, par les Mamelouks d’Egypte, en 1291. Suite à cette défaite, ils se sont repliés vers leurs bases européens. En France, leur chef-lieu est l’enclos du Temple, à Paris. Cette citadelle a aujourd’hui entièrement disparu, seuls les noms des rues rappellent son emplacement : rue du Temple et rue de Blancs Manteaux, dans le quartier du Marais (3e et 4e arrondissements)

Enclos du Temple

Les Templiers sont très riches surtout en domaines qui échappent aux taxes royales car le Temple est un véritable Etat dans l’Etat : les Templiers n’ont de compte à rendre qu’au pape. Philippe le Bel a probablement voulu faire d’une pierre deux coups : se débarrasser de ces guerriers indépendants et faire main basse sur leurs biens pour renflouer ses finances toujours mal en point. Il avait déjà spolié et expulsé les Juifs et les Lombards qui lui avaient prêté de l’argent. Il avait aussi procédé à des dévaluations.

Mais qui aurait eu l’idée d’associer l’arrestation des Templiers à un jour maudit ? Il semble que cette idée ne remonte qu’au XXe siècle.

13 un nombre particulier

Le nombre 13 suit le nombre 12 symbolisant l’accomplissement : il y a 12 constellations, 12 mois, 12 heures dans la journée et dans la nuit, les Grecs honoraient 12 dieux principaux. Douze est divisible par 2, 3, 4 et 6, alors que 13 est un nombre premier. Ce nombre est source de déséquilibre, d’anéantissement. Les chrétiens l’associent au dernier repas de Jésus auquel assistaient 13 personnes, dont Judas qui l’aurait trahi. Et dans les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), ce repas a lieu le jour précédent la crucifixion, soit le 13 du mois de nisan.
Mais ici, pas de trace du vendredi. Il se pourrait que l’association ait été faite après le concile de Nicée (voir mon article sur la nature de Jésus) où le jour de Pâques, célébrant la résurrection de Jésus, fut fixé au dimanche suivant la Pâque juive, soit le premier dimanche qui suit la première pleine lune du printemps. Dès lors, le jour de la crucifixion tombait un vendredi. Vendredi et 13 étaient ainsi reliés… par deux événements différents, mais proches.

Comme on le voit, il faut beaucoup gratter pour trouver l’origine de cette superstition essentiellement liée à la culture chrétienne.

Mariages de plaisir

D’après le reportage de Nawal al Maghafi (BBC Arabic) dans les villes chiites d’Irak (Kerbala et Kadhimiya, faubourg de Bagdad).

L’Irak est un pays dévasté par 40 ans de guerres, contre l’Iran, contre les Etats-Unis des Bush et du lobbying des armes et contre DAESH. L’Irak est régi par deux lois distinctes : la loi étatique et la loi islamique, la charia. Le mariage et le divorce peuvent être prononcés par un officier de l’état civil ou par un religieux. Les religieux tiennent des échoppes dans les rues des villes. Un mariage ou un divorce est prononcé en quelques minutes, l’accord des partenaires suffit. Pas besoin de faire la file dans les bureaux de l’administration.

La journaliste Nawal al Maghafi et un religieux « marieur ».
Mariages de plaisir

Les religieux pratiquent une autre forme de mariage, celui dit « de plaisir » (du point de vue masculin). Un homme peut épouser une femme pour un mois, une semaine, un jour, une heure. C’est bien de la prostitution, mais de la prostitution halal (licite) car ce mariage n’enfreint aucune règle de la charia : les relations sexuelles ont lieu dans le cadre stricte du mariage et l’homme ne commet pas d’adultère puisqu’il peut avoir quatre épouses.

Mais, les religieux conseillent de ne pas signer de contrat écrit (de ne pas mettre son empreinte digitale sur un document comme lors d’un mariage officiel) et de consommer le mariage à l’hôtel. L’homme doit rester inconnu de la femme pour ne pas risquer de poursuite par la famille et ne pas devoir assumer la paternité d’un enfant éventuel.

La femme est rémunérée, le religieux également.

Là où ça dérape

Le religieux peut proposer d’autres services : il peut fournir la femme et la chambre d’hôtel. Il devient alors proxénète. Où va-t-il chercher « ses » femmes ? Les guerres ont laissé de nombreuses veuves, sans ressources. Elles se tournent vers les religieux qui assurent l’entraide, la protection sociale de la communauté. Il leur est donc facile de profiter du désarroi de ces femmes.

Ils vont encore plus loin : ils favorisent des mariages de plaisir avec des enfants. Dans le reportage, un religieux vante la fraîcheur des filles de douze ans. Celui qui apparaît sur la photo ci-dessus, considère comme légal le mariage de plaisir avec une enfant de 9 ans. D’où vient cette limite d’âge ? Dans la Sira (la biographie de Mahomet), on apprend que le prophète a épousé Aïcha, la fille de son ami et futur calife Abu Bakr, alors âgée de 8 ans et qu’il aurait consommé le mariage lorsqu’elle en avait 9. Le très controversé Tariq Ramadan, dans son ouvrage « Muhammad, vie du Prophète » (Presse du Châtelet), rectifie et assure que le mariage a eu lieu alors qu’Aïcha avait 16 ans. Mais dans un récit attribué à Aïcha, elle déclare que le prophète serait tombé amoureux d’elle alors qu’elle jouait sur une balançoire. Si la charia accepte que les filles se marient à 9 ans, la loi irakienne fixe l’âge minimum du mariage à 15 ans.

Les religieux mettent en garde les futurs « maris » sur la préservation de la virginité des enfants : tout est permet si « l’épouse » est consentante, sauf la déflorer, car elle subirait de graves conséquences : rester célibataire, donc continuer à se prostituer, se faire réparer l’hymen (opération courante dans les pays islamiques) ou finir assassinée par un membre de sa famille pour venger l’honneur de celle-ci.

Ce qu’en pense les autorités religieuses

La journaliste a contacté les services de la plus haute autorité chiite d’Irak, l’ayatollah al-Sistani. La pratique du mariage de plaisir n’est pas explicitement condamnée dans sa réponse officielle. L’ayatollah insiste sur le fait que les pratiques sexuelles ne doivent pas déprécier la dignité des femmes et que le tuteur doit toujours donner son accord pour tout mariage. Pour le reste, il s’en remet à la justice du pays.

Un cas particulier ?

Le mariage de plaisir n’est pas une exclusivité chiite, ni irakienne. Il est de notoriété publique que les Saoudiens, par exemple, pratiquent le tourisme sexuel en Egypte où ils épousent temporairement de très jeunes filles, souvent avec le consentement des parents. La particularité de l’Irak semble être le rôle d’entremetteur joué par les religieux.

La nature de Jésus

Aussi curieux que cela puisse paraître, il a fallu plus de trois cents ans pour que la nature de Jésus soient définie, les évangiles étant restés très vague à ce sujet, leurs auteurs faisant même dire à Jésus : « Qui croyez-vous que je suis ? » Dans Matthieu (16, 13-21) c’est le fils de Dieu ; pour Marc (8, 27-31) c’est le messie (le Christ) et pour Luc (9, 16-21) c’est le messie de Dieu (le Christ de Dieu).

Aux premiers temps du christianisme

Les premiers chrétiens avaient des idées différentes sur la nature de Jésus, mais tous croyaient qu’il était le « sauveur ». Suivant les communautés, il était l’annonceur du Jugement dernier, un prophète, un maître, le messie attendu par les juifs pour libérer le pays des envahisseurs étrangers, un homme adopté par Dieu ou le fils de Dieu, celui qui représente Dieu, qui le fait connaître.

Vers 140, Marcion a fait scandale en présentant Jésus comme un être céleste matérialisé sur terre sous l’apparence d’un homme de trente ans. Deux évangiles ont alors mis en scène la naissance de Jésus car le messie devait être un homme, né à Bethléem descendant du roi David. Mais la suite allait être encore plus surprenante.

Le concile de Nicée contre Arius (325)

En 312, l’empereur Constantin met fin à une nième guerre civile et s’empare du pourvoir dans la partie occidentale de l’Empire romain. L’année suivante son beau-frère Licinius fait de même en Orient. En avril 313, les deux empereurs, réunis à Milan, promulguent un édit de tolérance dans le but de rétablir la paix sociale dans l’empire (voir les 3 articles sur les martyrs). Cet édit nous est connu par deux auteurs chrétiens : Lactance et Eusèbe de Césarée qui nous ont livré deux versions différentes dans la forme mais identiques sur le fond :

« Etant heureusement réuni à Milan, moi, Constantin Auguste, et moi, Licinius Auguste, ayant en vue tout ce qui intéresse l’unité et la sécurité publiques, nous pensons que, parmi les autres décisions profitables à la plupart des hommes, il faut en premier lieu placer celle qui concerne le respect dû à la divinité et ainsi donner [aux chrétiens, comme] à tous, la liberté de pouvoir suivre la religion que chacun voudrait, en sorte que ce qu’il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice à nous-mêmes et à tous ceux qui sont placés sous notre autorité »

Les chrétiens, qui représentaient 5 à 10% de la population de l’Empire, sont donc libres d’exercer leur culte mais aussi de débattre sur la place publique de leurs différences. Ce qui va à l’encontre du but recherché par Constantin : la paix sociale. Il décide donc, après avoir éliminé Licinius et s’être proclamé seul empereur, de régler les différents entre les diverses sectes chrétiennes. Il convoque les évêques à Nicée en 325 (en Bithynie, dans le nord-ouest de la Turquie actuelle). C’est le premier concile œcuménique, c’est-à-dire ouvert à tous les évêques. Constantin, qui n’est pas baptisé, donc pas chrétien, préside le concile qui rassemble de 280 à 325 évêques suivant les sources. Ce grand nombre est une preuve supplémentaire que le christianisme se développait au grand jour dans l’Empire romain. Constantin reste grand pontife, c’est-à-dire qu’il préside toutes les cérémonies religieuses (païennes) de Rome. Pendant deux mois, les évêques conviés vont essayer, en vain, de concilier leurs points de vue. Pour les uns, il y a trois personnes en Dieu, dont Jésus, pour les autres, Dieu est unique, il a créé Jésus, qui lui est donc subordonné, c’est la thèse d’un certain Arius. Après bien des discussions, quatorze évêques restent fidèles à la conception d’Arius. Ils sont exclus, excommuniés, privés de leur évêché et exilés. Le concile accouche d’un credo pour tous les chrétiens (respirez profondément, lecture aride) :

« Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non créé, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre salut, est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme ; a souffert et est mort crucifié sur une croix, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts. Et nous croyons au Saint-Esprit. »

« Pour ceux qui disent : « Il fut un temps où Jésus-Christ n’était pas » et « Avant de naître, il n’était pas », et « Il a été créé à partir du néant », ou qui déclarent que le Fils de Dieu est d’une autre substance ou d’une autre essence, ou qu’il est créé ou soumis au changement ou à l’altération, l’Église catholique et apostolique les anathématise. »

Voilà qui est très clair (?). Enfin pas tout à fait ! Qu’est-ce qu’engendré et non créé ? Essayons de comprendre par une métaphore. Si Dieu le père était une goutte d’eau, Jésus-Christ (le fils) se serait formé à partir de celle-ci.

Ce tableau de représente pas du tout le dogme de la Trinité. Dieu est UN.

On peut penser que même Constantin n’avait rien compris à ce texte puisqu’il a rappelé Arius et, sur son lit de mort, en 337, il s’est fait baptiser par Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien. Pendant 50 ans la querelle perdurera, les empereurs qui se succèdent seront en majorité ariens.

Le concile de Constantinople (381)

Il faudra attendre l’empereur Théodose et le concile de Constantinople en 381 pour que le credo de Nicée soit confirmé et l’arianisme de nouveau condamné. Il faut dire que pour participer à ce concile, il fallait réciter le credo… tous les opposants ont ainsi été écartés. C’est lors de ce concile que le concept de trinité a été érigé en dogme : le Saint-Esprit devenant la troisième personne en Dieu, de même substance, sur le même pied que Dieu le père et Dieu le fils. Cette idée avait déjà été formulée par Tertullien au début du IIIe siècle.

Entre temps, un évêque arien, Wulfila, est allé convertir les Barbares vivant au nord du Danube. Et lorsqu’au début du Ve siècle, les tribus de Germains passent le Rhin et s’installent en Gaule, puis en Espagne et en Italie, l’arianisme devient la religion principale dans la partie occidentale de l’Empire. Les Wisigoths, les Ostrogoths et les Vandales créent des évêchés ariens qui remplacent ou cohabitent avec les évêchés catholiques romains. Mais c’est une autre histoire.

Le concile d’Ephèse (431)

L’Eglise doit régler un autre problème. Nestorius, le patriarche de Constantinople, le second personnage de la chrétieneté, s’oppose à l’appellation de « mère de Dieu » donnée à Marie (theotokos : qui a engendré Dieu). En toute logique, Dieu ne peut pas avoir une mère… née avant lui, il préfère donc l’appeler « mère du Christ« . Scandale. Il dissocie Dieu et le Christ, Jésus-Christ serait deux personnes distinctes. Sous l’impulsion de Cyrille, le patriarche d’Alexandrie, un concile est convoqué par l’empereur Théodose II à Éphèse en 431. Ce patriarche est ce qu’on peut appeler un être malfaisant. Grand persécuteur des hérétiques, des juifs et des philosophes, il n’a pas hésité à faire mettre à mort, par ses hommes de mains, la mathématicienne et astronome Hypatie en 415. On lui attribue également l’incendie de la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie. On ne prête qu’aux riches ! Mais rien ne corrobore cette version. La disparition de cette bibliothèque reste une énigme. Mais je parierais bien 5 euro sur Cyrille.

Ce concile tourne au vaudeville. En fonction de l’arrivée des évêques, échelonnée dans le temps en raison des distances à parcourir, Nestorius est condamné ou blanchi. Un temps enfermés ensemble par l’empereur afin d’arriver à un consensus, Nestorius et Cyrille, n’arrivent pas à s’entendre. Le concile reprend sans les partisans de Nestorius qui est démis de ses fonctions et exilé. Il mourra en Egypte. Le concile accouche d’une déclaration :

« Jésus-Christ, né du Père selon la divinité, le même est né de la Vierge Marie selon l’humanité. Homme et Dieu, Jésus est un depuis sa conception (principe d’unité) et ne peut être divisé. »

Les partisans de Nestorius quittent l’Empire romain et se dirigent vers l’est, où ils convertiront non seulement des Perses mais également des Mongols. Des prêtes nestoriens faisaient partie de la cour de Gengis Khan.

Le concile de Chalcédoine (451)

On n’en a pas fini avec la nature de Jésus.
Jésus est donc « Dieu le fils », la deuxième personne en Dieu. Attention, on ne peut pas dire Jésus = Dieu sous peine d’excommunication. Mais il est également « homme ». Et durant son ministère sur terre, il n’a pas l’air d’être conscient de sa nature divine si on s’en réfère aux évangiles. Il ignore quand se produira la fin du monde, Dieu seul le sait, aurait-il dit. Lors de la crucifixion, il se plaint d’avoir été abandonné par Dieu. Puis, il monte aux cieux, à la droite du Père. Drôle d’endroit s’ils ne font qu’UN. De plus quand Jésus (re)devient-il dieu ? A sa naissance, lors de son baptême par Jean ou à sa mort. Et voici la chrétieneté de nouveau divisée.

Un nouveau concile est convoqué par l’empereur Marcien et sa femme Pulchérie, dans la ville de Chalcédoine, aujourd’hui englobée dans la partie asiatique d’Istanbul. Plus de 300 évêques répondent à l’invitation mais seuls quatre d’entre eux viennent de la partie occidentale de l’Empire (Italie, Gaule, Espagne, et Afrique du nord). Ils ont accompagné le pape Léon Ier. La question débattue est de savoir si la nature divine a absorbé la nature humaine de Jésus et quand.

C’est le point de vue de Léon qui sera adopté… en échange de la reconnaissance de l’égalité des droits des sièges épiscopaux de Rome et de Constantinople, résidence de l’empereur. Les dispositions prises aux conciles de Nicée et de Constantinople sont confirmées. La précision sur la nature de Jésus stipule :

« Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union (dieu-homme NDLR), la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne« … « tout le reste n’est que fable » (???). Donc, Jésus est UN, dieu et homme, avec deux natures distinctes (sans confusion), deux volontés.

« Nous enseignons unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme composé d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité.« 

Représentation de la Trinité. Une branche devrait sortir du fils pour aller vers l’Homme.
Conclusion

Qu’on y croit ou pas, les traditions juive et musulmane rapportent que les prophètes (Noé, Moïse, Mahomet) ont reçu un enseignement de Dieu et ont fondé une religion sur ces bases. Il en va tout autrement pour le christianisme. Jésus (selon les évangiles) n’a pas voulu créer une nouvelle religion, il était juif et s’adressait à ses coreligionnaires. Il ne venait pas abroger la loi, mais l’accomplir (Mt. 5, 17-18).

Dans le christianisme, le dogme a été conçu et imposé par des hommes ordinaires au cours de conciles comme on vient de le voir. Ces hommes (les évêques), à force de discussions, de compromis, de compromissions, d’exclusions, d’arrangements ont élaboré le dogme qui est toujours celui des religions catholique, orthodoxe, évangéliste et protestante. Certains diront que lors des conciles, les évêques reçoivent l’inspiration divine, comme lors de l’élection d’un pape. Personnellement, il me semble que les ambitions personnelles prennent souvent le pas sur l’inspiration divine, mais admettons. Dans ce cas, le dogme serait venu après la religion, au contraire du judaïsme et de l’islam ou la religion a été précédée des révélations (mythiques ou réelles).

Les conclusions des conciles sont des exercices de style, des développements philosophiques qui échappent au commun des mortels fussent-ils chrétiens. A la fin du Ve siècle, l’empereur d’Orient, Zénon cherche un compromis avec les Ostrogoths ariens qui occupent Rome : « Honorons Dieu et passons sous silence la nature de Jésus, ainsi l’unité pourra être rétablie entre les chrétiens« . Voilà qui est sage, mais l’évêque de Rome refuse : un dernier bastion catholique résiste toujours dans la partie occidentale de l’empire.

Les conciles n’ont pas tout réglé, la nature de Jésus fait toujours débat et permet des questionnements jugés scabreux dont voici quelques exemples… à méditer.
Jésus, doté de deux natures, de deux volontés souffrait-il de troubles bipolaires ?
Jésus est-t-il resté humain après son séjour sur terre ? La réponse est OUI, il était humain avant, pendant et après son ministère car le concile de Nicée spécifie bien que Jésus n’est pas soumis au changement ni à l’altération. Donc, il était humain avant sa naissance en tant qu’homme !
Si Jésus est doté d’une âme (concile de Chacédoine), donc Dieu est doté d’une âme. A quoi lui sert-elle ?
Si Jésus a deux volontés, les autres personnes en Dieu (le Père et le Saint Esprit) sont également pourvus d’une volonté. Donc Dieu a quatre volontés. Comment s’accordent-elles ? Est-ce la raison de la complexité du comportement de Dieu dans la Bible hébraïque : tantôt aimant et prévenant pour son peuple, tantôt jaloux, tantôt cruel, tantôt absent.
Une dernière question, si Dieu le Père a engendré le Fils, qui a créé/engendré le Père ? C’est une question récurrente.

Les religions sont « inventées » par des hommes qui interprètent des textes obscurs. Les voies du seigneur sont impénétrables et les hommes ne sont pas suffisamment intelligents pour appréhender le concept de Dieu. Il suffit de contempler l’immensité du cosmos pour se sentir bien ignorant. Notre univers a-t-il été créé ou engendré ? Un concile devrait se pencher sur cette question (très sérieuse).

Ceci n’est pas l’œil de Dieu, mais la nébuleuse de l’Hélice, un amas de gaz et de poussières d’étoile.

Le Coran des chiites

Source : « Le Coran des historiens » sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (Paris-Londres) et Guillaume Dye (Bruxelles). Première partie du chapitre « Le shi’isme et le Coran » par Mohammad Ali Amir-Moezzi.

Mohammad Ali Amir-Moezzi qualifie le Coran de décousu, déstructuré et fragmentaire. Effectivement, le Coran reste déconcertant : on sait rarement qui parle à qui on parle et de qui ou de quoi on parle : des pronoms ont été préférés aux noms. Ce qui donne des phrases comme : « je sais qu’il…, mais vous ne savez pas… » Bien entendu, les croyants savent que c’est Dieu qui parle à Mahomet.

Les chiites ont une explication à ces incohérences : le texte reçu par Mahomet a été falsifié à sa mort pour s’emparer du pouvoir qui aurait dû revenir à son cousin et gendre Ali. (voir notre article sur le chiisme). Voici le scénario défendu par les partisans d’Ali, les chiites.

Dieu avait prévu la mort de Mahomet et avait désigné sa famille (son gendre Ali et sa fille Fatima ainsi que leurs fils Hassan et Hussein (Husayn)) pour poursuivre son oeuvre. Mais à la mort de Mahomet, différentes factions vont se déchirer pour obtenir le pouvoir temporel et spirituel. A ce jeu, se sont les beaux-pères du prophète qui vont tirer les marrons du feu : Abu Bakr, père de Aïcha et Umar, père de Hafsa. Ils vont s’empresser de supprimer du texte des « révélations » tout ce qui concerne la famille directe de Mahomet. Ces « feuillets » sont remis à Hafsa. Elle les transmettra au troisième calife Uthman qui publiera le Coran et détruira tous les documents antérieurs, pour effacer toute trace de la falsification.
Mais Ali a gardé une copie du Coran original, trois fois plus volumineux, qu’il a transmise à ses descendants, les imams (du chiisme) jusqu’au douzième et dernier, qui n’est pas mort, mais a été « occulté » en même temps que le Coran original qu’il détenait. Ils réapparaîtront à la fin des temps.

Ce récit a une faiblesse. Pourquoi Ali, qui a succédé à Uthman, comme quatrième calife, n’a-t-il pas détruit le Coran de Uthman pour le remplacer par le sien ? Et pourquoi les imams qui lui ont succédé à la tête du mouvement chiite n’ont-ils pas fait de même alors qu’au Xe siècle, ils dominaient le monde musulman : les Fatimides en Afrique et les Bouyides au sein-même du califat de Bagdad au Proche et Moyen Orient ?

Notons que dès le Xe siècle, après la « disparition » du dernier imam, Mahomet al-Mahdi (vers 870), les chiites ont adopté le même Coran que les sunnites !

Qu’y avait-il dans ce Coran ?

D’après les sources chiites du début de l’islam, le Coran citait nommément les partisans et les ennemis de Mahomet, comme c’est le cas dans la Bible et le Nouveau Testament qui regorgent de personnages. Il est effectivement bizarre que seuls deux personnages secondaires contemporains du prophète soient nommés dans le Coran : son fils adoptif Zayd dont le prophète convoitait l’épouse et son oncle Abu Lahab… et leur existence réelle fait débat. Dans le Coran original, la question de la succession de Mahomet était clairement indiquée. Comment Dieu aurait-il pu ignorer cette question ? De plus, Ali était présenté comme le Messie, Mahomet n’étant que l’annonciateur. Dans un article suivant, je discuterai de l’aspect eschatologique du Coran (qui concerne la fin du monde).

Face à cette situation, les compagnons de Mahomet, qui avaient « usurpé » le pouvoir avaient tout intérêt à censurer le texte original… d’autant plus que la fin du monde n’a pas eu lieu (on est dans la même situation que le christianisme… qui attend toujours).

Voici quelques exemples cités par Mohammad Ali Amir-Moezzi. En italique le verset du « saint Coran » de Médine.

Co. 2:59 : Mais, à ces paroles, les pervers en substituèrent d’autres, et pour les punir de leur fourberie, nous leur envoyâmes du ciel un châtiment avilissant.
Alors ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet substituèrent une autre parole à la parole qui leur avait été dite. Ainsi, nous avons fait tomber une colère sur ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet en réponse à leur perversité.

Co. 2:87 : … Est-ce que chaque fois qu’un messager vous apportait des vérités contraires à vos souhaits vous vous enfliez d’orgueil ? vous traitiez les uns d’imposteurs et les vous tuiez les autres. (autres = Jésus)
Chaque fois que Mahomet est venu à vous en vous apportant ce que vous ne vouliez pas concernant le saint pouvoir d’Ali, vous vous êtes enorgueillis et, au sein de la famille de Mahomet, vous avez traité certains de menteurs et vous en avez tué d’autres. (autres = Hussein, le fils d’Ali tué à Kerbala)

Co. 2:90 : Comme est vil ce contre quoi ils ont troqué leurs âmes. Ils ne croient pas en ce qu’Allah a fait descendre…
Combien est mauvais ce contre quoi ils ont vendu leurs âmes en ne croyant pas à ce que Dieu a révélé au sujet d’Ali en se révoltant.

Mohammad Ali Amir-Moezzi cite une vingtaine de versets, mais il y en aurait près de 300 dans un ouvrage du IXe siècle intitulé « La révélation et la falsification« .

Réflexions personnelles

Que peut-on conclure de ces exemples ? Tout d’abord que le Coran prévoit l’avenir. Il décrit les réactions des disciples après la mort de Mahomet, qui ignorent et rejettent Ali, ce qui n’a pu être constaté qu’a posteriori. Ensuite que le texte est devenu bien plus clair. Les versets ont maintenant un sens… mais peut-être pas celui que l’auteur original a voulu leur donner. Il « suffit » (?) de lire les trois mille pages de commentaire des versets du Coran dans les volumes 2 et 3 du « Coran des historiens » pour se rendre compte que le ou les auteurs du Coran étaient de bons versificateurs (le Coran est écrit en vers), mais de piètres narrateurs, peu capables d’exprimer clairement leurs idées. Il faut dire que la langue arabe de l’époque n’était pas un bon vecteur de diffusion d’idées abstraites. Elle avait trop peu de signes (lettres) pour représenter par écrit les sons (alphabet) et les mots manquaient pour exprimer des notions philosophiques, ce qui obligeait à recourir aux termes hébreux, syriaques (araméens), farsis (perses) ou même éthiopiens. Ces termes sont entrés dans la langue arabe, mais on n’en connaît plus la signification première. Le Coran restera à jamais un ensemble de textes décousu et peu compréhensible. Ah s’il avait été écrit en grec, la langue des philosophes !

Gog et Magog dans le Coran

Les versets 93 à 98 de la sourate 18 racontent une bien étrange histoire qui met en scène Alexandre le grand, appelé Dul-Qarnayn (le biscornu) et deux tribus, Gog et Magog. Voici le texte :

Dul-Qarnayn suivit une nouvelle route et arriva entre les deux digues au-delà desquelles se trouvait un peuple qui ne comprenait presqu’aucune langue. Ces gens dirent  » Ô Dul-Qarnayn voici que les Gog et les Magog sèment le désordre sur terre. Pouvons-nous t’accorder un tribut pour élever une barrière entre eux et nous ? »
– Ce que m’a accordé mon Seigneur est préférable à votre tribut. Aidez-moi avec zèle et j’établirai cette barrière entre vous et eux…

Et Dul-Qarnayn construisit donc une porte de fer et une porte d’airain (versets 95-97). La suite :

Ceci est une miséricorde de mon Seigneur dit-il. Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité.

Ce texte est inséré dans la sourate hors de tout contexte, comme si les lecteurs connaissaient l’histoire. D’où vient ce passage et que signifie-t-il ?

Gog roi de Magog est un personnage de la Bible, il apparaît dans le livre d’Ézéchiel (38:2,15). Gog et ses innombrables guerriers montés sur des chevaux viendront du nord semer la désolation en Israël… à la fin des temps.

Mahomet avait-il épluché la Bible pour connaître cette histoire ? Ce n’était pas nécessaire. Le Coran est le reflet du contexte culturel et cultuel de son époque (VI et VIIe siècles). Le monde où s’est élaboré le Coran est un monde essentiellement religieux. Tous les écrits, tous les récits font intervenir Dieu. Ce monde est très interlope, les chrétiens, les juifs, les zoroastriens et les manichéens cohabitent, plus ou moins pacifiquement selon les régions et les époques. L’Arabie n’échappe pas à la diffusion des idées et des récits venant de Syrie et de Perse.

La Syrie est essentiellement chrétienne et grecque, elle fait partie de l’empire byzantin. L’ennemi héréditaire des Byzantins n’est autre que l’empire perse sassanide. Or Alexandre le grand, un grec, a vaincu les Perses et occupé leur territoire. C’est un héro en Syrie. De nombreux récits vantent ses exploits. C’est dans ces récits qu’il faut rechercher la source de l’inspiration du Coran, et plus particulièrement dans les apocalypses mettant en scène Alexandre.
Un récit apocalyptique, du grec « apocalypsis« , signifiant révélation, est l’explication de ce qui va se passer à la fin des temps. Les plus célèbres sont l’Apocalypse de Jean, dans le Nouveau Testament, et le Livre de Daniel, dans la Bible. Notons que le qualificatif « biscornu » dont est affublé Alexandre viendrait du Livre de Daniel qui fait intervenir un personnage ayant deux cornes. En Syrie, à l’époque qui nous occupe, circulent plusieurs récits apocalyptiques ayant comme héro Alexandre : « L’Apocalypse d’Alexandre », « Les Exploits d’Alexandre, fils de Philippe », « Alexandre et la Porte du Nord« …

L’insouciance n’est pas de mise au Proche Orient en ce début du VIIe siècle. La peste a sévi et a même eu raison de l’empereur Justinien, les tribus du nord, les Huns et les Alains ont déferlé sur la Syrie, venant du Caucase et emporté de nombreux captifs On craint leur retour. De plus, la guerre contre les Perses (612-628) a repris, ils se sont installé à Jérusalem (614) puis sont allé jusqu’à Constantinople avant d’être repoussé (en 622) par l’empereur byzantin Héraclius, le nouvel Alexandre.

Dans ce contexte, la fin des temps est annoncée par de nouveaux prophètes. Les portes qui retiennent Gog et Magog vont être ouvertes, les Huns et les Alains vont revenir semer la ruine. C’est ce que dit la Bible, mais aussi le Coran : « Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité« . La promesse de Dieu, c’est l’arrivée de la fin des temps, lorsque les hommes seront jugés, l’imminence de l’avènement du royaume de Dieu sur terre.
Notons que les deux portes qui retiennent Gog et Magog n’existent pas, mais elles symbolisent deux passages, de part et d’autre de la mer Caspienne, que les Perses gardent… aux frais de l’empire byzantin.

Cette légende n’appartient pas au fond traditionnel de la Péninsule arabique, mais à la Syrie-Palestine. L’histoire est racontée dans la Bible, évoquée dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe (VII, 4 : « …passage que le roi Alexandre a fermé avec des portes de fer« ), avant d’être reprise dans les apocalypses associées à Alexandre le Grand. On pourrait en déduire que le Coran, ou du moins une partie, a été rédigé en Syrie, ce qui n’est pas à écarter, mais surtout, que la Péninsule arabique, désert géographique, n’était pas isolée. Elle faisait partie d’un vaste espace culturel comprenant également la Syrie-Palestine, la Perse et l’Éthiopie. Des souverains juifs, puis chrétiens ont régné sur le Yémen (appelé Himyar) dès le IVe siècle et des évêchés ont été créés sur la côte est, le long du Golfe persique. Le nord de la péninsule a toujours été en contact avec la Syrie-Palestine (voir l’article sur Pétra).
La situation du Hedjaz, la côte ouest, comprenant les villes de La Mecque et Médine, est beaucoup moins connue. L’interdiction des fouilles dans les villes saintes de l’islam et les destructions causées par les Séoudiens à la fin du XIXe siècle ne permettent pas aux historiens de vérifier la véracité des faits racontés dans les biographies de Mahomet. Le mystère qui planait sur cette région a t-il incité les autorités musulmanes du début de l’islam d’y transposer l’histoire du prophète, faisant du lieu de pèlerinage berbère de La Mecque une riche ville caravanière et de Yathrib le refuge de trois tribus juives ? La question mérite d’être posée.

Le Christ chez Pline le jeune

Contexte : dans un article précédent, j’ai parlé d’un texte de Flavius Josèphe, écrit en 75, qui mentionnait « Jacques, frère de Jésus dit le Christ« . Comme Josèphe ne spécifie pas qui est Jésus, on se trouvait devant une alternative : soit Jésus était un personnage insignifiant, soit il était tellement connu du monde gréco-romain, qu’il était inutile de le présenter. Je réfutais la seconde proposition, je vais m’en expliquer.

On pourrait m’opposer que Flavius Josèphe a parlé de Jésus dans un autre ouvrage : « Antiquités juives ». D’accord, si on n’admet pas l’ajout du paragraphe par un scribe chrétien. Mais cet argument ne tient pas, cet ouvrage ayant été écrit en 93, soit près de vingt ans après le texte qui nous occupe.

Autre remarque, en grec, « christ« , traduction de « messiah« (oint) en hébreux, signifie « huileux« , « frotté d’une substance graisseuse« . J’ignore comment les lecteurs de Josèphe pouvait interpréter ce qualificatif. Pour les Romains, c’était incompréhensible, ils ignoraient ce qu’était un messie, personnage du monde judéo-chrétien.

La lettre de Pline le jeune

Dans la lettre 93 du livre X, adressée à l’empereur Trajan en 112, Pline demande ce qu’il doit faire avec les membres d’une secte qui « s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des hymnes à la louange de Christos, comme s’il eût été un dieu (quasi deo) ». Nous possédons la réponse de Trajan qui est ambiguë. Dans cette lettre, dont rien ne prouve qu’elle soit originale, il demande de ne pas pourchasser les chrétiens, mais de punir ceux qui avouent être chrétiens.

Il faut noter que les avis des historiens divergent sur les recueils des lettres de Pline le jeune. Certains pensent que c’était un genre littéraire, que les lettres n’étaient pas envoyées. Il est troublant que seules les lettres du livre X adressées à Trajan aient reçu une réponse.

Revenons au texte de Pline. Au premier coup d’œil, on peut dire qu’il ne connaît pas les chrétiens. Or Pline est un homme public de l’Empire romain.

La vie de Pline le jeune

Il est contemporain de Flavius Josèphe quoique plus jeune. Il est né en 61 et meurt entre 113 et 115. C’est le neveu de Pline l’ancien qui nous a laissé une « Histoire naturelle » en 37 volumes. Cet oncle est mort lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il était commandant de la flotte romaine basée à Messine (Sicile) face à la baie de Naples. Il a disparu en voulant sauver les habitants de Pompéi et Herculanum sous le feu du volcan. Pline le jeune a assisté à l’éruption dont il a fait un compte-rendu si détaillée qu’il n’a été avalisée qu’au XXe siècle. Depuis lors, les éruptions de ce type, très rares, sont appelées « éruptions pliniennes« .

Pline le jeune est avocat. Il appartient à l’élite romaine, il fait partie de la classe des sénateurs. Sous l’empereur Domitien, il est tribun de la plèbe à Rome, en 93, il devient préteur et en 94, il est administrateur du trésor militaire (il s’occupe de la paie et des pensions). C’est donc un proche de l’empereur, comme il le sera des suivants Nerva et Trajan. C’est sous l’empereur Trajan qu’il devient gouverneur de Bithynie, province du nord-ouest de la Turquie actuelle, qui aurait fait face à Constantinople, de l’autre côté du Bosphore, si cette ville avait existé à l’époque. C’est lorsqu’il exerçait cette fonction qu’il a écrit cette lettre.

Il ne connaît donc pas les chrétiens, or, la tradition chrétienne considère l’empereur Domitien comme grand persécuteur des chrétiens… ce qu’il n’a pas été. Domitien a la fin de sa vie s’en est pris aux hauts personnages de l’Etat qu’il a exilé ou fait assassiné. La tradition a fait de ces hauts fonctionnaires des chrétiens, raison de leur persécution. Domitien fut assassiné par des comploteurs issus de son entourage.

Pline qui a vécu dans l’entourage de Domitien ne connaît pas les chrétiens. Pas plus que Flavius Josèphe qui lui a vécu 30 ans en Judée (après Jésus) avant de rejoindre Rome et le palais impérial.
On peut conclure que les chrétiens n’étaient pas connus à Rome à la fin du Ier siècle. A cette époque, ils étaient encore confondus avec les juifs dont ils formaient une secte. Pour revenir au texte de Flavius Josèphe, le fait de ne donner aucun détail sur Jésus est fortement suspect. Même si Jésus avait été un personnage secondaire, Josèphe l’aurait dit ou alors, il ne l’aurait pas cité. On peut penser qu’un scribe chrétien en recopiant le texte a ajouté les mots « frère de Jésus-Christ » pour bien rappeler : « ce Jacques-là, c’est celui dont parlent nos écritures« .

Pourquoi les textes sont-ils interpolés ? Avant de répondre à cette question, il faut s’en poser une autre : pourquoi les textes sont-ils copiés. A l’évidence, pour les diffuser, mais aussi parce que le support, le parchemin, en rouleau tout d’abord, puis vers le IIIe siècle en codex (parchemins reliés, comme nos livres) sont fragiles, pas toujours de bonne qualité. Les textes étaient lus en petit comité et discutés. Dans le cas qui nous occupe, il est probable qu’un auditeur ait relevé que Jacques était celui dont parlaient les Actes des Apôtres et qu’il serait séant de le mentionné. Jésus étant bien connu du cercle chrétien, il n’a pas été nécessaire de s’étendre sur le personnage. Ainsi au cours des siècles, les textes se modifiaient, s’enrichissaient… mais pervertissaient la pensée de l’auteur.

On peut conclure que Flavius Josèphe ne connaissait pas Jésus, et qu’il n’a rien écrit à son sujet.