Le dialogue interreligieux

Le dialogue interreligieux est une initiative chrétienne. Il englobe toutes les religions dont le bouddhisme et l’hindouisme. Il a été initialisé en 1999 par le cardinal Ratzinger, qui deviendra pape sous le nom de Benoît XVI en 2005 et démissionnera, fait exceptionnel, en 2013. Si à l’origine l’objectif était ambitieux comme le laisse supposer la déclaration du chrétien, Samir Khalil Samir pour qui « le devoir apostolique oblige les chrétiens à aider les musulmans à décanter leur foi, pour découvrir ce qu’elle offre de pierres d’attente (sic ?) et finalement pour s’ouvrir à l’Évangile qu’ils croient connaître à travers le Coran, alors qu’ils l’ignorent. En suscitant le désir d’une spiritualité plus exigeante, on permet la rencontre avec le Christ des Évangiles et pas seulement celui du Coran ». Si on lit entre les lignes, le dialogue consiste donc à faire reconnaître aux musulmans que Jésus est le fils de Dieu, dieu lui-même ! La position de l’Église n’a pas changé depuis Pierre de Montboisier, dit le Vénérable, qui en 1156 publia « Contre la secte des Sarrasins » après avoir fait traduire la Coran en latin. Pourquoi, dit-il, « S’ils adhèrent à une partie des Écritures, n’ont-ils pas adhéré à tout ? De deux choses l’une, soit le texte est mauvais et il faut le rejeter, soit il est vrai et il convient de l’enseigner ».

Aujourd’hui l’objectif est plus prosaïque. Le cardinal Jean-Louis Tauran a écrit dans l’Observatore Romano fin 2017 : « Malgré les positions qui peuvent parfois sembler distantes, il faut promouvoir des espaces de dialogue sincère. Malgré tout, nous sommes vraiment convaincu qu’il est possible de vivre ensemble ». L’objectif est donc de vivre ensemble dans la paix et le respect mutuel avec les fidèles des autres traditions.

Le pape François à Abu Dabi

Un rapprochement doctrinal est-il possible avec l’islam ? Chrétiens, juifs et musulmans ont le même dieu et un ancêtre commun : Abraham. Voici deux points fondamentaux qui devraient permettre le rapprochement. Mais Allah peut-il être identifié à YHWH ? Est-ce le même dieu ?

Le même dieu ?

Tout le laisse penser. Ne lit-on pas dans le Coran : « Nous avons envoyé sur les traces de Noé et d’Abraham d’autres messagers comme Jésus fils de Marie à qui nous avons donné l’évangile… » (Co. 57, 27). C’est donc Allah qui guidait les prophètes juifs et Jésus. Pourtant le dieu du Coran est à l’opposé du dieu de la Bible, comme le montre ce qui suit.

Dans la suite de l’exposé, j’emploierai le mot Dieu pour le dieu des juifs et des chrétiens et Allah (al ilal : littéralement la divinité, le dieu) pour le dieu des musulmans. Ce chapitre est inspiré de l’ouvrage de Christian Makarian : « Le choc Jésus-Mahomet » (CNRS 2008)

Dieu a une histoire, il est acteur, il accompagne les hommes. Allah est transcendant, il est dans une autre sphère : « A Allah appartient l’Est et l’Ouest. Où que vous vous tourniez, la face d’Allah est donc là, car Allah a la grâce immense. Il est omniscient. » (Co. 2,115) Je profite de ce verset pour faire une petite remarque sur la prière. Pourquoi faut-il se tourner vers La Mecque alors qu’Allah est partout ?

Dieu est paternel, il a une relation de père à fils avec l’homme. Il s’irrite, il punit et se réconcilie. C’est l’idée maîtresse de la Bible hébraïque. Allah n’a aucun sentiment, le Coran ne tombe pas dans l’anthropomorphisme bien qu’Allah veuille être adoré et craint. Il décide tout, il a tout prévu : « Allah, point de divinité à part lui, le Vivant, celui qui subsiste par lui-même. … A lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur terre. Qui peut intercéder auprès de lui sans sa permission ? Il connaît leur passé et leur futur… » (Co. 2, 255)

La religion juive et chrétienne a évolué avec le temps et les circonstances : la destruction du temple de Jérusalem a donné naissance au judaïsme, la croyance en Jésus a donné naissance au christianisme. Le Coran, lui, clôt les révélations. Dieu a tout dit : « Nul malheur n’atteint la terre ni vos personnes qui ne soit enregistré dans un livre avant que nous l’ayant créé et cela est certes facile à Allah. » (Co. 57,22)

La foi chrétienne et juive est un processus individuel, un choix librement consenti. On s’engage personnellement dans la confiance. L’islam est une soumission collective, une prosternation aveugle : on naît musulman dans une communauté et on le reste. L’apostasie est punie de mort.

Les gens du livre

La Bible n’est pas l’équivalent du Coran pour les juifs et les chrétiens. D’ailleurs, l’expression « les gens du livre » souvent employée dans le Coran pour désigner les juifs et les chrétiens est impropre, il faudrait parler des « gens des livres » au pluriel. Chaque livre est le résultat d’une vision personnelle de son auteur. Les livres juifs et chrétiens sont des productions humaines, le Coran est l’oeuvre d’Allah pour les musulmans. De plus, le Coran est incréé, il existe de tout temps, l’exemplaire original se trouve à la droite de Dieu : « Nous avons fait un Coran arabe afin que vous raisonniez. Il est auprès de nous, dans l’écriture-mère (l’original au ciel), sublime et rempli de sagesse. » (Co. 43,3-4) Le Coran est irréfutable, c’est le verbe d’Allah. Il enseigne tout ce qu’il faut faire et ne pas faire pour le salut des hommes. Il ne peut être lu qu’en arabe. Les Indonésiens, les Pakistanais et les Nigérians qui représentent la majorité des fidèles non arabes, apprennent le Coran, par cœur sans comprendre. Pas de problème, c’est le souffle de Dieu.

La Bible a été révélée à plusieurs prophètes, ce qui explique le nombre de livres et une certaine ambiguïté. Le Coran n’a été révélé qu’à une seule personne. Il est intact, mais sclérosé à « l’âge d’or » du califat de Bagdad. L’islam, c’est le culte de la prière.

Abraham et les personnages de la Bible

Le Coran a complètement altéré le message de l’Ancien Testament sous prétexte que les juifs avaient falsifié le message de Dieu. Par un trait de génie linguistique, tous les personnages de la Bible sont devenus musulmans, soumis à Dieu. Ainsi le verset 132 de la sourate 2, dans le saint Coran de Médine est rédigé ainsi : « Et c’est ce qu’Abraham recommanda à ses fils, de même que Jacob : Ô mes fils, certes Allah vous a choisi la religion, ne mourrez point, donc, autrement qu’en soumis ! » Et une note de base de page spécifie : soumis (muslim en arabe) = musulman (en français).

Les versets qui précédent ne laissent aucun doute, voici donc les versets 128 et 129 de la sourate 2.

Notre seigneur ! Fais de nous [Abraham et son fils Ismaël] tes soumis, et de notre descendance une communauté soumise à toi. Et montre-nous les rites et accepte de nous le repentir. Car c’est toi certes l’accueillant au repentir, le miséricordieux.

Notre seigneur ! Envoie l’un des leurs [les Arabes] comme messager parmi eux, pour leur réciter tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier. Car c’est toi certes le puissant, le sage.

Dans ce dernier verset, Abraham n’annonce rien de moins que la venue de Mahomet.

Conclusion

On ne négocie pas avec les principes fondamentaux. Le dialogue christianisme-islam basé sur la doctrine aurait donc été impossible.

Un analyse même superficielle permet de mettre en doute que Dieu et Allah soient le même concept. Déjà au deuxième siècle, Marcion, à qui j’ai déjà consacré un article, avait proclamé que le dieu de Jésus n’était pas le dieu d’Israël et qu’il fallait abandonner la Bible hébraïque.

Le Coran des chiites

Source : « Le Coran des historiens » sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (Paris-Londres) et Guillaume Dye (Bruxelles). Première partie du chapitre « Le shi’isme et le Coran » par Mohammad Ali Amir-Moezzi.

Mohammad Ali Amir-Moezzi qualifie le Coran de décousu, déstructuré et fragmentaire. Effectivement, le Coran reste déconcertant : on sait rarement qui parle à qui on parle et de qui ou de quoi on parle : des pronoms ont été préférés aux noms. Ce qui donne des phrases comme : « je sais qu’il…, mais vous ne savez pas… » Bien entendu, les croyants savent que c’est Dieu qui parle à Mahomet.

Les chiites ont une explication à ces incohérences : le texte reçu par Mahomet a été falsifié à sa mort pour s’emparer du pouvoir qui aurait dû revenir à son cousin et gendre Ali. (voir notre article sur le chiisme). Voici le scénario défendu par les partisans d’Ali, les chiites.

Dieu avait prévu la mort de Mahomet et avait désigné sa famille (son gendre Ali et sa fille Fatima ainsi que leurs fils Hassan et Hussein (Husayn)) pour poursuivre son oeuvre. Mais à la mort de Mahomet, différentes factions vont se déchirer pour obtenir le pouvoir temporel et spirituel. A ce jeu, se sont les beaux-pères du prophète qui vont tirer les marrons du feu : Abu Bakr, père de Aïcha et Umar, père de Hafsa. Ils vont s’empresser de supprimer du texte des « révélations » tout ce qui concerne la famille directe de Mahomet. Ces « feuillets » sont remis à Hafsa. Elle les transmettra au troisième calife Uthman qui publiera le Coran et détruira tous les documents antérieurs, pour effacer toute trace de la falsification.
Mais Ali a gardé une copie du Coran original, trois fois plus volumineux, qu’il a transmise à ses descendants, les imams (du chiisme) jusqu’au douzième et dernier, qui n’est pas mort, mais a été « occulté » en même temps que le Coran original qu’il détenait. Ils réapparaîtront à la fin des temps.

Ce récit a une faiblesse. Pourquoi Ali, qui a succédé à Uthman, comme quatrième calife, n’a-t-il pas détruit le Coran de Uthman pour le remplacer par le sien ? Et pourquoi les imams qui lui ont succédé à la tête du mouvement chiite n’ont-ils pas fait de même alors qu’au Xe siècle, ils dominaient le monde musulman : les Fatimides en Afrique et les Bouyides au sein-même du califat de Bagdad au Proche et Moyen Orient ?

Notons que dès le Xe siècle, après la « disparition » du dernier imam, Mahomet al-Mahdi (vers 870), les chiites ont adopté le même Coran que les sunnites !

Qu’y avait-il dans ce Coran ?

D’après les sources chiites du début de l’islam, le Coran citait nommément les partisans et les ennemis de Mahomet, comme c’est le cas dans la Bible et le Nouveau Testament qui regorgent de personnages. Il est effectivement bizarre que seuls deux personnages secondaires contemporains du prophète soient nommés dans le Coran : son fils adoptif Zayd dont le prophète convoitait l’épouse et son oncle Abu Lahab… et leur existence réelle fait débat. Dans le Coran original, la question de la succession de Mahomet était clairement indiquée. Comment Dieu aurait-il pu ignorer cette question ? De plus, Ali était présenté comme le Messie, Mahomet n’étant que l’annonciateur. Dans un article suivant, je discuterai de l’aspect eschatologique du Coran (qui concerne la fin du monde).

Face à cette situation, les compagnons de Mahomet, qui avaient « usurpé » le pouvoir avaient tout intérêt à censurer le texte original… d’autant plus que la fin du monde n’a pas eu lieu (on est dans la même situation que le christianisme… qui attend toujours).

Voici quelques exemples cités par Mohammad Ali Amir-Moezzi. En italique le verset du « saint Coran » de Médine.

Co. 2:59 : Mais, à ces paroles, les pervers en substituèrent d’autres, et pour les punir de leur fourberie, nous leur envoyâmes du ciel un châtiment avilissant.
Alors ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet substituèrent une autre parole à la parole qui leur avait été dite. Ainsi, nous avons fait tomber une colère sur ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet en réponse à leur perversité.

Co. 2:87 : … Est-ce que chaque fois qu’un messager vous apportait des vérités contraires à vos souhaits vous vous enfliez d’orgueil ? vous traitiez les uns d’imposteurs et les vous tuiez les autres. (autres = Jésus)
Chaque fois que Mahomet est venu à vous en vous apportant ce que vous ne vouliez pas concernant le saint pouvoir d’Ali, vous vous êtes enorgueillis et, au sein de la famille de Mahomet, vous avez traité certains de menteurs et vous en avez tué d’autres. (autres = Hussein, le fils d’Ali tué à Kerbala)

Co. 2:90 : Comme est vil ce contre quoi ils ont troqué leurs âmes. Ils ne croient pas en ce qu’Allah a fait descendre…
Combien est mauvais ce contre quoi ils ont vendu leurs âmes en ne croyant pas à ce que Dieu a révélé au sujet d’Ali en se révoltant.

Mohammad Ali Amir-Moezzi cite une vingtaine de versets, mais il y en aurait près de 300 dans un ouvrage du IXe siècle intitulé « La révélation et la falsification« .

Réflexions personnelles

Que peut-on conclure de ces exemples ? Tout d’abord que le Coran prévoit l’avenir. Il décrit les réactions des disciples après la mort de Mahomet, qui ignorent et rejettent Ali, ce qui n’a pu être constaté qu’a posteriori. Ensuite que le texte est devenu bien plus clair. Les versets ont maintenant un sens… mais peut-être pas celui que l’auteur original a voulu leur donner. Il « suffit » (?) de lire les trois mille pages de commentaire des versets du Coran dans les volumes 2 et 3 du « Coran des historiens » pour se rendre compte que le ou les auteurs du Coran étaient de bons versificateurs (le Coran est écrit en vers), mais de piètres narrateurs, peu capables d’exprimer clairement leurs idées. Il faut dire que la langue arabe de l’époque n’était pas un bon vecteur de diffusion d’idées abstraites. Elle avait trop peu de signes (lettres) pour représenter par écrit les sons (alphabet) et les mots manquaient pour exprimer des notions philosophiques, ce qui obligeait à recourir aux termes hébreux, syriaques (araméens), farsis (perses) ou même éthiopiens. Ces termes sont entrés dans la langue arabe, mais on n’en connaît plus la signification première. Le Coran restera à jamais un ensemble de textes décousu et peu compréhensible. Ah s’il avait été écrit en grec, la langue des philosophes !

Gog et Magog dans le Coran

Les versets 93 à 98 de la sourate 18 racontent une bien étrange histoire qui met en scène Alexandre le grand, appelé Dul-Qarnayn (le biscornu) et deux tribus, Gog et Magog. Voici le texte :

Dul-Qarnayn suivit une nouvelle route et arriva entre les deux digues au-delà desquelles se trouvait un peuple qui ne comprenait presqu’aucune langue. Ces gens dirent  » Ô Dul-Qarnayn voici que les Gog et les Magog sèment le désordre sur terre. Pouvons-nous t’accorder un tribut pour élever une barrière entre eux et nous ? »
– Ce que m’a accordé mon Seigneur est préférable à votre tribut. Aidez-moi avec zèle et j’établirai cette barrière entre vous et eux…

Et Dul-Qarnayn construisit donc une porte de fer et une porte d’airain (versets 95-97). La suite :

Ceci est une miséricorde de mon Seigneur dit-il. Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité.

Ce texte est inséré dans la sourate hors de tout contexte, comme si les lecteurs connaissaient l’histoire. D’où vient ce passage et que signifie-t-il ?

Gog roi de Magog est un personnage de la Bible, il apparaît dans le livre d’Ézéchiel (38:2,15). Gog et ses innombrables guerriers montés sur des chevaux viendront du nord semer la désolation en Israël… à la fin des temps.

Mahomet avait-il épluché la Bible pour connaître cette histoire ? Ce n’était pas nécessaire. Le Coran est le reflet du contexte culturel et cultuel de son époque (VI et VIIe siècles). Le monde où s’est élaboré le Coran est un monde essentiellement religieux. Tous les écrits, tous les récits font intervenir Dieu. Ce monde est très interlope, les chrétiens, les juifs, les zoroastriens et les manichéens cohabitent, plus ou moins pacifiquement selon les régions et les époques. L’Arabie n’échappe pas à la diffusion des idées et des récits venant de Syrie et de Perse.

La Syrie est essentiellement chrétienne et grecque, elle fait partie de l’empire byzantin. L’ennemi héréditaire des Byzantins n’est autre que l’empire perse sassanide. Or Alexandre le grand, un grec, a vaincu les Perses et occupé leur territoire. C’est un héro en Syrie. De nombreux récits vantent ses exploits. C’est dans ces récits qu’il faut rechercher la source de l’inspiration du Coran, et plus particulièrement dans les apocalypses mettant en scène Alexandre.
Un récit apocalyptique, du grec « apocalypsis« , signifiant révélation, est l’explication de ce qui va se passer à la fin des temps. Les plus célèbres sont l’Apocalypse de Jean, dans le Nouveau Testament, et le Livre de Daniel, dans la Bible. Notons que le qualificatif « biscornu » dont est affublé Alexandre viendrait du Livre de Daniel qui fait intervenir un personnage ayant deux cornes. En Syrie, à l’époque qui nous occupe, circulent plusieurs récits apocalyptiques ayant comme héro Alexandre : « L’Apocalypse d’Alexandre », « Les Exploits d’Alexandre, fils de Philippe », « Alexandre et la Porte du Nord« …

L’insouciance n’est pas de mise au Proche Orient en ce début du VIIe siècle. La peste a sévi et a même eu raison de l’empereur Justinien, les tribus du nord, les Huns et les Alains ont déferlé sur la Syrie, venant du Caucase et emporté de nombreux captifs On craint leur retour. De plus, la guerre contre les Perses (612-628) a repris, ils se sont installé à Jérusalem (614) puis sont allé jusqu’à Constantinople avant d’être repoussé (en 622) par l’empereur byzantin Héraclius, le nouvel Alexandre.

Dans ce contexte, la fin des temps est annoncée par de nouveaux prophètes. Les portes qui retiennent Gog et Magog vont être ouvertes, les Huns et les Alains vont revenir semer la ruine. C’est ce que dit la Bible, mais aussi le Coran : « Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité« . La promesse de Dieu, c’est l’arrivée de la fin des temps, lorsque les hommes seront jugés, l’imminence de l’avènement du royaume de Dieu sur terre.
Notons que les deux portes qui retiennent Gog et Magog n’existent pas, mais elles symbolisent deux passages, de part et d’autre de la mer Caspienne, que les Perses gardent… aux frais de l’empire byzantin.

Cette légende n’appartient pas au fond traditionnel de la Péninsule arabique, mais à la Syrie-Palestine. L’histoire est racontée dans la Bible, évoquée dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe (VII, 4 : « …passage que le roi Alexandre a fermé avec des portes de fer« ), avant d’être reprise dans les apocalypses associées à Alexandre le Grand. On pourrait en déduire que le Coran, ou du moins une partie, a été rédigé en Syrie, ce qui n’est pas à écarter, mais surtout, que la Péninsule arabique, désert géographique, n’était pas isolée. Elle faisait partie d’un vaste espace culturel comprenant également la Syrie-Palestine, la Perse et l’Éthiopie. Des souverains juifs, puis chrétiens ont régné sur le Yémen (appelé Himyar) dès le IVe siècle et des évêchés ont été créés sur la côte est, le long du Golfe persique. Le nord de la péninsule a toujours été en contact avec la Syrie-Palestine (voir l’article sur Pétra).
La situation du Hedjaz, la côte ouest, comprenant les villes de La Mecque et Médine, est beaucoup moins connue. L’interdiction des fouilles dans les villes saintes de l’islam et les destructions causées par les Séoudiens à la fin du XIXe siècle ne permettent pas aux historiens de vérifier la véracité des faits racontés dans les biographies de Mahomet. Le mystère qui planait sur cette région a t-il incité les autorités musulmanes du début de l’islam d’y transposer l’histoire du prophète, faisant du lieu de pèlerinage berbère de La Mecque une riche ville caravanière et de Yathrib le refuge de trois tribus juives ? La question mérite d’être posée.

Le Coran

Que de mystères entourent ce livre ! Pourtant, si on se réfère à la tradition, tout est bien clair. Le Coran renferme toute la révélation que Mahomet a reçue de Dieu par l’intermédiaire de l’ange Gabriel entre 610 de notre ère et 632, date de la mort du prophète. La révélation était orale et récitée par les fidèles. Au fil du temps, la récitation s’est faite moins respectueuse de l’original, ce qui a amené le troisième calife, Uthman (644-656), a la mettre par écrit, « dans un arabe clair« . C’est du moins ce que raconte Boukhari, un chroniqueur du IXe siècle.

Un livre saint

Les citations qui suivent sont extraites de l’introduction du « saint Coran » édition AlBouraq (Médine 2019).

« C’est le livre d’Allah qui englobe des questions très variées, notamment le dogme, la loi (Charia), la morale, la prédiction à l’islam, l’usage des bons conseils, la moralité, la critique constructive, l’avertissement, les argumentations et témoignages, les récits historiques, les références aux signes cosmiques d’Allah, etc.« 
« Le Coran est par essence miraculeux et inimitable, tant au point de vue du fond que de la forme. C’est la parole incréé d’Allah, révélée à son messager Muhammad…« 

Sa traduction est un exercice difficile : « Le traducteur doit être un expert chevronné en langues arabes et étrangères, il doit disposer d’un savoir encyclopédique incontestable et jouir en plus de qualités morales indéniables. Car chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence.« 

La version actuelle du Coran, en arabe, date de 1923/1924 et a été composée au Caire. Elle ne modifie pas le texte antérieur, mais lève des imprécisions : « Les gens ne formaient (à l’origine) qu’une seule communauté (Co. 10,19) ». Les ajouts sont toujours entre parenthèses ou entre crochets. C’est la version canonique. Jusqu’alors, on admettait sept ou dix lectures différentes du Coran, suivant les écoles juridiques.

Présentation du texte

C’est un texte déroutant, « sans contexte » : il met en scène des personnages biblique tels qu’Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus…, sans les présenter dans leur contexte, comme si les destinataires des récits coraniques les connaissaient déjà. Ce qui était probablement le cas. C’est une oeuvre relativement courte de 6236 versets regroupés en 114 chapitres, appelés sourates. A titre de comparaison, il comporte trois fois moins de mots que le Nouveau Testament. Chaque sourate porte un nom. Le Saint Coran de Médine, de petit format, comporte 700 pages, plus ou moins 250 à l’origine où les feuillets étaient plus grands. La plupart des versets sont écrits en prose rimée, il ne se lit donc qu’en arabe. A l’école coranique, les enfants musulmans apprennent à lire le Coran en arabe. Il leur faut trois ans pour pouvoir le réciter par cœur. L’enseignement ne vise pas à comprendre le texte, mais à le lire en arabe et à le réciter.

Jean Damascène ou Jean de Damas de son véritable nom Mansour ibn Sarjoun, ancien fonctionnaire du gouvernement omeyyade, devenu moine chrétien, né vers 676 et mort en 749, connaît le Coran. Il cite le nom de certaines sourates qu’il nomme « traités ». Ainsi, il parle du « traité de la femme », du « traité de la vache ». La sourate 2 s’appelle aujourd’hui « La vache », et la sourate 4 « Les femmes ». Ce fait est remarquable, car la découpe du Nouveau et de l’Ancien Testament en chapitres et versets ne s’est faite qu’au XVIe siècle ! La Bible de Gutenberg, imprimée en 1455, est un texte monolithique.

Bible de Gutenberg

Longtemps, il fut interdit de publier le Coran sous format imprimé. Gardons à l’esprit que le premier journal imprimé dans l’Empire ottoman date de 1864 ! Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, la reproduction du Coran s’est faite par lithographie, inventée en 1796, qui respecte le tracé manuel des lettres, et le travail des copistes.

Les sourates sont classées par ordre de taille, en versets. Les plus longues au début. Les sourates 1, 143 et 144 sont des textes liturgiques, des prières. Le classement n’est pas strictement respecté. Je tenterai d’apporter une explication à ces exceptions.

Graphique de la taille des 25 premières sourates
Parole incréée d’Allah ?

Dans les premiers temps de ce qui va devenir l’islam et que j’appellerai le « proto-islam », la notion de parole incréée n’a pas cours. La tradition rapporte que la femme de Mahomet, Aïcha, avait sa propre version du Coran dans laquelle les versets étaient rangés par ordre de révélation. De même, le Coran compilé par Abdullâh ibn Masûd, un compagnon du prophète, coexista avec le Coran « canonique » jusqu’au Xe siècle, puis ses propriétaires furent persécutés et les livres détruits.

Sous le calife Abd al-Malik (646-705), personne ne s’étonne que le général al-Hajjaj ben Youssef (661-714) ajoute 2000 harf au Coran. « Harf » peut signifier signe, lettre ou mot. On ne connaît donc pas l’importance des modifications faites. La plupart des historiens pensent qu’il ajouta des signes diacritiques différenciant les sons représentés par des signes (lettres) identiques.

La tradition conserve le souvenir d’une autre variation du texte connu sous le nom de hadith des sept ahruf (ahruf est le pluriel de harf). Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme. Tout à fait le contraire d’aujourd’hui.

Qui a conçu le Coran et qui l’a mis par écrit ?

Question embarrassante et souvent éludée par les historiens qui se retranchent derrière la tradition. Le Coran a été révélé à Mahomet entre 610 et 632, date de sa mort. Les révélations ont été compilées par le troisième calife, Uthman, vers 650, qui fait détruire tous les textes pré-existants. Cette chronologie nous vient de Boukhari qui écrit vers 850, soit deux cents ans après les faits. Cette histoire a été érigée en dogme.

En ce basant sur l’étymologie syriaque du mot « coran » (« lectionnaire« ), certains milieux catholiques veulent voir dans ce livre un livre liturgique (chrétien) contenant les passages des textes religieux lus à l’occasion des cérémonies religieuses. Je ne les suivrai pas dans cette voie, le Coran est un texte original. « Coran » en arabe signifie « récitation« . Bien qu’il reprend les thèmes bibliques, à aucun endroit il n’y a un verset copié de la Bible ou d’un évangile. Les récits s’éloignent même souvent des textes bibliques (voir mon article sur Jésus dans le Coran). Plus qu’une copie, c’est une réinterprétation des textes anciens. Une remise en forme pour qu’ils soient compris par des auditeurs provenant d’horizons divers.

Il est probable que le Coran ait été initié par Mahomet, ce qui lui donna une aura de chef et de prophète. Mais le texte original a été altéré plusieurs fois suivant les circonstances. Jean-Jacques WALTER un ingénieur, chercheur en technologie, a publié sa thèse de doctorat en islamologie (hé oui) sous le titre « Le Coran révélé par la théorie des codes ». Il y analyse le texte à l’aide d’outils informatiques pour trouver les strates de rédaction. Il a détecté plus d’une trentaine de rédacteurs différents. Chacun ayant pris à son compte un thème différent. Il n’y a donc pas de versets écrits à La Mecque et d’autres à Médine, mais des rédacteurs différents suivant les circonstances historiques, comme je vais tenter de le montrer dans le chapitre suivant.

La mise par écrit de la première version du Coran a pu être faite sous le calife Uthman vers 650. Cet assertion traditionnelle ne gène pas : c’est l’édition d’un texte qui existe déjà. Le Coran n’aurait été produit qu’à quatre exemplaires lors de cette première compilation (tous perdus). Le papier n’existant pas encore, la création d’un coran nécessitait d’énorme quantité de peaux de mouton, environ une peau complète pour deux feuillets de 40 cm, ce qui était la norme à l’époque.

Ce qui étonne, c’est l’écriture des plus anciens textes qui nous sont parvenus.

Pages de deux Corans anciens (VII ou VIIIe siècle)

Je rappelle ce que proclamait l’introduction du « saint Coran » : « … chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence. » Or dans ces textes, il n’y a aucun signe diacritique : les voyelles brèves sont absentes et une même lettre peut représenter plusieurs sons différents. Dans l’alphabet arabe, il n’y a que 18 lettres pour 28 sons. C’est d’autant plus bizarre que nous avons des bons de réquisitions datant de la conquête de l’Égypte, datés de 643, comportant des signes diacritiques différenciant les sons.

On pourrait croire que cette mise par écrit ne servait que de support à la récitation et qu’il n’était donc pas nécessaire d’être précis. Mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, il faut trois ans pour apprendre à réciter le Coran en s’y attelant tous les jours. Les nouveaux convertis avaient d’autres choses à faire, c’étaient des guerriers.

Le Coran est écrit en arabe clair ou plutôt, « rendu clair ». Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui où on a perdu le contexte culturel de l’époque. Il a été rédigé dans un environnement cosmopolite, l’écriture est sommaire et beaucoup de termes font polémique ; empruntés au syriaque (araméen), à l’hébreu, au grec, etc., ils sont devenus ambigus, leur sens a changé avec le temps en intégrant le vocabulaire arabe.

Les écrits musulmans sur la conquête ne manquent pas d’incohérences et d’incongruités : Tabari, qui écrit au Xe siècle, nous relate que lors d’une entrevue entre le général arabe (Sa’d bn Abi-Waqquas) et son homologue persan, le musulman lui a proposé de se rendre : « si vous acceptez, nous ne vous attaquerons plus, nous nous en retourneront en vous laissant le livre de Dieu« . Nous sommes en 637 bien avant la mise par écrit du « livre de Dieu ».

Un développement historique

Je vais tenter de donner une chronologie au développement d’un premier coran embryonnaire élaboré du vivant de Mahomet ou peu de temps après sa mort. Ceci reste une hypothèse, les chercheurs ne sont arrivés à aucun consensus.

Après 622.
Le Coran naît dans un environnement multilingue et multiculturel. Chassés par les Byzantins qui reconquièrent les territoires que les Perses leur avaient pris depuis 612, les juifs fuient vers la péninsule arabique et se joignent aux disciples de Mahomet. Le Coran va s’affiner avec l’apport des rabbins juifs.

Avons-nous des preuves de cette mixité ? Elles sont au nombre de trois. Tout d’abord, la charte de Yathrib mentionne que les tribus arabes combattent sur le chemin de Dieu avec leurs clients juifs. Les juifs migrants ont été acceptés dans les tribus arabes comme clients, ce qui est conforme aux coutumes de l’époque.
Sébéos, un chrétien, dans son Histoire d’Héraclius (l’empereur byzantin) parle de l’exil des juifs d’Edesse : « Ils prirent le chemin du désert et arrivèrent en Arabie chez les enfants d’Ismaël (les Arabes) ». Plus loin, il parle de la conquête arabe et dénombre « 12000 enfants d’Israël pour les guider (les Ismaëliens) dans le territoire d’Israël ». 12000, car chaque tribu d’Israël compte 1000 représentants !
Enfin, la tradition musulmane donne à Umar, le deuxième calife (634-644), un conseiller juif, rabbi Ka’ab qui le guide dans le choix de l’emplacement du lieu de prière à construire à Jérusalem.

Durant cette période, le Coran encense les juifs, « ceux qui savent, ceux qui donnent l’exemple« , et reprend les histoires des personnages bibliques.

Le début des Omeyyades (660).
Lors de la conquête, des tribus arabes chrétiennes, les Ghassanides, se joignent aux disciples de Mahomet. Elles prennent même la direction des opérations et portent au califat la dynastie des Omeyyades. Il est probable que l’entente avec les juifs, trop intransigeants sur les questions religieuses et ennemis des chrétiens, dégénère. Ce qui se marque dans le Coran où les juifs deviennent des ennemis à éviter : ils ont contrefait la parole de Dieu.
Jésus et les grands principes chrétiens font leur entrée dans le Coran. Mais les Ghassanides sont des hérétiques, ils rejettent le dogme de la Trinité imposé par les Byzantins. Dans le Coran, ces chrétiens orthodoxes seront traités d’associateurs, associant d’autres personnes au Dieu unique. La position des chrétiens dans le Coran est dès lors ambiguë, ils sont amis des musulmans et en même temps ennemis. Il faut bien comprendre qu’on parle de deux types de chrétiens.

On constate que plusieurs versets concernant Jésus ont été placés (ajoutés) à la fin des sourates. C’est le cas des sourates 4 et 5 (9 versets).

Abd al-Malik (685).
Sous le calife Abd al-Malik l’arabe remplace le grec et le farsi dans l’administration. On peut donc considérer que la langue arabe est arrivée à maturité : la tenue des documents officiels en arabe ne permet plus la moindre interprétation. Le Coran va être réécrit pour y ajouter des signes diacritiques. Les quelques corans qui étaient en circulation sont détruits. C’est la phase de canonisation du Coran. Il devient le support d’une nouvelle religion.

Jésus est omniprésent dans les textes ornant les murs du Dôme du Rocher construit sous Abd al-Malik, mais il n’est pas le fils de Dieu.

Les Abbassides (750).
En 750, la dynastie omeyyade est renversée et décimée par un coup d’Etat organisé par une armée composite venant des confins orientaux de la Perse. D’après la tradition, elle est commandée par un petit cousin de Mahomet, descendant de son oncle Abbas. Cette nouvelle dynastie prendra le nom d’abbasside. Damas est abandonnée au profit d’une nouvelle ville construite sur le Tigre, près de l’ancienne capitale de l’Empire perse, Ctésiphon. Cette nouvelle capitale du califat, c’est Bagdad. Si les Arabes sont toujours présents au gouvernement, la culture sera influencé par les Perses et petit à petit, la force armée passera aux mains des Turcs. Notons que l’animal chimérique qui transporte Mahomet vers Jérusalem, Buraq, est issu de la mythologie perse.

C’est peut-être à cette époque que le Coran devient la parole incréée de Dieu. Pour se faire, il faut lever les ambiguïtés de 332 versets qui visiblement ne sont pas prononcés par Allah comme : « Seigneur, je cherche ta protection contre les incitations du Diable » (Co. 23, 97). On a donc ajouté « Dis : » devant ces versets. Le verset cité devient : « Dis: Seigneur, je cherche… ».

Al-Mamun et les mutazilites (810).
Au IXe siècle, le calife, al-Mamun (813-833), privilégie le mutazilisme, courant religieux qui considère le Coran comme une oeuvre humaine, inspirée par Dieu. Et la modification du Coran continue. Ainsi, les 3 versets finaux de la sourate 59 semblent avoir échappés à l’ajout du « Dis :« . On y lit (Co. 59, 23) : « C’est lui Allah, le créateur, celui qui donne le commencement à toute chose… ». On peut penser que ces versets ont été ajoutés après la purge précédente et qu’ils sont restés tels quels lors du retour à l’orthodoxie (en 848), car trop de corans étaient en circulation pour les détruire.

Incidemment, on remarque que la sourate 58 a 22 versets, la 59 : 24 (dont 3 ajoutés ?) et le 60 : 13. Les divergences dans l’ordre des sourates seraient-elles dues à des ajouts ?

On peut supposer que les partisans d’Ali, les chiites, ont développé leur propre version du Coran faisant la place belle à la famille du prophète. C’est ce que raconte la tradition. Mais au Xe siècle, alors qu’ils prennent le contrôle de l’Egypte, ils adoptent le Coran sunnite. Ils vont créer en Egypte un califat chiite qui va dominer la Palestine et les lieux saints. Ils seront les principaux adversaires des croisés.

L’honnêteté m’oblige à citer des versets qui ne corroborent pas mon hypothèse, les versets 36 à 59 de la sourate 3 qui narrent la naissance de Marie et de Jésus. Ces versets interpellent par leur emplacement. Dans le contexte de la sourate, ils présentent Marie comme la sœur de Moïse et d’Aaron. De plus, ils ne représentent pas des paroles de Allah et ne sont pas précédés de « Dis » contrairement aux versets qui précédent : 31 et 32.

« Son seigneur l’agréa du bon agrément… (37)
« Alors Zacharie pria son seigneur… (38)
« Et Allah lui enseigna l’écriture… (48)

En quoi est-ce un problème ? Ses versets sont déjà connus de Jean de Damas qui est mort en 749… avant l’arrivée des Abbassides. Dans mon hypothèse, ils auraient dû être corrigés.

Une curiosité.

Vingt-neuf sourates, dans les premières, commencent par des lettres isolées (par exemple : « A L D »). On a dit que c’était des hésitations de Mahomet et que par respect, ses secrétaires avaient tout retranscrit. Le « saint Coran » de Médine avoue son ignorance sur leur signification. François Déroche se demande si ce n’était pas des indications pour l’assemblage des sourates.

Conclusion

Le Coran n’a pas livré tous ses secrets, les chercheurs ont encore du pain sur la planche.

Jésus dans le Coran

Jésus tient une toute petite place dans le Coran : 59 versets, qu’il partage avec sa mère, sur un total de 6236.
Sa présence ne doit pas nous étonner vu que les premiers califes omeyyades étaient chrétiens. 59 versets, c’est peu, mais en comparaison, Mahomet n’est jamais cité. Lorsqu’ils lisent ou récitent le Coran, les musulmans comprennent que les références à « mon serviteur » ou à « tu » ou même à « il » hors contexte s’adressent à Mahomet. Parfois, le nom de Mahomet a été ajouté, ainsi dans le verset 2 de la sourate 68 : « Tu (Mahomet) n’es pas, par la grâce de ton seigneur, un possédé. » La tradition considère le début de cette sourate comme la première révélation faite à Mahomet.

Dans le Coran, Jésus est nommé Issa (Isa). Ce qui est curieux, puisqu’en arabe, Jésus se dit Yasou. Issa viendrait d’Ésaü, un personnage biblique, petit-fils d’Abraham, frère de Jacob qui est aussi appelé Israël. Jésus serait donc le frère d’Israël. Pure conjecture.

Le Jésus du Coran n’est pas le Jésus des évangiles et cela non plus ne doit pas nous étonner : les arabes chrétiens de Syrie ne reconnaissaient pas le dogme des Byzantins, ils étaient hérétiques. Dans le Coran, Jésus est un être exceptionnel certes, mais pas Dieu, ni le fils de Dieu, au mieux un prophète (Co. 5, 72).

Les 59 versets qui concernent aussi bien Jésus que Marie, seule femme citée dans le Coran, sont éparpillés dans 8 sourates, 8 chapitres différents. Mis bout à bout comme dans les Grands Thèmes du Coran de Jean-Luc Monneret, ils ne racontent pas une histoire, ce sont des tranches de vie.

Voyons cela en détail.

Jésus est né hors mariage, d’une jeune fille nommée Marie, qui est accusée d’avoir commis une action monstrueuse (Co. 19, 27). Dès sa naissance, Jésus parle (Co. 19, 28-34). Il se bénit lui-même : «Que la paix soit avec moi au jour de ma naissance, au jour de ma mort et au jour où je serai ressuscité vivant».

Jésus fait des miracles, cette fois, avec la bénédiction d’Allah. Il guérit les aveugles, les lépreux et ressuscite les morts… «Tout ceci n’est que pure magie» tempère le Coran (Co. 5, 110).

Le Coran reprend un événement raconté dans un apocryphe chrétien : L’Évangile de l’enfance selon Thomas. Jésus fabrique des oiseaux en argile puis, en soufflant, leur donne vie. Les mots utilisés sont les mêmes que ceux employés lorsqu’Allah donne vie à Adam. Jésus a donc le même pouvoir que Dieu ? Dans l’Évangile de l’enfance, Jésus fait s’envoler les oiseaux car les Juifs lui reprochent d’avoir créer ces jouets un jour de sabbat ; il fait donc disparaître l’objet du délit.

Jésus annonce la venue d’un messager de Dieu (Co. 61, 6), ce sera Ahmad (pas Mahomet).

Il prend des apôtres, ses auxiliaires face à l’incrédulité des Juifs (Co. 3, 52). Certains Juifs le suivent, d’autres nient (Co. 61, 14). Mais Jésus n’est qu’un prophète (Co. 5, plusieurs versets). Jésus affirme : «Ô enfants d’Israël adorez Dieu qui est mon seigneur et le vôtre.» (Co. 5, 72).

Il est qualifié de Messie (Co. 4, 157) ! Faut-il y voir une erreur d’interprétation ? Jésus-Christ, qui était devenu le nom commun de Jésus au cours des siècles, a t-il été traduit par « le Messie Issa » … ce qui est un non-sens pour les musulmans ?

Les Juifs ourdissent un complot contre Jésus (Co. 3, 54) mais il n’a pas été mis à mort, un autre a pris sa place (Co. 4, 157). Il a été rappelé à Dieu (Co. 5, 55). Le verset 3, 59 montre l’importance de Jésus : « Aux yeux d’Allah, Jésus est comme Adam : il le forma de terre et dit : Sois et il fut.»

Pourquoi Jésus est-il monté vivant vers Dieu ? Car il doit revenir à la fin des temps : «En vérité, le retour de Jésus sera le signal de l’arrivée de l’Heure. » (Co 43, 61)

Pour les musulmans sunnites, c’est donc Jésus qui jugera les hommes au jour de la résurrection (Co. 4, 159) et pas Mahomet. Jésus est un être exceptionnel d’après le Coran, Mahomet n’est qu’un homme. Un des minarets de la Mosquée des Omeyyades à Damas porte le nom de Jésus. C’est là qu’il descendra sur terre. Il reviendra pour 40 ans, éliminera l’Antéchrist (al-Dajjâl) et puis mourra. Jérusalem sera le centre de ces événements. La Mecque est donc supplantée par Damas et Jérusalem.

La tradition s’est enrichie au fil des siècles pour donner une place plus importante à Mahomet. Ainsi, à l’appel de l’ange Isrâfîl , « il se mettra debout, chassant la poussière de sa barbe bénie et de ses cheveux et regardera à sa droite et à sa gauche… ».

Mutazilisme

Dans mon article précédent, j’ai mentionné la mosquée Fatima qui devrait s’ouvrir en France. Le projet est porté par l’imame Kahina Bahloul et par Faker Korchane qui est professeur de philosophie et président de l’association pour la renaissance de l’islam mutazilite.

Qu’est que le mutazilisme ? C’est un courant qui s’est développé très tôt dans l’islam, parallèlement aux courants sunnites et chiites traditionalistes.

En 833, le calife Al-Mamun, prend le parti des mutazilites qui professent que le Coran est, certes, inspiré par Dieu, mais néanmoins une création de l’homme. Ils assimilent la doctrine basée sur un Coran incréé à la doctrine chrétienne selon laquelle la Parole de Dieu, qui est le Christ pour les chrétiens, serait incréée et éternelle, comme Dieu. Cette doctrine professerait donc du polythéisme. Le Coran incréé et l’omniscience de Dieu entraîne un autre problème : comment se fait-il que certains versets aient été abrogés et remplacés par d’autres… meilleurs ? La notion du bien (halal) et du mal (haram) est-elle relative ?

Sous Al-Mamun, le mutazilisme devient la « religion » officielle. Cette doctrine est influencée par les textes des philosophes grecs qui sont en train d’être traduits en arabe et surtout par Aristote pour qui « une puissance impersonnelle, imperturbable et parfaitement indifférente au sort de l’humanité anime l’univers ».  Donc, pour les mutazilites, Dieu est distinct du monde humain, il n’est pas situé dans le temps ni dans l’espace, il n’a pas d’attributs anthropomorphiques, il n’a pas de mains, ni de corps. Il ne parle pas. L’homme est responsable de ses actes, il n’est pas prédestiné. Les sunnites et les chiites sont dans l’erreur, mais on doit l’accepter. Cette apparente liberté d’esprit n’a pas empêché des persécutions contre les opposants religieux au calife.

L’islam entre alors dans une période de grande tolérance religieuse qui sera poursuivie par les deux successeurs d’Al-Mamun, son frère, Al-Mutachim et son neveu Al-Wathiq.

Mais dès 848, le nouveau calife, Jafar Al-Mutawakkil, pressé par les cadis et les traditionalistes rétablit la doctrine sunnite : le Coran est incréé et a été dicté par Dieu à Mahomet. Depuis, une chape d’obscurantisme s’est abattue sur l’Islam ! Mais le mutazilisme n’est pas mort, il fait reparler de lui de temps à autre, dans les milieux intellectuels… mais timidement.

Ainsi, le grand mufti d’Égypte élu en 1899, Cheikh Mohamed Abdouh souhaitait réformer l’islam en apportant des changements dans l’enseignement de l’université d’al-Azhar. Il reçut même le soutien du dernier « roi » (le khédive) d’Egypte Abbas II (1892-1914) qui avait étudié en Europe. Mais face à l’opposition des traditionalistes, il abandonna sa charge et mourut en 1905.

En février 2017, l’Association pour la renaissance de l’islam mutazilite a été créée en France. Pour cette association, le mutazilisme est un héritage qu’il convient d’adapter au XXIe siècle. Ce n’est pas un ensemble de dogmes prêts à l’emploi, mais une disposition de l’esprit : « celle qui consiste à appliquer le doute, la prudence et l’esprit critique sur l’histoire, les pratiques et les textes de l’islam et celle qui consiste à garantir la liberté de l’individu à décider par lui-même de ce qui lui paraît bon ou mauvais dans sa vie spirituelle » .

Haram signifie interdit, illégal, mais aussi sacré, inviolable.

Abd al-Malik : l’apogée des Omeyyades

A la mort de Muawiya, après 20 ans de règne (en 680), un arrangement dynastique permit à son fils Yazid de devenir calife. Consternation parmi les factions rivales qui attendaient une élection par consensus comme le voulait la coutume dans les tribus. C’est le début de la deuxième guerre civile qui durera 12 ans et occupera 4 califes.

Dans le sud de la Mésopotamie (de l’Irak actuel), le fils d’Ali, Husayn, tenta de rassembler les partisans de son père parmi les tribus lakhmides rivales des Ghassanides de Syrie car soutien des Perses contre les Byzantins. Il n’en eut pas le temps, sa petite armée fut décimée à Karbala en 680, où il fut tué. Sa mort est toujours commémorée de nos jours par les chiites.

L’opposition du fils d’un compagnon de Mahomet a été plus sérieuse. Abd Allah ibn al-Zubayr, présenté comme petit-fils d’Abu Bakr, le neveu de Aïcha, se proclama « commandeur des croyants ». Parti d’Irak, il avait conquis la majorité du califat quand Abd al-Makik succéda à son père Marwan en 685. ibn al-Zubayr avait rassemblé tous les disciples de Mahomet. Il fit frapper des pièces de monnaie dans lesquelles l’influence perse est manifeste.

Dès son accession au pouvoir, Abd al-Malik chargea son fidèle général al-Hajjaj ben Youssef de mater le dissident. l’Egypte, puis l’Irak furent reprises. ibn al-Zubayr se réfugia dans la péninsule arabique. Le dernier acte se déroula à La Mecque où le rebelle aurait péri, d’après la tradition. Des récits contradictoires circulent sur les faits.

Les récits de la conquête ont été écrits au IX° siècle, sous la dynastie des Abbassides qui prit le pouvoir en 750, anéantissant les derniers représentants omeyyades. Ceux-ci ont alors été présentés comme des usurpateurs, des tyrans impies.

  • ibn al-Zubayr aurait détruit la Kaaba pour y décrocher la pierre noire et la mettre en lieu sûr. Si les sédentaires bâtissent des temples pour y vénérer leur(s) dieu(x), les nomades les emportent avec eux. ibn al-Zubayr a-t-il perpétué la tradition ?
  • Les troupes d’abd al-Malik auraient assiégé la Mecque durant 8 semaines et détruit la Kaaba en lançant des projectiles sur les assiégés. Cette version est peu crédible quand on connaît la situation de La Mecque, une cuvette entourée de collines rocheuses, sans eau (sauf une source à faible débit), où rien ne pousse. Les attaquants ont une position idéale, ils dominent la ville. Les nombreux chantiers de La Mecque pour construire des hôtels de luxe et aménager les lieux de pèlerinage n’ont jamais mis à jour la moindre trace d’un rempart de protection de la ville.

Vers un Etat arabe

Jusqu’à l’accession au pouvoir d’abd al-Malik, les administrations grecque et perse étaient restées en place. Le nouveau calife va rénover l’administration : les fonctionnaires seront arabes, et les documents seront rédigés en arabe. On peut donc en conclure qu’à cette époque, la langue arabe écrite était standardisée et ne prêtait plus à interprétation. Les anciens fonctionnaires et même l’entourage non arabe du calife furent congédiés. Ainsi, Jean de Damas (Jean Damascène ou Mansour ibn Sarjoun) dont le père, collecteur d’impôt pour l’empereur byzantin, était resté au service des califes, se retira dans le monastère de Saint-Sabas près de Jérusalem où il rédigea un livre sur les hérésies. Malgré son éviction de l’entourage du calife, il garda de lui une image d’un homme juste et tolérant.

Dans son ouvrage, daté de 743, il parle de l’islam et du Coran qu’il semble bien connaître ainsi que de la Kaaba comme lieu de pèlerinage.

… et musulman

Si mon opinion est confirmée, les Omeyyades sont originaires de Syrie où les tribus étaient chrétiennes. Alors pourquoi ont-ils opté pour l’islam ?
La réponse est différente pour les dirigeants et pour citoyens.

Il faut se replonger dans l’époque. L’islam primitif n’a rien à voir avec ce qu’il est devenu au fil des siècles. Les hadiths, ces paroles de Mahomet, réelles ou inventées, n’ont pas encore été collectées, elles ne le seront qu’au VIIIe siècle. L’islam n’est pas encore une religion formaliste, le dogme n’est pas encore entièrement défini, mais les grandes lignes sont tracées : Mahomet a reçu le Coran, Jésus est un prophète qui n’a pas été crucifié, il faut embrasser la pierre noire de la Kaaba, le vin est proscrit… nous raconte Jean de Damas.

En abandonnant la religion chrétienne, les Omeyyades deviennent entièrement indépendants. En tant que chrétiens, ils étaient soumis à l’empereur byzantin, lui même aux ordres du pape de Rome (le schisme entre catholiques et orthodoxes n’était pas encore consommé). Ils devaient répondre de leurs actes auprès des patriarches et des évêques qui pouvaient les excommunier, les exclure de la communauté. Même s’ils n’adhéraient pas au dogme édicté à Chalcédoine en 451 (Il y a trois personnes en Dieu et Jésus est homme et dieu, il a deux natures et deux volontés), ils n’en étaient pas moins soumis à leurs évêques. En devenant musulmans, ils devenaient califes, représentants de Dieu sur terre, successeurs du prophète Mahomet, et commandeurs des croyants. Ils étaient tout puissants. La fonction de calife ira en se dépréciant au fil du temps, les docteurs en religion prenant de plus en plus d’importance.

C’est sous abd al-Malik que la première référence à Mahomet apparaît sur les pièces de monnaie. On y lit la chahada complète : « il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est son prophète ».

Pour le commun des mortels, devenir musulmans permettait d’échapper à l’impôt de capitation (djizia) dû par tous les hommes non musulmans en âge de porter les armes. Les musulmans devaient eux s’acquitter de l’aumône, qui est un principe religieux (zakât). Cette « conversion » faisaient d’eux des citoyens de première classe.

Le Dôme (ou Coupole) du Rocher de Jérusalem.

L’oeuvre majeure d’abd al-Malik, toujours visible de nos jours est le Dôme du Rocher à Jérusalem, construit en l’an 72 du calendrier musulman, qui correspond à 691/692. Je lui consacrerai l’article suivant car cet édifice est plein de mystères.

Un document du tout début de l’islam

Perf558 : Musée National d’Autriche à Vienne

Ce papyrus ne parle pas de l’islam, c’est un bon de réquisition pour 65 moutons destinés à l’armée d’invasion de l’Egypte commandée par un certain Abdallah. Ce bon est destiné au fonctionnaire byzantin de la région de Héracléopolis dans le sud du delta du Nil. Mais il est très important car il est bilingue grec-arabe et il est daté.

Le texte grec est signé « Jean, notaire et diacre », le texte arabe est de la main de « ibn Hadid »

Que nous apprend ce texte sur les débuts de l’islam.

Les dates

Le document est daté en arabe du 1er jumada de l’année 22. En grec, il est daté du 30 
Pharmouth de la 1ère indiction
. A quoi cela correspond ?

La datation grecque est indéterminée : l’indiction est une période fiscale de 15 ans au terme de laquelle l’impôt, en nature, est réévalué. Cette pratique a été établie par l’empereur Constantin. La première année d’indiction court du 1er septembre 312 au 31 août 313. La seule certitude apportée par cette date est le jour et le mois : le 24 avril.  Pour déterminer l’année, faisons confiance à la tradition et présumons que l’année 22 soit bien celle du calendrier musulman qui démarre le 24 septembre 622. Il y a deux mois de jumada dans le calendrier musulman. Heureusement, l’un couvre le mois d’avril, c’est jumada al-Thani. En prenant en compte cette date, nous obtenons le 27 avril 643. Cette année est bien une première année d’indiction (avril 313 + 330). Les deux dates correspondent, car le 24 avril 643 dans le calendrier julien est bien le 27 du même mois dans le calendrier grégorien.

Nous constatons que l’adoption du calendrier hégirien s’est faite très tôt. L’année 622 a donc été particulière pour les Arabes : la tradition y voit arrivée de Mahomet à Médine, fuyant La Mecque. Par comparaison, le début de l’ère chrétienne n’a été fixé qu’en 532 !

La religion

Le texte grec commence par une croix et la formule : « au nom de Dieu » (στο όνομα του Θεού), le texte arabe, en est simplement une traduction bismallah (au nom d’Allah, de dieu). Cette formule est suivie de qualificatifs : « le Compatissant, le Miséricordieux ! ». Cette formulation se trouve au début de la plupart des sourates du Coran.

L’écriture

En arabe, plusieurs sons ont la même graphie : il n’y a que 18 signes pour 28 sons. La différenciation se fait par l’adjonction de signes diacritiques (les accents en français sont des signes diacritiques). On pensait que ces signes avaient été introduits au début du VIII° siècle, or dans ce texte, certaines lettres sont déjà surmontées de points. Par contre, il n’y a pas de voyelles brèves. Donc, le Coran, qui aurait été écrit entre 644 et 656, sous le calife Uthman, aurait pu être écrit avec des lettres ponctuées. 

La conquête

Comme ce texte le montre, la conquête n’a pas été brutale : l’administration byzantine reste en place et les troupes d’invasion consignent leurs réquisitions qui étaient soit payées, soit prélevées comme impôt. 

Le document présenté ici fait partie d’une collection. Certains documents sont écrits uniquement en grec (PERF 556 et 557). Faut-il en conclure que certains Arabes étaient de culture grecque, d’autant plus que la manière d’écrire l’arabe ressemble au style d’écriture grec ?

Le document 557 nous apprend d’Abdallah ne dispose que de 342 soldats et 12 armuriers-forgerons. On est loin de l’invasion de dizaines de milliers d’hommes.

Remarque

Ces documents n’ont pas été datés par une méthode scientifique moderne. On n’a cependant pas de raisons de mettre en doute leur origine. Ce sont les premiers textes arabes en écriture cursive.

Les chroniqueurs musulmans tardifs nous disent que l’écriture n’a été introduite à La Mecque qu’au temps de Mahomet (ibn Khallikan : XIIIe siècle) et qu’à Médine, seule une dizaine de personnes maîtrisait l’écriture (Baladhuri : IXe siècle). Par contre, c’est en Syrie-Palestine que l’on retrouve les inscriptions les plus anciennes écrites avec les caractères arabes. Il se peut que le commandant musulman soit un Arabe syrien et non un Arabe de la Péninsule.

Chiisme et sunnisme

Périodiquement, l’actualité nous rapporte des confrontations entre ces deux branches de l’islam. L’Arabie saoudite, qui s’octroie le rôle de défenseur du sunnisme, s’oppose à la république islamique d’Iran, chef de file des chiites. Les sunnites représentent près de 85% des musulmans dans le monde. Les chiites sont majoritaires en Iran, en Irak et au Bahreïn où le roi et son gouvernement sont pourtant sunnites. Les troupes d’Arabie saoudite ont mis fin au printemps arabe dans ce pays sous les yeux bienveillants de ses alliés occidentaux. Les chiites sont présents en Syrie où ils détiennent le pouvoir alors qu’ils sont à peine 20%, au Koweït, dans l’est de l’Arabie, au Yémen (40%) où l’Arabie leur mène une guerre sans merci avec l’aide de ses alliés turcs et occidentaux, dans les émirats et au Liban où le Hezbollah est sa branche armée. Le Liban a un système politique très particulier imposé par la France lors de son mandat (1920-1946) : le président est chrétien, le premier ministre est sunnite et le président de l’assemblée nationale est chiite. C’est donc un pays essentiellement religieux.

Origine de la scission.

L’origine du chiisme nous est connue par les chroniqueurs musulmans du IXème siècle relatant des événements qui se sont produits près de 200 ans auparavant.  Nous considérerons donc cette histoire avec circonspection.

Un peu avant sa mort, survenue inopinément à Médine en 632, Mahomet avait réussi à convertir des habitants de La Mecque, qui l’avaient pourtant chassé dix ans auparavant. Son ennemi personnel, Abu Sufyan, le chef des négociants mecquois s’était rallié à sa cause.

Pour succéder au prophète, la communauté musulmane (la oumma) se choisit Abu Bakr, compagnon et beau-père de Mahomet, alors que son cousin Ali, s’attendait à recevoir ce commandement. Abu Bakr parviendra en deux ans, que dura son califat, à unir toutes les tribus de la péninsule.

A sa mort, en 634, ce n’est toujours pas dans le famille directe du prophète que le nouveau calife est choisi. C’est encore un de ses compagnons, Umar, par ailleurs beau-fils de Mahomet qui est élu. Ali attendra.
Umar va entamer la conquête des empires byzantins et perses.
Il meurt assassiné alors qu’il priait en 644.

De nouveau, le choix se porte sur un compagnon… et beau-fils de Mahomet : Uthman, qui était du clan d’Abu Sufyan (ce détail a son importance). Uthman mettra le Coran par écrit et enverra les quatre exemplaires à Médine, à La Mecque, à Basra et à Damas. Il est assassiné en 656.

Enfin, Ali est nommé calife (successeur ou lieutenant). Il est non seulement cousin du prophète, mais également son beau-fils, le mari de Fatima. Notons en passant qu’aucune des filles de Mahomet n’a survécu à leur père. Ali n’a pas que des amis. Le clan d’Abu Sufyan, dirigé par Muawiya, cousin d’Uthman, le soupçonne d’avoir fait assassiner le calife précédent. La guerre est déclarée et le schisme consommé : chiisme vient de l’arabe schi’â Ali qui signifie les « partisans d’Ali ».

Une des batailles va se dérouler d’une étrange façon, la bataille de Siffin, sur les rives de l’Euphrate en 658. Les troupes d’Ali vont l’emporter, quand les soldats adverses plantent des feuilles du Coran au bout de leur épée pour demander l’arbitrage de Dieu. Ah bon ! D’où viennent ces pages du Coran alors qu’il n’en existe que quatre exemplaires ?
Ali a accepté l’arrêt des combats. Certains de ses partisans ne lui pardonneront pas, il sera assassiné en 661. Ainsi finissent les quatre premiers califes, les « pieux devanciers », qui en arabe se dit salaf, à l’origine du terme « salafisme » qui désigne toute idéologie prônant le retours aux sources de l’islam. Notons que nous ne connaissons rien de ces sources.

Après l’assassinat d’Ali, le clan d’Abu Sufyan prend le pouvoir et s’installe à Damas. C’est le début de la dynastie des Omeyyades. Les partisans l’Ali se retirent dans le sud de l’Irak et de l’Iran actuels. Son successeur, Husayn est assassiné à Kerbala. De nos jours, les chiites commémorent cet assassinat par une procession durant laquelle ils se flagellent pour se punir de ne pas avoir protégé leur imam. Alors que les successeurs de Mahomet sont appelés califes, les successeurs d’Ali sont des imams.

… et selon notre hypothèse

J’ai émis une hypothèse sur la conquête arabe dans un article précédent. Suivant cette hypothèse où plusieurs armées arabes ont participé à la conquête du Moyen-Orient, les chiites, les compagnons d’Ali, ont refusé de se soumettre aux Ghassanides et se sont installés en marge des territoires contrôlés par Damas. En prônant  le choix d’un membre de la famille de Mahomet comme calife, ils écartaient les familles ghassanides. L’histoire est plus simple et on verra que cet hypothèse explique une des différences de doctrine.

La doctrine

Il y a moins de différences entre le sunnisme et le chiisme qu’il n’y en a entre catholiques et protestants.

Les deux communautés lisent le même Coran, elles appliquent les cinq piliers de l’islam : la croyance en un seul dieu, la prière 5 fois par jour, le pèlerinage à La Mecque, le jeûne du ramadan et la pratique de l’aumône.

Les différences sont dans les détails.
Pour les sunnites, la tradition orale (les hadiths) a été interprété par les anciens. Quatre écoles d’interprétation ont figé la doctrine au IXème siècle de notre ère. C’est la base de la jurisprudence.
Pour les chiites, les docteurs en théologie, inspirés par les douze premiers imams (ou sept suivant la confession), peuvent toujours interpréter la tradition. En Iran, il n’est pas rare que les oulémas aient une vue différente sur un point de la jurisprudence;

Les deux communautés croient au jugement dernier et à la résurrection des morts. Mais si les sunnites croient que le jugement sera présidé par Jésus, le prophète qui n’est pas mort, mais a été rappelé par Allah, les chiites pensent que le douzième imam qui est caché, reviendra juger les morts. Ce dernier imam, Mahomet al-Mahdi a disparu vers 870 de notre ère.  Donc pour les chiites, Jésus n’a aucun rôle, ce qui peut s’expliquer par la distance qu’ils ont prises envers les Ghassanides chrétiens.

Invasion musulmane ou conquête arabe ?

Vers 630, un grand bouleversement va changer à jamais la géopolitique du Moyen Orient, détruisant l’empire perse et mettant à mal l’empire romain de Byzance. Que s’est-il passé ? Notre source la plus complète nous vient de l’islam. D’après la tradition, à la mort de Mahomet (632), son beau-père, Abu Bakr, lui succède et en deux ans de règne, va convertir toutes les tribus de la péninsule arabique et les fédérer dans un projet commun : répandre la nouvelle foi. C’est son successeur, Umar (634-644) qui va lancer la conquête et envahir la Palestine, la Syrie, l’Egypte et l’Irak. A sa mort, un autre beau-fils du prophète, Uthman (644-656) va continuer l’oeuvre d’expansion et compiler le Coran. Enfin, le dernier gendre et neveu de Mahomet, Ali (656-661), nommé calife à 56 ans, va entrer en conflit avec les compagnons du prophète et  provoquer la scission de l’islam : ces fidèles créant le courant chiite.

Mais, ce récit occulte certains évènements historiques et ignore des écrits chrétiens ou juifs qui pourraient nous amener à revoir cette légende. Énumérons d’abord ces faits.

  • La conquête s’est faite sans grand impact sur les populations existantes. Certains se sont même réjouis du changement de gouvernement. Les monastères et les églises ont été protégés.
  • Alors que le siège de Jérusalem va durer de 2 à 4 ans, les reliques dont la « Sainte-croix » ne sont pas mises en sécurité, elles restent dans la ville.
  • La conquête s’est doublée d’une guerre en clans. Trois des quatre successeurs de Mahomet ont été assassinés (Umar, Uthman et Ali).
  • Un document musulman connu sous le nom de « charte de Yathrib » indique que Mahomet a pris la tête d’une coalition de huit tribus arabes et de leurs alliés juifs.
  • La présence de juifs au sein des troupes arabes est corroborée par un écrit chrétien mentionnant que les juifs chassés d’Edesse par l’empereur byzantin se sont alliés aux Arabes.
  • Jean de Damas (676-749), ancien conseillé d’un calife, fait de l’islam une hérésie chrétienne.
  • Où sont passés les deux fédérations de tribus arabes contrôlant les déserts de Palestine, de Syrie et d’Irak : les Ghassanides au service de Byzance et les Lakhmides au service des Perses. Ces Arabes sont chrétiens, bien que non orthodoxes.
  • Pourquoi les premières pièces de monnaie frappées par les califes arborent-elles une croix ? D’autres faisant enfin référence à Mahomet (vers 685, après 50 ans de silence sur le prophète) sont ornées du symbole perse d’Ahura-Mazda.
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  • Jérusalem est sous la menace des Arabes dès 634, le patriarche ne peut pas se rendre à Bethléem pour la messe de Noël, mais la ville ne tombe, sans combat, qu’en 636 ou 638.
  • Comment les successeurs de Mahomet ont-ils pu enrôler des dizaines de milliers de combattants alors qu’en 1917, les Anglais, avec le concours du chérif de la Mecque à qui ils avaient promis la création d’un immense royaume arabe, n’ont réuni que 2000 hommes pour combattre les Turcs ?

Hypothèse

Les disciples de Mahomet, « marchant sur le chemin de Dieu« , comme le proclame la charte de Yathrib envisagent de prendre Jérusalem et d’y reconstruire le temple, ce qu’ils feront dès la chute de la ville mais il sera probablement détruit par un tremblement de terre car en 670, un pèlerin le décrit en piteux état. Ils envahissent le sud de la Palestine et menacent la ville.
La fédération des Ghassanides, qui ne sont plus payés par les Byzantins au bord de la faillite suite à la guerre qu’ils ont menée contre les Perses de 616 à 622, en profitent pour se payer sur le pays (qu’ils contrôlent) au cri de « cette terre est à nous« . Ils prennent Damas en 634 et font leur jonction avec les Arabes de Mahomet qu’ils aident à prendre Jérusalem : ce sont des guerriers habitués aux sièges qui s’allient à des bédouins rompus aux razzias.

Sur la carte remarquez la situation des « royaumes » Ghassanides et Lakhmides, fédérations d’Arabes chrétiens. Les premières grandes victoires arabes, signalées sur la carte, se trouvent à proximité des terres contrôlées par ces « royaumes ».

Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup

La conquête vire très vite à l’anarchie, chaque chef de tribu ayant son propre plan d’action. Les dissensions tournent à la guerre civile : des chefs sont assassinés (Umar et Uthman), d’autres font sécession comme Ali et Ibn Al-Zubayr. A cela se superpose les convictions religieuses : disciple de Mahomet, juifs et chrétiens. Il faudra attendre Abd al-Malik (calife en 685), probablement un Ghassanide, pour qu’une paix relative s’impose. Il prône l’association de Mahomet et de Jésus comme prophètes. Le Dôme du Rocher qu’il fait construire en 692 et qui est la première construction musulmane a être parvenue jusqu’à nous, en est la preuve : les textes qui ornent les panneaux du déambulatoire intérieur sont à la gloire des deux personnages.

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Pour rétablir la paix, il renvoie les chef de tribus chez eux et instaure une armée de métier. Les fonctionnaires grecs et perses qui étaient restés en place sont progressivement remplacer par des Arabes et la langue officielle devient l’arabe.

Dans l’islam sunnite, Jésus est un personnage très important : c’est lui qui présidera au jugement dernier. Il n’est pas mort, mais il est monté au ciel. Par contre, dans l’islam chiite, il ne joue aucun rôle, c’est l’imam caché qui reviendra à la fin des temps : la mahdi. Notons que les chiites, les partisans l’Ali, ont peu côtoyer les tribus chrétiennes, ils se sont dirigés vers le sud de l’Irak actuel d’où ils se dont toujours opposés aux califes omeyyades, issus de la fédération ghassanide.