Le jour où la Chine va gagner

Cet article s’inspire du livre éponyme de Kishore Mahbubani. L’auteur est un diplomate de Singapour qui a vécu à New York en tant qu’ambassadeur aux Nations Unies.

La Chine, en guerre économique avec les États-Unis depuis l’ère Trump, est l’un des rares sujets sur lesquels le président démocrate Biden s’est inscrit dans la continuité de son prédécesseur républicain et qui fait largement consensus au Congrès.

« Si nous ne faisons rien, nos jours de superpuissance dominante pourraient s’achever », a mis en garde le chef de la majorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer en juin 2021.

Trump avait imposé à la Chine des tarifs douaniers revus à la hausse. Conséquence, non voulue, les sociétés américaines paient leurs achats de produits chinois plus chers, dont les composants électroniques. Le Sénat vient donc de voter une enveloppe de 52 milliards de dollars sur cinq ans pour encourager la fabrication de puces et de semi-conducteurs aux États-Unis.

Contexte historique de la guerre commerciale

La Chine

En 1949, Mao Zedong, à la tête du Parti Communiste Chinois (PCC), a mis fin à un siècle d’humiliation que les Chinois ne veulent plus connaître. Au début du XIXe siècle, la Chine vit en autarcie, son économie est fermée, elle refuse toute marchandise proposée par les pays occidentaux en tête desquels vient la Grande-Bretagne qui importe de grandes quantités de thé dont la Chine préserve jalousement les plantes. La Grande-Bretagne doit payer le thé en pièces d’argent alors qu’elle voudrait l’échanger contre d’autres marchandises que l’empereur qualifie de « babioles inutiles ».
La Grande-Bretagne importe illégalement en Chine de l’opium cultivé en Inde, une colonie britannique, grâce à la complicité des fonctionnaires corrompus du port de Canton. Lorsqu’il se rend compte de l’ampleur du trafic et des ravages de la drogue, l’empereur chinois démet les fonctionnaires corrompus, fait brûler les cargaisons d’opium (20.000 caisses !) et interpelle la jeune reine Victoria en lui demandant « où est votre honneur ?« . On est en 1839.
Pour toute réponse, l’Angleterre, soutenue par les autres nations occidentales, envoie ses canonnières. En deux ans, l’empire chinois est vaincu et doit ouvrir ses ports aux Occidentaux. Elle accepte que les ressortissants étrangers installés sur son territoire soient jugés par leur délégation. La Chine est sous tutelle. Au XXe siècle, les Japonais succéderont aux Occidentaux.
En 1949, après une guerre civile de quatre ans, Mao Zedong rendra sa fierté à la Chine… au prix de nombreux sacrifices.

Les États-Unis

Les États-Unis n’existent que depuis un peu plus de deux siècles. Très patriotes, ils sont très attachés à la constitution élaborée, au XVIIIe siècle, par les « Pères fondateurs », basée sur les principes de la philosophie de lumières.
Les Américains sont persuadés qu’ils ont la meilleure forme de gouvernance et qu’ils ont pour mission de répandre la démocratie dans le monde. Ils exigent que toutes les sociétés se conforment à leurs valeurs. Hillary Clinton a déclaré lorsqu’elle briguait la présidence :

Lorsque nous disons que l’Amérique est exceptionnelle, cela signifie que nous reconnaissons sa capacité unique et inégalée à incarner une force de paix et de progrès, un champion de la liberté et des opportunités. Notre puissance s’accompagne de la responsabilité de diriger, avec humilité et réflexion… Parce que lorsque l’Amérique ne parvient pas à diriger, nous laissons un vide qui provoque le chaos…

Les États-Unis sont donc le seul pays civilisé et bienveillant. Madame Clinton ne doit pas se tenir au courant de l’actualité. Ce sont bien les Américains qui ont installé le chaos en Somalie, en Libye, en Afghanistan, en Irak et en Syrie. La seule fois où ils se sont retirés dans le déshonneur, en 1975, ils ont laissé un pays en pleine croissance économique : le Vietnam.

Kishore Mahbubani fait remarquer que « chaque fois que les États-Unis se sont trouvés placés devant des défis stratégiques, ils ont toujours choisi l’option militaire… contrairement à la Chine« .

Chine vs États-Unis.

La Chine et les États-Unis sont totalement différents. Empreints de sagesse bouddhiste et confucianiste, les dirigeants chinois, que l’auteur qualifie de plus intelligents du monde, arrivés au pouvoir par leurs mérites, privilégient la patience, la réflexion, le pragmatisme et les stratégies à long terme.
Les dirigeants américains, qui souvent ne brillent pas par leur intelligence, arrivés au pouvoir par l’argent, ont une vision à court terme : les quatre ans de leur mandat. Ils agissent dans la précipitation.

Les États-Unis ont un gouvernement démocratiquement élu, la Chine est un État totalitaire : le PCC représente le pouvoir législatif et exécutif, il a également la main mise sur le pouvoir judiciaire. Et pourtant ! Dans le dernier baromètre de confiance Edelman, un sondage indépendant qui mesure le niveau de confiance de la population envers son gouvernement, la Chine se classe en tête avec 84% de satisfaits devant Singapour (70%). Les États-Unis sont quinzième avec 33% comme la France, derrière la Russie qui obtient le même score que la Corée du Sud, 44%.

Pourquoi ce plébiscite, alors que les Chinois doivent manquer de liberté ?
Il est faux de croire que les Chinois sont privés de liberté. La Chine n’est pas l’URSS, pas du tout, comme nous le verrons par la suite. Aujourd’hui, les Chinois peuvent voyager, faire des études à l’étranger, s’habiller comme ils veulent, ça paraît futile, mais sous Mao Zedong, l’uniforme était de rigueur. En fait, les Chinois aspire surtout au calme, à la stabilité et à l’amélioration des conditions de vie. « Les Chinois estiment que les besoins sociaux et l’harmonie collective sont plus importants que les besoins et les droits individuels et que la prévention du chaos et du désordre est le principal objectif de la gouvernance. » N’oublions pas que la Chine compte 1.400.000.000 d’habitants contre 330.000.000 d’Américains et qu’à superficie de pays égale, ils ont moins d’espace vital, vu le relief. Il est donc important de vivre en harmonie dans des villes surpeuplées.

Aujourd’hui, les conditions de vie en Chine s’améliorent continuellement alors qu’aux États-Unis, elles se détériorent. Mais les Américains restent confiants car ils ont la liberté, qui est leur idéal et peu importe si la possession d’armes provoque des massacres, peu importe si les soins de santé sont prohibitifs. Peu importe également si les citoyens n’ont plus vraiment le pouvoir de choisir leurs élus depuis que la Cour Suprême a accepté, en 1980, que les industries financent les candidats. C’est un gage de liberté ! Notons que si cette forme de corruption est acceptée et encouragée en interne, elle est punie par la loi américaine lorsqu’une société américaine fait un « cadeau » à un fonctionnaire étranger pour favoriser son commerce.

On pourrait continuer la comparaison en parlant de terrorisme et de répression. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis ont « punis » les musulmans en larguant des bombes qui ont tué des centaines de milliers de personnes en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. De son côté, la Chine, victime de plusieurs attentats terroristes en 2014 a emprisonné des centaines de milliers d’Ouïgours du Xinjiang dans des « camps de rééducation ».

La Chine a fait des erreurs

Si la Chine n’est pas aimée, c’est parce qu’elle a fait des erreurs que les États-Unis ne lui pardonnent pas. C’est tout d’abord un pays communiste, le mot même irrite les Américains : le PCC compte 90 millions de membres. Mais ce sont les erreurs commerciales qui lui sont reprochées :

  • Elle s’est moquée de la crise des subprimes, la crise bancaire de 2008, parlant du capitalisme comme d’un géant déchu.
  • Les entreprises chinoises commettent des injustices envers les investisseurs étrangers et ne respectent pas toujours la parole donnée. Néanmoins Boeing se félicite de sa collaboration avec les entreprises chinoises.
  • Les entreprises chinoises manquent d’ouverture. Lorsque la Chine est entrée dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2001, elle s’est engagée à respecter les règles du commerce internationale. Mais reçue comme « pays en voie de développement », elle a bénéficié de certains privilèges comme le transfert de technologie qui s’est transformé en vol de la propriété intellectuelle.

La nouvelle route de la soie

Le plan stratégique de la Chine, qui doit les conduire à la première place des puissances économiques en 2030 s’appelle « la nouvelle route de la soie« . Pour y arriver, la Chine construit des infrastructures dans différents pays pour accueillir ses marchandises : routes, voies de chemin de fer et ensembles portuaires. Elle propose donc d’améliorer les infrastructures des pays dans une politique win-win. 137 pays sur les 192 que compte les Nations-Unies sont parties prenantes du projet chinois. En Europe, ce sont les pays de l’est dont la Russie et du pourtour méditerranéen, sauf la France et l’Espagne qui se sont associés au projet.

Les États-Unis, avec leur vision d’un autre temps, voient dans ce projet une tentative à peine masquée des Chinois d’importer leurs valeurs. Or, les États-Unis feraient bien de collaborer à ce projet car ils ont un grand besoin de moderniser leurs infrastructures et en particulier leur réseau de chemins de fer en introduisant des trains à grande vitesse, domaine où les Chinois excellent. L’Union européenne devrait également coopérer pour ralentir les flux migratoires d’Afrique où les Chinois créent de meilleures conditions de vie et des emplois, ce que les pays colonisateurs n’ont pas fait lors de leur départ.

Vers un conflit armé ?

La Chine n’a aucune intention de conquérir le monde ni d’imposer sa vision du monde à l’opposé de l’URSS en son temps. Contrairement aux Américains, les Chinois comprennent que les autres sociétés pensent et se comportent différemment. Leur objectif est de régénérer la civilisation chinoise, d’oublier les années d’humiliation. Donc, un conflit armé est peu envisageable. Néanmoins, les États-Unis continuent, seuls, leur course aux armements. Le budget de ce qu’ils nomment pudiquement le Département de la Défense (DoD) ne cesse de grimper, à lui seul, il couvre la moitié des dépenses militaires dans le monde. Mais la Chine ne leur emboîte pas le pas. Les États-Unis possède 6400 têtes nucléaires, la Chine 280 ! Lorsque les États-Unis dépensent 13 milliards de dollar pour construire un nouveau porte-avions, la Chine investit quelques centaines de milliers de dollar pour fabriquer un missile balistique DF-26 capable de couler le porte-avions.

L’URSS s’est tirée ne balle dans le pied à vouloir égaler la puissance militaire des États-Unis. Elle s’est ruinée. Le Chine privilégie la guerre asymétrique.

Les États-Unis ont dépensé 4.000 milliards de dollars dans la guerre contre l’Irak, un pays qui ne les menaçait pas. Avec cette somme ils auraient pu améliorer sensiblement les services sociaux de leur pays. La Chine doit se réjouir de ces dépenses : ce sont des sommes que les États-Unis n’investissent pas dans la technologie et les infrastructures.

La 5G et Huawei

La Chine veut faire de Shenzhen, la ville où se trouve le siège social de Huawei, une smart city : une ville idéale où le trafic, la sécurité et les soins de santé sont réglés par un réseau de communication de cinquième génération : la 5G, beaucoup plus rapide. C’est un modèle qu’elle veut exporter dans le monde.
Mais la montée en puissance de cette nouvelle norme pilotée par le groupe chinois Huawei déplaît aux États-Unis qui invoque des problèmes de sécurité et des menaces de cyberattaques. C’est une excuse tendancieuse quand on sait que la NSA (National Security Agency américaine) intercepte toutes les communications et peut espionner la moindre personne où qu’elle se trouve dans le monde. Quant aux cyberattaques, elles n’ont pas besoin de la 5G. Le problème pour les États-Unis est qu’ils ne maîtrisent pas la technologie 5G : leurs fleurons AT&T et Verizon se sont laissés distancer.

Le président Trump a donc interdit toute vente de technologie à Huawei. Google et Facebook ne livreront plus leurs logiciels à Huawei. Il a également demandé à ses partenaires, en matière d’espionnage, les « Five Eyes » (Canada, Grande-Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande et Japon) de cesser leur implantation de la 5G en faisant appel à Huawei. De nombreux pays, alliées des États-Unis leur emboîtent le pas, comme l’Inde, le Brésil, Israël, le Vietnam et Taïwan. D’autres refusent de se fâcher avec la Chine, comme la Thaïlande et la Corée du Sud.

L’Europe se tâte : si l’Espagne, le Portugal, la Slovaquie et la Hongrie continuent de travailler avec Huawei, les autres hésitent. L’alternative se trouve en Finlande avec Nokia et en Suède avec Ericsson.

En Afrique, Huawei a décrocher 47 contrats d’implantation de la 5G accompagné d’une promesse de développement économique et d’une ouverture de crédit.

Conclusions

Kishore Mahbubani conclut qu’on va vers un conflit géopolitique majeur suite à l’erreur des Chinois de s’être aliéné le monde des affaires américains et la nécessité pour les Américains de trouver un bouc émissaire afin de masquer leurs problèmes socio-économiques. Il prophétise que « si le conflit met en présence une ploutocratie rigide et intraitable (les États-Unis) et un système politique méritocratique sain et souple, la Chine gagnera« .
Une question demeure : l’humanité sortira-t-elle gagnante de cette guerre ?

Suite : 15/06/2021

Joe Biden vient de persuader les membres de l’OTAN que la Chine était une menace et qu’il fallait augmenter le budget de l’organisation. La peur est contagieuse, l’imbécillité également.

Les Safavides : et l’Iran devint chiite

Cet article fait suite à celui consacré aux Mongols.

A l’époque qui nous intéresse (du XIIIe au XVIIIe siècle), la Perse est plus étendue que l’Iran actuel. Elle comprend approximativement l’Irak actuel, l’Afghanistan et les anciennes républiques soviétiques de Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan.

Renaissance de la culture perse

Sous la dynastie mongole des Ilkhanides (1256-1388), la Perse est redevenue une entité politique indépendante, gouvernée de fait par des vizirs perses. Les Mongols ont été absorbés par la culture perse. Le farsi, le persan, a supplanté définitivement l’arabe imposé par les conquérants musulmans, ne conservant que l’alphabet de celui-ci.
Un art typiquement persan glorifie l’islam, la nouvelle religion du groupe dirigeant,… et les Mongols. Ainsi, dans le Shahnameh (le Livre des Rois), les empereurs (Cyrus, Darius) et les personnages mythiques (Rostan) de l’ancienne Perse ont pris les traits mongols. Le Shahnameh avait été écrit au XIe siècle par le poète Ferdowsi afin de préserver la langue et la culture ancienne. C’est aussi un recueil de conseils pour une bonne gouvernance : les bons princes sont toujours récompensés.

Une parenthèse douloureuse

Mais bientôt, à la fin du XIVe siècle, un nouveau conquérant s’agite à la frontière nord-est, en Transoxiane. Ce conquérant, parti de Samarcande, c’est Timour i-Lang, Timour le boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan (1336-1405). Il prétend descendre du grand Gengis Khan. Il va répandre la même terreur et la même désolation que son ancêtre.

En 1387, il s’attaque aux Ilkhanides. Il envahit l’Afghanistan et l’Iran actuels, il attaque l’Inde et prend Delhi. Il se répand tous azimuts : il est en Syrie face aux mamelouks, en Anatolie (Turquie) face aux Turcs ottomans et même en Russie, face aux Mongols de la Horde d’Or. Seule sa mort, suite à une fièvre, arrêtera ses conquêtes.

Car paradoxalement, ses successeurs, les Timourides se montreront pacifiques.
En Inde, ils créeront la dynastie des Moghols. Shah Jahan, roi de cette dynastie, fera construire le Taj Mahal à partir de 1631, à la mémoire de son épouse.
Dans la Perse, les Timourides succomberont aux charmes de la culture locale, comme leurs prédécesseurs, les Mongols.

Ils installeront leur capitale à Hérat (Afghanistan), et en tant que mécènes et esthètes, ils contribueront au développement des arts.

Le chiisme radical

Grands mécènes et esthètes, les Timourides furent de piètres souverains. Ils n’ont pas mesuré le danger qui cette fois ne venait plus de l’est, mais de l’ouest, au début du XVIe siècle.

Ismaïl Shah (1487-1524)

Ismaïl est un personnage étonnant : il entreprit la conquête de la Perse alors qu’il n’avait que 13 ans ! Il était le guide spirituel d’une confrérie soufie. Très jeune, il avait écrit un poème dans lequel il se déclarait mandaté par Ali pour gouverner le monde. Des milliers de partisans dévots appartenant à diverses tribus turkmènes d’Anatolie, du Caucase et de Syrie le suivaient. En 1510, il était le maître de tout l’ouest de la Perse où il créa la dynastie des Safavides (ou Séfévides) qui régna jusqu’en 1732.

Note : Le soufisme est un mouvement mystique à l’intérieur de l’islam. Les soufis renoncent aux biens matériels pour se rapprocher d’Allah. Ils tentent d’entrer en communication avec la divinité. Cette prétention d’union avec Dieu est incompatible avec le principe islamique de la transcendance de Dieu qui vit sur un autre plan que les humains.

Il tenta d’imposer un chiisme extrémiste par la violence, puis s’appuyant sur les oulémas perses présents avant sa conquête, un chiisme plus sage s’installa.
Son extrémisme l’opposa aux Turcs ottomans, sunnites, qui régnaient sur l’Anatolie. Il en résulta un conflit larvé qui dura deux siècles.

Les dix dernières années de sa vie ne furent pas un exemple pour l’islam : il consacra son temps à la chasse, aux beuveries et aux jeunes garçons. Se croyait-il déjà au paradis ?

Shah Abbas (1588-1629)

Abbas Ier est le petit fils d’Ismaïl. Comme son ancêtre, il s’adonnait à la boisson. Il déclarait tenir mieux l’alcool que quiconque. Sous son règne, l’empire safavide connaîtra son âge d’or, illustré par la construction de l’ensemble architectural d’Ispahan (ou Isfahan) avec sa mosquée recouverte de turquoise, couleur du paradis. On raconte que cette construction a servi de modèle aux palais de Versailles, de Topkapi, d’Agra et de Delhi.

Nadir Shah : la fin (1736-1747)

Au XVIIIe siècle, des tribus nomades d’Afghanistan se révoltent. Un chef de guerre, Nadir Shah, prend la tête des armées safavides et repousse les assaillants qui jaillissaient de tout côté : à l’est, les Afghans, à l’ouest, les Ottomans et au nord, les Russes. Il profite de ses succès pour envahir l’Inde, il prend Agra et Delhi où il dérobe le trône du Paon qui deviendra le trône impérial des shahs d’Iran du XXe siècle. Ce trône était orné d’un diamant, le koh-i-nor, qui connaîtra bien des péripéties avant d’être dérobé par les Britanniques et d’orner la couronne royale anglaise.

Nadir Shah finira par renverser le souverain safavide et prendra le pouvoir. Mais sa violence se retournera contre lui : il sera assassiné par ses troupes.
A sa disparition, la guerre civile éclate et les pays colonisateurs en profitent. C’est la fin de l’indépendance de la Perse qui deviendra un État tampon entre l’Empire ottoman, la Russie tsariste et la Grande Bretagne qui occupait l’Inde et l’Afghanistan.

Jacques, des apôtres de Jésus

Le nom des apôtres de Jésus ne semble pas avoir été un sujet très important pour les premiers chrétiens. Leurs noms ont vite été oubliés. Ainsi l’Évangile de Jean n’en cite que cinq. Et dans les évangiles synoptiques, la liste est constante à une exception près, Jude n’est cité que par Luc et est remplacé par Thaddée dans les autres évangiles :

  • Dans l’Évangile de Luc (6, 12-16) on trouve : Simon (appelé Pierre), André (son frère), Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques (d’Alphée), Simon (appelé le Zélote), Jude (de Jacques) et Judas.
  • Dans l’Évangile de Marc (3, 13-19) : Simon (appelé Pierre), Jacques (de Zébédée), Jean (son frère), André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques (d’Alphée), Thaddée, Simon (le Zélote) et Judas.
    Il semble que cette liste ait été « retravaillée », car dans le récit du recrutement de Matthieu, le percepteur des taxes, Marc le nomme « Lévi d’Alphée » (Marc 2, 14). Ce qui ne simplifie pas les choses comme on va le voir.
  • Dans l’Évangile de Matthieu (10, 1-4) : Simon (appelé Pierre), André (son frère), Jacques (de Zébédée), Jean (son frère), Philippe, Barthélemy, Thomas, Matthieu, Jacques (d’Alphée), Thaddée, Simon (le Zélote) et Judas.

Pour sa part, l’Évangile de Jean ne donne pas de liste, mais cite, dans le texte : Simon-Pierre, André (son frère), Philippe, Nathanaël (un vrai Israélite), Thomas (dit Didyme).

Les Actes des Apôtres reprend la liste de l’Évangile de Luc, ce qui semble logique puisqu’on attribue aux deux textes le même auteur.
Les Actes sont plutôt une compilation qu’un texte écrit à une seule main. La livre comporte deux parties distinctes : (1) Pierre et Jean à Jérusalem et (2) les voyages de Paul. Ce sont des scènes juxtaposées plutôt qu’un récit continu. Dans la partie consacrée à Paul, on passe de la troisième personne du singulier (il) à la première du pluriel (nous).

Dans les Actes des Apôtres, on apprend que Judas a été remplacé par Matthias.

Jacques fils de Zébédée

Jacques, fils de Zébédée est aussi appelé Jacques le Majeur. C’est le seul apôtre dont les textes canoniques (le Nouveau Testament) nous livrent une vie « complète ». En effet, Jacques meurt dans les Actes des Apôtres. Ce qui est exceptionnel. Alors que les évangiles et les Actes des Apôtres ont été rédigés après la mort de la plupart des protagonistes, on ne parle que de la mort de Jacques… en une ligne :

A cette époque-là, le roi Hérode entreprit de mettre à mal certains membres de l’Église. Il supprima par le glaive Jacques, frère de Jean.

C’est bref, comme la biographie de Jacques : il fut un disciple de Jésus et a été exécuté par le glaive sous Hérode. Il s’agit ici d’Hérode Agrippa Ier, éduqué à Rome, où il fréquente les l’empereurs Caïus, dit Caligula et Claude. Caïus reçut ce surnom, qu’il détestait, lorsqu’il était enfant. Il accompagnait son père Germanicus sur les champs de bataille. On l’habillait comme un légionnaire ce qui lui valu le surnom de « petite godasse« .
Hérode Agrippa est le neveu d’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée jusqu’en 39, et le petit-fils d’Hérode le Grand. Son nom latin est Marcus Julius Agrippa. Son amitié avec les empereurs l’a conduit aux plus hautes fonctions au Proche Orient, où il est devenu le maître de tous les territoires auparavant gouvernés par son ancêtre Hérode le Grand, dont la Judée en 41. Il est mort en 44. La mort de Jacques se situerait donc entre 41 et 44.

Mais Jacques va connaître une résurrection triomphale.
En 844, dans la Galice, au nord-ouest de l’Espagne, le roi d’Asturie, Ramire Ier (842-850), vient de subir une cuissance defaite devant le calife abd al-Raman II (822-852). Il s’est réfugié sur la colline de Clavijo. Là, il voit en songe un ange qui lui enjoint de tenter une offensive. Au cours du combat qui s’ensuit, un chevalier monté sur un cheval blanc, lance au poing, pourfend les Maures et assure la victoire des chrétiens. Ce cavalier n’est autre que saint Jacques surnommé depuis « Matamore« , le tueur de Maures.

Comment s’est-il retrouvé là ?
C’est saint Jérôme de Stridon (347-420), le traducteur de la Bible du grec en latin, grand pourvoyeur de légendes chrétiennes qui est à l’origine de ce miracle. Il a imaginé qu’avant de mourir à Jérusalem, Jacques serait allé évangéliser l’Espagne. Chaque contrée avait besoin d’un saint patron et Jacques était disponible.

Il aurait donc quitté l’Espagne après un bref et peu fructueux séjour avant de mourir à Jérusalem. Or, au IXe siècle, un ermite aurait été guidé vers un champ (campo) où tombaient des étoiles (estrella). A l’endroit de l’impact, dans un cimetière romain, il découvrit la tombe de saint Jacques. Compostelle était né.
A sa mort, son corps aurait été placé dans une barque en pierre, sans voile ni gouvernail. La barque aurait traversé la Méditerranée en 7 jours, passé les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), bifurqué à droite pour remonter vers le nord et aborder en Espagne à Iria Flavia (aujourd’hui Padron, la destination finale du pèlerinage de Compostelle… pour les courageux), port construit par l’empereur Vespasien, qui ne revêtira la pourpre que plus de 30 ans (en 68) après la mort de Jacques.

Jacques le Mineur, fils d’Alphée

La vie de Jacques le Mineur nous serait restée inconnue ou au mieux confuse (il est mort à plusieurs endroits !) si saint Jérôme de Stridon ne s’en était mêlé. Afin de respecter le dogme de la virginité perpétuelle de Marie, mis à mal par l’apparition des « frères de Jésus » dans les évangiles, il a fait des frères, des cousins. L’idée prend de l’ampleur au IXe siècle : on raconte que Marie aurait eu deux sœurs : la première appelée Marie et la seconde appelée Marie. Rien de très original.

La première, aussi appelée Salomé, a épousé Zébédée et a eu deux fils : Jean et Jacques (le Majeur, dont on vient de parler).
La seconde, aussi appelé Jacobé, est l’épouse d’Alphée dont elle a eu quatre fils : Jacques (le Mineur), Simon, Joset et Jude, soit les frères de Jésus dans les évangiles, qui deviennent alors ses cousins. Dans l’Évangile de Jean, elle est la femme de Clopas. On en conclut qu’Alphée s’appelait également Clopas.

Du coup, d’un personnage secondaire, Jacques émerge dans la lumière. Jacques le Mineur est Jacques le Juste, frère du Seigneur, qui dirigea la communauté de Jérusalem à la mort de Jésus. Il prit la tête du mouvement chrétien en essayant de lui garder une connotation juive. D’après Flavius Josèphe, dans le livre XX des Antiquités juives, il sera lapidé en 62.

Ayant appris la mort de Festus (60 à 62), l’empereur envoya Albinus (62 à 64) en Judée comme procurateur. Le roi enleva le pontificat à Joseph le grand-prêtre et donna la succession de cette charge au fils d’Anan, nommé lui aussi Anan…. [Il] était d’un caractère fier et d’un courage remarquable ; il suivait, en effet, la doctrine les sadducéens, qui sont inflexibles dans leur manière de voir si on les compare aux autres Juifs, ainsi que nous l’avons déjà montré. Comme Anan était tel et qu’il croyait avoir une occasion favorable parce que Festus était mort et Albinus encore en route, il réunit un sanhédrin, traduisit devant lui Jacques, frère de Jésus appelé le Christ, et certains autres, en les accusant d’avoir transgressé la loi, et il les fit lapider.

Le successeur de Jacques, si on en croit la tradition, ne sera personne d’autre que son frère Simon… un autre apôtre, nommé de Zélote. Donc, les derniers apôtres cités, Jacques, Simon et Jude seraient les frères de Jésus. J’ai consacré un article aux frères de Jésus.

Le professeur James Tabor (universités de Caroline du Nord et de Notre-Dame) dans son livre la « Véritable histoire de Jésus » va plus loin dans cette voie. Pour lui, Alphée ou Clopas serait le frère de Joseph et aurait épousé Marie, mère de Jésus, à la mort de Joseph. Les frères de Jésus seraient bien ses frères par la chair. Une dynastie constituée de ses frères aurait dirigé son mouvement à sa mort. Nous allons voir que cette théorie n’est pas sans fondement.
Si Simon était bien un zélote, il a dû prendre part à la guerre de 66-70 contre les Romains et la communauté de Jérusalem aura disparu.

Les Maries

Que disent les évangiles des différentes Maries (citations reprises de Wikipédia). Elles se trouvaient au pied de la croix lors du supplice de Jésus et elles ont accompagné son corps vers le tombeau.

  • Mt 27,56 : « Parmi les femmes qui étaient au pied de la croix, il y avait Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et de Joseph , et la mère des fils de Zébédée (Salomé). »
  • Mt 28,1 : « Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent visiter le sépulcre. »
  • Mc 15,40 : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, parmi elles Marie de Magdala, et Marie, mère de Jacques le petit et de Joset , et Salomé… »
  • Mc 15,47 : « Or Marie de Magdala, et Marie, mère de Joset regardaient où on l’avait mis.»
  • Mc 16,1 : « Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques , et Salomé, achetèrent des aromates, afin d’aller embaumer Jésus. »
  • Jn 19,25 : « Près de la croix se tenaient sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. »
  • Lc 24,10 : « Celles qui dirent ces choses aux apôtres étaient Marie de Magdala, Jeanne, Marie, mère de Jacques, et les autres qui étaient avec elles. »

On remarque que Salomé est nommé, par contre, on ne connaît pas le nom de la « mère de Jacques » et la mère de Jésus n’apparaît pas dans ces listes, sauf dans l’Évangile de Jean (en gras). Ce qui est très étrange. Sauf si Marie mère de Jacques et de Joset est aussi la mère de Jésus (passage souligné).

On m’opposera que Jésus sur la croix a confié sa mère à l' »apôtre qu’il aimait » et qu’il ne l’aurait pas fait si sa mère avait eu un mari ou un enfant pour prendre soin d’elle. Mais cet épisode n’est raconté que par le seul Évangile de Jean. Évangile dans lequel Jésus est crucifié le jeudi, lors que sa troisième visite à Jérusalem. Alors que les autres évangiles situent sa mort le vendredi, lors de son premier séjour à Jérusalem.
La vie de Jésus a été construite par la tradition à partir d’éléments disparates. Sa naissance a été empruntée à l’Évangile de Luc, son ministère à l’Évangile de Matthieu et ses dernières paroles à l’Évangile de Jean. La vie de Jésus est un récit théologique et hagiographique, pas une biographie écrite par un historien.

Que sont devenues les Maries ?

La légende raconte que Salomé, Jacobé et Marie de Magdala (Marie-Madeleine) ont pris place dans une barque en pierre, sans voile ni gouvernail (tiens, tiens) qui aurait accosté dans le sud de la France dans le village qui porte aujourd’hui le nom de Saintes-Marie de la Mer, en Camargue.
Leurs reliques ont été découvertes de 1448 par le roi René, comte de Provence, roi de Naples et de Sicile. Le tombeau de Marie de Magdala est vénéré dans une grotte, où elle se serait retirée, à Plan-d’Aups-Sainte-Baume dans le département du Var.

Pour ajouter à la confusion

Vers le IVe siècle, des listes des apôtres et des disciples ont fleuri dans le monde chrétien. Ces recensions sont largement différentes et nous laissent dans l’indécision la plus complète. Mais nous ne sommes pas les seuls à nous y perdre. Que penser de saint Épiphane de Salamine (315-403), père de l’Église, lorsqu’il arrive au neuvième apôtre :

9. Jacques surnommé Thaddée, frère du Seigneur selon la chair, …

10. Thaddée dit aussi Lebbée,  frère du précédent, surnommé Jude de Jacques…

11. Jude, frère du Seigneur, à la suite de Jacques son frère…

Jacques est nommé Thaddée, Thaddée est nommé Jude… et Jude comme l’appelle-t-on ?
Pour Épiphane, Jacques et Jude, de même que Thaddée, sont bien les frères de Jésus… saint Jérôme n’était pas encore passé par là.

L’empire mongol

La période dont je vais parler est pour le moins déconcertante. À une guerre dévastatrice sans précédent, va succéder une ère de paix, de prospérité et de tolérance. À la disparition quasi complète de l’islam en Asie, va succéder sa résurrection et son renforcement.

Empire mongol à son apogée. (En jaune les peuples nomades asservis, les flèches indiquent les routes commerciales)

Gengis Khan

Temudjin est né dans une tribu mongole nomade de la vallée de l’Onon, dans le nord de la Mongolie actuelle, vers 1162. Il est le deuxième fils d’un chef de clan et n’est pas appelé à une grande destinée. Et pourtant ! Lorsque son père meurt, la direction de la tribu est assurée par un autre clan. Temudjin se réfugie dans la tribu de son épouse, Börte dont il aura quatre enfants : Jochi, Djaghataï, Ogödei et Tolui. Comme on le verra, le pouvoir de l’empire que Temudjin va créer sera partagé uniquement par les descendants de ses quatre fils.

Börte est capturée par les Merkit, d’autres Mongols probablement christianisés, qui se vengent d’un affront que le père de Temudjin leur avait fait. En reconquérant son épouse, Temudjin pose les bases de son prochain empire. Ses alliés lui fournissent des guerriers et il remporte sa première victoire qu’il fait connaitre aux quatre coins de la steppe pour convaincre les nomades à se rallier à lui, leur promettant protection et richesse. Et ça marche ! Il parvient à fédérer la plupart des tribus nomades par alliance ou par la force.

En 1201, il se fait élire Gür Khan, « souverain universel » et son influence va grandissant grâce à ses nouvelles conquêtes. En 1205, toutes les tribus se sont ralliées à lui, il est sacré Gengis Khan, l’empereur océanique ou universel.

Après les conquêtes, l’administration. Il a enrôlé dans son armée les guerriers des différentes tribus, il charge les élites de ces tribus d’établir le registre des possessions, de prélever les taxes et de répartir les bénéfices.

En 1211, fort de l’appui des pouvoirs frontaliers dont les Kirghiz et les Ouïgours, il s’attaque à l’empire chinois. En 1215, il prend Zhongdu (Pékin) mais il faudra encore 19 ans, pour contrôler tout l’Empire. C’est une tâche qu’il confie à ses généraux, ses compagnons d’armes de la première heure.

Un peuple nomade lui échappe toujours, les Turcs kiptchak qui fuient vers l’ouest. Gengis Khan envoie une armée à leur poursuite. Elle va dévier vers le nord et s’attaquer aux principautés russes de Kiev et de Moscou, puis aux Hongrois, aux Polonais et aux Chevaliers Teutoniques. La frontière ouest se dessine.

Le calme est revenu à l’est et dans les steppes. Le commerce peut reprendre : un accord est passé en 1218 avec le shah du Khwarezm, établi dans l’Iran actuel, qui protège l’empire abbasside. C’est un accord de paix et un accord commercial. (voir l’article sur l’Empire abbasside)

Malheureusement, la même année, une caravane venant de Mongolie est attaquée et pillée à la frontière du Khwarezm. Les deux caravanes suivantes subissent le même sort. Genghis Khan demande alors réparation, mais sa requête ne reçoit pas de réponse. Humilié, il décide de châtier le coupable… et de quelle façon. Une formidable armée se met en route vers l’empire abasside dévastant tout sur son passage, elle rase les villes et massacre les habitants dans le but de transformer les terres cultivées en pâturages. Ils sont, et resteront des nomades. Le shah de Khwarezm s’étant enfui, une partie de l’armée mongole le poursuit continuant sa dévastation. Les Mongols vont parcourir près de 20.000 km, partis de la mer d’Aral, ils vont arriver sur la Volga après avoir vaincu les Iraniens, les Géorgiens et enfin les Turcs kiptchak (1223) qui occupaient l’Ukraine.

Entre-temps, Genghis Khan était retourné en Mongolie et il meurt vers 1227 lors d’une campagne en Chine ou… empoisonné par une nouvelle épouse. Il avait 65 ans.

L’art de la guerre

L’Histoire a retenu des Mongols une extrême violence envers les peuples vaincus. Cette image s’applique surtout à l’invasion de l’empire abbasside provoqué par la trahison du shah du Khwarezm. Certains historiens parlent de 40 millions de morts, dont 10 millions en Chine, soit plus de 12% de la population. Ces chiffres sont invérifiables, mais semblent excessifs. Prenons un exemple : la ville de Merv, aux mains des Khwarezmiens (ou Khorezmiens), actuellement au Turkménistan, se situait sur la Route de la soie. La ville et ses environs auraient compté 500.000 habitants. Ce qui semble énorme. Paris à la même époque abritait moins de 200.000 personnes. Soit ! Un document de l’époque de prise de Merv parle d’un million de personnes massacrées lors de la prise de la ville. Un million de morts dans une ville de 500.000 habitants ! Mais l’absurde ne s’arrête pas là. Le même document raconte que chaque guerrier mongol a reçu 400 prisonniers qu’il a dû exécuter. Un rapide calcul nous permet de savoir que les Mongols n’étaient de… 2.500 ! Où est l’erreur ?

En fait, les Mongols appliquaient les mêmes lois de la guerre que tous les peuples de l’époque : si la ville ouvrait ses portes, elle payait un tribu et des otages étaient emmenés, si elle résistait, les hommes étaient exécutés, les femmes et les enfants vendus comme esclaves. Mais les Mongols épargnaient souvent leurs ennemis pour les incorporer dans leur armée.

Les Mongols terrifiaient leurs adversaires pour les forcer à la reddition : ils propageaient eux-mêmes les histoires de massacres. De plus, chaque cavalier possédaient quatre ou cinq chevaux et lors d’une charge, tous les chevaux étaient lancés au galop, montés ou non. Ce qui provoquait la panique. L’approche d’une ville commençait toujours par cette parade. Ils étaient très disciplinés contrairement à ce que leur chevauchée laisse à penser. C’était une de leur force. Une autre caractéristique étaient leur réseau d’éclaireurs ou d’espions si l’on veut.

Les Mongols étaient passés maître dans la prise des villes (art de la poliorcétique) grâce aux techniques apprises des Chinois : machines de siège et utilisation de la poudre à canon.

Le hordes mongoles

La première idée qui vient à l’esprit quand on évoque une horde est celle d’un groupe de personnes indisciplinées causant des dommages par sa violence… C’est aussi la première définition du dictionnaire Larousse. Les hordes mongoles n’ont rien à voir avec cette définition.

Écoutons ce qu’en dit Guillaume de Rubrouck, un moine franciscain, ambassadeur du roi de France Louis IX vers 1250 : « Je crus voir s’avancer vers moi une grande cité, avec des chariots portant les maisons… La quantité de bétail, bœufs et chevaux… La multitude de moutons… »

Les hordes étaient le centre administratif itinérant des Mongols. Leur empire n’était pas dirigé au départ d’une ville. Ce sont des nomades. La configuration de la horde dépendait des circonstances : une longue file en mouvement, en cercles concentriques à l’arrêt.

Le même concept existait chez les Bédouins : la smala. Le terme est passé dans le langage populaire dans le sens de la « famille », mais à l’origine, c’est le centre administratif des nomades. Ainsi, le 16 mai 1843, les troupes françaises ont attaqué la smala d’Abd el-Kader, grande figure de la résistance à la conquête de l’Algérie.

Les successeurs de Gengis Khan

La dynastie
  • Ogodeï (1186-1241), son fils et successeur en tant que Grand Khan (règne sur la Chine et la Mongolie).
  • Djaghataï, un autre fils reçoit la Transoxiane.
  • Son petit-fils Batou (fils de Jochi) dirige la Horde d’Or en Sibérie et en Russie.
  • 1251 : Möngke (fils de Tolui 1209-1259) devient Grand Khan.
  • Hülegü, frère de Möngke, poursuit les opérations militaire au Proche Orient. Il va créer l’État des Ilkhanides.
  • 1260 : Kubilaï (frère de Möngke 1215-1294) devient Grand Khan, puis empereur de Chine. Il y crée la dynastie des Yuan.
Les conquêtes

En 1236, le fils de Gengis Khan et son successeur, Ogodeï décide de revenir à l’ouest, non plus pour punir, mais pour conquérir. Cette fois il passe par l’Inde, l’Iran, asservit la Russie, la Pologne, la Hongrie et  les Balkans. Ses troupes dévastent la Thrace et mènent des raids jusqu’en Lituanie. La Russie ne se débarrassera des Mongols qu’en 1480, sous Ivan III et les vaincra définitivement au XVIe siècle sous Ivan IV dit le Terrible. Les Mongols, soutenus par les Ottomans se maintiendront en Crimée, ce sont les Tatars actuels.

Devant le danger, l’empereur byzantin privilégie la diplomatie. Il lui envoie des cadeaux et marie deux de ses filles à des généraux mongols.

En 1256, le mongol Hülegü, khan d’Iran, prend la forteresse d’Alamut, le repère de l’ordre des Assassins, se débarrassant ainsi des Ismaéliens que les Seldjoukides n’avaient jamais pu vaincre. (voir l’article sur les Ismaéliens) Continuant sa conquête vers l’ouest, il prend Bagdad en 1258, tue le calife, mettant fin au califat des Abbassides. Il est probable que la tête du calife alla grossir les pyramides de crânes qui s’entassaient devant les villes prises par les Mongols pour apeurer leurs adversaires.

Le voici maintenant en Syrie, où il prend Damas et Alep. Il y laissa une petite garnison commandée par un chrétien, Kitbuga, car son frère, le grand khan vient de mourir et il espère bien devenir le nouveau chef de tous les Mongols.

Jusque là, les croisés avaient entretenu de bonnes relations avec les Mongols. L’Arménie et le prince d’Antioche, Bohémond VI, avaient même conclu une alliance avec eux en 1260.

Les Mongols et les chrétiens

Les chefs mongols étaient des personnages cultivés. Ils s’intéressaient à tout, toutes les ambassades étaient les bienvenues, les ambassadeurs étaient conviés à exposer leurs connaissances. La tolérance régnait en maître à la cour mongole : toutes les religions s’y côtoyaient, le bouddhisme et le christianisme surtout nestorien, le taoïsme et le chamanisme. On se rappellera que les chrétiens nestoriens chassés de l’Empire romain s’étaient réfugiés à l’est. (voir l’article) Chacun pouvait exposer sa doctrine et des discussions théologiques s’ensuivaient. Le grand khan Mongke ne déclare-t-il pas : « Nous croyons qu’il n’y a qu’un seul dieu. Mais, comme Dieu a donné à la main plusieurs doigts, il a donné de même aux hommes plusieurs voies ». Sa mère était une chrétienne. Hülegü, son frère avait une épouse chrétienne.
L’islam ne bénéficie pas du même engouement. Les Mongols le jugeaient intolérant et la charia s’opposait à la loi édictée par Genghis Khan : le yasaq ou Grande Loi. Dans cette loi, la liberté religieuse était acquise, le voleur n’avait pas la main tranchée, mais devait rembourser le montant du vol multiplié par 10.

En 1254, Louis IX, Saint-Louis, envoie un ambassadeur, le père franciscain Guillaume de Rubrouck, en Mongolie. Celui-ci a rédigé un compte rendu d’un débat, auquel il a assisté, opposant le catholicisme qu’il défendait, le christianisme nestorien, le bouddhisme et l’islam.

Les ambassades furent nombreuses entre l’Occident et les Mongols. On possède encore aujourd’hui plusieurs courriers qui ont été échangés entre les khans, les papes, les rois de France Louis IX et Philippe le Bel, ainsi que les rois d’Angleterre. Les lettres nous renseignent sur l’évolution des relations entre les Mongols et l’Occident. Au départ c’était l’incompréhension : le grand khan revendiquait la souveraineté universelle tandis que le pape lui enjoignait de venir s’agenouiller devant lui.

Voici la lettre, écrite en persan, du Mongol Güyük, fils d’Ogodeï, au pape Innocent IV qui l’avait traité de barbare et d’assassin (1246) :

À présent, vous devez dire d’un cœur sincère : nous serons vos sujets, nous vous donnerons notre force. Toi, en personne, à la tête des rois, tous ensemble et sans exception, venez nous offrir service et hommage. À ce moment-là, nous connaîtrons votre soumission. Et si vous n’observez pas l’ordre de Dieu et contrevenez à nos ordres, nous vous saurons nos ennemis. 

En 1260, Kubilaï Khan envoie une missive au contenu identique au roi de France Louis IX. Elle nous est connue par la chronique de Jean de Joinville. Le début est trompeur…

C’est une bonne chose que la paix ; car en terre de paix ceux qui vont à quatre pieds mangent l’herbe paisiblement ; et ceux qui vont à deux, labourent la terre paisiblement. Et nous te demandons cette chose pour t’avertir : car tu ne peux avoir la paix si tu ne l’as pas avec nous. Le prêtre Jean se leva contre nous (?), et … [liste de rois] et tous nous les avons passés au fil de l’épée. Ainsi, nous te demandons que chaque année tu nous envoies assez de ton or et de ton argent pour que tu nous retiennes comme ami. Si tu ne le fais pas, nous te détruirons toi et tes gens, ainsi que nous avons fait de ceux que nous avons ci-devant nommés. 

L’envoyé de Louis IX auprès des Mongols, Guillaume de Rubrouck, l’avait averti de la duperie des Mongols.

Les Mongols sont déjà si gonflés d’orgueil qu’ils croient que le monde entier voudrait faire la paix avec eux. A la vérité, si cela m’était permis, dans le monde entier, de tout mon pouvoir, je prêcherais la guerre contre eux…
En effet, ils n’ont jamais conquis aucun pays par la force, mais uniquement par la ruse.
C’est parce que les gens font la paix avec eux que sous le couvert de cette paix ils les détruisent.

Ensuite, les relations se firent plus cordiales, plus humbles : les Mongols avaient besoin d’aide et attendaient des occidentaux l’envoi d’une nouvelle croisade.

La fin de l’expansion

Alors que les Mongols tolérants occupent l’Iran, l’Irak, la Syrie et avaient mis fin au califat, les croisés qui pouvaient être les grands bénéficiaires de ces conquêtes, commirent une grave erreur stratégique. En 1260, alors que tous les khans sont retournés en Chine pour choisir leur chef, Mongke étant mort, ils donnèrent leur accord à l’armée égyptienne de Baybars pour qu’elle traverse leurs territoires sans être inquiétée, alors que le sultan était leur ennemi. Ils assurèrent même son ravitaillement et permirent ainsi la victoire des mamelouks sur un contingent mongol de 15.000 hommes laissé en Syrie sous le commandement d’un chrétien. La bataille a eu lieu à Ayn Jalut, en Palestine. L’histoire n’a pas encore expliqué cette stratégie suicidaire.

À la mort du grand khan Mongke, Kubilaï Khan, son fils, prend le pouvoir. C’est ce souverain que Marco Polo aurait rencontré. L’empire mongol s’étend alors sur quatre régions (ulus) : (1) la Chine, (2) l’Asie centrale, (3) la Russie dominée par la Horde d’Or, et (4) le khanat des Ilkhans (vice-roi), qui va de l’Iran à l’Anatolie (voir la carte). Chaque région est dirigée par un descendant des fils de Gengis Khan. Ces provinces en principe sont vassales du grand khan qui réside à Pékin, mais bientôt, elles vont s’affranchir de sa tutelle et connaître des destinées diverses.  Ainsi, la Horde d’Or va se diviser et donner naissance, entre autres, au khanat de Crimée dont les Tatars sont aujourd’hui les descendants. Le plus vaste empire jamais constitué n’aura duré que cinq générations avant de se morceler.

Pour les chrétiens, la fin est proche. En 1291, la ville d’Acre, leur dernier bastion en Palestine tombe aux mains des musulmans d’Égypte qu’ils avaient aidé à vaincre les Mongols.

Après leurs victoires sur les Mongols et les chrétiens, les mamelouks deviennent maîtres de la Syrie en plus de l’Égypte. Plus à l’est, l’Iran reste aux mains des Mongols mais le véritable pouvoir est aux mains de ministres et gouverneurs musulmans.

La pax mongolica

Leur tolérance a permis un brassage de peuples sans précédent, leur armée étant composée de combattants venant de tous les territoires conquis. Les élites locales continuaient à administrer la région et rapportaient aux fonctionnaires mongols itinérants.

De par l’étendue considérable des territoires sous la domination mongole, les routes commerciales utilisées par les marchands étaient devenues sûres, ce qui permit un accroissement considérable des échanges depuis la Chine jusqu’à l’ouest de l’Europe. Tous les pays d’Eurasie en tirèrent profit et s’enrichirent.
Le nombre de postes de péage qui freinaient le commerce s’était fortement réduit. On peut parler d’un début de mondialisation des échanges.
Les lettres de change, les dépôts bancaires et les assurances en se multipliant ont facilité le commerce sur de longues distances. L’armée était garante de la sécurité des routes qui ont été balisées.

Les poids et mesures ont été standardisés dans l’empire. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle en France, sous Louis XIV, pour qu’une toise de Paris ait la même valeur qu’une toise de Lyon !

Un système postal très rapide longeait les voies commerciales. Les Mongols restaient d’habiles cavaliers.

Mais tout a une fin. Vers le milieu du XIVe siècle, les territoires dominés par les Mongols se morcelèrent en khanats rivaux suite aux successions, certains khans devinrent musulmans et renoncèrent à la tolérance. Et surtout, la peste bubonique (peste noire) ravagea l’empire se propageant d’autant plus rapidement que les régions étaient interconnectées.

Macro Polo à la cours de Kubilaï Khan

Marco Polo (1254-1324) alors âgé de 17 ans, part effectuer un voyage de 24 ans qui le mènera à la cour de Kubilaï Khan. A son retour en 1295, il prend part à la guerre qui oppose sa ville de Venise à la ville de Gênes. Il est fait prisonnier. C’est dans les geôles de Gênes qu’il dicte à son codétenu le compte rendu de son expédition : le Livre des merveilles. Il est le premier Européen à mentionner le Japon et à décrire le papier monnaie. Bien qu’il n’hésite pas à mentionner dans son récit que certains événements lui ont été racontés et qu’il ne les a pas vécu, comme l’histoire du Vieux de la Montagne, le grand maître de l’Ordre des Assassins, ordre détruit en 1256 par les Mongols, certains doutent de la véracité de toute son histoire pour la simple raison qu’il ne parle pas de la Grande muraille alors qu’il prétend avoir été enquêteur-messager de l’empereur dans toute la Chine et que son apprentissage s’est déroulé à Ghanzhu… au pied de la muraille.

Gengis Khan controversé

En 2021, devait s’ouvrir une exposition consacrée à l’Empire mongol au musée d’Histoire de Nantes. Mais il faudra attendre 2024 pour voir l’exposition « Fils du Ciel et des steppes : Gengis Khan et la naissance de l’Empire mongol ». Pourquoi se retard ? La faute en revient à la Chine qui devait collaborer à l’exposition en fournissant 225 pièces rares du XIIe et XIVe siècle. Les Chinois ont exigé que certains mots disparaissent des documents officiels comme « Gengis Khan » et « Empire mongol« . Ils ont ensuite exigé de contrôler l’ensemble des productions comme les textes, la cartographie, le catalogue et la communication. Leur objectif était de faire disparaître toute référence aux Mongols… de réécrire l’histoire de la Chine.

La Chine ne renie pas la dynastie Yuan qui a régné de 1234 avec Kubilaï Khan à 1368, elle refuse de considérer cette dynastie comme mongole, pour elle, c’est une dynastie chinoise ! En Chine, les Mongols, les Tibétains, les Ouïgours sont des peuples de seconde importance qu’il faut à tout prix convertir en vrais Hans parlant mandarin.

Le califat abbasside

Avant-propos : qui sont les Arabes ?

Les Arabes ne forment pas une ethnie, ils n’ont pas comme ancêtres les bédouins et les commerçants qui arpentaient les déserts du Proche Orient, de la Syrie au Yémen. Est arabe celui qui parle cette langue.
Prenons le cas de l’Égypte du XIIIe siècle pour illustrer cette définition.
A cette époque en Égypte, se côtoient :

  • Des coptes chrétiens descendants des occupants du pays sous la dynastie des Ptolémée. Ils sont égyptiens ou grecs.
  • Des Arabes des déserts du Proche Orient, des Saracènes (Sarrasins) comme les appelaient les Byzantins, venus conquérir et islamiser le pays vers 640.
  • Des Berbères d’Ifriqiya (la Tunisie) accompagnant la dynastie fatimide qui prit le pouvoir en Égypte en 969 et créa un califat chiite.
  • Des Turcs de l’armée de Saladin qui gouverna l’Égypte de 1169 à 1193, renversant le calife fatimide et imposant le sunnisme.
  • Des mamelouks, esclaves-soldats, caucasiens, slaves, turcs kiptchaks vendus par les Mongols, ou nubiens (garde noire du calife). Ils prendront le pouvoir en 1250, arrêterons les Mongols (1261) et chasseront les Francs du littoral libano-palestinien (1291).
  • Sans oublier les esclaves domestiques en provenance de l’Afrique subsaharienne.

Tous les descendants de ces populations sont les Arabes de l’Égypte d’aujourd’hui : ils parlent arabe.

Avec les émigrations de la seconde moitié du XXe siècle, la notion de « qui est Arabe » s’est modifiée. Il est aujourd’hui admis que les personnes issues d’un pays arabophone est Arabe, même s’il a perdu l’usage de la langue de ses parents. Ainsi, le Libanais chrétien, Amin Maalouf, membre de l’Académie française, se considère comme Arabe.

Synthèse

L’histoire du califat abbasside est très complexe, émaillée de faits divers nombreux. On doit distinguer trois périodes radicalement différentes dans la vie de ce califat.
De 749 à 936, le calife gouverne effectivement l’Islam (avec une majuscule : l’empire islamique) et permet le développement d’une brillante civilisation. Néanmoins il perd petit-à-petit le contrôle d’al-Andalous (Espagne) et du Maghreb (voir mon article).

La seconde période, de 936 à 1258, est moins glorieuse : le calife vit sous la tutelle d’un vizir iranien tout d’abord puis d’un sultan turc. Il perd le contrôle de la Syrie et de l’Egypte, passées aux mains d’un autre calife, chiite celui-là et se désintéresse de la présence des Francs (croisés) sur les côtes de Palestine.

1258, c’est la fin. Les Mongols envahissent tout l’est de l’empire. Un descendant du calife se réfugie dans l’Égypte des mamelouks, devenue sunnite, qui l’accueille avec bienveillance pour avaliser leur pouvoir usurpé. Les Ottomans mettront fin au califat en 1517.

749-936 (186 ans)

Tout commence dans le sud de la Syrie avec un descendant l’al-Abbas, un oncle de Mahomet (qui donnera son nom au califat) auquel le chef de file des chiites, descendant d’Ali, cède ses droits au pouvoir. Muhammad ibn Ali, c’est de lui qu’il s’agit, se déplaça alors vers l’est (Irak) moins contrôlé par le pouvoir omeyyade et organisa un mouvement de révolte qui eut peu de succès dans un premier temps. Mais son idée fait du chemin. Un obscur personnage Abu Muslim, rassemble des troupes hétéroclites, à majorité des convertis non arabes (des mawali), au Khorassan, une province de l’est de l’Iran. En 749, il atteint Koufa où il fait allégeance aux princes abbassides descendant de Muhammad ibn Ali.

Les Abbassides ont eu l’excellente idée de se présenter comme descendants « directs » de Mahomet et reconnus par les partisans d’Ali (les chiites ou Alides). Ce qui n’empêchera pas les Alides d’abandonner très vite les nouveaux califes et de leur contester le pouvoir.
Les Omeyyades furent massacrés en 750. Les nouveaux souverains délaissèrent Damas en Syrie pour s’établir dans une toute nouvelle ville, Bagdad, entre le Tigre et l’Euphrate, près de l’ancienne capitale de l’empire perse : Ctésiphon.

Le califat atteint le sommet de sa gloire sous Haroun al Rachid, intronisé en 786. Il entretiendra des relations diplomatiques avec Charlemagne à qui il offrira un éléphant. Cette relation ne doit pas nous surprendre, car une « guerre froide » s’était installée entre l’empire carolingien et l’empire byzantin pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et du monde chrétien. Chacun s’appuyant sur les musulmans : les Carolingiens sur le califat abbasside et les Byzantins sur l’émirat de Cordoue, qui était aux mains des Omeyyades.

Le calife Al-Mamun, qui a fait graver son nom dans le Dôme du Rocher, fonda vers 830 la maison de la science dans sa capitale Bagdad. Elle attira des savants de toutes origines, des Perses, des Grecs, des Indiens, des chrétiens, des juifs et des musulmans. Les textes anciens y sont traduits et la connaissance se diffuse à grande échelle grâce à l’utilisation du papier nouvellement importé de Chine. Son utilisation permettait de multiplier et de conserver plus facilement les manuscrits qu’avec le papyrus ou le parchemin. Cette connaissance retrouvée atteindra l’Occident par l’Espagne (al-Andalous) et la Sicile.

[Citons la présence à Bagdad d’un grand mathématicien, al-Kwarizmi, dont le nom prononcé en Occident « Alchorismi », a donné le mot « algorithme ». C’est également à ce mathématicien que nous devons le mot « algèbre » qui est le titre d’un de ses livres.]

936-1258 (321 ans)

Le califat vit au dessus de ses moyens. Le calife rémunère son armée, composée de mercenaires, en leur octroyant des terres qu’ils gouvernent et où ils peuvent prélever l’impôt. L’empire se morcelle. Les premiers a en profiter sont des Iraniens, les Bouyides, chiites, qui deviennent en quelque sorte les tuteurs, les protecteurs du calife. Trois familles rivales se partagent les territoires de l’ancienne Perse.

Venant des steppes d’Asie centrale, à travers la Transoxiane, des bandes de Turcs nomades vont envahir petit à petit l’Iran. En quelques années, toutes les principautés iraniennes passent sous le contrôle d’une famille turque : les Seldjoukides. Chamanistes au départ comme le prouve le nom de leur chef : Prince Faucon et Prince Épervier, ils vont se convertir à l’islam sunnite et s’entourer d’Iraniens dont ils vont adopter les mœurs et la langue. En 1055, le calife les accueille à Bagdad d’où ils chassent les Bouyides.

Le calife donne à leur chef les titres de sultan, roi d’Orient et d’Occident, c’est-à-dire chef politique de tout le monde musulman. Poursuivant leur conquête, ils se retrouveront en pays byzantin. L’Arménie passe sous leur contrôle en 1064, après la prise de sa capitale (voir l’article). Ils s’attaquent alors à l’empire byzantin et capturent même l’empereur Romain IV Diogène lors de la bataille de Van en 1071. La rançon à payer sera très élevée, l’empereur devra même concéder la ville de Nicée, aux portes de Constantinople.

Mais chez les Turcs, la succession se fait dans la douleur : le pouvoir est un bien familial et lors de la mort d’un chef, des luttes internes opposent les différents clans pour hériter de ce pouvoir ce dont vont profiter les croisés lorsqu’ils entreront en contact avec les Seldjoukides. Ces successions et ces guerres internes vont avoir une autre conséquence, le morcellement à outrance des possessions turques : chaque ville sera gouvernée par un clan.

[Avant de devenir sultan, Saladin, qui n’est pas turc seldjoukide mais kurde, était simple officier dans l’armée du gouverneur seldjoukide de Mossoul.]

Ainsi, lorsque les Francs assiègent la ville d’Antioche aux mains des Turcs seldjoukides aucune armée ne viendra au secours des assiégés. [Antioche est actuellement la ville d’Antakya en Turquie, à la frontière avec la Syrie.] Ce n’est que lorsque la ville fut prise, après un siège de sept mois, qu’une armée venant de la ville voisine d’Alep, tenue par un clan rival, viendra assiéger les croisés qui s’étaient curieusement enfermés dans la ville.

[Les Francs, ou plutôt les Normands, c’est l’armée de Bohémond de Tarente qui prend Antioche, vont briser l’encerclement, galvanisés par la découverte miraculeuse, dans le sous-sol d’une église d’Antioche, de la Sainte-Lance, celle qui a percé le flanc de Jésus sur la croix. C’est un « vrai miracle », car lors du rassemblement des troupes devant Constantinople, les chefs croisés avaient été invités à vénérer cette même lance, propriété de l’empereur byzantin !]

A l’est, le shah du Khwarezm, occupe presque tout l’Iran actuel dès 1157, chassant les Grands Seldjoukides. Le calife lui accorde également le titre de sultan. Le Khwarezm est un territoire situé entre les mers Caspienne et Aral. Cette contrée a été islamisé au IXe siècle (voir l’article). C’est un pays riche grâce au contrôle du commerce est-ouest. Si j’en parle, c’est que cette dynastie sera la cause directe de l’arrivée des Mongols… comme on le verra dans un prochain article.

1258-1517 (258 ans)

En 1215, Gengis Khan fédère toutes les tribus mongoles qui nomadisaient dans les steppes de Mongolie. Il va partir à la conquête du plus grand empire jamais créé, s’étendant de la Chine à la Hongrie.

En 1256, le mongol Hülegü, khan d’Iran, prend la forteresse d’Alamut, le repère de l’ordre des Assassins, se débarrassant ainsi des Ismaéliens que les Seldjoukides n’avaient jamais pu vaincre. Continuant sa conquête vers l’ouest, il prend Bagdad en 1258, tue le calife, al-Musta’sim, mettant fin au califat des Abbassides. Il est probable que sa tête alla grossir les pyramides de crânes qui s’entassaient devant les villes prises par les Mongols. Cette sauvagerie avait pour but d’apeurer leurs adversaires et de les pousser à se rendre plutôt que de combattre.

Fuyant les Mongols, un parent du dernier calife, al-Hakim, va rejoindre l’Égypte où il assurera à la dynastie une survie artificielle : le calife fera de la figuration, se contentant d’apparaître lors de l’accession au trône du nouveau sultan. Il devient par la même occasion le protecteur des lieux saints de l’islam : les villes de La Mecque et de Médine étant contrôlées par l’Égypte. Il apporte aux mamelouks, les nouveaux maître de l’Égypte, une aura face aux États musulmans rivaux en tant que soutien du calife.

Seize califes vont se succéder au Caire jusqu’en 1517 lorsque les Turcs ottomans vont détrôner les mamelouks. Ils vont abolir le califat… qu’ils revendiqueront en 1876 pour tenter de rétablir leur aura.

La théorie d’ibn Khaldun

ibn Khaldun est un historien et un géographe ayant vécu au Maghreb et en Égypte au XIVe siècle (1332-1406). Il a connu la peste, les changements de dynastie et a même rencontré Tamerlan.

Dans ses écrits, ibn Khaldoun divise la société des hommes en nomades, qu’il appelle bédouins et en sédentaires, les empires. Les nomades possèdent l’espace, mais leur activité se limitent à subvenir à leurs besoins. Mais ils rêvent de se procurer d’autres richesses et finissent par se sédentariser.
Les sédentaires eux développent l’urbanisation et des techniques de plus en plus complexes. Le sédentaire, contrairement au nomade, exerce un métier.

ibn Khaldoun pense que la vie bédouine est à l’origine des diverses civilisations dans la mesure où les Bédouins se contentent de satisfaire leurs besoins tandis que les sédentaires sont attirés par le confort et le luxe. Les Bédouins sont jugés par Ibn Khaldoun comme les peuples les plus courageux. Leur puissance est issue de leur esprit de clan. Le clan unit le groupe autour d’une ascendance commune, il permet une assistance mutuelle et crée la solidarité du groupe. Or, celle-ci est fondamentale pour se défendre dans une période de luttes tribales.

Pourtant, une lignée prestigieuse mue par un fort esprit de clan peut s’éteindre au bout de quelques générations. Plusieurs clans peuvent se regrouper pour constituer un ensemble dirigé par le clan le plus puissant, celui qui sera le plus enraciné dans la vie bédouine, le plus sauvage. Mais, au bout de quelques générations, un autre clan peut toujours faire valoir un esprit de clan plus puissant et, donc, diriger le groupe. On assiste ainsi à des luttes incessantes pour accaparer le pouvoir. Les empires musulmans, les Turcs seldjoukides et les Mongols lui servent d’exemple.

L’esprit de clan offre une puissance et une supériorité qui entre en contradiction avec l’objectif des nomades, qui aspirent de plus en plus au confort et au luxe. Il leur faut pour cela se sédentariser, ce qui sera à l’origine de la perte de l’esprit de clan : « Quand un peuple se sédentarise dans les plaines fertiles et amasse les richesses, il s’habitue à l’abondance et au luxe, et son courage décroît de même que sa « sauvagerie » et ses usages bédouins« .

Il explique ainsi les changements incessants de l’autorité dans les califats. Lorsqu’un « empire » sédentarisé est attaqué par un voisin nomade, il n’a plus les ressources militaires nécessaires pour faire face. Il fait donc appel à la « sauvagerie » d’autres nomades qui vivent aux marges de l’empire et ceux-ci finissent par s’implanter dans l’empire… La boucle est fermée, et le cycle reprend.

Une mosquée chrétienne ?

A l’est de Jérusalem, se trouve une étrange mosquée flanquée d’un minaret. On y voit souvent des chrétiens prier et on peut même apercevoir, à certaine occasion, un cortège de prêtres, chantant des psaumes, entrer dans le bâtiment.

C’est la Mosquée de l’Ascension. Quarante jour après Pâques, le jour de l’Ascension, elle est réservée au culte catholique. Une messe y est célébrée.

A l’intérieur, accessible tous les jours pour les chrétiens et les musulmans, se trouve une pierre où, avec beaucoup d’imagination, on décèle une trace de pas. Ce serait de là que Jésus se serait élevé aux cieux. Cet événement est reconnu par l’islam et le christianisme.

Dieu dit : « Ô Jésus, en vérité, je vais te rappeler à moi, t’élever vers moi… » (Co. 3, 55)

Puis, il (Jésus) les (les apôtres) emmena jusque vers Béthanie et levant les mains, il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. (Luc 24, 50-51)

Seul l’Évangile de Luc raconte cette montée au ciel. Elle ne figure pas dans les plus anciens manuscrits de l’Évangile de Marc, qui s’arrête à la visite au tombeau vide, mais bien dans sa version longue.

Trace de l’ascension de Jésus dans la mosquée de l’Ascension

Une première basilique aurait été construite sous le règne de l’empereur romain Constantin, ou un peu plus tard. Ce premier édifice a été détruit lorsque les Perses sassanides prirent Jérusalem en 614. Elle a été reconstruite dans la forme actuelle, en style roman, lors de l’occupation de Jérusalem par les croisés, au XIIe siècle. Après la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, l’édifice a été coiffé d’un dôme. L’église est devenue une mosquée.

Remarquons que Mahomet est également monté au ciel, pas à sa mort, mais lors d’une visite. La marque de son pied est visible dans le Dôme du Rocher, auquel j’ai consacré un article.

Le tombeau de Jésus (2me partie)

Toutes les photos sont extraites du film documentaire de Simcha Jacobovici « The lost tomb of Jesus », produit par James Cameron, le réalisateur du film Titanic.
NB : ce filmn’est pas de la fiction.

La tombe de Talpiot

En 1980, des ouvriers effectuant des terrassements pour la construction d’un complexe immobilier dans le quartier de Talpiot, au sud du grand Jérusalem, ont mis à jour une tombe.

Légendes (de gauche à droite) : découverte de la tombe lors des terrassements ; les bâtiments en cours de construction ; le complexe à l’heure actuelle.

La découverte

Les archéologues envoyés sur les lieux ont découvert un tombeau inviolé, contenant dix ossuaires, des urnes dans lesquelles les os des défunts étaient conservés. Les défunts étaient allongés sur un lit dans la tombe elle-même pour être préparés suivant le rite juif de l’époque. Lorsqu’il ne restait plus que les os, ceux-ci étaient placés dans un ossuaire.

Légendes (de gauche à droite) : l’intérieur de la tombe ; l’évacuation des ossuaires ; l’entrepôt des ossuaires de l’Israël Antiquities Authority ; les ossuaires de la tombe. Le personnage à droite sur la photo est le réalisateur du film, Simcha Jacobovici.

Jusque là, tout va bien. Les procédures ont été respectées, les urnes sont stockées dans les entrepôts de l’Israël Antiquities Authority , avec toutes les autres pour être analysées.

Légendes (de gauche à droite) : un ossuaire non nettoyé et l’ossuaire marqué Jésus/Josué fils de Joseph

Les ossuaires

Six des dix ossuaires portent des gravures nominatives.
Le premier ossuaire est nettoyé de la patine qui le recouvrait et l’inscription qu’on y lit est « Yeshoua bar Yossef » : Jésus (ou Josué), fils de Joseph. Rien de bien extraordinaire de voir ces deux prénoms associés. Dans l’antiquité, ce sont deux prénoms très courants : dans l’ordre des prénoms utilisés : Simon (Shimon), Joseph (Yossef), Judah (Yehoudah), Eléazar, Jean (Yokhanan) et Josué (Yeshoua). Chez les femmes : Marie (Mariam) puis Salomé… les seuls prénoms féminins dans les évangiles.
La suite est plus surprenante : on retrouve des ossuaires de deux Marie, d’un Matthieu (Mattathias ou Matya en araméen), d’un Joseph et d’un Judah, fils de Jésus/Josué !
Un ossuaire a disparu.
A l’analyse des noms, il apparaît qu’il y a une chance sur 600 pour que le tombeau ne soit pas celui de la famille de Jésus. James Tabor, professeur à l’université de Caroline du Nord à Charlotte, a (fait) calculé que la chance d’avoir une famille de six personnes ayant ces noms est de 1/253.000… Or il y avait 50.000 habitants à Jérusalem à cette époque.

La plupart des inscriptions sont en araméen. Mais à la place de Mariam, on lit « Maria« , la forme latinisée.

L’autre Marie est gravée « Mariamenon Mara« .
Dans les Actes de Philippe (94, 2), un apocryphe de la fin du IVe siècle, au plus tôt, Marie-Madeleine est nommé « Mariamne« .
Plus étonnant, « Mara » est le féminin de « Mar », le maître, qui deviendra le saint en syriaque. Plusieurs monastères portant le nom d’un saint, se nomment « Mar… ». Jean Damascène (676-749), après avoir travaillé pour les califes omeyyades s’est retiré dans le monastère Mar Saba près de Jérusalem.

Joseph n’est pas écrit « Yossef », comme sur l’urne « Jésus fils de Joseph », mais « Yosé« … qui est le nom donné à un frère de Jésus dans les évangiles.

La découverte devient trop compromettant, Israël ne veut pas s’immiscer dans un problème théologique : les os sont inhumés dans des endroits tenus secrets. Il n’y aura pas de tests ADN.
Fin de l’histoire ?

L’ossuaire disparu

Mais qu’est devenu le dixième ossuaire ?

En 2002, un ossuaire apparaît sur le marché des antiquités. Il porte la mention « Yaakov bar Yosef akhui di Yeshua« , soit « Jacques fils de Joseph frère de Jésus ». On ne connaît pas d’autre cas où un nom est associé à celui de son frère.

Jacques fils de Joseph frère de Jésus

Cette trouvaille suscite de très vives polémiques entre les experts. La patine indique que cet ossuaire provient bien de la tombe de Talpiot. Mais l’inscription est-elle un faux ? Les experts ne sont pas d’accord.

Comparaison des patines

En décembre 2004, après avoir exhibé l’ossuaire à travers le monde, Oded Golan, un collectionneur est arrêté par la justice israélienne pour être l’auteur ou le commendataire de plus d’une douzaine de faux sur des objets antiques. Deux d’entre eux ont une valeur historique majeure : l’ossuaire de Jacques et une tablette de pierre gravée qui raconte la rénovation du temple de Salomon par le roi Josias. Ce serait la seule preuve historique de l’existence de ce temple.

Le 14 mars 2012, la justice israélienne rend un verdict de non-lieu dans le procès qui opposait l’État israélien au collectionneur Oded Golan et au vendeur d’antiquités Robert Deutch. L’accusation n’a pas pu apporter de preuves « au-delà du doute raisonnable » que l’ossuaire était un faux. Mais rien ne prouve que les objets sont authentiques.

Oded Golan a néanmoins été condamné pour violation des lois sur les antiquités et possession d’objets volés. L’Israël Antiquities Authority (IAA), qui avait porté plainte, se dit satisfait de l’issue du procès.

Conclusions

Avec cet ossuaire retrouvé, la probabilité que le tombeau ne soit pas celui de la famille de Jésus passe à une chance pour 30000. Et la chance d’avoir une famille de sept personnes ayant ces noms est de 1/42.000.000, d’après James Tabor.

L’IAA a fait sceller la trappe qui permettait d’accéder au tombeau. Fin définitive de l’histoire.

La trappe d’accès au tombeau

Le tombeau de Jésus (1ère partie)

Contexte des évangiles

Que nous apprennent les évangiles sur le tombeau de Jésus ?

Jésus est crucifié entre deux bandits (Mt. 27, 38). Jésus mort est enveloppé d’une pièce de lin et déposé dans le tombeau de Joseph d’Arimathée ou d’Arimathie (Mt. 27, 59-60).

Marc nous dit que la crucifixion a lieu au Golgotha, qui signifie le lieu du Crâne. Il confirme l’intervention de Joseph d’Arimathée.

Luc ajoute que la tombe a été taillée dans le roc (23, 53).

Pour Jean, le Golgotha est proche de la ville de Jérusalem (19, 20). Jésus « est entouré de bandelettes avec des aromates, suivant la manière juive d’ensevelir » (19, 40). Les autres évangiles disent que le corps de Jésus n’avait pas été préparé : les femmes se rendent au tombeau le lendemain du shabbat, après avoir acheté des aromates.
Jean précise : « A l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin et dans ce jardin, un tombeau tout neuf où personne n’avait été déposé » (19, 41).

Notons que tous les évangiles ont une interprétation différente de l’écriteau placé sur la croix.
« Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs » (Mt. 27, 32).
« Le roi des Juifs » (Marc 15, 26).
« C’est le roi des Juifs » (Luc 23, 38)
« Jésus le nazoréen, le roi des Juifs » (Jean 19, 19).

Aucun évangile ne dit que Jésus a été cloué sur la croix.
Mais après la résurrection, Luc dit « Regardez mes pieds et mes mains, c’est bien moi. (24, 39).
Jean est plus explicite, il fait dire à Thomas, appelé Didyme : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirais pas [en la résurrection] » (20, 25). Thomas et Didyme veulent dire « jumeau » en araméen et en grec.

Si on peut déduire que Jésus a été cloué, aucun évangile ne nous renseigne sur l’opération de descente de la croix qui devait être une tâche particulièrement délicate. Les légionnaires romains utilisaient des clous de section carrée de 17 cm de long, les légionnaires étant astreints aux travaux de génie civil. (voir l’article sur le crucifixion)

Le Saint-Sépulcre

Au concile de Nicée (325), l’empereur romain Constantin (272-337), à la demande des évêques, décide de financer la construction de lieux de culte pour honorer la mémoire des endroits marquants de la vie de Jésus. Malheureusement, la ville de Jérusalem a subi de nombreux bouleversements en 70 et 135-137 qui l’a rendue méconnaissable. Trois bâtiments vont être construits : l’église de la Nativité à Bethléem, la basilique de l’Ascension sur le Mont des Oliviers et la basilique de la Résurrection à Jérusalem.

Pour l’église de la Nativité, une grotte fut choisie conformément à l’Évangile de Matthieu, alors que celui de Luc raconte que Marie a accouché chez elle à Bethléem où elle résidait avec Joseph.
Sur le Mont des Oliviers, le choix s’est porté sur un endroit où la roche présentait ce qui semblait être des traces de pied !
La basilique de la Résurrection, Anastasis en grec, sera construite à la place du temple de Vénus, en mauvais état, au nord du forum de Jérusalem, construit sous l’empereur Hadrien (117-138). Cette basilique deviendra le Saint-Sépulcre. A l’époque, elle ne ressemblait pas à ce qu’elle est devenu à force de réparations et de reconstructions : elle a été détruite par les musulmans en 1009 et fragilisée par des tremblements de terre ou des incendies accidentels.

Topologie des lieux
Le Golgotha

Quand ils entrent dans l’église, les fidèles se précipitent juste en face pour vénérer la Pierre de l’Onction, là où Jésus aurait été « entouré de bandelettes avec des aromates« , d’après l’Évangile de Jean. En fait, cette pierre aurait été ajoutée au XIIe ou XIIIe siècle, alors que les Croisés occupaient les lieux.

Sur la droite, six ou sept marches permettent d’accéder au mont Golgotha. Une petite excroissance, où il est impossible de dresser trois croix côte à côte, comme l’affirment les évangiles. Le mont a une hauteur de 11 mètres dont seuls une partie émerge dans l’église. Il se situe à 35 mètres de la tombe proprement-dite. Il faut noter qu’aucune mémoire juive ne se souvient d’un endroit appelé Golgotha (le crâne en araméen) dans les environs de Jérusalem.

Coupe du Saint-Sépulcre

A gauche de l’entrée, se trouve le tombeau de Jésus. Il est surmonté d’un édicule. Le tombeau, invisible, est 4,5 mètres plus bas que le niveau de l’église.

Les cinq dernières stations du chemin de croix, inauguré par les franciscains en 1220, se passent dans l’église-même. Selon la forme moderne instaurée en 1991 par le pape Jean-Paul II : Jésus est cloué sur la croix, Jésus promet son royaume au bon larron, Jésus confie sa mère à Jean, Jésus meurt sur la croix, Jésus est mis au tombeau.

Organisation des lieux

Quand on pénètre dans cette église, on a l’impression d’entrer dans un souk, richement décoré : c’est bruyant, il y a des « échoppes » partout. Ce capharnaüm est le résultat de l’organisation des lieux. Pas moins de six communautés chrétiennes se partagent l’édifice, d’où la profusion de chapelles, d’autels et de lieux de prière. On trouve donc des secteurs catholiques, tenus par des moines franciscains, des secteurs orthodoxes, d’autres occupés par les Églises arménienne, copte, syriaque et éthiopienne.
Les heures des prières et des processions sont rigoureusement régentés, pas question de chevauchement.
Ce partage est régi par une ancienne loi ottomane concernant les biens religieux, toujours en vigueur. Une règle particulière pose problème : une communauté perd le droit sur un espace si elle n’en fait pas usage. Les communautés essaient donc de s’étendre en catimini au détriment de leurs voisins. Récemment, les franciscains, profitant des fouilles israéliennes en sous-sol, ont occupé le lieu pour en faire une chapelle. Il y a des lieux de culte à tous les étages.

Des altercations entre prêtres sont fréquentes. Des pugilats ont éclaté parce qu’une communauté avait laissé la porte d’une chapelle ouverte lors de la prière d’une autre. La police israélienne doit parfois intervenir pour séparer les prêtres qui se tirent par la bure ou se frappent à coups de cierge, offrant un piètre exemple du « aimez-vous les uns les autres« .

Pour éviter certains risques, les successeurs de Saladin ont décidé de fermer l’église la nuit… et d’en confier les clés à deux familles musulmanes. A quatre heures du matin, se déroule un étrange cérémonial : un prêtre resté à l’intérieur de l’église passe une échelle par une ouverture en haut de la porte, un membre d’une famille musulmane monte sur l’échelle, le dépositaire de la clé la lui passe et la porte s’ouvre. Et l’opération inverse recommence le soir. NB : La serrure est placée trop haut pour y accéder sans échelle.

Le rôle d’Hélène, la mère de Constantin

Le tradition chrétienne raconte qu’Hélène, lors de sa visite à Jérusalem, a découvert les croix sur lesquelles Jésus et les deux brigands avaient été crucifiés, ainsi que les clous, la couronne d’épines, etc. (voir mon article sur les reliques) Par un miracle, différent chez chaque auteur, elle a pu identifier la « Vraie » croix.

Qu’en est-il historiquement ? On se fie ici à l’Histoire de Constantin écrite par Eusèbe de Césarée, après la mort de Constantin en 337. Hélène, morte en 330, a été envoyée par son fils Constantin pour superviser les travaux de construction à Jérusalem, probablement entre 326 et 328. C’est tout !

La légende de l’invention de la croix (du latin inventum, découverte) prend sa source dans l’éloge funèbre de l’empereur Théodose prononcé en 395 par l’évêque Ambroise de Milan. Par la suite, tous les continuateurs de l’ouvrage d’Eusèbe de Césarée, l’Histoire Ecclésiastique, vont reprendre, amplifier et améliorer (par des miracles) les dires d’Ambroise. Il faut noter que les écrits chrétiens sont de plus en plus « précis » au fur et à mesure qu’ils s’éloignent des événements.

Le miracle du feu sacré

Le samedi précédent la Pâque orthodoxe, le patriarche de Jérusalem s’approche de l’édicule du tombeau, se dépouille de ses habits de cérémonie, et comme un magicien, il fait constater qu’il n’a rien dans les mains et rien dans les poches. Il entre alors dans l’édicule, les portes se ferment… et quelques instants plus tard, il réapparaît brandissant une torche enflammée. C’est le miracle du feu sacré. Tous les fidèles présents allument leur torche de proche en proche. Ils sont en extase, se passent la flamme sur leur visage et prient à haute voix. (voir photo plus haut)

Polémique sur l’emplacement du tombeau

Les historiens « neutres » ne croient pas que le Saint-Sépulcre recouvre le tombeau de Jésus et le Golgotha. En 137, après avoir maté la révolte de Bar Kochba, l’empereur Hadrien fait raser la ville de Jérusalem, déjà mal en point après l’incendie de 70, et fait construire une ville romaine. Un axe nord-sud et un axe est-ouest sont tracés. Au nord-ouest de ces axes, le temple de Vénus est édifié. Au sud-ouest, se trouve le cantonnement de la Xe légion Fretensis, dont l’enseigne figure un sanglier (un porc !), tandis que l’est, l’emplacement du temple juif, voit s’ériger le temple de Jupiter capitolin, de Junon et de Minerve.
Jérusalem a vécu, Aelia Capitolina a pris sa place. Les Juifs sont chassés de la ville, cette interdiction d’accès s’adresse aussi aux juifs nazaréens, les disciples de Jésus.
Donc deux cents ans plus tard, plus personne ne pouvait identifier un lieu.

Il est peu probable que les Romains aient tracé le cardo maximus (N-S) et le decumanus maximus (E-O) hors de l’enceinte de l’ancienne ville. Donc, le temple de Vénus devait être dans Jérusalem-même, l’inverse contredirait les évangiles : on ne mélangeait pas les morts et les vivants, les tombes et les lieux d’exécution étaient à l’extérieur des villes.

Grâce à Flavius Josèphe, on connaît très bien l’emplacement des fortifications extérieures durant la guerre de 70. Malheureusement, le troisième rempart, le plus extérieur n’a été construit qu’en 41… après le événements relatés par les évangiles. Il y a donc doute sur l’emplacement du deuxième rempart. Ce doute profite aux chrétiens qui le dessine à l’est du Saint-Sépulcre, rejetant celui-ci hors des remparts.

L’emplacement du Golgotha ne nous est pas connu par la littérature juive. On ignore où il se trouvait… s’il a existé. il fut appelé le mont du Crâne car on y aurait découvert le crâne d’Adam lors de la crucifixion de Jésus.

Personne n’a jamais vu la tombe de Jésus. En février 2015, la police israélienne expulse les « touristes » et les prêtres et fait fermer le Saint-Sépulcre : l’édicule surplombant le tombeau est jugé dangereux et risque de s’effondrer. Des travaux auraient dû être entrepris depuis le 1947, les plaques de marbre se détachant. L’édicule est sous la responsabilité des orthodoxes mais aucune modification ne peut être entreprise sans le consentement des autres communautés.
La fermeture forcée emporta l’unanimité et des travaux de restauration ont été menés à l’automne 2016 : on a consolidé le bas de l’édicule. Les archéologues qui accompagnaient les ouvriers étaient des prêtres et Antonia Moropoulou, l’ingénieure chargée de la supervision des travaux, a bien spécifié que sa mission était de réparer, pas de chercher de l’ADN.
On y a découvert une première dalle de marbre datant du XIIe siècle et ensuite le morceau d’une seconde dalle datant du IVe siècle, date de la construction de la basilique. C’est tout.
Et une chape (de béton) s’est refermée sur le tombeau.

Le mont du Crâne (Gordon)

En 1883, un major anglais, archéologue amateur, en voyage dans la Palestine ottomane aperçoit au nord de Jérusalem une colline dont la forme lui fait penser à un crâne. Pas de doute, c’est le Golgotha !

Cette large colline est clairement à l’extérieur de la ville romaine. Dans les alentours, on trouve de multiples tombeaux creusés dans la roche. Des fouilles complémentaires ont permis d’identifier une citerne souterraine (1890) et un pressoir (1924), pressoir à huile se dit Gethsémani en araméen. Tout comme le Golgotha, le jardin de Gethsémani n’a pas pu être localisé par des données juives. Ces découvertes ont conduit à l’idée que des jardins se trouvaient à proximité, comme le dit l’Évangile de Jean.

Une tombe, la plus proche de la colline, a été baptisée la Tombe du Jardin et identifiée, par ses partisans, comme la tombe où Jésus aurait reposé.
Le terrain a été acheté par la Garden Tomb Association. Le fait que cette association britannique soit d’obédience protestante a nourri la critique des milieux catholiques.

Aujourd’hui, 100.000 personnes visitent la Tombe du Jardin contre plus d’un million pour le Saint-Sépulcre.

Conclusions

La foi, cet irrésistible besoin de croire, détruit la part logique de la pensée de l’individu.
Alors que les évangiles sont unanimes pour dire que Jésus a été placé dans le tombeau de Joseph d’Arimathie, qui fait office de père de substitution, les fidèles peuvent se recueillir sur le tombeau du dit Joseph dans un coin ouest du Saint-Sépulcre, une petite excroissance de l’église… en remerciement, je suppose !
Joseph serait mort en Bretagne romaine qu’il a évangélisée avec l’apôtre Philippe, y apportant le Saint-Graal. Mais c’est une autre histoire.

Judas

Voici un disciple de Jésus dont le nom est devenu synonyme de traître. Il a trahi son maître pour 30 pièces d’argent, somme dérisoire à l’époque.

Mais rien n’est clair autour de ce personnage.

Tout d’abord son nom : Judas Iscariote. Les traditionalistes interprètent ce nom comme Judas l’homme de Qeriyyot, une localité de Judée mentionnée dans le livre de Josué (15, 21-25) : «  <liste de villes>, Haçor-Hadatta, Qeriyyot-Hèçron – c’est Haçor – Amam, … »  « Isch » en hébreu signifiant « homme ».

On trouve également le nom de cette localité dans la stèle de Mesha, roi de Moab aux temps d’Omri, roi d’Israël. Dans ce cas, il s’agirait non plus d’une ville de Judée mais de Moab, à l’est du Jourdain :

J’emportai de là l’autel de Dodoh et je le traînai devant la face de Kamosh à Qeriyot où je fis demeurer l’homme de Saron et celui de Maharot.

NB : Kamosk est le dieu de Moab

Cependant, la plupart des chercheurs donnent à ce nom une tout autre connotation : Judas le sicaire. Les sicaires sont des activistes anti-Romains. Armés d’un petit poignard (sica en latin), ils profitent de l’anonymat de la foule, lors des marchés ou des pèlerinages, pour assassiner les « collaborateurs » de l’occupant romain. Ce qui ne doit pas nous étonner, ne trouve-t-on pas un Simon le Zélote dans l’entourage de Jésus ?
Judas est même qualifié de « zélote » dans l’apocryphe « Épître des Apôtres » daté de la fin du IIe siècle. Dans cette lettre, la liste des apôtres est curieuse : Jean, Pierre, Thomas, André, Jacques, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Nathanaël, Judas le zélote et Képhas. Il n’y en a que onze avec un Pierre et un Képhas.

Certains ergotent sur les appellations « sicaire » et « zélote », arguant que Flavius Josèphe n’utilise ces termes que pour décrire les révoltés de la guerre de 67-70. Ce serait donc un anachronisme d’utiliser ces termes pour une période antérieure. Rappelons tout d’abord que les évangiles ont été écrits après la révolte de 70. Ensuite, Flavius Josèphe décrit bien les zélotes comme une quatrième philosophie juive, avec les pharisiens, les esséniens et les saducéens, dont il situe l’origine lors de la révolte de Judas de Gamala en l’an 7 de notre ère, lors du recensement de Quirinus. Mais effectivement, il ne leur donne aucun nom. Ce n’est pas une raison pour nier l’existence de ces groupes avant la révolte de 70.

Mais pourquoi Judas, un Hébreu, dans un texte écrit en grec porte-t-il un surnom dérivé du latin ? Aussi, certains ont cherché une origine araméenne et ont trouvé « isqqarya »  qui signifie le traître ou le trompeur.

D’autres chercheurs  associent son nom à « Judéen », simplement. En latin Judéen se dit Judaeus et en grec Ioudaios. Ce qui fait penser à Judas. Donc, pour eux, le traître, ou plutôt les traîtres sont les Judéens, les Juifs. De plus, le salaire du traître, 30 deniers ou sicles est la valeur numérique de Yéhudah, «Judas » en hébreu, c’est une somme dérisoire, c’est le prix fixé dans l’Exode pour compenser la mort d’un esclave.

NB : En hébreu, les lettres sont également utilisées comme chiffres. Tout mot peut donc être interprété comme un nombre. C’est la base de la Kabbale.

Il ne faut peut-être pas chercher si loin : Judas est un nom très répandu en Judée. Jésus n’a-t-il pas un frère qui s’appelle Judas et que les traducteurs nomment pudiquement Jude ? Et sur une des urnes de la tombe de Talpiot, ne retrouve-t-on pas Judas fils de Jésus/Josué ? J’en parlerai dans la seconde partie d’un article sur « Le tombeau de Jésus ».

Ce qui est troublant, c’est que Judas et sa trahison ne semble pas connu, dans les premiers temps, même dans les ouvrages chrétiens. Ainsi, Paul ne le connaît pas, il nous dit même que Jésus est apparu aux douze apôtres… alors que Judas s’est pendu lors de la crucifixion de Jésus, c’est ce que nous dit l’Évangile selon Matthieu (27, 5). Par contre, pour les Actes des Apôtres (1, 18), il serait mort dans un champ qu’il aurait acquis avec ses 30 deniers… somme qui était nettement insuffisante pour l’achat d’une parcelle de terrain. Trente deniers, c’est un mois de solde d’un légionnaire romain.

Justin, qui écrit au deuxième siècle ne dit rien sur la trahison de Judas : dans « le martyre de Polycarpe », un ouvrage du milieu du deuxième siècle, Jésus a été livré par un serviteur. Dans l’Évangile de Pierre (IIe siècle également), un des apocryphes trouvés à Nag Hammadi, Judas est toujours cité comme l’un des apôtres.

C’est à partir du IIIe siècle que les pères de l’Église vont se déchaîner contre lui. Il est probable que la trahison de Judas ait été ajoutée après la séparation des chrétiens d’avec les juifs, Judas personnifiant bien « le Juif »

Quel a été le rôle de Judas ?

Simon Claude Mimouni minimise le rôle de Judas : pour lui, les hommes qui viennent arrêter Jésus n’avaient pas besoin d’un familier pour le reconnaître, car il était bien connu de tous.

Ce n’est pas si sûr. Jésus prie, le soir, dans le jardin de Gethsémani (le pressoir), qu’on situe sur le mont des Oliviers, à l’est de Jérusalem. Or, lors de la Pâque, cet endroit sert de lieu de repos à tous les pèlerins qui n’ont pas trouvé refuge dans une auberge. Et ils doivent être nombreux. Flavius Josèphe estime que Jérusalem accueillait un million de pèlerins pour la Pâque. Ce nombre est sans doute exagéré. On parle aujourd’hui de 100 à 400.000 personnes. Ce qui est énorme pour une ville de 50.000 habitants. Donc Jésus est perdu dans la foule et l’aide d’un familier pour le localiser n’est pas superflue. On peut se demander pourquoi Jésus s’est arrêté sur le mont des Oliviers alors que la maison de Marthe et Marie, à qui il a rendu visite lors de son arrivée, se trouve à Béthanie, à quelques lieues de là. Nous verrons que le « Livre du Coq » situe la Cène à Béthanie.

Ceux qui croient en l’historicité des évangiles, donc à la trahison de Judas, se demandent pourquoi Judas a vendu son maître. Aucune réponse officielle n’a été donnée à cette question, sauf que Satan est entré en Judas (Luc 22, 3). Était-ce la jalousie, l’appât du gain (peu probable), l’impatience, a-t-il voulu hâter le destin de Jésus ? Certains y ont vu l’acte d’un zélote qui par l’arrestation de Jésus voulait provoquer le soulèvement du peuple de Jérusalem.

Une autre version fait de Judas l’accusateur de Jésus lors du procès face à Ponce Pilate. La justice romaine n’agissait que si un crime ou un méfait était dénoncé par une tierce personne. Mais dans le cas de Jésus, Judas n’est pas l’accusateur, il ne fait que désigner Jésus en l’embrassant. Ce sont les membres du Sanhédrin qui portent l’accusation de roi des Juifs.

L’Évangile de Judas

L’Évangile de Judas, un apocryphe gnostique retrouvé en 1978 près d’Al Minya en Égypte, nous donne une vision tout autre de l’apôtre. Cet évangile, écrit en copte, relate « Le discours caché de la déclaration que Jésus a faite à Judas l’Iscariote, pendant huit jours, trois jours avant qu’il célèbre la Pâque ». Le seul exemplaire connu de ce document de 20 feuillets, est la propriété de la fondation Bodmer à Genève, il date de la fin du IIe siècle.

Cet évangile ne raconte pas la vie de Jésus. C’est un dialogue entre Jésus et Judas au sujet des étoiles, des archontes et des anges. On y lit, dans la traduction publiée par le National Geographic  Society en 2006 :

 « Mais toi, tu feras encore plus qu’eux tous, car l’homme qui me porte, tu vas l’offrir en sacrifice« 
ET
« Lève les yeux et regarde le nuage et la lumière qui s’y trouve, ainsi que les étoiles qui l’entourent ! L’étoile qui est l’avant-garde, c’est ton étoile.

Judas est présenté comme le seul qui ait compris la mission de Jésus, il passe pour le disciple que Jésus aimait… Dans aucun des évangiles canoniques, il ne désigne Jésus en le montant du doigt, mais il l’embrasse d’une étreinte fraternelle d’adieu.

Néanmoins, la première phrase citée est hors contexte, le parchemin étant en mauvais état, il manque les huit lignes précédentes.

Le livre du Coq

Et pour conclure, une question angoissante… pour l’anecdote. Comment Jésus a-t-il su que Judas allait le trahir ?

« Cependant, voici que la main de celui qui me livrera est avec moi sur la table » (Luc 22, 21)

On pourrait croire que Jésus étant (le fils de) Dieu, sait tout. Erreur ! « Quant à ce jour et à cette heure-là [l’instauration du royaume de Dieu], nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais le Père seul. » (Luc 24,36).
Alors, comment était-il au courant ? Le livre apocryphe intitulé « Le Coq » nous apporte la réponse, et elle est surprenante. Ce livre est une version longue de la passion de Jésus lors de la Pâque.

Sur le Mont des Oliviers, Jésus ordonne à une pierre de désigner celui qui le trahira. La pierre s’élève et plane au-dessus de Judas en lui adressant des reproches (1, 17-19). Ensuite, Jésus et ses disciples se rendent à Béthanie pour y célébrer le repas de Pâque. La maîtresse de maison leur sert un coq rôti que Jésus s’empresse de ressusciter (4, 6-8) :

C’est moi qui t’ordonne ô coq de suivre Judas en secret. Va à Jérusalem et tâche de savoir ce que Judas fera chez lui, auprès de Juifs et au temple. Après t’être envolé sans crainte, reviens ici. Il te sera donné une langue comme aux humains, et tu feras aux apôtres le récit de tout ce qui s’est passé.

Remarquons que Judas ne participe pas au repas de Pâque, il est à Jérusalem.

Aussi invraisemblable que cela paraisse, ce livre est quasi canonique dans la communauté copte d’Égypte.

XIe siècle, la réforme grégorienne

Situation avant le XIe siècle

Jusqu’au XIe siècle, il y avait dans l’Europe, morcelée par la féodalité, des Églises en communion avec Rome bien plus qu’une Église catholique dirigée par le pape. Les seigneurs nommaient les évêques qui nommaient les curés des paroisses. Des paroisses étaient souvent desservies par des prêtres peu instruits. Le trafic des charges ecclésiastiques était généralisé : on payait pour devenir évêque.
Certains évêchés étaient des fiefs d’un seigneur. L’évêque avait donc le devoir des vassaux, entre autres, il devait participer aux guerres, non pas en tant qu’ecclésiastique, mais en armes !
Le pape était nommé par le roi des Romains, l’empereur germanique, descendant de Charlemagne. Les familles nobles de Rome considéraient que ce privilège était leur prérogative. Ils firent assassiner deux papes nommés par l’empereur : Clément II et Damase II.

Le célibat des prêtes n’était pas une règle stricte.

Sur le chemin du renouveau

C’est du monastère de Cluny, fondé en 909, que vint le renouveau. Les abbayes dépendantes de Cluny étaient totalement hors de contrôle de l’autorité des seigneurs.

En 1049, le pape Léon IX est nommé par l’empereur Henri III. Ce pape est partisan de l’indépendance du pouvoir religieux par rapport au pouvoir séculier. Il a l’habilité de faire confirmer son élection par la population romaine.

En 1059, le pape Nicolas II profitant de la minorité du nouvel empereur Henri IV (1050-1106) décrète que seuls les cardinaux peuvent élire le pape. Ce même décret interdit le mariage des prêtres et ordonne aux mariés de répudier leur épouse.

En 1075, le nouveau pape, Grégoire VII réunit le concile de Rome qui condamne l’investiture des évêques par des laïcs. L’empereur germanique, Henri IV, dont dépend l’évêque de Rome, donc le pape, réunit un concile à Worms et destitue le pape qui réagit en excommuniant l’empereur. Les sujets et les vassaux de l’empereur ne sont donc plus tenus par leur serment de fidélité envers lui.
Deux thèses s’affrontent :

  1. « L’autorité du pape est supérieure au pouvoir de l’empereur ».
  2. Contre « l’empereur tient son pouvoir de Dieu : l’Église et l’État dépendent de lui ».

C’est l’empereur qui cède ! Il viendra se repentir à Canossa, où réside le pape en janvier 1077. Pieds nus dans la neige, Henri IV vient s’agenouiller devant le pape qui lève son excommunication.

L’empereur, sa femme et son fils attendent pieds nus dans la neige que le pape veuille bien les recevoir.
Conséquences de la réforme grégorienne

Le pape est devenu souverain, chef de l’Église universelle, il dispose des pouvoirs spirituel et temporel. L’Église est une monarchie élective absolue, son chef, le pape, est élu démocratiquement par les cardinaux. Autour du pape, toute une structure étatique se met en place : la curie contrôlant l’Église.
Le clergé est indépendant du pouvoir laïc qui ne peut plus intervenir dans les nominations.
Le clergé sera mieux instruit.
Le célibat et la chasteté sont imposés aux prêtres. Le mariage des laïcs devient un acte religieux.

La chasteté n’a pas toujours été respectée par les papes eux-mêmes. Au début du XVIe siècle, le pape catalan, Rodrigo Borgia, connu sous le nom d’Alexandre VI (1492-1503) eut au moins sept enfants. Son fils, César Borgia, chef de guerre redoutable contribua à agrandir les territoires de son père, l’État pontifical. Sa fille, Lucrèce, lui apporta l’appui des cités italiennes par ses mariages.
C’est le dernier des papes scandaleux… à cause de ses enfants. Jules II (1503-1513) avait trois enfants illégitimes, mais ce sont les accusations d’homosexualité qui marquèrent son pontificat. Ce fut un grand mécène, il fit reconstruire la Basilique Saint-Pierre, il confia la décoration des nouveaux appartements à Raphaël. Michel-Ange édifia son tombeau et décora la chapelle Sixtine.
Après Jules II, et toujours au XVIe siècle, Léon X (1513–1521) et Jules III (1550–1555) ont fait l’objet des mêmes accusations d’homosexualité.

Inversion de tendance : la papauté contrôle les seigneurs

Mais revenons au XIe siècle. La papauté s’est libérée de l’emprise des laïcs. Elle va maintenant tenter de canaliser la violence que les seigneurs font régner. Sous Urbain II (1088-1099), les rois, lors de la cérémonie du sacre, prêtent le serment de défendre les faibles et d’assurer la justice. Il décrète que la guerre doit être suspendue durant les jours de fête religieuse. Et surtout, ce pape va envoyer les seigneurs faire la guerre en dehors de la chrétienté : il lance les croisades en Syrie et en Espagne contre l’Islam.
Pour motiver les troupes, il accorde la rémission des pêchés à tout guerrier qui partira en croisade.

La papauté en un siècle est passée de la totale dépendance au pouvoir des seigneurs à l’autorité suprême sur ceux-ci.