L’arche d’alliance

Cet artefact n’est mentionné que dans la Bible. Je vais donc citer abondamment le texte de cet ouvrage. Je tiens à rappeler que la Bible n’est pas un récit historique. Elle reprend l’ensemble des légendes et des mythes fondateurs constituant le patrimoine culturel des juifs. Dans cet article, il va surtout être question de l’Exode qui, sous la conduite de Moïse, a mené les Hébreux de l’esclavage en Egypte à la terre promise : Canaan… après une errance de 40 ans dans le désert !
On peut se référer à trois articles pour approfondir ce sujet :

Moïse rencontre Dieu

Lors de traversée du désert, Moïse rencontre Dieu (YHWH) au sommet d’une montagne. Durant 40 jours et 40 nuits, Dieu lui donne des instructions pour la construction d’un ensemble d’objets sacrés, dont l’arche d’alliance, sanctuaire où il pourra résider parmi son peuple (Ex. 25, 8). Il décrit, de façon très précise, les objets nécessaires aux cérémonies, les rites, les habits des prêtres, les sacrifices, etc… cette longue description occupe les chapitres 25 à 31 du livre de l’Exode. A la fin de l’entrevue, Dieu remet à Moïse deux tables « du témoignage« , tables de pierre écrites de son doigt (Ex. 30, 18). On n’en sait pas plus, elles contiendraient la loi, les dix commandements. Remarquons que ce ne sont pas moins de 248 obligations et 365 interdits qui constituent la Loi d’après certains rabbins… mais personne n’arrive à ce nombre en décortiquant la Bible.
A son retour au camp de base, Moïse a la désagréable surprise d’assister à une orgie : les Hébreux ont construit un veau d’or qu’ils honorent par des chants et des danses. De rage, Moïse brise les deux tables de pierre que Dieu lui avait remises, en témoignage de leur rencontre (Ex. 32, 19).

Après avoir détruit l’idole et massacré 3000 Hébreux, Moïse retourne sur la montagne où Dieu l’attendait. Dieu pardonne et Moïse redescend avec deux nouvelles tables sur lesquelles il a écrit lui-même « les paroles de l’alliance, les dix paroles » (Ex. 34, 29). Ce sont les termes du « contrat » entre Dieu et son peuple.

La construction de l’arche
Reconstitution de l’arche d’alliance

Les objets du culte peuvent alors être fabriqués. L’arche mesurait 125 cm sur 75. Elle était faite de bois d’acacia, recouverte d’or à l’intérieur et à l’extérieur. Son couverte était orné de deux chérubins se faisant face : « c’est entre les deux chérubins qui sont sur l’arche du Témoignage que je donnerai mes ordres pour les Israélites ». (Ex. 25, 22)
Le mot chérubins ne doit pas nous induire en erreur, ce ne sont pas des angelots. Si en hébreu, l’expression signifie « ceux qui communiquent », en Assyrie, c’étaient des taureaux ailés à tête humaine.

L’arche va maintenant accompagner les Hébreux dans leur longue marche vers Canaan. On y enferme les tables de pierre rapportées par Moïse. Lors des étapes, elle est déposée sous une tente, mais pas n’importe quelle tente. Elle est soutenue par des colonnes de bois d’acacia plaqué d’or. Les trois couches de toile qui la recouvre sont posées sur des murs en bois d’acacia maintenus par des socles d’argent. La tente, appelée « tabernacle » dans la traduction latine de la Bible, est entourée d’une palissade pour délimiter l’aire sacrée, accessible uniquement aux officiants choisis dans la tribu de Levi (les lévites).

On peut s’étonner que des anciens esclaves disposent de tant d’or et d’argent, en plein désert. La Bible répond à cette légitime interrogation. Alors que YHWH a dévasté l’Égypte par les pires catastrophes, les Hébreux « demandèrent aux Égyptiens des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. YHWH fit que le peuple trouvât grâce aux yeux des Égyptiens qui les leur prêtèrent. Ils dépouillèrent ainsi les Égyptiens » (Ex. 15, 35-36).

L’arche précède les armées lorsque les Hébreux partent conquérir Canaan. Puis la Bible va rester muette sur la destinée de l’arche jusqu’à la création de la royauté deux ou trois siècles après l’installation des tribus en terre promise. Je rappelle que rien dans ces récits n’est corroboré par l’Histoire ou les recherches archéologiques.

Le temple de Salomon accueille l’arche

L’arche ressort de sa résidence à Silo pour, de nouveau, suivre les armées du roi David. Lors d’une défaite des Hébreux, elle sera même capturée par les Philistins qui, constatant les malheurs qu’elle apportait, la rendirent aux Hébreux. Il est vrai que quiconque la fixait ou la touchait était frappé de mort à l’exception des lévites.

Un jour qu’il résidait à Jérusalem qu’il venait de prendre aux Jébuséens, David s’étonna, devant le prophète Nathan, d’habiter une maison de cèdre alors que Dieu (dans son arche) habitait une tente de toile (Samuel livre 2 : 7, 2). Il fut donc décidé, sur l’ordre de Dieu consulté par le prophète, de construire une maison de cèdre pour abriter l’arche. Ce n’est pas à David que reviendra cet honneur, mais à son fils Salomon (-970 à -931). Un temple fut donc bâti qui accueillit l’arche. Ce temple comportait trois pièces : le vestibule, la salle principale contenant le chandelier à 7 branches, une table sur laquelle 12 pains étaient disposés et un autel à encens (d’après Flavius Josèphe, la Guerre des Juifs, livre 5). La dernière pièce était le Saint du saint, il contenait l’arche, c’était la demeure de Dieu (voir mon article : du temple à l’église).

L’arche disparaît

Une fois installée dans le temple, l’arche disparaît… du texte biblique. Le temple sera détruit par les Babyloniens de Nabuchodonosor en 586 avant notre ère. Le second livre des Rois donne la liste des objets emportés par les Chaldéens (25, 13-17), mais pas de trace de l’arche. Lorsque le temple fut rebâti en -515, le Saint du Saint resta vide. Ni le grec Antiochus en -143, qui a emporté tout ce qui était or ou argent, ni Pompée en -63, qui profana le temple, n’ont parlé de l’arche. Pompée s’est même étonné du vide qui régnait dans le temple.

Où se cache-t-elle ?

Le second Livre des Macchabées au IIe siècle avant notre ère (qui n’est pas un livre canonique juif, mais bien chrétien) raconte que le prophète Jérémie, contemporain de la prise de Jérusalem par le Chaldéen Nabuchodonosor, emmena les objets du culte et les cacha dans une grotte du mont Nébo (actuellement en Jordanie), là où était mort Moïse. Mais la grotte se referma et personne ne connaît plus son emplacement.

Le Talmud de Jérusalem affirme que l’arche a été enfouie sous le temple par le roi Josias (-640 à -609). On se demande bien pourquoi. C’était le plus pieux des rois de Juda. Un autre passage du même Talmud nous dit que Jérémie l’aurait enterrée sous un magasin de bois.

En fait, l’arche aurait quitté le temple de Salomon bien plutôt… d’après une tradition éthiopienne. Salomon aurait fait don de l’arche à la reine de Saba dont il aurait eu un fils, Ménélik. L’arche serait dans l’église Myriam Seyon a Aksoum… mais personne ne peut la voir.

Conclusions

Est-ce que cet artefact a existé ou est-ce une légende ? Et si on changeait de point de vue ?
A la même époque, les peuples de la région (Proche Orient), les Phéniciens, les Nabatéens de Pétra, les Bédouins des déserts étaient accompagnés dans leurs déplacements par une pierre, où résidait l’esprit de leur dieu. Cette pierre s’appelle bétyle en français, mot venant de l’hébreu Beth El, la maison de Dieu. Les nomades adorent leur dieu à travers ce bétyle, les sédentaires lui construisent un temple.

Et si l’arche était un coffre dans lequel des Hébreux transportaient leur bétyle lorsqu’ils étaient nomades. Le texte biblique parle bien de « pierre de témoignage » et de « maison de Dieu« . Lorsque les Hébreux se sont sédentarisés, le temple a remplacé le bétyle. Il est donc normal que l’arche disparaisse du texte biblique lorsque Salomon la dépose dans le temple. Elle a terminé sa mission, Dieu a une nouvelle demeure.

On constate le même transfert dans l’islam. Les bétyles que les Bédouins transportaient lorsqu’ils venaient en pèlerinage à La Mecque ont été remplacé, une fois que l’islam s’est imposé, par un seul bétyle, la pierre noire, encastrée dans la Kaaba. Était-ce le bétyle de la tribu de Mahomet ? Umar, le deuxième calife aurait déclaré : « Si je n’avais pas vu le Prophète le faire (embrasser la pierre), jamais je ne l’aurais fait« .

Curiosité

Certains la cherchent, d’autres expliquent sa puissance : Robert Charroux (1909-1978), adepte de l’archéologie mystérieuse, y voit un générateur électrique de 500 à 700 volts, d’autres en ont fait un moyen de communiquer avec Dieu, les chérubins faisant office de haut-parleurs, c’est en effet ce qu’explique la Bible.

Du temple à l’église

Cet article a été inspiré par le dossier spécial paru dans La Monde de la Bible » n° 233 d’août 2020.

Le(s) temple(s) de Jérusalem

Au début du premier siècle de notre ère, les Judéens, les juifs de la diaspora et les étrangers, Grecs ou Romains, s’émerveillaient devant l’édification du nouveau temple de Jérusalem. Ces travaux avaient été décidés, en 20 avant notre ère, par le roi Hérode. Hérode, surnommé le Grand, à cause des travaux gigantesques qu’il a entrepris (villes, forteresses, palais). Il était Iduméen, c’est à dire Arabe. Sa famille avait été convertie de force quelques décennies auparavant. Il respectait néanmoins les convictions de ses sujets.

En y regardant de plus près, le temple était de dimensions modestes. C’est son environnement, l’esplanade, les murs de soutènement et les escaliers monumentaux qui lui donnait sa grandeur.

Le temple proprement dite est la bâtisse cubique qui émerge

En fait, le temple n’était pas accessible aux fidèles, seuls les prêtres y pénétraient et le saint des saints, la dernière chambre, où résidait l’esprit de Dieu, n’était visitée qu’une fois l’an par le grand prêtre, lors de la fête du Yon Kippour, le Grand Pardon, lorsqu’il venait demander grâce à Dieu pour les fautes d’Israël. Elle était accessible par un escalier et dissimulée par un voile. C’est le temple égyptien qui lui a servi de modèle : les fidèles restaient à l’extérieur du temple, dont la dernière salle, obscure et basse, contenait la statue du dieu que personne ne pouvait voir, exceptés les prêtres. Lors de la procession du dieu sur le Nil, sa statue était recouverte d’une pièce d’étoffe, le dissimulant aux regards de la foule. Faut-il y voir l’origine de la non représentation de YHWH… à une période récente, car les archéologues découvrent, encore aujourd’hui, des statues du dieu et de « son » Ashéra, une déesse cananéenne ?

Le temple embellit par Hérode est le second temple, inauguré en 516 avant notre ère. Le premier temple qui aurait été construit par Salomon (-970 à -931), le fils du roi David, a été détruit en 586 avant notre ère par les Babyloniens de Nabuchodonosor. Ce temple est décrit dans les moindres détails dans le premier Livre des Rois de l’Ancien Testament. Le roi phénicien de Tyr a envoyé à Salomon, un spécialiste du bronze, Hiram, qui s’occupera de la décoration. La construction du temple aurait occupé des milliers d’ouvriers pendant sept ans.

Les deux colonnes à l’entrée du premier temple ont pour nom Jakin et Boaz

Les archéologues n’ont retrouvé aucun vestige de ce temple. Ce qui n’est pas étrange en soi, Jérusalem a été maintes fois détruite et reconstruite. Mais ce qui est troublant, c’est qu’on retrouve des traces de la ville des Jébuséens, qui occupaient le site avant les Hébreux. Un autre problème se pose : la densité de population au temps de Salomon. Pour les historiens, Jérusalem n’aurait compté que 1500 habitants à cette époque répartis sur 6 hectares et l’ensemble d’Israël, pas plus de 40.000 dont 5.000 dans la région de Jérusalem (territoire de Juda). Où trouver les 153.000 d’ouvriers dont parle la Bible ? Le Coran répond à cette question dans les versets 12 et 13 de la sourate 34, qui fait référence, entre autres, à un bassin de bronze de 4,40 m de diamètre (appelé la « mer d’airain ») qui trônait devant le temple :

« … Certains djinns (NB : des êtres de feu) travaillaient sous ses ordres avec la permission de son Seigneur. Et nous aurions voué au supplice du brasier (NB : ?) quiconque parmi eux se serait éloigné de notre ordre. Ils fabriquaient pour lui tout ce qu’il (NB : Salomon) désirait : des palais, des statues, des plateaux comme des marmites bien ancrées. Ô famille de David, œuvrez par gratitude… »

Le temple et la franc-maçonnerie

La franc-maçonnerie est très influencée par la symbolique du temple de Salomon. Outre les deux colonnes Jakin et Boaz qui décorent la plupart des temples maçonniques, la légende d’Hiram, fils d’une veuve, qui est devenu, pour les francs-maçons, le maître d’oeuvre du temple préside aux rites de passage au grade de maître.

Temple maçonnique. A l’avant-plan les deux colonnes Jakin et Boaz
Le temple et les premiers chrétiens

Jésus aurait connu le temple de Jérusalem en construction. Celui-ci a été inauguré en 63… sept ans avant sa destruction par les armées romaines (voir mon article sur la destruction du temple). Dans les évangiles, les parents de Jésus le présentent au temple, qui a toujours été accessible, pour racheter leur premier né. Le rachat est fixé à un pigeon et un agneau pour l’holocauste. Or Joseph et Marie ne sacrifient que deux pigeons, ce qui était toléré pour les familles pauvres ( Lévitique 12, 6-8).

Plus tard, si Jésus se rend au temple, ce n’est ni pour prier, ni pour sacrifier. Il enseigne ou sème la pagaille (voir mon article sur le procès de Jésus). L’Évangile de Jean (4, 20-24) fait même dire à Jésus lors de sa rencontre avec une samaritaine :

Croyez-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (NB : le mont Garizim, sacré pour les samaritains) ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… Mais l’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : tels sont en effet les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité.

Par contre, les Actes des Apôtres, autre livre du Nouveau Testament, nous montrent les apôtres Pierre et Jean se rendre fréquemment au temple pour prier, après la mort de Jésus. Jacques, frère de Jésus, aurait eu des cals aux genoux à force de prier. Il se rendait tous les jours au temple nous dit Flavius Josèphe.

Aux premiers temps du christianisme

Comment les premiers chrétiens honorent-ils Dieu ? Nous connaissons leurs pratiques grâce au Didachè (l’enseignement), un petit livre de la fin du Ier siècle sous-titré « Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze apôtres ». Ce livre a été (re)découvert en 1873.

Les chrétiens se réunissaient dans des maisons privées ou des synagogues s’ils restaient juifs. La réunion commençait par des confessions spontanées. Suivait une prière, à réciter trois fois par jour : le « Notre Père« . On enchaînait par l’Eucharistie (qui signifie « action de grâce »), appelé aussi la « communion« . Les fidèles buvaient tout d’abord le vin en récitant une prière « Nous te rendons grâce, ô notre Père, pour la sainte vigne de David… » puis partageaient le pain : « Nous te rendons grâce, …, pour la vie et la science… ». L’Eucharistie était un repas en soi, le Didachè poursuit par : « Après vous être rassasiés, rendez grâce ainsi…« . Le repas se terminait par « Maran Atha, amen » : Seigneur vient, qu’il en soit ainsi. On écoutait ensuite les prophètes, s’il s’en trouvait un dans l’assemblée. Un prophète était une personne qui portait la parole de Dieu.
Le mot « église » vient de « ekklesia« , l’assemblée en grec.

Il n’y a donc pas de hiérarchie parmi les premiers chrétiens. L’assemblée est dirigée par un ancien, le presbytre (presbuteros). La bonne tenue est assurée par le surveillant, l’évêque (episcopos). Comme on le voit, la religion s’est développée, non pas dans le monde juif, mais grec.

Les premières églises (bâtiments)

On a l’habitude de dire que les chrétiens persécutés dans l’Empire romain, se terraient et qu’il fallut attendre l’empereur Constantin (272-337) pour voir des églises s’ériger un peu partout suite à son édit de tolérance. Rien n’est plus faux. Les chrétiens vivaient au grand jour et fréquentaient des édifices publics (voir mes articles sur les martyrs). Ces édifices étaient construits sur le modèle des basiliques romaines, des lieux de rassemblement couverts, comme des marchés. On trouvait même des chrétiens parmi les conseillers des empereurs… persécuteurs.

Relisons deux chroniqueurs chrétiens qui ont abondamment documenté les persécutions de IVe siècle… dont ils sont sortis indemnes.

(Lactance : De la mort des persécuteurs de l’Eglise) … l’église de Nicomédie (NB : la capitale de l’Empire d’Orient avant la construction de Constantinople) est bâtie sur une éminence que l’on peut voir du palais. Ils disputaient entre eux s’ils feraient mettre le feu à l’édifice sacré. Mais l’opinion de Dioclétien (NB : l’empereur) prévalut, il eut peur que l’embrassement ne se communiquât à plusieurs grandes maisons qui étaient voisines de l’église et qu’ainsi une grande partie de la ville ne fût brûlée.

(Eusèbe : Histoire ecclésiastique, livre VIII – sous Dioclétien) : Tout cela s’est en effet passé à notre époque, quand nous avons vu de nos yeux les maisons de prière rasées et détruites de fond en comble, les divines et saintes écritures livrées au feu… (NB : Eusèbe était présent partout où l’on persécutait ????).

(Eusèbe : Histoire ecclésiastique, livre X – sous Constantin) : … on voyait les maisons de prière se relever de nouveau de leurs ruines, et monter à une hauteur sans limite et recevoir une splendeur plus grande que celles qui avaient autrefois été ravagées.

Constantin fit construire le Saint Sépulcre à Jérusalem (à gauche), sur les emplacements supposés du tombeau de Jésus et de son lieu de crucifixion. A Bethléem, il fit élever la Basilique de la Nativité (plan à droite) sur le lieu présumé de la naissance de Jésus. Il a choisi le version de l’évangile de Matthieu qui le fait naître dans une grotte au détriment de la version de Luc, qui faisait résider la famille de Jésus à Bethléem avant d’aller s’installer à Nazareth (voir mon article sur l’invraisemblable naissance de Jésus)

Le temps de reliques

Après le Ve siècle, les églises vont se multiplier un peu partout. Elles vont devenir le lieu de culte des saints qui sont des intercesseurs en liaison avec Dieu. » Pas de lieu de culte sans relique« . Un miracle et la fortune de l’église est assurée : des centaines de pèlerins vont converger vers elle. Si les saints (martyrs) manquent, comme en Gaule, on les invente : un moine a été tué lors de l’invasion des peuples germaniques, il devient le saint patron de la paroisse. Clotilde, la femme de Clovis est faite sainte, Sigismond, un roi burgonde assassiné par sa famille, vient compléter la galerie des saints. Des centres de distribution des reliques voient le jour. On n’hésite pas à puiser dans les catacombes, ces carrières qui avaient servi de cimetières aux siècles précédents.

L’église devient un lieu saint

Au IXe siècle, les églises sont sacralisées. La première célébration de l’Eucharistie en fait un édifice sacré. C’est à cette époque que les églises vont adopter un clocher dont l’origine est controversée : certains historiens y voient un emprunt aux minarets des mosquées.

Un nouveau miracle

Vers 1140, l’Eucharistie devient un miracle permanent. Le vin et le pain (l’hostie) se transforment réellement en sang et en corps du Christ, ce n’est pas un symbole, c’est réel. L’Eucharistie assure la présence réelle de Dieu lors des messes. Etre chrétiens, appartenir à l’Eglise, oblige de se rendre à l’église. De nombreuses « hérésies » s’élèveront contre ce nouvel acte de foi, dont l’hérésie cathare. Notons que de nos jours, le vin de messe (que seul le prêtre boit) est du vin blanc ! Plusieurs raisons sont évoquées :

  • Il ne tache pas les linges d’autel, généralement très coûteux, ni le linge pour essuyer le calice et réduit donc les frais d’entretien.
  • Il est plus facile à boire tôt le matin à jeun.
  • Il ne colore pas la barbe blanche des vieux prêtres, qui avaient souvent l’air de vampires au sortir de la messe.

Il me revient que le Vatican utilise toujours du vin rouge… italien comme il se doit.

Le Maître de Justice

Les deux articles précédents (les esséniens et les manuscrits de la Mer morte) se sont clôturés sur des points d’interrogation. Aucun élément irréfutable ne permet de connaître les esséniens ni de découvrir les rédacteurs des manuscrits. Cet article sur le Maître de Justice va-t-il nous éclairer sur cette secte ou une chape de plomb recouvre-t-elle cette partie de l’Histoire juive ?

Un personnage de papier

Que savons-nous du Maître de Justice ? Il n’apparaît que dans certains manuscrits de la Mer Morte comme « les Commentaires d’Habacuc« , « l’Écrit de Damas« , « la Règle de la Communauté« . Les « Psaumes d’action de grâce », aussi appelé le « Rouleau des Hymnes » est attribué au Maître de Justice. Nous n’avons aucune autre source sur ce personnage présenté comme le fondateur et le dirigeant du Yahad, les rédacteurs des manuscrits sectaires de Qumran. On doit deviner son histoire à travers les documents découverts, mais ceux-ci  sont incomplets et pas très explicites, ils utilisent des pseudonymes. Ainsi, le maître de Justice est confronté à « l’Homme du Mensonge » qui dirige les « Chercheurs de flatterie » et il est persécuté par le « Prête impie« . Prêtre Impie semble être un jeu de mot en hébreu. En effet, grand prêtre se dit « cohen ha-rosh » et prêtre impie se dit « cohen ha-rash ». Le prêtre impie serait donc un grand-prêtre qui aurait peut-être usurpé la place du Maître de Justice.

À partir de ces éléments, les historiens élaborent différentes hypothèses.
La première problème à résoudre est de déterminer la période où il aurait vécu. Malheureusement, il n’y a aucune date dans les manuscrits sectaires de Qumran. Par contre les documents les plus significatifs décrivent des événements datant du même siècle : le premier siècle avant notre ère. On y parle de la mort du « Lion de la colère » identifié par le roi Alexandre Jannée (mort en 76 avant notre ère) et de l’occupation de la Judée par le Romain Pompée en 63 avant notre ère.

Le Maître de Justice aurait reçu de Dieu la révélation du sens caché des Écritures, la Loi orale transmise par Moïse. Il entre en conflit avec le « Prêtre impie », probablement le grand prêtre du temple de Jérusalem. Certains historiens prétendent qu’il a été arrêté, lapidé puis crucifié, mais qu’il aurait survécu. Aucun texte ne raconte cette histoire. On sait par contre que la secte a fui la Judée pour se réfugier à Damas.

Qui était-il ?

Certains voient en lui Onias III, décrit comme un homme bon, recherchant la justice, c’est ce qu’on lit dans le Livre des Macchabées. Il a été déposé en -175 et remplacé par son frère Jason, un usurpateur, imposé par le roi de Syrie Antiochus IV. Il est assassiné vers -171. Ceci explique que les membres du Yahad ne reconnaissent plus les prêtres du temple de Jérusalem, ils seraient des « légitimistes » de Onias III et les continuateurs de sa dynastie. Mais pour contredire cette théorie, nous devons suivre son fils, Onias IV, qui fuit en Égypte et y fonde le temple de Léontopolis. Or les écrits sectaires ne mentionnent jamais l’Égypte comme le refuge d’une autre souche de leur mouvement. Et les dates ne correspondent pas.

Une autre théorie se base sur l’absence d’un grand-prêtre entre -159 et -152. Durant cette période, le Maître de Justice aurait occupé la fonction. Mais pourquoi l’avoir fait disparaître de la liste ?

Si on retient l’hypothèse qui le fait vivre au Ier siècle avant notre ère, il aurait été sadducéen au temps d’Alexandre Jannée (103-76).  Ce roi de Judée a fait crucifier 800 pharisiens sous les yeux de leur famille. Il a ensuite fait massacrer toutes leurs femmes et leurs enfants. C’est un fait historique. Est-ce le massacre des Innocents mentionné dans l’évangile de Luc ?
Son épouse, Salomé Alexandra, qui lui succéda, effectue un revirement spectaculaire en s’appuyant cette fois sur les pharisiens pour régner. Ceux-ci persécutent alors les sadducéens et le Maître de Justice aurait dû s’enfuir pour se réfugier en Égypte. Encore l’Egypte.

Jésus était-il le/un Maître de Justice ?

Jésus en Maître de Justice est une hypothèse nouvelle qui explique que la tradition ait conservé la condamnation et la crucifixion de Jésus par les Juifs et non par les Romains contre toute logique. Elle permet de suivre l’évolution des adeptes de Jésus, de la secte de Qumran aux premières communautés… qui naissent justement après la disparition des esséniens. Elle explique le passage en Égypte, les persécutions dont les disciples vont faire l’objet lors des conflits entre partisans d’Hyrcan et son frère Aristobule, les fils de Salomé Alexandra qui se disputent le pouvoir à sa mort. Cette hypothèse explique surtout pourquoi nous n’avons aucun document du Ier siècle sur Jésus.

Que nous apprennent les Talmuds, ces commentaires de la Bible juive édités au IVe siècle de notre ère à Babylone et en Judée ? Les informations qu’on y puise n’éclairent pas la situation. Le Jésus des Talmuds n’est pas historique, mais polémique. Les Talmuds apparaissent alors que le christianisme est devenu religion d’État, ils veulent prouver aux juifs que Jésus n’était pas le messie et qu’ils ont bien fait de ne pas le suivre. Voyons néanmoins comment ils le présentent.

Jésus serait le fils d’une coiffeuse, Myriam (Marie), tellement volage que son mari, Papos ben Yehouda, l’enfermait lorsqu’il quittait son domicile. Le mari finit par s’enfuir à Babylone sur les conseils de rabbi Aqiba, qui vécut la seconde révolte juive. Cette histoire nous projette vers 120 de notre ère !

Une seconde version fait de Jésus le fils d’une autre Myriam, fille de bonne famille, violée par un voisin, Yossef (Joseph) ben Pendara. Son fiancé fuit également à Babylone sur les conseils de son maître, Simon ben Shéta, le frère de la reine Alexandra-Salomé, qui vécut au premier siècle avant notre ère, ce qui nous amène un siècle avant l’histoire chrétienne… au temps du Maître de Justice. Nous ne devons pas nous étonner que le Talmud raconte plusieurs histoires de Jésus, cet ouvrage reprend toutes les opinions juives, même les plus contradictoires, de peur d’oublier celle qui sera avérée dans l’avenir.

Cette chronologie est confirmée par un autre texte juif datant du Moyen-Age (les Toldot Yeshou) : Jésus aurait été le disciple de rabbi Yeoshoua ben Pera‘hiya. Il serait né la quatrième année du règne d’Alexandre Jannée, soit en 99 avant notre ère. Lors des persécutions des pharisiens, il aurait accompagné son maître en Égypte, jusqu’à ce que Simon ben Shéta, grande figure du pharisianisme, lui annonce la fin des persécutions. Ici, le maître de Jésus aurait été un pharisien et pas sadducéen.

Sur ces hypothèses, un tout petit nombre d’auteurs contemporains, en mal de copie, ont élaboré une nouvelle histoire de Jésus…qui explique pas mal de choses. Je ne les suis pas, mais leurs arguments sont intéressants.

Attention, il n’existe aucun lien entre le Maître de Justice et le Jésus du Talmud si ce n’est la période pendant laquelle ils auraient vécu. Certains auteurs ont attribué au Maître de Justice un nom : Yeoshua, qui est le même que celui de Jésus… mais le Maître de Justice n’a pas été identifié, on ignore donc son nom. Plus mystérieux, Flavius Josèphe ne parle pas du Maître de Justice alors qu’il proclame avoir suivi les enseignements des esséniens. Oubli de sa part ou censure des copistes ?

Plusieurs éléments sont troublants :

  • Les évangiles ne parlent jamais des esséniens, alors qu’ils citent les pharisiens et dans une moindre mesure, les sadducéens.
  • Les esséniens disparaissent quand les chrétiens font leur apparition dans l’Histoire, comme par un fondu-enchaîné cinématographique.
  • Comme les esséniens, les chrétiens dénigrent au temple de Jérusalem un rôle primordial dans l’accomplissement des rites.
  • Ils sont les ennemis des pharisiens.
  • Ils rejettent les sacrifices sanglants, les remplaçant par des repas communautaires.
  • Eusèbe de Césarée et Épiphane de Salamine considéraient les esséniens, en fait les thérapeutes, comme les premiers chrétiens.

Dans le manuscrit 4Q174 (surnommé “Les Derniers Jours), on lit :

« J’établirai ta progéniture à ta place et j’affirmerai le trône de sa royauté. Je serai pour lui un père et il sera mon fils. Ce passage de Samuel (2 Sam 7, 11-14) renvoie au rejeton de David qui apparaîtra avec l’interprète de la Loi et qui se manifestera à Sion durant les derniers jours ainsi qu’il est écrit : « Et je relèverai la tente de David qui est déchue ». Ce passage d’Amos (Amos 9 ,11) évoque la branche déchue de David qu’il relèvera pour délivrer Israël ».

Or la généalogie de Jésus telle qu’elle est reprise par Matthieu et Luc, se base sur une branche déchue de David, pas sur la lignée des rois de Juda. Remarquons le style du texte, c’est celui des manuscrits appelés « commentaires » : des passages de la Bible (ici Samuel et Amos) sont expliqués, interprétés.

Les membres du Yahad (nom que se donnent les rédacteurs des manuscrits sectaires de la Mer Morte), ne sont pas sans faire penser aux premiers chrétiens avec qui ils ont des pratiques communes, ce qui n’est pas extraordinaire en soi. Les uns et les autres sont des juifs, respectueux de la loi divine. Leur doctrine est dans l’air du temps. La description que Flavius Josèphe donne des esséniens dans le livre II de la Guerre des Juifs fait immédiatement penser à une collectivité de moines chrétiens. Mais il se peut que ce texte ait été interpolé par des copistes chrétiens.

Il est intéressant de noter que les livres dont on a retrouvé le plus d’exemplaires, dans les grottes de la Mer Morte, sont ceux les plus cités dans le Nouveau Testament. Ainsi, le livre des Psaumes présent à 39 exemplaires est le plus cité dans le Nouveau Testament, suivi du Deutéronome, 32 exemplaires et du livre d’Isaïe, 22 exemplaires.

Le Didachè (sorte de catéchisme des premiers chrétiens) nous présente l’eucharistie (le partage du vin et du pain) exactement de la même façon que les rouleaux de la Mer Morte (1QSa). Cette eucharistie est totalement différente de celle instaurée par Paul qui est un blasphème pour les juifs qui n’auraient pas supporté le « buvez ceci, c’est mon sang« . Le premier commandement que Noé a reçu de YHWH, c’est « tu ne consommeras pas de sang qui est la vie ». Ce commandement explique la façon barbare dont les juifs et les musulmans abattent les animaux et aussi le refus de la transfusion sanguine dans certaines sectes.

Le même Didachè explicite l’idée des « les deux voies », la vie et la mort, sujet du manuscrit 4Q473 de Qumran.

Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, quand  Jean (emprisonné !) fait demander à Jésus s’il est le messie, celui-ci répond : « L’aveugle a recouvré la vue, l’estropié marche, le lépreux est purifié,  …, le pauvre reçoit la bonne nouvelle ». Cette phrase est extraite du manuscrit 4Q521, nommé « Rédemption et résurrection ». Notons que cette promesse figure également dans une prière juive.

Certaines paroles attribuées à Jésus dans les évangiles où l’on peut trouver tout et son contraire, s’accordent avec les vues conservatrices du Yahad :

  • Vous irez vers les brebis égarées d’Israël, pas vers les Samaritains ni vers les étrangers.
  • Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir.
  • Le sermon sur la montagne est une copie conforme d’un passage du manuscrit 4Q550 :
    « Heureux ceux qui reconnaissent leur pauvreté spirituelle, car le royaume des cieux leur appartient!  Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés!  Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre!  Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! Heureux ceux qui font preuve de bonté, car on aura de la bonté pour eux! … « 

Les Actes des Apôtres nous apprennent que pour entrer dans la secte chrétienne, il faut faire don de ses biens. On y apprend que Simon-Céphas  « le roc » (Pierre en français), que les évangiles gnostiques nous présentent comme borné, n’a toujours rien compris au message de son maître : il tue de ses mains Ananias et Saphira qu’il soupçonne d’avoir dissimulé certains de leurs biens. Or cette pratique de don de ses biens est une caractéristique des esséniens.

Paul utilise le nom Bélial pour désigner le démon. Or ce nom n’est pas employé dans la Bible, mais abonde dans les manuscrits sectaires de la Mer Morte (Règle de la communauté, Rouleau de la guerre, etc.).

Que dire alors de l’attente des deux messies : celui d’Aaron (Jean le Baptiste) et celui d’Israël, le rejeton de David, Jésus, le roi des Juifs ? Sinon qu’elle est conforme aux croyances du Yahad : le messie d’Aaron annoncera la venue du messie d’Israël. En plus, cela se passera sur le Jourdain, comme le prescrit les manuscrits.

Comme le Yahad, Jésus annonce la venue du royaume des Cieux, sur terre (que votre volonté soit faite sur la terre comme (elle est faite) aux cieux), l’approche des derniers jours (d’injustice et du mal) et le jugement dernier.

Mais il y a des différences entre Jésus et les esséniens : Jésus rejette toute hiérarchie : « Tout disciple est comme son maître », il côtoie des personnes que les esséniens auraient jugées impures et s’en seraient écartés, il est un bon vivant, loin d’être un ascète, il est peu respectueux de la loi juive.

Conclusions

Loin d’apporter un éclairage sur les esséniens, le Yahad et les manuscrits de la Mer morte, le personnage du Maître de Justice ne fait que brouiller les pistes. Il faudra encore attendre pour obtenir des certitudes.

Les manuscrits de la Mer Morte

Cet article fait suite à l’article concernant les esséniens.

Une découverte extraordinaire

Au mois d’avril 1948, un communiqué de presse annonce que des Bédouins ont découvert dans une grotte près de Kirbet Qumran sept rouleaux provenant de la bibliothèque des esséniens. Les bédouins cherchaient une chèvre égarée. Une longue saga commence.

Le site de la découverte


Trois rouleaux avaient été acquis par un chercheur de l’Université hébraïque, Eléazar Sukenik.
Le métropolite (évêque) du couvent syrien de Jérusalem,  Athananasius Samuel avait acheté les quatre autres, qu’il revendra 250.000 dollars à l’État d’Israël en 1955. Il fit un profit considérable car il avait acheté les manuscrits à un intermédiaire, Kando, receleur notoire de Bethléem pour 100 dollars. On raconte que les Bédouins ont reçu 66% de cette somme, ce qui a permis à l’un d’eux, Mohammed edh Dhib de s’acheter 20 chèvres, un fusil et une femme. (histoire racontée par Simone et Claudia Paganini dans leur livre Qumran, les ruines de la discorde : Bayard 2010)

En 1955, neuf autres grottes avaient livré d’autres manuscrits. Aujourd’hui, on a découvert des manuscrits dans 11 grottes et les faux commencent a envahir le marché. Il faut dire qu’un bout de rouleau de 1 cm² peut se négocier quelques centaines de milliers de dollars.

Les manuscrits

870 manuscrits ont pu être reconstitués, parfois très partiellement, au départ de 15.000 fragments. 660 ont été identifiés. Ce ne sont pas 660 textes différents, plusieurs copies d’un même texte ont été retrouvées. Ainsi, la « Règle de la communauté » existe en 13 exemplaires et l’Ecrit de Damas en 11 exemplaires regroupés dans les grottes 4, 5 et 6.

Seuls dix livres ont livré plus de la moitié de leur texte. C’est dire la difficulté du déchiffrement. Un seul rouleau est complet, c’est le livre d’Isaïe.

Les sept premiers rouleaux étaient en assez bon état.

Il s’agit de :

  • La Charte d’un groupement sectaire juif
  • Le Récit des patriarches
  • Les Psaumes d’action de grâce
  • Le Commentaire d’Habacuc
  • Le Règlement de la guerre
  • Deux copies du livre d’Isaïe, livre canonique de la Bible.

À part le Livre d’Isaïe, les autres documents étaient totalement inconnus jusqu’alors.

Kirbet Qumran, qui signifie en arabe, les ruines de Qumran, situé sur les bords de la Mer Morte était jordanienne jusqu’à la guerre des Six Jours (juin 1967). Elle devint alors israélienne. Actuellement, elle fait partie des territoires palestiniens. Cette situation n’a pas facilité le travail de transcription des documents.
Ce n’est que depuis 1991 que tous les chercheurs ont accès aux transcriptions : les documents sont reconstitués à partir de fragments, puis retranscrits et photographiés.

Les manuscrits sont écrits avec une encre à base de carbone sur des peaux d’animaux ou des papyrus (10% seulement).  Le plus long manuscrit, le Rouleau du Temple 11Q19, mesure plus de 8,5 m. 11Q désigne la onzième grotte à Qumran. La plupart des documents sont écrits en hébreu, certains en araméen et un tout petit nombre en grec. Ils ont été rédigés sans ponctuation ou signes facilitant la lecture. Parfois, il n’y a pas d’espaces entre les mots.
Leur rédaction s’est étendue sur le IIe siècle avant notre ère jusqu’au Ier siècle de notre ère. La production de manuscrits s’est arrêtée lors de la première révolte des Juifs contre les Romains de 66 à 70 de notre ère.

Tous les manuscrits sont des livres concernant la religion. Ce sont des livres de la Bible ou ils parlent de thèmes courants comme le salut des justes, l’eschatologie, le messianisme, la sainteté du peuple d’Israël, les purifications, la place du temple et l’interprétation de la loi. Mais on ne décèle pas une ligne de conduite unique. Certains textes sont l’antithèse d’autres.

La plupart des livres étaient déjà connus. Ainsi on a une copie de tous les livres de la Bible, à un ou plusieurs exemplaires, sauf le livre d’Esther. Mais d’autres, environ 130, surnommés les livres sectaires ou non-bibliques, étaient complètement inconnus des chercheurs.

Un seul manuscrit ne parle pas de religion, c’est le plus étonnant : il est écrit sur une plaque de cuivre et situe l’emplacement de 64 trésors cachés.
En voici un verset :
« À l’entrée de la fontaine de Beit Shem : ustensiles votifs d’or et d’argent, et pièces d’argent pour une somme totale de 600 talents ».
Bien entendu, on a recherché ces trésors… sans succès. D’autres étaient déjà probablement passés.
Certains chercheurs ont calculé que la somme des trésors représentait 65 tonnes d’argent et 36 tonnes d’or (?).

Les ruines de Qumran

Par qui ont été rédigés les manuscrits ?
Comme nous l’avons vu, la déclaration de Pline quant à leur situation a beaucoup influencé l’attribution des rouleaux aux esséniens : le site d’Engadi se trouve à proximité.
Roland De Vaux, qui dirigeait les fouilles à Qumran, y a vu un monastère regroupant des moines esséniens copistes. Les grottes leur servaient de bibliothèque dans laquelle ils rangeaient leurs manuscrits.
Le père Roland de Vaux est un archéologue dominicain, étroitement associé aux manuscrits de la Mer Morte bien qu’il n’ait pas participé à leur déchiffrement.
Il était le responsable des fouilles à Qumran entre 1951 et 1956 alors qu’il dirigeait l’Ecole Biblique de Jérusalem et présidait le comité scientifique du musée archéologique de Palestine. À cette époque, Qumran, Jérusalem et Bethléem étaient en Jordanie.
Il est le responsable de l’association des manuscrits au site de Qumran et aux esséniens.
Il n’a jamais publié le résultat complet de ses fouilles et a détruit, involontairement, une grande quantité de matériel archéologique par des fouilles frisant l’amateurisme.

Les ruines ne sont pas très étendues. Le bâtiment principal mesure 32 mètres sur 37. On estime que l’établissement pouvait héberger de 15 à 50 personnes. Le RP de Vaux imagina donc que les moines étaient logés dans des tentes ou dans les grottes elles-mêmes.
Bien qu’aujourd’hui cette hypothèse soit encore admise par une grande majorité, c’est le « modèle standard« , certains faits la contredisent.
L’analyse de l’écriture des manuscrits montre qu’à part une dizaine, tous ont été écrits par des personnes différentes… or on dénombre plus de 800 rouleaux. Ce qui va à l’encontre de moines copistes.
L’archéologie n’a retrouvé aucun signe d’habitat dans les grottes, ni aucune installation de tentes autour de Qumran. De plus, aucune voie ne relie Qumran aux grottes avoisinantes.
Et que viendrait faire l’inventaire d’un trésor dans une secte qui prône la pauvreté ? Rappelons que dans les manuscrits retrouvés, trône un rouleau de cuivre 228 x 30 cm qui donne la situation de 64 trésors.
Dans les grottes, les manuscrits n’étaient pas rangés sur des étagères, mais déposés dans des jarres sur le sol : ce n’était pas une bibliothèque, mais une cachette.

Quelle était alors la fonction du site ?

Dans un premier temps, sous le roi de Judée Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère), Qumran était un poste militaire avancé, avec des murs épais et une tour, comme on en compte plusieurs de Jéricho jusqu’à Massada, le long de la Mer Morte.

Une partie des bâtiments ont dû être détruits lors du tremblement de terre de 31 avant notre ère (date mentionnée par Flavius Josèphe). Le poste aurait été reconstruit et agrandi et semble avoir abrité une exploitation agricole et une fabrique de poterie. On a retrouvé ce qu’on pense être un four à céramique et un pressoir pour la production de vin, un moulin et une teinturerie. Chose troublante, la plupart des pièces de monnaie retrouvées sont des shekels de Tyr, la monnaie officielle du temple. Le site de Qumran aurait donc été en contact avec le temple de Jérusalem. C’est ainsi que l’on explique que lors du siège de Jérusalem en 68 de notre ère, les manuscrits auraient été mis en sécurité dans les grottes avoisinantes. C’est une hypothèse parmi d’autres. Il faut noter que la région n’était pas aussi désertique qu’aujourd’hui, elle bordait une route commerciale très fréquentée.
Bien sûr les défenseurs de la thèse d’un « monastère » de moines copistes, les esséniens, restent sur leur position. Ce qui est une teinturerie pour les uns est une piscine pour les bains rituels pour les autres.

À 260 mètres des bâtiments de Qumran, se trouve un cimetière de 1200 tombes. Les archéologues qui fouillent ce cimetière donnent des informations contradictoires. L’un certifie qu’il n’y a que des tombes d’hommes, tous orientés dans le même sens, certainement les membres d’une secte religieuse, un autre à analyser les ossements de 33 personnes, 30 hommes et 3 femmes… ce qui irait à l’encontre de la théorie des « moines » esséniens.

Quand le site a-t-il été abandonné ?
Il semblerait qu’il fut assiégé et détruit par les Romains lors de la révolte des Juifs de 66 à 70. Porquoi assiéger des moines et détruire leur monastère ? On ne retrouve aucune trace des manuscrits sur le site même de Qumran. Par contre, plusieurs fragments ont été retrouvé dans les ruines de la forteresse de Massada, un peu au sud de Qumran. Durant la révolte, Massada fut le dernier bastion des insurgés à résister aux Romains, il ne tomba qu’en 73. La tradition rapporte que tous les occupants se sont suicidés. Que venaient faire des esséniens parmi ces rebelles ?

Le Yahad

Enfin, les textes eux-mêmes contredisent l’hypothèse essénienne. Les mots « esséniens » ou « Qumran » sont absents des manuscrits. La secte se nomme elle-même Yahad (unité ou congrégation ou communauté en hébreu).

Le Yahad se définit (dans 1QHab) comme « une congrégation ayant pour essence la vérité, l’humilité authentique, l’amour de la charité et l’esprit de justice, attentifs l’un à l’autre selon ces principes dans la société sainte, unis dans une fraternité éternelle ».
Elle rejette les sacrifices sanglants. On lit dans la Règle de la Communauté (1QS 9, 4-5) :
« Plus que la chair des holocaustes et que la graisse des sacrifices, … l’offrande des lèvres selon le droit sera comme une odeur agréable de justice, et la pureté de conduite sera comme le don volontaire d’une oblation [qui attire] la bienveillance [divine] ».

Ses membres attendent le règne de Dieu et le jugement dernier.
La secte est loin d’être pacifiste : elle attend le messie pour se lancer dans le combat final contre les forces des ténèbres qui aura lieu à Armageddon (en hébreu : la colline de Megiddo au nord d’Israël).

Le célibat n’y est pas célébré comme une vertu. Les documents énoncent les lois du mariage, lois plus contraignantes que celles édictées par la Torah. Par exemple, le mariage d’un oncle et d’une nièce est formellement interdit alors que la Torah l’encourage.

Contrairement à ce que dit Philon, l’esclavage n’est pas tabou ni interdit : les documents déterminent comment il faut traiter les esclaves juifs et dans quelles conditions on peut prendre les ennemis en esclavage… l’alternative étant la mort pour eux. Un juif qui ne pouvait pas payer ses dettes pouvait se vendre comme esclave, ou vendre un membre de sa famille à son débiteur.
En principe, lors des années sabbatiques, tous les esclaves juifs devaient être libérés.
Comme le septième jour de la semaine, jour de shabbat était chômé, une année sur sept était dite sabbatique : les champs étaient laissés en friche. C’est à cette occasion qu’on libérait les esclaves juifs. Ils ne pouvaient pas être cédés à des maîtres non juifs et ils ne pouvaient pas être vendus à d’autres juifs qu’avec leur consentement.

Ni Flavius Josèphe, ni Philon, ni Pline ne citent des caractéristiques essentielles  du Yahad :

  • Aucun de ces auteurs ne parle du Maître de Justice, personnage emblématique du Yahad dont je parlerai dans l’article suivant.
  • Contrairement aux autres Juifs, qui utilisaient un calendrier lunaire, ils se réfèrent à un calendrier solaire de 52 semaines, soit 364 jours. Ce qui est un blasphème pour les juifs traditionalistes pour qui la mesure du temps est l’affaire de Dieu. Les jours de fête sont d’ailleurs fixés dans la Torah. Ils célèbrent les mêmes fêtes que les autres juifs, mais à des dates différentes.
    L’année commence toujours un mercredi, quatrième jour de la semaine juive, jour où Dieu a séparé le jour de la nuit selon la Bible.
  • Aucun auteur n’insiste sur le fait que la secte est ultra-orthodoxe. C’est ainsi qu’on y lit que si le jour du shabbat, un homme tombe dans un puits, on ne peut tenter de l’en extraire qu’avec ses vêtements. Tout usage d’un bâton ou d’une échelle est proscrit par la loi. Si on échoue, il faut l’y laisser.
  • Leurs textes sont  souvent xénophobes.
  • Le Yahad est loin d’être pacifiste. Ses membres attendent la fin des temps pour en exterminer les forces des ténèbres.

Ce seraient donc des combattants de Dieu qui attendent deux messies pour le combat final : le messie d’Aaron (un prêtre de la famille de Moïse) qui annoncera le messie d’Israël, un roi, descendant de David qui mènera les juifs à la victoire grâce à l’intervention divine. Certains ont fait le rapprochement avec le couple Jean le Baptiste et Jésus.

On n’a donc aucune certitude sur les esséniens, le site de Qumran et l’origine des manuscrits.
On peut dire :

  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre le site de Qumran et les manuscrits.
  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre Qumran et les esséniens.
  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre les esséniens et les manuscrits.

Et si les manuscrits venaient de sources différentes ? On a évoque le temple de Jérusalem : les manuscrits auraient été caché avant la prise de la cité en 70. Ce qui explique la présence du rouleau de cuivre localisant des trésors.

Dans le deuxième livre des Macchabées on peut lire (2, 13-15) :

« …Judas (Macchabée, mort en -160) pareillement a rassemblé tous les livres dispersés à cause de la guerre qu’on nous a faite, et ils sont entre nos mains. Si vous (les juifs d’Égypte) en avez besoin, envoyez-nous des gens qui vous en rapporteront ».

On ne connaît pas l’emplacement de cette bibliothèque, ni ce qu’elle est devenue.

Mais où placer ces « esséniens » sur l’échiquier politique de la Judée ?
Nulle part, ils se sont retirés de la vie politique lorsqu’ils se sont séparés des pharisiens sous le règne d’Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère) . Retirés ?  Pas tout à fait, ils se sont mis en réserve. Ils ont peut-être considéré qu’il n’y avait rien à faire pour le moment. Ils attendent l’arrivée d’un ou de deux messies annonçant l’intervention directe de Dieu, qui à l’aide des légions célestes, purifiera la terre d’Israël et prouvera au monde qu’il est bien le seul dieu.