Les évangiles

Entrons tout de suite dans le vif du sujet : on ne sait pas qui les a écrits, on ne sait pas quand ils ont été écrits, on ne sait pas où ils ont été écrits et on ignore pourquoi ils sont quatre et pourquoi ce sont ceux-là qui ont été choisis. Voilà, tout le reste n’est que conjectures. Bien entendu, la tradition répond à toutes ces interrogations… et la plupart des historien.ne.s s’en contentent, par confort (ou par paresse ?) intellectuel ou par croyance personnelle. On en est au même stade qu’avec la vie de Mahomet et le récit des patriarches juifs. Pour la plupart des historien.ne.s et des universitaires, le document de référence est l’Histoire ecclésiastique écrite au IVe siècle par Eusèbe de Césarée… qui est (très) loin d’apporter toutes les preuves de la véracité de ses dires (voir l’article sur la généalogie de Jésus).

Les évangiles selon la tradition

Les évangiles racontent la vie de Jésus, sa naissance, son baptême par son cousin Jean qui, à cette occasion a reçu le qualificatif de « Baptiste », sa prédication en Galilée, sa montée à Jérusalem où il sera arrêté, jugé et crucifié, et enfin, les évangiles racontent sa résurrection. Quatre évangiles ont été retenu pour figurer dans le Nouveau Testament : ceux de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean. D’autres évangiles, qui nous sont parvenus, étaient également candidats.
Notons que les manuscrits les plus anciens de l’Évangile de Marc ne comprennent pas les derniers versets relatant la résurrection  de Jésus (16, 9-20). La TOB (Traduction œcuménique de la Bible) note : « Selon les meilleurs manuscrits, l’Évangile de Marc se termine au verset 16, 8 »

Évangile signifie « bonne nouvelle » en grec, ce qui pose parfois des problèmes de compréhension. Ainsi, dans les épîtres de Paul, les traducteurs ont retenu : « Je vous ai apporté l’évangile ». Doit-on comprendre, comme le suggèrent plusieurs chercheurs, qu’il existait un évangile initial, datant des années 40 de notre ère et que ces chercheurs n’hésitent pas à identifier comme un évangile en araméen dû à Matthieu… dont on n’a jamais retrouvé la moindre trace ? Ou faut-il lire « Je vous ai apporté la bonne nouvelle » ?

La datation des évangiles selon la tradition

L’évangile selon Marc, écrit dans un grec populaire, aurait été rédigé durant la révolte de 67-70. Marc aurait été un compagnon de Pierre. Il reflète la désolation qui régnait parmi les Juifs pour lequel l’évangile aurait été écrit. Jésus y apparaît crucifié, abandonné de Dieu tout comme les Juifs l’ont été tout au long de la guerre contre Rome. Le messie n’est pas venu au secours de son peuple. L’Évangile de Marc, du moins sa version courte, se termine par un constat d’échec et une petite lueur d’espoir : le corps de Jésus a disparu.

Pourquoi dater cet évangile d’avant 70 ? Dans le texte, Jésus dit, en parlant de Jérusalem : « Tu vois ces grandes constructions. Il ne restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit » (Marc 13, 2). Comme le temple a été incendié en 70, on a considéré que ces paroles étaient prophétiques. On peut objecter que le texte pourrait avoir été écrit après les événements pour conforter la vision de Jésus… ou que le texte parle de la destruction de Jérusalem sur ordre de l’empereur Hadrien… en 135. Dans ce cas, il n’est plus resté pierre sur pierre, tout a été rasé : « la charrue a été passée sur la ville« .

L’Évangile selon Matthieu aurait été écrit environ 20 ans après la destruction du temple de Jérusalem, du moins à ce que l’on croit. Il promeut la doctrine de Jésus face à un judaïsme en pleine mutation. Jésus y est présenté comme un prophète juif, qui tel Moïse prêche sur la montagne. Matthieu n’hésite pas à livrer la généalogie de Jésus, c’est un descendant direct d’Abraham.
À l’époque, les pharisiens tentent de rassembler les juifs autour des rabbins qui inventent un judaïsme basé sur les synagogues alors que le temple a disparu. Matthieu aurait voulu les contrer et présenter une alternative : la doctrine de Jésus. Il n’hésite pas à attaquer les pharisiens responsables selon lui de la mort de Jésus.
L’évangile aurait été écrit en Galilée où s’étaient réfugiées les diverses communautés juives. Jésus est l’avenir du judaïsme, Jésus est apparu à ses disciples en Galilée, il leur a ordonné de répandre sa parole.

La datation a été choisie en opposition au judaïsme qui se reconstruit et aussi parce qu’on estime que cet évangile se serait inspiré de celui de Marc, donc, il doit lui être postérieur.

L’Évangile selon Luc veut inscrire les chrétiens dans l’environnement romain. Il aurait été écrit à la même période que celui de Matthieu. Ici, loin de la Palestine, Luc rompt déjà avec les juifs. Jésus conseille de prêcher sa doctrine aux gentils, aux non juifs. La biographie, qu’il nous donne, fait de Jésus un fils non plus d’Abraham, le père des Juifs, mais d’Adam, le père de toute l’humanité. Luc aurait été un lettré, compagnon de Paul. Son grec est très académique. Il présente Jésus comme un juif cultivé, qui très jeune lit et interprète les textes de la Torah.

Ces trois premiers évangiles sont dit synoptiques, car ils racontent les mêmes événements et citent les mêmes paroles attribuées à Jésus, parfois dans des contextes différents.

L’Évangile selon Jean est plus tardif et plusieurs fois modifié, il est traditionnellement daté de 90 ou 100. Il consomme la rupture d’avec les juifs.
Son récit est totalement différent de celui des autres évangiles. Jésus meurt avant la Pâque alors que dans les autres évangiles, il participe au repas pascal avec ses disciples. Sa mort ne survient pas à sa première visite à Jérusalem, mais à son troisième voyage.
l’Évangile de Jean procède par symbole, il est écrit dans un milieu philosophique grec. Contrairement à l’évangile selon Marc, Jésus est très serein, il contrôle parfaitement la situation. Tout ce qui arrive est prévu.
Jean n’est plus juif. Il ne lutte plus contre les pharisiens, les chrétiens ont perdu la bataille de l’orientation du judaïsme après la destruction du temple. Les chemins se sont séparés, c’est maintenant le juif qui est l’ennemi et plus seulement les pharisiens.

L’Évangile de Jean est différent des autres car il date d’une autre époque, où la doctrine chrétienne avait déjà dû s’adapter aux positions prises par le judaïsme concurrent. Mais peu importe, l’objectif n’est pas la vérité historique. Les évangiles ne sont pas des livres d’Histoire. Ils interprètent la vie de Jésus telle qu’on se l’imaginait dans les communautés où ils ont été écrits en se référant aux passages de la Bible. L’exemple le plus frappant est la description de la crucifixion (voir l’article) qui se emprunte au psaume 22, au Livre d’Isaïe et au Livre de l’Exode.

Pourquoi trois évangiles synoptiques ?

Pourquoi trois évangiles sont-ils si proches ? Cette question occupe les chercheurs depuis de nombreuses années. Un consensus semble se dégager : une source commune, ancienne, aurait été utilisée. Elle ne contentait que les paroles de Jésus à partir desquelles les évangélistes auraient imaginé son histoire. Le texte a reçu le nom de « Q » (de l’allemand « Quelle » : la source). Marc aurait écrit son évangile, puis à partir de Q et de Marc, Luc et Matthieu auraient écrit le leur.

Je n’aime pas cette théorie qui conforte la position traditionnelle de l’Eglise : des évangiles écrits par une seule personne, dans la seconde moitié du Ier siècle. De plus, on n’a aucune trace du document Q et aucun Père de l’Église n’en parle. [ NB : On appelle « Pères de l’Église » les auteurs des premiers siècles dont les écrits ont contribué à élaborer la doctrine.] J’exposerai non hypothèse sur les synoptiques dans le chapitre suivant.

Quand ont été écrits les évangiles ?

Les historien.ne.s pensent qu’Athanase d’Alexandrie fut le premier en 367 à définir les textes canoniques. Donc, le Nouveau Testament en tant qu’ouvrage compilé a mis un certain temps avant de voir le jour. En fait, Athanase établit la liste des textes qui pouvaient être lus dans les églises. La liste a été ratifiée au concile d’Hippone en 393 et confirmée au concile de Carthage en 397. Une liste contenant les 4 évangiles, avait déjà été proposée au concile de Laodicée vers 364.
La version de saint Jérôme de Stridon, écrite en latin vers 405, ne devint la version officielle de l’Église catholique qu’au Concile de Trente… en 1546 ! Les textes originaux étaient écrits en grec.

Ça c’est pour la version visible, publique des textes. Mais quand ont-ils été écrits ?
Trois méthodes permettent de dater les textes anciens.
(1) En se basant sur les copies anciennes. Nous n’avons aucun manuscrit des évangiles avant la fin du IIe siècle. Ce sont des papyrus trouvés en Égypte, tous écrits en grec.
Un doute subsiste sur un tout petit fragment de papyrus, pas plus grand qu’une carte de crédit, qui contient 105 caractères, écrits au recto et au verso. Ce seraient un passage du chapitre 18 de l’Évangile de Jean. Il daterait de 125 ou 140 ou 150… ou de beaucoup plus tard selon les spécialistes (papyrus Rylands P52).

Papyrus Rylands P52

(2) En relevant des citations des évangiles dans d’autres sources. Certains auteurs du IIe siècle citent des passages qu’on retrouve dans les évangiles, mais sans citer leurs sources. Ce qui est étrange, c’est qu’aucun auteur chrétien des Ier et IIe siècles ne semble connaître la vie de Jésus ! Même dans le Nouveau Testament, à part les évangiles, nulle épître ne cite un événement se rapportant à Jésus, sauf sa crucifixion et sa résurrection. Tout se passe comme si sa vie était un mystère, une énigme… ou que personne ne s’en était intéressé.
Irénée (130-202), évêque de Lyon, est le premier à citer le nom des quatre évangiles mais soit il ne les a pas lu, soit ils sont différents de ceux d’aujourd’hui. Car il prétend que Jésus est né la 41ème année du règne d’Auguste, soit en 14 de notre ère, et qu’il est mort à l’âge de 50 ans, en 64 ! Il insiste, et traite d’hérétiques ceux qui disent que Jésus n’a prêché qu’un an et qu’il est mort à l’âge de 30 ans… » un âge trop tendre ».

(3) En analysant les événements décrits dans les évangiles. J’ai déjà évoqué le passage de l’Évangile de Marc parlant de la destruction de temple. Mais rien de bien concluant.

Ces différentes méthodes ne font pas progresser la recherche. Y a-t-il d’autres pistes ?

A la recherche d’une autre vérité

Nous avons deux textes anciens : l’Évangile de Thomas et le Didachè. Ils dateraient tous les deux de la fin du Ier siècle, bien que l’Évangile de Thomas ait probablement été modifié au IIe siècle par les gnostiques. L’Évangile de Thomas, retrouvé à Nag Hammadi en Egypte en 1945, contient 114 logia (paroles) de Jésus. Il ne parle pas de sa vie, ni de sa crucifixion, ni de sa résurrection.
Exemple : 81 – Jésus dit : « Celui qui est devenu riche, qu’il devienne roi, et celui qui a la puissance, qu’il y renonce« .

Le Didachè, ou Enseignement des douze apôtres, retrouvé en 1873, contient des prescriptions liturgiques et un enseignement moral. Il met l’accent sur l’existence de prophètes itinérants que chaque communauté doit accueillir, loger, nourrir et surtout écouter. J’ai cité le passage du Didaché dans un autre article. C’est une vision différente de la tradition qui veut que le christianisme ne s’est répandu que grâce aux actions des apôtres (l’Église de Jérusalem) et de Paul. Or un évangile, celui de Luc mentionne ces itinérants : « N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales… Dans quelque maison que vous entrez, dites d’abord ‘Paix à cette maison’… Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant, ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. » (Luc 10, 4-7).
Il semble qu’il y ait eu au Ier siècle de notre ère plusieurs mouvements christiques totalement indépendants.

Un autre texte, bien identifié et daté, est l’évangile de Marcion , auquel j’ai consacré un article. Cet évangile date de 140. Il ne nous est pas parvenu, car Marcion a été traité d’hérétique, mais son contradicteur, Tertullien (160-220), le cite abondamment. Pour Marcion, Jésus n’était pas un homme, mais une espèce d’ange, apparu sous la forme d’un homme de 30 ans à Capharnaüm. Donc, à cette époque, la figure de Jésus n’était pas encore fixée. Était-ce un sage, un prophète, le messie attendu par les Juifs, un zélote combattant les Romains, un ange, le fils de Dieu, le fils de l’Homme, le Logos (la parole de Dieu) ?
Chaque mouvement, chaque assemblée produisait ses propres écrits basés sur sa vision de Jésus, si tel était bien son nom. Jésus, en hébreu Yeshoua, signifie « celui qui sauve ». Or à cette époque, dans tout l’Empire romain, on célébrait le culte de « sauveurs », soter, en grec. J’en reparlerai.

Probablement suite aux révélations de Marcion, les textes ont été unifiés. Les synoptiques n’ont peut-être pas été créés tels quels, ils ont été remaniés pour raconter la même histoire. D’ailleurs, vers 176, un grammairien romain, écrivant en grec, Celse publie « le Discours véritable », une attaque contre les chrétiens. Bien entendu, ce texte a été perdu, jamais recopié par les moines transmetteurs des traditions, mais on le connaît par le chrétien Origène (185-253) qui a écrit « Contre Celse ». On y lisait, d’après Origène :

«La vérité est que tous ces prétendus faits ne sont que des récits que vos maîtres et vous-mêmes avez fabriqués, sans parvenir seulement à donner à vos mensonges une teinte de vraisemblance, bien qu’il soit de notoriété publique que plusieurs parmi vous (…) ont remanié à leur guise, trois ou quatre fois et plus encore, le texte primitif de l’évangile, afin de réfuter ce qu’on vous objectait »

Notons qu’Origène ne fait pas référence au passage de Flavius Josèphe sur Jésus pour défendre sa position. Ce passage n’existait probablement pas encore à cette époque.

Personnellement, je crois donc que les évangiles ont été rédigés à partir de textes anciens plusieurs fois remaniés. En 150, Justin parle « des mémoires des apôtres« , pas des évangiles. Est-on dans le même contexte que l’islam, où la « biographie » de Mahomet (la Sîra) aurait été écrite par ibn Ishaq à la demande du calife, al-Mançur (745-775), dont le fils se posait la question : « Mais qui était donc Mahomet ? ». (Cette version de la Sîra ne nous est pas parvenue.)
Pour les évangiles, on peut imaginer le même scénario : dans les premières communautés créées par un prédicateur, on peut l’appeler Paul, des jeunes de la troisième ou quatrième génération se sont demandés : mais qui est ce Jésus-Christ dont on nous parle ?

Il est certain qu’une trame ancienne a existé sinon pourquoi lirait-on : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive« . (Et les chrétiens attendent toujours !) Cette sentence se trouve dans les trois évangiles synoptiques. Mais ensuite, les textes ont été remaniés. Loin d’être des initiatives personnelles et isolées, les évangiles, tels que nous les connaissons procèdent d’une stratégie concertée pour présenter une histoire crédible pour un auditoire gréco-romain. Toute une série d’ouvrages fantaisistes ont été cachés aux adversaires du christianisme, c’est le sens du mot « apocryphe« . Exit donc le hareng ressuscité par Pierre (les Actes de Pierre) ou le coq, également ressuscité, envoyé par Jésus pour espionner Judas (Le livre du coq, qui est un livre sur la passion de Jésus). Mais ces textes ont continué à circuler dans les cercles chrétiens puisqu’ils nous sont parvenus.

Annexe : papyrus et parchemin, rouleaux et codex.

Depuis l’annexion de l’Égypte par Octave, empereur sous le nom d’Auguste, Rome détient le monopole du commerce du papyrus, un support de l’écriture fabriqué à partir des plantes qui poussent en abondance sur les rives du Nil. Ce matériau est très bien adapté à l’écriture : il est ligné de par sa fabrication qui consiste à coller des bandelettes de tiges ramollies dans l’eau et il permet une écriture souple et rapide. Il a favorisé la diffusion de la culture dans l’Empire romain. Les ouvrages se présentaient soit en rouleau, soit sous forme de codex, l’ancêtre de nos livres : des feuilles de papyrus, écrites recto-verso étaient cousues pour former un livre. Ce sont des codex d’une bibliothèque gnostique qui ont été découverts à Nag Hammadi, en Egypte, en 1945.

Après la perte de l’Egypte, occupée par les Arabes au VIIe siècle, la source des papyrus s’est tarie. On en est revenu au parchemin pour conserver les textes. Le parchemin est obtenu à partir de peaux d’animaux, essentiellement les ovins et les bovins. Un parchemin extra fin, le vélin, est obtenu à partir de la peau d’un animal mort-né. Le traitement de la peau est un long processus. Le parchemin est très coûteux et difficile à utiliser : la peau n’absorbe pas l’encre, les scribes doivent travailler avec précaution, chaque trait doit se faire d’un mouvement précis et rapide pour ne pas étendre l’encre. Rédiger une Bible pouvait prendre une année. Un scribe n’écrivait que quelques dizaines de lignes par jour. Vu le coût des ouvrages, la culture se mit à décliner.

Les manuscrits les plus anciens, les plus complets, contenant l’Ancien et le Nouveau Testament sont le codex Vaticanus et le codex Sinaiticus. Ils sont écrits sur parchemin, sur vélin pour être précis.
Le premier fait partie de la bibliothèque vaticane et a une existence certaine depuis 1475, où il a été répertorié. On le date généralement du IVe siècle. Ce serait une des 50 copies que l’empereur romain Constantin aurait commandées. Mais on ignore si cette commande a réellement été faite et si les exemplaires ont été écrits. Il retranscrit l’Ancien et le Nouveau Testament sur près de 800 pages.

Le second a été découvert par Constantin von Tischendorf lors de ses voyages en Orient entre 1844 et 1859. Il daterait également du IVe siècle. von Tischendorf aurait reçu le manuscrit du supérieur du monastère orthodoxe de Sainte Catherine au pied du mont Sinaï pour en faire don à l’empereur russe Alexandre II. C’est la version officielle.
Car par la suite, le supérieur du  monastère a accusé Constantin von Tischendorf de lui avoir volé le manuscrit. Les pages de ce manuscrit ont été disperses. Elles sont conservées à Londres, à Leipzig, à Saint-Pétersbourg, et il reste quelques pages dans le monastère du Mont Sinaï.

Les Martyrs (fin)

Pourquoi y a-t-il eu des persécutions en 303 ?

Plusieurs causes sont possibles.

Le refus du sacrifice ?

On entend souvent dire que les chrétiens ont été persécutés car ils refusaient de prêter allégeance à l’empereur ou à sacrifier aux dieux romains. En fait ce refus n’est pas la cause première de la persécution. Le sacrifice était une étape dans la procédure judiciaire, comme on prêtait serment sur la Bible dans nos sociétés, mais le refus d’obtempérer entraînait de facto la condamnation du prévenu.

Dans l’empire, les prévenus bénéficiaient de garanties, toute condamnation reposait sur des bases légales, les poursuites n’étaient pas le fait d’une volonté arbitraire d’un tyran. Les accusés pouvaient faire appel à un avocat. De plus, le système judiciaire reposait sur l’accusation, non sur une instruction : il n’y avait pas de police judiciaire ni de juges d’instruction. On était poursuivi sur accusation.

Législation sur les collèges

En Grèce comme à Rome, les associations ou « collèges », pouvaient se créer librement, à condition de respecter la législation de la cité et de ne pas troubler l’ordre public. Cette dernière condition induisait une certaine surveillance parfois méfiante des autorités envers les associations nouvelles ou semi-clandestines. Les collèges pouvaient tenir des réunions régulières, servir des repas communs, avoir des représentants, mettre des biens en commun, aider ses membres nécessiteux, posséder des concessions funéraires et assurer les funérailles de ses membres
C’est dans ce cadre légal que les premiers chrétiens ont été perçus, non comme membre d’une église universelle structurée.

Les persécutions ont pu se développer localement suite à une plainte contre les bonnes mœurs ou contre la sécurité de l’Etat. En cas de condamnation, les représentants (ici les évêques) étaient sanctionnés et les biens communs saisis. Ce qui peut expliquer qu’un évêque soit condamné à mort ou exilé et que les ornements dans le lieu de réunion soient confisqués.

L’attente de la parousie : la trahison

Les chrétiens vivaient dans l’attente du retour du Christ. Ce qui a donné toutes sortes de dérives : du refus de procréer jusqu’à la licence sexuelle effrénée. Les chrétiens se sentaient en exil dans l’empire romain qu’ils associaient à Babylone, lieu d’exil des Juifs au VI° siècle avant notre ère, ils aspiraient à la Jérusalem céleste. L’affaiblissement du pouvoir de Rome donna espoir à délivrance et à l’avènement du royaume de Dieu sur terre, d’autant plus que les Perses étaient aux portes de l’empire. Or ce sont les Perses qui avaient mis fin à l’exil des Juifs.

Lors du siège d’Antioche (252 et 260), des chrétiens de Syrie se sont ralliés aux Perses, ce qui a été vu comme une trahison par Rome. Des chrétiens furent exécutés comme traîtres et la religion manichéenne, venant de Perse, a été momentanément interdite.

Mais depuis, Dioclétien a conclu une paix avec les Perses en 297 qui dura 40 ans. Ce n’est donc pas la cause de la persécution de 303.

La haine de la mode de vie romain

La lecture de l’Apocalypse de Jean donne une idée précise de la haine des chrétiens pour Rome. Les chrétiens ont-ils vu dans la Tétrarchie les quatre cavaliers de l’Apocalypse (hypothèse) ?

De nombreux chrétiens étaient très bien intégrés dans l’empire. Les empereurs, dont Dioclétien, comptaient des chrétiens parmi leurs proches conseillers. Ils étaient aussi représentés à tous les niveaux hiérarchiques de l’armée.

Toutes les tendances étaient donc représentées, comme pour les musulmans dans nos pays : des intégrés aux intégristes.

Le choix du martyre

Qui mieux que Tertullien (155-222) illustre cette attente du martyre : « Notre combat à nous, c’est d’être traduits devant les tribunaux afin d’y lutter, au péril de notre vie, pour la vérité. Or, c’est remporter une victoire que d’atteindre le but pour lequel on lutte. Et cette victoire a un double résultat : la gloire de plaire à Dieu et le butin qui consiste à la vie éternelle… le sang des chrétiens est une semence.« .
Les chrétiens sont persuadés de détenir la vérité et ils luttent contre le mensonge, contre le Diable. Mourir en martyr ouvre les portes du Paradis.

Ce qu’en disent Lactance et Eusèbe de Césarée

Pour Eusèbe de Césarée, c’est très simple, c’est écrit dans la Bible : « Le Seigneur étendit les ténèbres de sa colère sur la fille de Sion… « . A cause de la grande liberté de culte dont ils jouissaient, les chrétiens se sont complus dans la mollesse et la nonchalance (sic). Dieu les a puni. Curieusement, on verra que ce thème est repris dans l’édit de tolérance de Galère en 311.

Lactance, pour sa part, cherche réellement une cause à la persécution. Pour lui, tout commence lorsque l’empereur consulta les haruspices entourés de sa garde rapprochée. Les chrétiens qui la composaient « marquèrent leurs fronts du signe adorable de la croix » et patatras, les dieux sont restés sourds à la demande de l’empereur. La prédiction n’a pas pu se faire : le foie de l’animal ne présentait pas de protubérances. Il fit fouetter les coupables et demanda qu’on fasse prêter allégeance à tous les militaires en excluant ceux qui refuseraient. Lactance conclut « sa colère n’alla pas plus loin« .

C’est Galère, son césar qui va déclencher les hostilités profitant du courroux de Dioclétien. Sa mère était très superstitieuse et elle s’irritait que son entourage chrétien évite sa table et préfère le jeûne et les prières à la bonne chère. Comme on peut le constater, il y a des chrétiens partout.

Dioclétien résista longtemps aux propositions de Galère, puis s’inclina, recommandant que les choses se passent sans effusion de sang. Toujours d’après Lactance.

Un édit fut affiché qui « déclarait infâmes tous ceux qui faisaient profession de la religion chrétienne« . Un chrétien mis le feu à l’édit. Il fut condamné au bûcher. Ensuite, quelqu’un bouta le feu au palais de l’empereur… et on accusa les chrétiens. Domitien fit brûler tous ses domestiques.

Voilà, d’après Lactance, l’origine de la persécution.
Deux remarques s’imposent :

  1. Comment les édits étaient-ils « affichés » dans toutes les villes de l’empire alors que les Romains ne connaissaient ni le papier, ni l’imprimerie, ni les moyens de reproduction ? Eusèbe prétend qu’ils étaient en airain. Alors comment les brûler ?
  2. Les édits dont on parle ne nous sont connus que par les écrits chrétiens. Si Lactance parle d’un édit, Eusèbe nous détaille quatre édits, dont je reparlerai.

Quelle a été l’ampleur de la persécution ?

Y a-il eut persécution ?
Sans aucun doute. Outre les témoignages de Lactance et d’Eusèbe qu’on peut accuser d’exagération, d’apologie et de subjectivité, l’émergence du donatisme (du nom de son initiateur, l’évêque Donat) en Afrique du nord en est la preuve. Donat qui avait été persécuté… mais toujours en vie, décréta que les évêques qui avaient « failli » en prêtant allégeance à Rome ne pouvaient plus exercer leurs fonctions, les sacrements qu’ils donnaient n’avaient plus de valeur.

Lactance ne détaille pas les souffrances endurées par les martyrs, au contraire d’Eusèbe. Il nous dit simplement : « Quand j’aurais cent langues et cent bouches et une voix de fer, je ne pourrais pas raconter les divers tourments dont les fidèles furent affligés« . Il nous dit que la persécution ne s’est pas étendue à la Gaule… qui était gouvernée par le père de Constantin,… ça aurait fait tache. On apprend qu’à la fin de la persécution, un de ses amis, qui avait été arrêté, sort de prison (en vie). Pour rappel, lui n’a jamais été inquiété.

Par contre, Lactance s’étend longuement sur une persécution qui touche tous les Romains : « Galère dégrade les magistrats, applique la question aux plus illustres des citoyens, traîne les femmes de qualité au gynécée« . Il torture, brûle, crucifie : « plus d’éloquence, plus d’avocats, tous les jurisconsultes relégués ou morts« . La raison de cet accès de folie est flou. Tout d’abord, Lactance impute à Galère le désir de voir tous les Romains réduits en servitude. Idée qui lui serait venue lors de sa victoire contre les Perses 5 ans auparavant. Il nous dit ensuite que la luxure en est la cause avant d’accuser sa cupidité : « on ne pouvait ni vivre ni mourir gratuitement« .

Eusèbe de Césarée est beaucoup plus prolixe sur les arrestations, tortures et mises à mort. Chaque cas révèle des tourments différents. Il détaille en outre quatre édits, qui se trouvent dans l’Histoire ecclésiastique, livre IX :

  1. Le premier est affiché le 24 février 303. Il prévoit la destruction des édifices de culte chrétiens et leur écrits. Tout chrétien est privé de ses charges et de ses droits. Notons qu’à la fin de la persécution, les édifices et les biens seront rendus aux chrétiens.
  2. Le deuxième date du printemps de la même année : tout le clergé chrétien est arrêté. Eusèbe n’est pas du lot !
  3. Le troisième suit en automne 303 : toute personne exerçant une fonction dans l’empire doit sacrifier à l’empereur.
  4. Et enfin, début 304, tous les chrétiens sont nommément appelés à sacrifier. On se croirait projeter en France en 1942 lorsque la police arrête les juifs fichés. On ne peut pas croire que les Romains gardaient des listes de chrétiens. Et une nouvelle fois, Eusèbe n’est pas inquiété… à moins qu’il ait sacrifié, le traître !

Dans son livre « sur les martyrs en Palestine », il détaille toutes les arrestations et exécutions. Le premier martyr, Procope est arrêté en juin 303… pour avoir critiqué l’empereur. Alors que suivant les édits, tout le clergé aurait déjà dû être sous les verrous. Si on poursuit la lecture, les martyrs suivants sont exécutés en décembre. La justice était déjà lente.

Je ne résiste pas à vous faire partager un supplice que les Romains ont réservé aux chrétiens de Tibériade, d’après Eusèbe qui était présent. Une « machine » a permis de ployer les arbres jusqu’à ce que leurs plus hautes branches touchent terre. On attacha les jambes des suppliciés à deux branches distinctes et on relâcha la pression. Les martyrs furent projeter vers le ciel et écartelés. Quelle imagination ces chrétiens… heu pardon, ces Romains.

Comment la persécution a-t-elle pris fin ?

La Tétrarchie n’a pas été un long fleuve tranquille. En 303, elle est au faîte de sa gloire : les quatre empereurs, tous victorieux sur les différentes frontières, se retrouvent à Rome pour célébrer les 20 ans de règne de Dioclétien.

En 305, les augustes, Dioclétien et Maximien, abdiquent volontairement. Galère et Constance Chlore deviennent logiquement augustes et se choisissent Maximin Daïa et Sévère comme césars. Jusque là, tout va bien.

En 306, l’anarchie reprend à la mort de Constance Chlore lors d’une campagne contre les Bretons. Son fils, Constantin est proclamé auguste par ses troupes. Maxence, le fils de l’ancien auguste Maximien, se proclame auguste à Rome. Sévère, l’héritier désigné est assassiné. S’en suit une période troublée qui voit le retour de Dioclétien pour arbitrer le conflit. En vain.

En 310, Galère qui s’est maintenu comme auguste en Orient, plus calme, s’associe à Constantin qu’il reconnaît comme auguste d’Occident.

Mais il faut attendre 312 et la victoire des légions de Constantin sur celles de Maxence à Rome, conjuguée à l’élection de Licinius en Orient pour qu’un semblant de paix soit rétablie.

Entre temps, en 311, Galère, à l’article de la mort, publie un édit rétablissant la liberté religieuse, restituant édifices et biens confisqués et prévoyant la réparation des dommages causés. Lactance nous donne une copie de cet édit en 20 lignes d’une page A4. Il spécifie que Galère a mis fin à la persécution pour que les chrétiens prient pour sa santé. Le texte de l’édit repris par Eusèbe est totalement différent, mais comme il le dit, il l’a traduit du latin.

Dans cet édit, Galère justifie les poursuites par le fait que les chrétiens avaient abandonné la secte de leurs ancêtres et qu’ils avaient promulgués des lois contraires aux lois romaines. Il leur permet donc de tenir à nouveau leurs assemblées, mais de ne plus rien faire contre les lois. Lactance et Eusèbe sont d’accord sur le fond. Pour Lactance, les prisonniers sortent des geôles, pour Eusèbe, ils reviennent des mines.

En 313, Constantin et son beau-frère Licinius, réunis à Milan, confirment la politique de tolérance… pour que l’ordre règne dans l’empire.

Leur amitié, faite de haut et de bas, prend fin en 324 lorsque Constantin fait assassiner Licinius après l’avoir vaincu sur le terrain. Il prend seul la direction de l’empire et nomme ses deux fils Constantin II et Constance II césars. La même année, il transforme la ville grecque de Byzance, la capitale de la Thrace, sur la rive européenne du Bosphore pour en faire sa capitale : Constantinople.

Sur son lit de mort en 337, il se fait baptiser. Il sera le premier empereur chrétien (à moins que ce ne soit Philippe l’Arabe). Curieusement, alors qu’en 325, il avait convoqué le concile de Nicée pour mettre fin aux disputes dogmatiques entre les chrétiens, concile qui avait rejeté l’arianisme, il se fait baptiser par un évêque arien : Eusèbe de Nicomédie.

Les historiens discutent encore pour savoir si Constantin était déjà un chrétien convaincu longtemps avant sa mort. Sur la pièce de monnaie d’un solidus, monnaie qu’il a créée et qui perdurera des siècles sous le nom de « sol » puis de « sou », on voit Constantin protégé par le dieu Sol Invictus… et sur le bord droit, entouré, ce qui semble être un chrisme.

Solidus datant de 313

Les auteurs chrétiens ont encensé Constantin malgré les meurtres commis sur des membres de sa famille et sa conversion à l’hérésie arienne. Il a été canonisé par l’Eglise orthodoxe. Mais les auteurs non chrétiens ont une toute autre vision, comme Zosime, un historien grec de la fin du V° siècle. Son « Histoire nouvelle » est miraculeusement arrivée jusqu’à nous, copiée par des moines byzantins. Pour lui, la décadence de l’empire est dû à deux causes :

  1. La négligence de Constantin, davantage préoccupé par son faste et ses plaisirs que par la sécurité des frontières. Le mal fut aggravé par son fils Constance II, et Julien (empereur païen) n’eut pas le temps de réparer les effets. Il fut tué lors de la guerre contre les Perses d’une flèche dans le dos tirée par un de ses légionnaires chrétiens, dit-on.
  2. La protection accordée à un culte nouveau, le christianisme, et l’abandon des dieux auxquels les Romains devaient depuis longtemps leur gloire et leur prospérité.

Épilogue.

Le christianisme romain, c’est à dire, le catholicisme est sorti victorieux de son bras de fer avec l’empire. En 380, il devient la religion d’Etat.

Et les persécutions peuvent commencer.
Les chrétiens vont s’en prendre à tous ceux qui ne sont pas de leur avis : les juifs, les hérétiques, les païens, les philosophes néoplatoniciens. La figure marquante de ces pogroms est la philosophe, mathématicienne et astronome grecque Hypatie qui fut rouée de coups, démembrée et brûlée à Alexandrie en 415 avec l’assentiment de l’évêque Cyrille. Comble de l’ironie, elle aurait servi de modèle à Sainte Catherine. Cette fête religieuse a disparu du calendrier romain en 1969, « en raison du caractère fabuleux de sa passion » et du doute qui pèse sur l’existence même de la sainte.

Si le Vatican commence à se poser des questions sur la réalité de ses saints, le calendrier sera bientôt vierge.

Les martyrs (2me partie)

Pour justifier leur statut de martyr, les chrétiens, au cours des siècles, ont colporter de fausses idées sur le statut de leur religion dans l’empire romain. Ne perdons pas de vue que la plupart des documents en notre possession ont été copiés et recopiés par des moines instruits ou non et que les interpolations ne sont pas à négliger.

Une question de vocabulaire
Le vocabulaire a évolué avec le temps. Martyr en grec (μάρτυρας) signifiait « témoin » et non pas « torturé et mort dans d’atroces souffrances ». Il n’est pas rare de lire dans les textes anciens : « il se disait martyr  » (donc en vie). Dans les Actes des Apôtres (1, 8), Jésus dit « vous serez mes témoins à Jérusalem » qui est la traduction de « μοι  μάρτυρες ἔν τε Ἱερουσαλήμ ».

Persécution (persecutio en latin) veut simplement dire « poursuite » que ce soit judiciaire ou non. En anglais, « prosecutor » signifie « procureur », celui qui poursuit les délits. Lors des combats de gladiateurs, très réglementés, le secutor est celui qui poursuit son adversaire, le rétiaire, un combattant léger, au filet et au trident.
Donc, « persécuter les martyrs » signifiait « poursuivre en justice ceux qui témoignent de leur foi (chrétienne) ».

La religion chrétienne s’est rapidement propagée dans l’empire.
Vrai et faux.
On estime qu’au début du IV° siècle, les chrétiens représentaient moins de 5% de la population de l’empire romain, avec de fortes disparités. La Gaule et l’Espagne sont peu christianisés. Les chrétiens sont moins présents dans les campagnes que dans les villes. Rome devait compter 10% de chrétiens. C’est en Egypte que l’on trouvait le plus de chrétiens, environ 20% de la population d’Alexandrie.

Notons que l’on ne trouve pas de traces de présence chrétienne à Pompéi, détruite en 79 de notre ère.

Jusqu’au premier quart du II° siècle, les Romains ne font pas de différence entre les juifs et les chrétiens considérés comme une secte juive. Pline le Jeune, sénateur de 80 à sa mort en 115 (ou 113) ne connaît pas les chrétiens. A la fin de sa vie, comme gouverneur de Bithynie, il s’interroge sur « ces gens qui à l’aube chantent des hymnes à Christos, comme si c’était un dieu« .

Donc, les persécutions de chrétiens sous Néron (54-68) ou Domitien (81-96), sont très peu probables. Néron a certainement condamné au bûcher les incendiaires de Rome et Domitien fut un tyran, assassinant plusieurs membres de sa famille… mais ils n’ont pas visé spécifiquement les chrétiens.

La religion chrétienne était interdite.
Faux.
Les Romains acceptaient tous les dieux, ils avaient même créé un temple en leur honneur, le Panthéon. Dans les Actes de Pierre, que j’ai déjà cité, un sénateur dit à Pierre qui hésitait à parler : « rassure-toi, les Romains sont les amis des dieux« . C’est un auteur chrétien de la fin du II° siècle qui l’écrit.

Nous avons connaissance de deux religions qui ont été momentanément interdites pour trouble à l’ordre public : la procession en l’honneur d’Attis, car les adeptes s’émasculaient en rue et le culte de Bacchus (en -186) suite à un scandale politico-érotique.

Les chrétiens pratiquaient leur religion au grand jour. On recense de nombreux déplacements d’évêques pour assister à des synodes (locaux) ou des conciles (généraux) pour juger les hérésies… qui foisonnaient à l’époque. Eusèbe cite un concile à Rome qui a rassemblé « 600 évêques et un bien plus grand nombre de prêtres et de diacres« . Origène (III° siècle) rassemblait « des milliers d’hérétiques, qu’il convertissait, et un grand nombre de philosophes parmi les plus distingués« . Ce même Origène, qui sera bien sûr persécuté (emprisonné), est appelé, après sa libération, en Arabie (en fait à Bosra, en Irak) à la demande du gouverneur pour « donner connaissance de sa doctrine« . Origène nous conte lui-même les supplices qu’il a dû endurer durant son incarcération… mais doit-on le croire, lui qui était ce qu’on qualifierait maintenant de sado-masochiste. Ne s’est-il pas émasculé à l’âge de 17 ans ?

Notons que les auteurs ne sont pas à une exagération près et que la mention de « prêtres » est peut-être un anachronisme : les prêtres dans la religion chrétienne n’apparaissent qu’au début du IV° siècle.

Eusèbe de Césarée dans le septième livre de son Histoire ecclésiastique, où il reprend des textes de Denys d’Alexandrie (III° siècle), nous dit que dans cette ville, Denys a fait appel à l’empereur Aurélien pour chasser de l’évêché un évêque hérétique. Et ce ne sont que quelques exemples.

Les premiers chrétiens se réunissaient dans les catacombes à Rome.
Faux.
Nous devons cette invention à Chateaubriand dans son ouvrage Les Martyrs. Les catacombes de Rome étaient des carrières qui ont été exploitées jusqu’au début du III° siècle. Comme les emplacements vacants devenaient rares à Rome, elles ont servi, par la suite, de cimetières aux chrétiens, mais aussi aux juifs et aux Romains qui désiraient garder trace de leurs défunts.

Dans un premier temps les chrétiens se réunissaient dans les synagogues ou au domicile d’un adepte avant de faire construire des églises de plus en plus richement ornées. Une grande église dominait même le palais de Dioclétien à Nicomédie et contrairement à ce qu’affirment certains, elle ne fut pas brûlée lors de la persécution car, d’après Lactance, l’empereur « craignait que l’embrasement se répandit aux grandes maisons voisines« … Elle fut néanmoins rasée.

Les habitants de l’empire devaient sacrifier aux dieux romains.
Vrai et faux.
Assister à un sacrifice était un grand honneur, car le sacrifice se faisait en petit comité, et en silence. Le déroulement devait être parfaitement respecté sous peine de nullité du sacrifice. Seuls les hommes libres ayant la citoyenneté romaine pouvaient y participer.

En 212, Caracalla étendit le droit de cité à tous les hommes libres de l’empire romain. Ce qui implique que tous les habitants de l’empire pouvaient s’engager comme légionnaire, qu’ils soient Romains ou Barbares : il crée ainsi une armée de Macédoniens et de Spartiates. Mais la citoyenneté romaine n’oblige pas les « étrangers » à abandonner leurs droits et coutumes locales.

Aurélien (270-275) institutionnalisa le culte solaire de Sol Invictus, divinité originaire d’Orient (Syrie) et très populaire dans les armées du Danube, fêtée le 25 décembre. L’empereur s’identifia à cette divinité. Sur ses monnaies, on trouve l’inscription « deus et dominus natus », né dieu et seigneur.

L’empereur est ainsi le seul à assurer la prospérité et la sécurité de l’empire. En cas de besoin, il sera demandé aux citoyens de prêter allégeance à l’empereur, à Rome. Cérémonie qui consiste soit à brûler de l’encens, à faire une offrande en fruits ou céréales ou à se courber devant sa stature, là où il y en a une. Tout refus sera considéré comme une trahison et passible de poursuite. C’est la cause première de la persécution des chrétiens qui n’avaient probablement pas lu les évangiles où Jésus dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.« . On verra que, néanmoins, beaucoup de chrétiens sacrifieront à l’empereur ou obtiendront une dispense. Ce qui plus tard posera problème, on en reparlera.

Notons que jamais les habitants d’une ville n’ont dû de sacrifier à l’empereur collégialement.

Les chrétiens étaient martyrisés lors des jeux du cirque.
Vrai et faux.
Dans l’empire, les jeux étaient très codifiés et leur contenu dépendait de l’organisateur, l’empereur ou un édile, et de la taille du cirque. Le clou du spectacle était les gladiateurs, les stars de l’époque, qui paradaient dans les rues la veille des jeux. Les gladiateurs étaient des hommes libres qui s’engageaient pour une certaine période, souvent 5 ans, auprès d’un laniste. C’étaient donc des professionnels rémunérés pour leurs combats. Au cours de son engagement, un gladiateur ne combattait pas plus de deux ou trois fois par an avec une arme réelle. On estime que 10 à 15% mourraient des suites du combat, souvent d’une blessure mal soignée. La plupart se retiraient fortune faite.

Les jeux organisés par les empereurs commençaient par une chasse aux bêtes exotiques ou par une reconstitution d’un combat naval (dans le Colisée, par exemple). A midi, on exécutait les condamnés à mort. C’est à cette occasion que certains chrétiens ont pu mourir dans le cirque. Mais Lactance n’en parle pas lorsqu’il évoque l’inauguration du cirque que Dioclétien a fait bâtir à Nicomédie. Eusèbe ne parle pas de jeux du cirque. L’après-midi était consacré aux combats de gladiateurs, qui se déroulaient sous le contrôle d’arbitres.

Nous n’avons que deux mosaïques montrant un condamné dévoré par un fauve. Et bien entendu, la tradition y voit un chrétien.

La troisième partie de cet article est consacrée à la façon dont Eusèbe de Césarée et Lactance ont vu et vécu la grande persécution de 303.

Les martyrs (1ère partie)

Que serait la religion catholique (et orthodoxe) sans ses saints martyrs, objets de toutes les vénérations. A voir les ex-voto ornant les murs des églises, on peut constater que l’esprit exerce une grande maîtrise sur le corps.

La tradition fourmille de martyrs persécutés par les Romains. D’où viennent ces récits ? On peut y voir quatre sources : la vie des saints, la vie des disciples, la vie des évêques et enfin, de rares chroniques contemporaines des persécutions.

Aussi curieux que cela puisse paraître, la vie des saints n’est racontée qu’au XIII° siècle par un moine dominicain de Gênes, Jacques de Voragine, dans l’oeuvre de sa vie : la Légende dorée. C’est dans cet ouvrage que l’on rencontre saint-Denis parcourant les rues de Paris, la tête sous le bras ; Marthe, la sœur de Lazare, forcée de quitter la Palestine dans un bateau sans voile, sans rame ni gouvernail, arrivant à Tarascon pour y terrasser un monstre ; et bien d’autres.

La vie des disciples est mise par écrit dès le II° siècle. Mais la rédaction des « actes » va perdurer jusqu’au V° siècle. Dans ces récits, le merveilleux le dispute au fantastique. C’est à qui fera le plus de miracles et aura la mort la plus atroce,… la plus glorieuse. Ainsi Pierre est crucifié la tête en bas. La tête de Paul tombe en faisant jaillir du lait au verset 14, 5 des Actes de Paul, mais au verset suivant, il apparaît devant Néron et de « nombreux philosophes » proférant des menaces.

Les évêques ne devaient donc pas être en reste. Que de souffrances subies dans la joie, entourés de leurs amis ! Leur martyres furent compilés au cours des siècles sous le titre de : Acta sincera et selecta primorum martyrum, en abrégé, les Actes des martyrs. Les martyrs y sont victimes des persécutions romaines, mais également des Germains arianisés. En 1903, paraissait une version actualisée (définitive ?) au nom évocateur : « Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines du Christianisme jusqu’au XX° siècle« .

Tous ces ouvrages ont été rédigés sur base de récits « de personnes dignes de confiance », d’où le qualificatif de « sincère » et « authentique ». Mais ces rapporteurs sont restés anonymes. Heureusement, nous avons les écrits de deux témoins de la « grande persécution » dont nous allons parler. Ces deux chroniqueurs sont Eusèbe de Césarée et Lactance. Tout deux ont vécu au IV° siècle de notre ère et j’en ferai une brève présentation à la fin de cette première partie.

La deuxième partie de cet article sera consacrée aux fausses affirmations que la tradition a colportées sur le statut des chrétiens dans l’empire romain et la troisième partie à la « grande persécution » à la lumière des textes d’Eusèbe et de Lactance.

La situation de l’empire romain à partir du III° siècle.

Pour tenter de comprendre la « grande persécution » qui débuta en 303, et se poursuivit durant 10 ans d’après Eusèbe ou 8 ans d’après Lactance, il faut connaître la situation de l’empire romain à cette époque.

Dès la fin du règne de la dynastie des Sévères (235), l’empire romain est en pleine déliquescence : les Barbares sont aux frontières et les légions ne servent plus que leur chef. Ainsi, de 235 à 253, en 18 ans, 12 empereurs se succèdent devant parfois composer avec un usurpateur (8 au total) dans une autre partie de l’empire. Il va sans dire que la plupart de ces empereurs ont été assassinés. Un est néanmoins mort dans son lit… de la peste après 4 mois de règne (Hostillien).

A partir de 253, une stabilité relative revient pour 15 ans, seuls deux empereurs vont se succéder : Valérien, capturé par les Perses et mort en captivité, et Gallien… assassiné. Mais ils devront faire face à pas moins de 10 usurpateurs !

Et la valse des empereurs reprend dès 268 : 9 en 17 ans. La plupart de ceux-ci ne sont plus nés en Italie, mais en Pannonie, sur les bords du Danube, à cheval sur l’Autriche, la Hongrie et l’ancienne Yougoslavie. Le centre du pouvoir s’est déplacé vers l’est. Sous Aurélien, né a Sirmium (270-275), qui réussit à régner 6 ans, l’empire perd la Dacie, conquise par les Goths.

En 284, les légions du Danube proclament Dioclétien empereur. Il est né en
Dalmatie (Croatie) en 244. Il va révolutionner la politique romaine. Il crée la Tétrarchie : l’empire sera gouverné par deux augustes (les empereurs) et deux césars (leurs successeurs désignés).

Dioclétien s’installe à Nicomédie, actuellement Izmit, en Bithynie, dans le nord-ouest de la Turquie (non loin d’Istanbul). C’est dans cette région éloignée qu’auront lieu les conciles célèbres de Nicée et de Chalcédoine. On ne s’étonnera donc pas que les conciles n’arrivaient pas à ressembler les évêques de l’Occident… dont celui de Rome. Ils arrivaient en retard !

Le césar de Dioclétien (Galère) réside à Sirmium, actuellement Mitroviça en Serbie. Dans la partie occidentale, Maximien Hercule est auguste à Milan avec comme césar, Constance Chlore (le pâle) qui garde la frontière germanique à partir de Trèves. Constance est le père de Constantin, le premier empereur chrétien.

L’empire a été partagé suivant l’appartenance linguistique de ses habitants. L’Orient de culture grecque comprend les Balkans, la Grèce, l’Anatolie, la Syrie, la Palestine, l’Egypte et la Libye. L’Occident regroupe les locuteurs latins d’Italie, des Gaules, de Bretagne, d’Espagne et de Numidie (l’Afrique du Nord).

L’intérêt de cette répartition du pouvoir est double :

  • les centres de décision sont près des frontières, la réaction sera plus rapide en cas d’invasion.
  • les guerres de succession seront évitées puisque les successeurs sont désignés du vivant de l’empereur. Cela va fonctionner plus ou moins bien. On aura bien des conflits lors de la désignation des césars, mais l’anarchie ne régnera plus dans tout l’empire.

Lactance

Lactance, de son vrai nom, Lucius Caecilius Firmianus, est né vers 250 dans l’Algérie actuelle. Il sera rhéteur, il enseignera la rhétorique, l’art de l’éloquence. Il s’installe à Nicomédie où il se retrouvera sans travail. Deux hypothèses peuvent expliquer cette situation : étant de langue latine, il n’aurait pas convaincu les Grecs ou, en tant que chrétien, il aurait été interdit d’enseignement : on ne peut pas enseigner ce qu’on exècre.

Sous l’empereur Constantin, il sera appelé à la cour. Il y meurt vers 325. Il a écrit De Mortibus Persecutorum (Sur la mort des persécuteurs) dont je parlerai dans la troisième partie.

Il faut remarquer que bien que résidant à Nicomédie en pleine persécution, il ne sera jamais inquiété.

Eusèbe de Césarée

Eusèbe est né en Palestine vers 265. Il sera nommé évêque de Césarée en 310, en pleine persécution dont il n’aura pas à souffrir bien que, d’après ses dires, il assista à de nombreux martyres.

Comme Lactance, il fera partie de la cour de Constantin qu’il ne cessera de flatter dans ses divers ouvrages. En religion, il oscille au gré des tendances : il est d’abord arien et se fait excommunier avant de se repentir et de devenir un pourfendeur de l’hérésie… et un père de l’Eglise.

Il a écrit de nombreux ouvrages ou du moins on lui attribue la paternité de ceux-ci : entre autres Histoire ecclésiastique en 9 livres (une centaine de pages A4 actuelles), Sur les martyrs de Palestine et La vie de Constantin en deux livres. Il écrit en grec et est très prolixe.