Judas

Voici un disciple de Jésus dont le nom est devenu synonyme de traître. Il a trahi son maître pour 30 pièces d’argent, somme dérisoire à l’époque.

Mais rien n’est clair autour de ce personnage.

Tout d’abord son nom : Judas Iscariote. Les traditionalistes interprètent ce nom comme Judas l’homme de Qeriyyot, une localité de Judée mentionnée dans le livre de Josué (15, 21-25) : «  <liste de villes>, Haçor-Hadatta, Qeriyyot-Hèçron – c’est Haçor – Amam, … »  « Isch » en hébreu signifiant « homme ».

On trouve également le nom de cette localité dans la stèle de Mesha, roi de Moab aux temps d’Omri, roi d’Israël. Dans ce cas, il s’agirait non plus d’une ville de Judée mais de Moab, à l’est du Jourdain :

J’emportai de là l’autel de Dodoh et je le traînai devant la face de Kamosh à Qeriyot où je fis demeurer l’homme de Saron et celui de Maharot.

NB : Kamosk est le dieu de Moab

Cependant, la plupart des chercheurs donnent à ce nom une tout autre connotation : Judas le sicaire. Les sicaires sont des activistes anti-Romains. Armés d’un petit poignard (sica en latin), ils profitent de l’anonymat de la foule, lors des marchés ou des pèlerinages, pour assassiner les « collaborateurs » de l’occupant romain. Ce qui ne doit pas nous étonner, ne trouve-t-on pas un Simon le Zélote dans l’entourage de Jésus ?
Judas est même qualifié de « zélote » dans l’apocryphe « Épître des Apôtres » daté de la fin du IIe siècle. Dans cette lettre, la liste des apôtres est curieuse : Jean, Pierre, Thomas, André, Jacques, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Nathanaël, Judas le zélote et Képhas. Il n’y en a que onze avec un Pierre et un Képhas.

Certains ergotent sur les appellations « sicaire » et « zélote », arguant que Flavius Josèphe n’utilise ces termes que pour décrire les révoltés de la guerre de 67-70. Ce serait donc un anachronisme d’utiliser ces termes pour une période antérieure. Rappelons tout d’abord que les évangiles ont été écrits après la révolte de 70. Ensuite, Flavius Josèphe décrit bien les zélotes comme une quatrième philosophie juive, avec les pharisiens, les esséniens et les saducéens, dont il situe l’origine lors de la révolte de Judas de Gamala en l’an 7 de notre ère, lors du recensement de Quirinus. Mais effectivement, il ne leur donne aucun nom. Ce n’est pas une raison pour nier l’existence de ces groupes avant la révolte de 70.

Mais pourquoi Judas, un Hébreu, dans un texte écrit en grec porte-t-il un surnom dérivé du latin ? Aussi, certains ont cherché une origine araméenne et ont trouvé « isqqarya »  qui signifie le traître ou le trompeur.

D’autres chercheurs  associent son nom à « Judéen », simplement. En latin Judéen se dit Judaeus et en grec Ioudaios. Ce qui fait penser à Judas. Donc, pour eux, le traître, ou plutôt les traîtres sont les Judéens, les Juifs. De plus, le salaire du traître, 30 deniers ou sicles est la valeur numérique de Yéhudah, «Judas » en hébreu, c’est une somme dérisoire, c’est le prix fixé dans l’Exode pour compenser la mort d’un esclave.

NB : En hébreu, les lettres sont également utilisées comme chiffres. Tout mot peut donc être interprété comme un nombre. C’est la base de la Kabbale.

Il ne faut peut-être pas chercher si loin : Judas est un nom très répandu en Judée. Jésus n’a-t-il pas un frère qui s’appelle Judas et que les traducteurs nomment pudiquement Jude ? Et sur une des urnes de la tombe de Talpiot, ne retrouve-t-on pas Judas fils de Jésus/Josué ? J’en parlerai dans la seconde partie d’un article sur « Le tombeau de Jésus ».

Ce qui est troublant, c’est que Judas et sa trahison ne semble pas connu, dans les premiers temps, même dans les ouvrages chrétiens. Ainsi, Paul ne le connaît pas, il nous dit même que Jésus est apparu aux douze apôtres… alors que Judas s’est pendu lors de la crucifixion de Jésus, c’est ce que nous dit l’Évangile selon Matthieu (27, 5). Par contre, pour les Actes des Apôtres (1, 18), il serait mort dans un champ qu’il aurait acquis avec ses 30 deniers… somme qui était nettement insuffisante pour l’achat d’une parcelle de terrain. Trente deniers, c’est un mois de solde d’un légionnaire romain.

Justin, qui écrit au deuxième siècle ne dit rien sur la trahison de Judas : dans « le martyre de Polycarpe », un ouvrage du milieu du deuxième siècle, Jésus a été livré par un serviteur. Dans l’Évangile de Pierre (IIe siècle également), un des apocryphes trouvés à Nag Hammadi, Judas est toujours cité comme l’un des apôtres.

C’est à partir du IIIe siècle que les pères de l’Église vont se déchaîner contre lui. Il est probable que la trahison de Judas ait été ajoutée après la séparation des chrétiens d’avec les juifs, Judas personnifiant bien « le Juif »

Quel a été le rôle de Judas ?

Simon Claude Mimouni minimise le rôle de Judas : pour lui, les hommes qui viennent arrêter Jésus n’avaient pas besoin d’un familier pour le reconnaître, car il était bien connu de tous.

Ce n’est pas si sûr. Jésus prie, le soir, dans le jardin de Gethsémani (le pressoir), qu’on situe sur le mont des Oliviers, à l’est de Jérusalem. Or, lors de la Pâque, cet endroit sert de lieu de repos à tous les pèlerins qui n’ont pas trouvé refuge dans une auberge. Et ils doivent être nombreux. Flavius Josèphe estime que Jérusalem accueillait un million de pèlerins pour la Pâque. Ce nombre est sans doute exagéré. On parle aujourd’hui de 100 à 400.000 personnes. Ce qui est énorme pour une ville de 50.000 habitants. Donc Jésus est perdu dans la foule et l’aide d’un familier pour le localiser n’est pas superflue. On peut se demander pourquoi Jésus s’est arrêté sur le mont des Oliviers alors que la maison de Marthe et Marie, à qui il a rendu visite lors de son arrivée, se trouve à Béthanie, à quelques lieues de là. Nous verrons que le « Livre du Coq » situe la Cène à Béthanie.

Ceux qui croient en l’historicité des évangiles, donc à la trahison de Judas, se demandent pourquoi Judas a vendu son maître. Aucune réponse officielle n’a été donnée à cette question, sauf que Satan est entré en Judas (Luc 22, 3). Était-ce la jalousie, l’appât du gain (peu probable), l’impatience, a-t-il voulu hâter le destin de Jésus ? Certains y ont vu l’acte d’un zélote qui par l’arrestation de Jésus voulait provoquer le soulèvement du peuple de Jérusalem.

Une autre version fait de Judas l’accusateur de Jésus lors du procès face à Ponce Pilate. La justice romaine n’agissait que si un crime ou un méfait était dénoncé par une tierce personne. Mais dans le cas de Jésus, Judas n’est pas l’accusateur, il ne fait que désigner Jésus en l’embrassant. Ce sont les membres du Sanhédrin qui portent l’accusation de roi des Juifs.

L’Évangile de Judas

L’Évangile de Judas, un apocryphe gnostique retrouvé en 1978 près d’Al Minya en Égypte, nous donne une vision tout autre de l’apôtre. Cet évangile, écrit en copte, relate « Le discours caché de la déclaration que Jésus a faite à Judas l’Iscariote, pendant huit jours, trois jours avant qu’il célèbre la Pâque ». Le seul exemplaire connu de ce document de 20 feuillets, est la propriété de la fondation Bodmer à Genève, il date de la fin du IIe siècle.

Cet évangile ne raconte pas la vie de Jésus. C’est un dialogue entre Jésus et Judas au sujet des étoiles, des archontes et des anges. On y lit, dans la traduction publiée par le National Geographic  Society en 2006 :

 « Mais toi, tu feras encore plus qu’eux tous, car l’homme qui me porte, tu vas l’offrir en sacrifice« 
ET
« Lève les yeux et regarde le nuage et la lumière qui s’y trouve, ainsi que les étoiles qui l’entourent ! L’étoile qui est l’avant-garde, c’est ton étoile.

Judas est présenté comme le seul qui ait compris la mission de Jésus, il passe pour le disciple que Jésus aimait… Dans aucun des évangiles canoniques, il ne désigne Jésus en le montant du doigt, mais il l’embrasse d’une étreinte fraternelle d’adieu.

Néanmoins, la première phrase citée est hors contexte, le parchemin étant en mauvais état, il manque les huit lignes précédentes.

Le livre du Coq

Et pour conclure, une question angoissante… pour l’anecdote. Comment Jésus a-t-il su que Judas allait le trahir ?

« Cependant, voici que la main de celui qui me livrera est avec moi sur la table » (Luc 22, 21)

On pourrait croire que Jésus étant (le fils de) Dieu, sait tout. Erreur ! « Quant à ce jour et à cette heure-là [l’instauration du royaume de Dieu], nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais le Père seul. » (Luc 24,36).
Alors, comment était-il au courant ? Le livre apocryphe intitulé « Le Coq » nous apporte la réponse, et elle est surprenante. Ce livre est une version longue de la passion de Jésus lors de la Pâque.

Sur le Mont des Oliviers, Jésus ordonne à une pierre de désigner celui qui le trahira. La pierre s’élève et plane au-dessus de Judas en lui adressant des reproches (1, 17-19). Ensuite, Jésus et ses disciples se rendent à Béthanie pour y célébrer le repas de Pâque. La maîtresse de maison leur sert un coq rôti que Jésus s’empresse de ressusciter (4, 6-8) :

C’est moi qui t’ordonne ô coq de suivre Judas en secret. Va à Jérusalem et tâche de savoir ce que Judas fera chez lui, auprès de Juifs et au temple. Après t’être envolé sans crainte, reviens ici. Il te sera donné une langue comme aux humains, et tu feras aux apôtres le récit de tout ce qui s’est passé.

Remarquons que Judas ne participe pas au repas de Pâque, il est à Jérusalem.

Aussi invraisemblable que cela paraisse, ce livre est quasi canonique dans la communauté copte d’Égypte.

XIe siècle, la réforme grégorienne

Situation avant le XIe siècle

Jusqu’au XIe siècle, il y avait dans l’Europe, morcelée par la féodalité, des Églises en communion avec Rome bien plus qu’une Église catholique dirigée par le pape. Les seigneurs nommaient les évêques qui nommaient les curés des paroisses. Des paroisses étaient souvent desservies par des prêtres peu instruits. Le trafic des charges ecclésiastiques était généralisé : on payait pour devenir évêque.
Certains évêchés étaient des fiefs d’un seigneur. L’évêque avait donc le devoir des vassaux, entre autres, il devait participer aux guerres, non pas en tant qu’ecclésiastique, mais en armes !
Le pape était nommé par le roi des Romains, l’empereur germanique, descendant de Charlemagne. Les familles nobles de Rome considéraient que ce privilège était leur prérogative. Ils firent assassiner deux papes nommés par l’empereur : Clément II et Damase II.

Le célibat des prêtes n’était pas une règle stricte.

Sur le chemin du renouveau

C’est du monastère de Cluny, fondé en 909, que vint le renouveau. Les abbayes dépendantes de Cluny étaient totalement hors de contrôle de l’autorité des seigneurs.

En 1049, le pape Léon IX est nommé par l’empereur Henri III. Ce pape est partisan de l’indépendance du pouvoir religieux par rapport au pouvoir séculier. Il a l’habilité de faire confirmer son élection par la population romaine.

En 1059, le pape Nicolas II profitant de la minorité du nouvel empereur Henri IV (1050-1106) décrète que seuls les cardinaux peuvent élire le pape. Ce même décret interdit le mariage des prêtres et ordonne aux mariés de répudier leur épouse.

En 1075, le nouveau pape, Grégoire VII réunit le concile de Rome qui condamne l’investiture des évêques par des laïcs. L’empereur germanique, Henri IV, dont dépend l’évêque de Rome, donc le pape, réunit un concile à Worms et destitue le pape qui réagit en excommuniant l’empereur. Les sujets et les vassaux de l’empereur ne sont donc plus tenus par leur serment de fidélité envers lui.
Deux thèses s’affrontent :

  1. « L’autorité du pape est supérieure au pouvoir de l’empereur ».
  2. Contre « l’empereur tient son pouvoir de Dieu : l’Église et l’État dépendent de lui ».

C’est l’empereur qui cède ! Il viendra se repentir à Canossa, où réside le pape en janvier 1077. Pieds nus dans la neige, Henri IV vient s’agenouiller devant le pape qui lève son excommunication.

L’empereur, sa femme et son fils attendent pieds nus dans la neige que le pape veuille bien les recevoir.
Conséquences de la réforme grégorienne

Le pape est devenu souverain, chef de l’Église universelle, il dispose des pouvoirs spirituel et temporel. L’Église est une monarchie élective absolue, son chef, le pape, est élu démocratiquement par les cardinaux. Autour du pape, toute une structure étatique se met en place : la curie contrôlant l’Église.
Le clergé est indépendant du pouvoir laïc qui ne peut plus intervenir dans les nominations.
Le clergé sera mieux instruit.
Le célibat et la chasteté sont imposés aux prêtres. Le mariage des laïcs devient un acte religieux.

La chasteté n’a pas toujours été respectée par les papes eux-mêmes. Au début du XVIe siècle, le pape catalan, Rodrigo Borgia, connu sous le nom d’Alexandre VI (1492-1503) eut au moins sept enfants. Son fils, César Borgia, chef de guerre redoutable contribua à agrandir les territoires de son père, l’État pontifical. Sa fille, Lucrèce, lui apporta l’appui des cités italiennes par ses mariages.
C’est le dernier des papes scandaleux… à cause de ses enfants. Jules II (1503-1513) avait trois enfants illégitimes, mais ce sont les accusations d’homosexualité qui marquèrent son pontificat. Ce fut un grand mécène, il fit reconstruire la Basilique Saint-Pierre, il confia la décoration des nouveaux appartements à Raphaël. Michel-Ange édifia son tombeau et décora la chapelle Sixtine.
Après Jules II, et toujours au XVIe siècle, Léon X (1513–1521) et Jules III (1550–1555) ont fait l’objet des mêmes accusations d’homosexualité.

Inversion de tendance : la papauté contrôle les seigneurs

Mais revenons au XIe siècle. La papauté s’est libérée de l’emprise des laïcs. Elle va maintenant tenter de canaliser la violence que les seigneurs font régner. Sous Urbain II (1088-1099), les rois, lors de la cérémonie du sacre, prêtent le serment de défendre les faibles et d’assurer la justice. Il décrète que la guerre doit être suspendue durant les jours de fête religieuse. Et surtout, ce pape va envoyer les seigneurs faire la guerre en dehors de la chrétienté : il lance les croisades en Syrie et en Espagne contre l’Islam.
Pour motiver les troupes, il accorde la rémission des pêchés à tout guerrier qui partira en croisade.

La papauté en un siècle est passée de la totale dépendance au pouvoir des seigneurs à l’autorité suprême sur ceux-ci.

Jésus dans le talmud

Le talmud, ou plutôt les talmuds car ils sont au nombre de deux, constituent la base de la loi religieuse juive, la halakha, avec la Torah (les cinq premiers livres de la Bible hébraïque).

Que nous apprennent les talmuds sur Jésus ? Les talmuds ne parlent pas de Jésus le Nazaréen, mais d’un certain Yeshou, qu’on a tôt fait d’assimiler à Jésus. Les informations qu’on y puise n’éclairent pas la situation. Le Jésus des talmuds n’est pas historique, mais polémique. Les talmuds datent des IVe et Ve siècles de notre ère alors que le christianisme est devenu religion d’État, ils veulent prouver aux juifs que Jésus n’était pas le messie et qu’ils ont bien fait de ne pas le suivre. Voyons néanmoins comment ils le présentent.

Jésus serait le fils d’une coiffeuse, Myriam (Marie), tellement volage que son mari, Papos ben Yehouda, l’enfermait lorsqu’il quittait son domicile. Le mari finit par s’enfuir à Babylone sur les conseils de rabbi Aqiba, qui vécut la seconde révolte juive. Cette histoire nous projette donc vers 120 de notre ère.

Une seconde version fait de Jésus le fils d’une autre Myriam, fille de bonne famille, violée par un voisin, Yossef (Joseph) ben Pendera. Celse, un écrivain grec du IIIe siècle en a fait un soldat romain : Pantera. Le fiancé de Myriam fuit également à Babylone sur les conseils de son maître, Simon ben Shéta, le frère de la reine Alexandra-Salomé, qui vécut au premier siècle avant notre ère, ce qui nous amène un siècle avant l’histoire chrétienne.

Cette chronologie est confirmée par un autre texte : Jésus aurait été le disciple de rabbi Yeoshoua ben Pera‘hiya. Il serait né la quatrième année du règne d’Alexandre Jannée, soit en 99 avant notre ère. Lors des persécutions des pharisiens, il aurait accompagné son maître en Égypte, jusqu’à ce que Simon ben Shéta, grande figure du pharisianisme, lui annonce la fin des persécutions.

Si on prête foi à cette histoire, qui dans le talmud est accompagnée de médisances (Jésus ne comprend pas son maître), on pourrait croire que Jésus et le Maître de Justice des Esséniens ne font qu’un.

Cette hypothèse est séduisante, car elle explique pas mal de choses.

Mais attention, il n’existe aucun lien entre le Maître de Justice et le Jésus du talmud si ce n’est la période pendant laquelle ils auraient vécu. Certains auteurs ont attribué au Maître de Justice un nom : Yeoshua, qui est le même que celui de Jésus… mais le Maître de Justice n’a pas été identifié dans les manuscrits de la Mer Morte, on ignore donc son nom. Plus mystérieux, Flavius Josèphe ne parle pas du Maître de Justice alors qu’il proclame avoir suivi les enseignements des esséniens. Oubli de sa part ou censure des copistes ?

J’ai consacré un article au Maître de Justice.

Pour l’anecdote, on a retrouvé en Allemagne, à Bingerbrück, la tombe d’un centurion romain appelé Julius Abdes Pantera. Il faisait partie de la XVIIe légion, commandée par Varus. Or cette légion, avant d’être envoyée en Germanie, était stationnée en Syrie et a participé à l’écrasement de la révolte de Judas bar Ézéchiel qui avait tenté de prendre le pouvoir à la mort d’Hérode en l’an 4 avant notre ère.

La tombe de Pantera
Les talmuds

Les talmuds sont au nombre de deux : le Talmud de Jérusalem, en fait rédigé en Galilée, Jérusalem étant interdite aux Juifs depuis 137 de notre ère suite à la révolte de Bar Kachba, et le Talmud de Babylone, plus complet. Le mot hébreu « talmud » signifie « enseignement ». Les talmuds recueillent les enseignements oraux du judaïsme, des commentaires et des notes historiques. C’est une somme colossale d’informations religieuses, juridiques et historiques.

Ils ont été compilés entre le IVe et le Ve siècle de notre ère.

Le talmud comporte 2 parties : la Mishna et la Guemara.

La Mishna, dont le nom vient du verbe hébreu signifiant « répéter », est l’enseignement oral des premiers rabbins, après la destruction du temple. Ils prétendaient détenir cet enseignement de Moïse lui-même. Nous retrouverons la même dichotomie dans l’islam, où à côté de la révélation écrite, le Coran, s’est constitué un enseignement oral, les hadiths, les paroles de Mahomet.

Les « enseignements oraux de Moïse » ont été compilés et mis par écrit vers l’an 200 de notre ère. Ils s’accompagnent de commentaires sur l’application de la Torah. La Mishna semble ignorer que le temple a été détruit et qu’Israël n’est plus indépendant. Ce recueil, écrit en hébreu, composé de 6 traités juridiques et canoniques, se propose de résumer les principaux préceptes et pratiques du judaïsme rabbinique tels qu’ils avaient été transmis depuis l’époque où le temple existait encore.

La Mishna se compose de 6 traités :

  1. Les « semences » traitent de l’agriculture et des bénédictions.
  2. Les « fêtes » traitent du calendrier.
  3. Les « femmes » reprennent les lois du mariage et du divorce.
  4. Les « dommages » comprennent les lois relatives aux droits civil et pénal.
  5. Les « objets sacrés » traitent des lois relatives à l’abattage rituel, aux sacrifices et au Temple… qui a déjà été détruit par les Romains.
  6. Les « puretés » reprennent les lois relatives à la pureté et à l’impureté rituelle.

La Guemara compile des commentaires sur la Mishna.

Si la Mishna a été écrite en hébreu, la Guemara est rédigée en partie en araméen. Ces commentaires ergotent parfois sur des détails sans intérêts et, en cela, ils préfigurent les hadiths de l’islam. Ainsi, à la grande question : peut-on tuer un pou le jour de Shabbat, les réponses varient du oui au non en passant par non mais on peut lui couper les pattes.

La Mishna, c’est l’enseignement et la Guemara, c’est l’explication.

Voici un exemple de ce que l’on trouve dans le talmud.

À partir de quand peut-on lire le chema Israël le soir? (NB : c’est une prière issue du Deutéronome 6, 4 qui commence par « écoute (chema) Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ». 

Réponses :

À partir du moment où les cohanim  (les prêtres) rentrent manger leur prélèvement (parties des sacrifices ayant eu lieu au temple et réservées aux prêtres).

Jusqu’à la fin de la première garde. Ce sont les paroles de Rabbi Eli’ézer.

Les Sages disent: jusqu’à la mi-nuit.

Rabban Gamliel dit : jusqu’à ce que monte la lueur de l’aube.

On remarquera dans cet exemple, qu’une réponse se réfère aux prélèvements faits sur les animaux sacrifiés dans le temple alors que celui-ci n’existait plus lors de la rédaction de la Mishnah.

Le talmud dans l’espace chrétien

Les talmuds ont été rédigés pour prémunir les juifs de l’influence chrétienne, pour fixer la loi juive. Les juifs n’ont plus de patrie, ils vivent comme minorité entourée de chrétiens ou de musulmans. Dès de XIIIe siècle, le talmud fait l’objet de controverses en France. Il ferait l’apologie du meurtre des non-juifs et de la pédophilie. Ce qui est totalement faux. En 1242, les manuscrits sont brûlés en Place de Grève à Paris.

Les autodafés vont se répéter en Espagne et en Italie. Le pape s’en mêle, le censure en 1554 puis le met à l’index. La XIIe bénédiction attaquerait les chrétiens :

Qu’il n’y ait pas d’espoir pour les apostats, et que se déracine le royaume de l’arrogance (Rome) au plus tôt et dans nos jours. Que les nazaréens (notsrim) et les hérétiques (minim) périssent en un instant. Efface-les du livre de vie et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes. Loué sois-tu seigneur qui soumet les arrogants.  

Notons que les nazaréens, pour les chrétiens, sont des judéo-chrétiens, donc des hérétiques.

La première version du talmud expurgé paraît à Bâle en 1578.
Le texte original sera imprimé à Cracovie en 1602. L’étude du talmud va surtout se développer dans l’est de l’Europe. C’est de cette région que proviennent la plupart des juifs orthodoxes.

Au XIXe siècle, en France et en Autriche, des soi-disant traductions du talmud vont circuler. Elles vont servir d’argument aux attaques antisémites. Citons : le juif talmudique et le talmud démasqué. Ces pamphlets sont comparables aux Protocoles de Sion, un faux des services secrets russes du début du XXe siècle.

Le talmud aujourd’hui

Les écoles talmudiques sont consacrées à l’étude du talmud. En Israël, certains juifs orthodoxes passent toute leur vie à étudier le texte, c’est leur but ultime. Ils sont rémunérés par des dons qui peuvent s’élever à 500 dollars. Cette somme ne permet pas d’entretenir leur famille très nombreuse, parfois dix enfants. C’est leur femme qui travaille pour nourrir la maisonnée. Les orthodoxes et ultra-orthodoxes représentent plus de 20% de la population des juifs de plus de 20 ans en Israël, et leur nombre va en croissant. Les juifs représentent 75% de la population de l’État hébreu.