La fête des rois ? Quels rois ?

Épiphanie

Le 6 janvier, c’est l’Épiphanie pour les chrétiens. Ce mot, qui vient du grec, signifie « manifestation » ou « apparition« . De quelle manifestation s’agit-il ? L’objet de la célébration dépend du rite de l’Église.

Les orthodoxes célèbrent le baptême de Jésus? Non pas son baptême juif, qui a eu lieu huit jours après sa naissance (selon l’Évangile de Luc), mais son baptême par Jean le Baptiste sur le fleuve Jourdain alors qu’il avait une trentaine d’années.

L’Église arménienne célèbre la naissance de Jésus.

Tandis que les catholiques célèbrent la venue des « rois-mages ».

La naissance de Jésus dans les évangiles

Seul Évangile de Matthieu parle des « mages » :

« Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : où est le roi des juifs qui vient de naître ?« 

Matthieu et Luc ne sont pas d’accord sur les circonstances de la naissance de Jésus. Or ce sont nos seules sources, les autres évangiles restent muets à ce sujet, et les autres livres canoniques n’en parlent pas. Voici un résumé des faits.

Dans l’ Évangile de Matthieu
  • Hérode est le roi de Judée.
  • Les parents de Jésus habitent Bethléem.
  • C’est donc dans leur maison que naît Jésus.
  • Des mages venus d’Orient parlent de sa naissance à Hérode.
  • Puis, en mission d’espionnage pour le roi, ils viennent rendre hommage à l’enfant, lui offrant de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
  • Avertis en songe des noirs desseins d’Hérode, ils ne repassent pas par Jérusalem renseigner Hérode sur le lieu de naissance de Jésus lors de leur retour au pays.
  • Joseph avertit de même fuit avec sa famille en Égypte.
  • Hérode dupé fait assassiner tous les enfants de Bethléem de moins de deux ans. Le massacre n’est pas corroboré par l’Histoire. Alors que la tradition parlait de milliers d’enfants tués, aujourd’hui, la Catholic Encyclopedia parle d’une vingtaine d’enfants et conclut que ce petit nombre explique que l’événement n’ait pas été commenté.
  • Après la mort d’Hérode, Joseph, Marie et Jésus viennent s’installer à Nazareth, en Galilée. Étrange le choix de cet endroit ! A la même époque, la région de Sépphoris, dont Nazareth était un village, est le centre de la révolte d’un certain Judas, descendant des Hasmonéens. La révolte sera matée, dans la sang, par les légions romaines de Varus, venant de Syrie. Deux mille rebelles seront crucifiés.
Dans l’ Évangile de Luc
  • Hérode est le roi de Judée. C’est la seule correspondance entre les deux récits !
  • Joseph et Marie habitent à Nazareth en Galilée.
  • Joseph emmène sa femme enceinte à Bethléem pour participer au recensement organisé par les Romains. Il serait un descendant du roi David (qui aurait vécu 1000 ans auparavant), originaire de cette localité. Le recensement de Quirinus a eu lieu en l’an 6 ou 7, soit onze ans après la mort d’Hérode.
  • Les auberges étant complètes, Jésus naît dans une étable. On l’installe dans la crèche, c’est-à-dire la mangeoire.
  • Les bergers des environs, avertis que le sauveur venait de naître, viennent lui rendre hommage.
  • Huit jours après la naissance, Jésus est présenté au temple de Jérusalem car « tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur ». Ses parents sacrifient « un couple de tourterelles ou de pigeons… suivant la loi« .
La naissance du mythe

Donc, l’Évangile de Matthieu parle de mages. Il ne cite ni leur nombre, ni leur nom.

Quelques dizaines d’années plus tard (au VIe siècle ?), dans un apocryphe intitulé « L’Évangile du Pseudo-Matthieu » on lit :

« Alors ils ouvrirent leurs trésors et donnèrent de riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même, ils offrirent chacun une pièce d’or. Et l’un offrit de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe »

On sait maintenant qu’ils sont trois.
Ensuite, dans un autre apocryphe, « La vie de Jésus en arabe » (VIe siècle ?), on apprend qu’ils sont fils de rois :

« Lorsque Jésus naquit à Bethléem de Juda au temps du roi Hérode, les mages vinrent de l’Orient à Jérusalem- ainsi que l’avait prophétisé Zarathoustra-, portant des offrandes d’or, de myrrhe et d’encens. Certains prétendent qu’ils étaient trois, comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs »

Avec le temps, vers le VIIe siècle, dans l’ouvrage « Excerpta Latina Barbari« , ils seront rois eux-mêmes, ils sont devenus les rois-mages et on connaît leur nom : Melchior, Balthazar et Gaspard. Ils avaient été nommés Balthazar, Melkon et Gathaspar dans l’Évangile arménien de l’Enfance datant du VIe siècle.

On attribue à la mère de l’empereur Constantin (272-337), Hélène (252-330 ?), la découverte des squelettes des trois « Rois Mages », reliés par une chaînette en or. Ce qui ne fait aucun doute sur leur origine, se dit-elle ! Rapportés dans une châsse à Constantinople, ils ont été transférés à Milan et lors du sac de la ville (1162) par l’empereur germanique, Frédéric Barberousse (1122-1190), la châsse a été amenée à Cologne où on peut toujours la voir dans la cathédrale. Étrange que les « rois-mages » aient été inhumés à Jérusalem car la tradition rapporte qu’ils sont rentrés chez eux en évitant Jérusalem.

Reliquaire contenant les corps des trois rois-mages.

Les offrandes qui ont été faites à Jésus (l’or, l’encens et la myrrhe) sont conservées dans le monastère Saint-Paul du Mont Athos… ou à Moscou !

En Grèce ou en Russie ?
Et aujourd’hui ?

En 2005, le pape Benoît XVI, en visite à Cologne, a déclaré dans son homélie :

« La ville de Cologne ne serait pas ce qu’elle est sans les Rois Mages, qui ont tant de poids dans son histoire, dans sa culture et dans sa foi. Ici, l’Église célèbre toute l’année, en un sens, la fête de l’Épiphanie. C’est pourquoi, avant de m’adresser à vous, chers habitants de Cologne, j’ai voulu me recueillir quelques instants en prière devant le reliquaire des trois Rois Mages, rendant grâce à Dieu pour leur témoignage de foi, d’espérance et d’amour ».

Benoît XVI a employé deux fois le mot « foi ». Avoir la foi, c’est croire sans se poser de question, c’est avoir confiance absolue dans la tradition.

70 : Jérusalem incendiée par les légions romaines

Contexte historique

En 63 avant notre ère, le général romain Pompée, conquiert la Syrie en battant le dernier roi grec, Mithridate VI, d’origine perse. Pour la petite histoire, notons que son frère s’appelait Mitridate Chrestos. Personne ne lui a voué un culte, car « chestos » signifie « bon ou bienfaisant ».

La Judée, dirigée par la dynastie hasmonéenne qui a acquis une quasi indépendance vers 167 avant notre ère, s’est agrandie petit à petit en profitant de la faiblesse des Grecs, descendants des généraux d’Alexandre le Grand.

A l’arrivée des Romains en Syrie, deux frères se disputent le trône de Judée : Hyrcan II et Aristobule II. Pompée intervient, prend Jérusalem et fait de la Judée un protectorat romain sous le contrôle du gouverneur romain de Syrie. Après sa victoire, Pompée visite le temple de Jérusalem, ce qui sera considéré comme une grave profanation.

Suite à la guerre qu’il a menée en Judée, Pompée ramène à Rome des prisonniers qui lorsqu’ils passeront du statut d’esclaves à celui d’affranchis constitueront les premières communautés juives de Rome. A cette époque, Babylone et Alexandrie (Egypte) comptaient déjà d’importantes communautés juives.

Avec l’accès au trône d’Antigone, le neveu d’Hyrcan II, la situation devient confuse. Les Parthes, ennemis des Romains, qui occupaient un vaste territoire à l’est de l’Euphrate, envahissent Israël.

L’empire romain et l’empire parthe sous l’empereur Auguste. La carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grateloup que je recommande chaudement.

En 37 avant notre ère, les Romains placent Hérode sur le trône de Judée. Il sera appelé le Grand à la suite des travaux qu’il va entreprendre dans le pays : construction de villes (Césarée maritime, etc.), de forteresses (Machéronte, Massade, etc.), d’un théâtre et d’un amphithéâtre à Jérusalem et surtout il va agrandir et embellir le temple de la ville qui deviendra un des temples les plus imposants de l’Empire romain. Les travaux débuteront en 19 avant notre ère et se termineront 82 ans plus tard, en 63 de notre ère. Le gros oeuvre n’avait demandé que 7 ans et le temple semble n’avoir jamais été fermé.

Reconstitution du temple de Jérusalem

A la mort d’Hérode, en l’an 4 avant notre ère, son territoire est partagé, selon ses souhaits, entre trois de ses fils :

  • Archélaos obtient la Judée avec Jérusalem avec le désert du Néguev.
  • Hérode dit Antipas, obtient la Samarie et la Galilée au nord de la Judée.
  • Philippe obtient les territoires à l’est du Jourdain, jusqu’à la frontière nord du royaume des Nabatéens (Pétra).

En l’an 6 ou 7 de notre ère, Archélaos est destitué par les Romains qui prennent le contrôle direct de la Judée. Elle devient une province impériale, dirigée par un préfet qui s’installera à Césarée maritime, avec une petite armée d’un millier d’hommes. C’est à cette occasion que le gouverneur de Syrie envoie son légat, Quirinus, effectuer un recensement. Ce recensement a pour objectif de déterminer l’impôt des personnes. Comme je l’ai dit par ailleurs, ce recensement ne concerne que la Judée (pas la Galilée) et a été fait 11 ans après la mort d’Hérode. La naissance de Jésus racontée dans l’Évangile de Luc est une fable. C’est le gouverneur de Syrie qui contrôle le recensement, car un préfet n’a pas de prérogatives financières sur le territoire qu’il dirige.

Sous l’empereur Claude (41-54), la Judée devient une province sénatoriale, gouvernée par un procurateur. Remarquons que Ponce Pilate n’était pas procurateur, mais préfet.

Les temps messianiques

Un des derniers livres de la Bible, le Livre de Daniel, écrit vers 150 avant notre ère, par un auteur inconnu, déclare que les temps sont venus… Dieu va envoyer un prince, un messie pour préparer le royaume de Dieu sur terre.

Le Livre de Daniel donne même la date du début de l’insurrection qui précédera l’arrivée des troupes célestes : la fin des temps (de malheur) arrivera 70 semaines d’années à partir de la première année du règne de Darius, fils d’Artaxerxés, soit Darius II dont le règne commença en -423. La fin des temps est donc prévue en 66/67 de notre ère (490 moins 423). Ceci sera l’œuvre d’un « prince messie », du « Fils de l’homme » et se soldera par « la destruction de la ville et du sanctuaire…causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ».

Le Livre de Daniel est à la fois un livre apocalyptique, du grec « révélation, découverte » et messianique, qui a foi dans l’intervention miraculeuse de Dieu. Depuis la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et l’exil qui s’en suivit (-586), la conception du temps pour les élites juives a changé. Le temps ne s’écoule plus indéfiniment, il a eu un début, il aura une fin. La fin des temps sera cataclysmique, mais une ère nouvelle, de paix et de justice : le royaume de Dieu, sera la récompense des épreuves qu’Israël endure.

Pour comprendre l’histoire du premier siècle de notre ère en Palestine, et par conséquent, le christianisme, il est important de prendre en compte le messianisme. Les évangiles de Matthieu (25, 15-25), de Marc (13,14-23) et de Luc (21-20,24) font d’ailleurs dire à Jésus :

« Quand vous verrez installé dans le lieu saint l’Abominable Dévastateur, dont a parlé le prophète Daniel, alors que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ; celui qui sera sur la terrasse, qu’il ne descende pas pour emporter ce qu’il y a dans la maison ; celui qui est aux champs, qu’il ne se retourne pas pour prendre son manteau… ».

Jésus est un annonciateur, il reprend les thèmes du Livre de Daniel : un messie va venir annonçant la fin des temps de malheur et l’arrivée du royaume de Dieu. L’idée sous-jacente au messianisme est que le dieu d’Israël ne peut pas avoir abandonné son peuple et sa terre à la domination étrangère. Un jour il manifestera sa puissance et sa justice et cela d’autant plus vite que son peuple observera fidèlement la loi. La terre est actuellement dominée par le mal. Il sera extirpé après une succession de calamités.
Dans les évangiles, ces événements sont imminents :

« En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (24-34).
Ou : « En vérité je vous le déclare, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que vienne le Fils de l’homme » (10-23).
Ou encore « Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son père » (16-28).
Et enfin : « En vérité, je vous le dit, tout cela va retomber sur cette génération » (23-36).

Je n’ai cité que les passages de l’Évangile de Matthieu. Jésus apparaît comme l’annonciateur du Fils de l’homme, du messie. Il n’est pas ce personnage. Mais comme la prédiction ne s’est pas réalisée du vivant de Jésus, ses disciples vont annoncer son retour, cette fois en tant que messie… pour très bientôt.

Si Jésus a annoncé les événements, d’autres se sont présentés comme messies et ont lancé la révolte. Dès la mort d’Hérode, Judas bar Ezéchiel, un descendant des Hamonéens, se proclame messie et se révolte. Il attaque l’arsenal de la ville de Sépphoris, ville dont Nazareth devait être un faubourg mais qui n’est jamais citée dans les évangiles. Sa révolte est écrasée par les légions de Varus venues de Syrie et Sépphoris est détruite. Il y aura plus de 2000 crucifiés.

Le recensement de Quirinus est l’occasion pour Judas le Gaulanite (ou Judas de Gamala) de se proclamer messie. Il crée le parti des zélotes qui s’opposent dans la violence aux envahisseurs romains et pensent qu’ils seront secondés par YHWH lors de la guerre finale qui rétablira la justice divine. Ce qui reflète bien le contenu du Livre de Daniel.
La révolte est une nouvelle fois réprimée par les légions romaines venues de Syrie. On ignore comment mourut Judas. Par contre ses fils Jacques et Simon seront crucifiés vers 44.

Flavius Josephe en guerre

En l’an 66 (quelle coïncidence !), lassés par les provocations du procurateur Florus (64-66), qui puise dans le trésor du temple pour ses besoins personnels, les jeunes prêtres du Temple refusent de procéder au sacrifice journalier financé par l’empereur romain, Néron. Sous l’impulsion des zélotes, le pays entier s’embrase. La garnison romaine de la forteresse Antonia, jouxtant le temple, est massacrée.

Agrippa II et sa sœur Bérénice, qui règnent sur la Galilée, tentent de calmer les insurgés, en vain. Rome envoie la XIIe légion basée en Syrie pour rétablir l’ordre à Jérusalem, mais elle a mal estimé l’importance de la révolte, c’est un échec.

En 67, Néron décide d’envoyer Vespasien avec 3 légions (V, XII et la Xe qui avait un sanglier comme emblème). Il se met en route à partir d’Antioche, capitale de la Syrie. Il doit faire la jonction à Ptolémaïs (Saint Jean d’Acre) avec son fils Titus commandant la XVe légion, partie d’Égypte.

Et c’est ici qu’entre en scène Joseph bar Matthias, un juif né vers l’an 30 ou 40, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il va prendre une part active dans la révolte de 66. Il est chargé par Anan, le grand prêtre, de ralentir la progression des légions de Vespasien venant de Syrie. Il va donc défendre la Galilée. (C’est du moins ce qu’il racontera dans ses ouvrages.)

Après avoir résisté 40 jours, il est fait prisonnier lors du siège de Jotapata. Chose étrange, il est le seul rescapé du siège de la ville. Il va séduire Vespasien en prédisant qu’il sera le futur empereur romain. Dans la prophétie de Daniel, un prince doit voir le jour en Judée. La plupart y ont vu le messie juif, or Josephe déclare que ce prince, c’est Vespasien. Et l’avenir lui donnera raison.

La conquête du territoire va prendre de longs mois. Car à Rome, des troubles ont éclaté à la mort de Néron en 68. Cette année verra se succéder trois empereurs, proclamés par leurs légions. Et à ce petit jeu, c’est Vespasien, soutenu par les généraux du Danube, qui l’emportera. Il part à Rome en juillet 69, confiant les légions à son fils Titus qui, en 70, assiège Jérusalem.

Dans la ville encerclée, les vivres commencent à manquer. Trois factions rivales défendent encore la cité : Eléazar ben Simon commande les zélotes qui sont retranchés dans l’enceinte intérieure du Temple, Jean de Gischala défend le parvis extérieur du Temple et Simon bar Gioras, un chef de bande, règne sur le reste de la ville.

Titus fait ériger un mur de 7 kilomètres autour de la ville, pour ce faire, il fait abattre tous les arbres des environs. A titre de comparaison, l’enceinte construite autour de Paris par Philippe Auguste ne mesurait que 5 kilomètres. Il profite des sabbats, jours chômés par les juifs, même en temps de guerre, pour ériger une terrasse face à la partie nord du temple, le point le plus exposé, les autres côtés étant protégés par des ravins.

Enceintes de Paris

En juillet 70, les légions de Titus donnent l’assaut. C’est la curée, le temple est incendié et une bonne partie de Jérusalem s’enflamme. Le trésor du temple, dont la ménorah, le chandelier à sept branches, est ramené à Rome et exhibé lors du triomphe de Titus. Le butin et la vente des esclaves serviront, entre autres, à construire le fameux Colisée.

La ménorah rapportée par les légionnaires romains (détail de l’arc de triomphe de Titus à Rome)

Les fils de la lumière n’ont pas triomphé des forces du mal… mais la prophétie de Daniel s’est réalisée dans sa totalité. Ne prédisait-elle pas : « la destruction de la ville et du sanctuaire… causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ». La fin du temple marque le début du judaïsme moderne qui a dû se redéfinir sans lieu de culte et de sacrifices… et celui du christianisme qui souhaitait prendre la relève.

La tradition chrétienne veut que les disciples de Jésus aient quitté la ville de Jérusalem lors de l’insurrection pour se réfugier dans les grottes des environs de Pella. J’estime qu’au contraire, ils ont pris une part active à la révolte espérant le retour de Jésus au terme de la catastrophe annoncée. La communauté chrétienne de Jérusalem aurait disparu dans la guerre.

Flavius Josephe écrivain

Vespasien et son fils Titus, qui lui succéda à la tête des légions romaines en Judée, ont utilisé Joseph comme interprète. Après la chute de Jérusalem, il s’installe à Rome, sous la protection de Vespasien et de ses fils Titus et Domitien, dont il prend le nom de famille « Flavius », en tant qu’affranchi. Il est donc connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il est notre principale source pour connaître l’histoire de la Judée de -175 à la chute de forteresse de Massada, tombée en 73, dernier bastion de résistance juive lors de la révolte contre les Romains.

Il a écrit quatre ouvrages :

  • La Guerre des Juifs (vers 75). En 7 livres, il développe les causes de la révolte de 66 et détaille celle-ci. Il rédige en fait l’histoire des 2 siècles précédents : de l’avènement des Hasmonéens à la destruction du temple de Jérusalem.
    Les copies que nous possédons (en grec) datent des Xe et XIe  siècles.
  • Autobiographe. C’est la suite du précédent où il justifie sa conduite lors de la guerre contre les Romains. Il ne faut pas oublier qu’il est un traître pour les Juifs.
  • Antiquités juives (vers 93). En 20 livres il raconte, pour le public romain et grec, l’histoire des Juifs de la création du monde jusqu’au procurateur Gessius Florus (64).
  • Contre Apion (vers 95). Dans ce document, il défend le peuple juif et le judaïsme qu’Apion avait critiqué. Apion était mort sous l’empereur Claude.
On remet ça !

En 132, sous l’empereur Hadrien, les Juifs se révoltent à nouveau sous la conduite d’un messie : Bar Kokhba, « le fils de l’étoile » (de David). Il faudra trois années aux Romains pour venir à bout de la guérilla. Les conséquence seront terribles : les Juifs se verront interdire l’accès à Jérusalem, qui sera entièrement détruite et rebâtie. Elle prendra le nom d’Aelia Capitolina, du nom de famille d’Hadrien (Aelius) et des attributs de Jupiter (capitolin) dont le temple sera construit sur l’emplacement du temple juif. La Judée deviendra la Palestine. Le messie vaincu sera renommé Bar Koziba dans le Talmud, « le fils du mensonge ».

Cette nouvelle défaite va creuser le fossé entre le judaïsme et le christianisme. Marcion, un penseur chrétien ne va-t-il pas prôner d’abandonner de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament) et de rejeter YHWH comme dieu ? Le fossé deviendra infranchissable au IVe siècle, lorsque le concile de Nicée (325) fixera la date de Pâques au dimanche suivant la Paque juive. Jusqu’alors, il n’était pas rare que les juifs et les chrétiens célèbrent ensemble les fêtes de Pâque(s) et de la Pentecôte.

Le disciple que Jésus aimait

Dans l’Évangile de Jean, apparaît un personnage non nommé, appelé « le disciple que Jésus aimait ». Qui est-il ? La version officielle veut que ce soit Jean lui-même, qui aurait rédigé son évangile sur l’île de Patmos, où il avait été déporté par les Romains lors des (hypothétiques) persécutions de Domitien. Comme cet évangile est le dernier à avoir été écrit selon la chronologie la plus couramment admise, on fait de Jean un centenaire !

Mais dans cet évangile,  les fils de Zébédée (Jean et son frère Jacques), n’apparaissent qu’au chapitre 21 et c’est un ajout pour donner une importance à Jean.

Cet amour pour Jean n’est cité que dans un texte tardif, l’Assomption de Marie. Marie dit de Jean qu’elle appelle « père Jean »  : « Souviens-toi qu’il t’a aimé plus que les autres ».

Faire de Jean le disciple que Jésus aimait est très ambigu. Léonard de Vinci et plusieurs autres peintres ne s’y sont pas trompés, qui ont représenté un Jean androgyne dans la Cène, dans des positions particulièrement équivoques.

Plusieurs tableaux de la scène : Léonard di Vinci (1495), Andrea del Castagno (1447) et en bas, Soeur Marie Agnès Godard (1670)

Lors de sa crucifixion, Jésus confie sa mère à ce disciple. La tradition chrétienne voit donc Marie accompagnant Jean à Delphes. Or Jean, qui est un apôtre, n’a pas assisté à la crucifixion d’après les évangiles : les apôtres se sont tous enfuis. Dans les Actes de Jean, datés du IIe siècle, mais considérés comme hérétiques dès le IVe siècle et condamnés par le concile de Nicée de 787, Jean apparaît comme un homme chaste recherchant la souffrance, mais jamais il ne se présente comme le disciple que Jésus aimait. Il ne connaît d’ailleurs pas Jésus, ni l’Ancien ou le Nouveau Testament. Pour lui Jésus est synonyme de Dieu, un et unique. Ce qui explique la condamnation de ce livre. Dans ces actes, il serait mort à Ephèse.

Il y a d’autres candidats au titre de disciple aimé. Le premier est Marie-Madeleine, c’est ce que disent les manuscrits de Nag Hammadi. Si Jésus et Marie-Madeleine entretenaient une relation, il est naturel que Jésus confie sa mère à sa compagne. Et Marie-Madeleine était bien présente lors de la crucifixion contrairement à Jean et aux apôtres, toujours d’après nos seules sources, les évangiles.

Marie-Madeleine est un personnage secondaire, dans les évangiles, mais elle a fait couler beaucoup d’encre. Qui est-elle ? Le pape Grégoire Ier en a fait une prostituée au VIe siècle, ce qui n’apparaît pas dans les évangiles, et au XXe siècle, plusieurs auteurs en ont fait la femme de Jésus. Que faut-il penser ?

En fait, il n’y a pas de Marie-Madeleine dans les évangiles, mais une série de Marie, dont une est dite de Magdala, une ville située près du lac de Génésareth (actuellement mer de Galilée). Tous les évangiles sont d’accord : cette Marie, que nous appelons Marie-Madeleine, a assisté à la crucifixion et a été la première à découvrir le tombeau vide et à rencontrer Jésus ressuscité. Mais qui est-elle ? Seul Luc nous dit que Marie de Magdala accompagnait Jésus dans ses voyages de prédication. C’est un grand honneur qu’une femme soit citée parmi les disciples de Jésus.

Nous connaissons Marie-Madeleine par d’autres textes que les évangiles canoniques, ceux trouvés à Nag Hammadi, en Égypte en 1945. Parmi ces documents, deux font la part belle à Marie-Madeleine : l’Évangile selon Marie et l’Évangile selon Philippe. Ce sont des ouvrages gnostiques (secte chrétienne considérée comme hérétique) qui remontent probablement au IIe siècle. Contrairement aux évangiles canoniques, ils ne racontent pas l’histoire de Jésus, mais regroupent des paroles qu’il aurait prononcées. Dans ces deux ouvrages, Marie-Madeleine apparaît comme la disciple préférée de Jésus.

Dans l’Évangile de Marie, on lit : « Pierre dit à Marie : Sœur, nous savons que le Sauveur t’aimait plus qu’aucune autre femme ».

Dans l’Évangile de Philippe, c’est encore plus explicite :

32.  Il  y  avait  trois  femmes  qui  étaient  proches  du  Seigneur :  sa  mère  Marie  et  sa  sœur et  Marie-Madeleine, qu’on  appelait  sa  compagne (= sa femme). En  effet,  sa  sœur  était  une  Marie,  sa  mère  et  sa  compagne aussi.

55. … Quant à Marie-Madeleine, le Sauveur l’aimait plus que tous les disciples et l’embrassait souvent sur la bouche. Le reste des disciples lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? ». Le Sauveur répondit et leur dit : « Pourquoi ne vous aimai-je pas comme elle ? »

L’honnêteté nous oblige à dire que le verset 55 est en mauvais état, certaines parties manquent. Mais la traduction ne semble pas faire de doute. Le baiser n’a peut-être rien de sexuel, car dans un autre apocryphe gnostique, c’est Jacques que Jésus embrasse sur la bouche (voir ci-après).

James Tabor, professeur à l’université de Caroline du Nord, qui défend l’idée d’une dynastie succédant à Jésus, voit dans le disciple bien aimé Jacques, le frère de Jésus. Et ici aussi, il est logique que Jacques, devenant le chef de famille, prenne soin de sa mère. De plus, dans la seconde Apocalypse de Jacques, on lit : « Et il me baisa la bouche et m’embrassa, en disant : mon bien-aimé ». C’est Jacques, son frère, qui parle de Jésus.

Un autre candidat est Lazare, frère de Marthe que Jésus a ressuscité. Dans un apocryphe (livre non repris dans la nouveau Testament) appelé l’Évangile Secret de Marc, on peut lire ces passages pour le moins curieux :

  • « Et il (Jésus) entra aussitôt à l’endroit où se trouvait le jeune homme (dans le tombeau), étendit la main et le ressuscita en lui saisissant la main. Le jeune homme l’ayant regardé l’aima ».
  • « Et après six jours, Jésus lui donna un ordre et le soir venu, le jeune homme se rend auprès de lui, le corps nu enveloppé d’un drap. Et il resta avec lui cette nuit-là, car Jésus lui enseignait le mystère du royaume de Dieu ». Notons, que dans l’évangile canonique attribué à Marc, un jeune homme s’enfuit nu, délaissant son drap lors de l’arrestation de Jésus (Ma. 14, 51-52).
  • « Et là (à Béthanie), se trouvaient la sœur du jeune homme que Jésus aimait et sa mère et Salomé »

Que penser de ces extraits ?

Ils feraient partie d’une lettre de Clément d’Alexandrie (150-215) à un certain Théodore, dont une copie datée de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle aurait été retrouvée au monastère de Mar Saba (près de Jérusalem) par le professeur Morton Smith de l’Université de Columbia en 1958. Personne d’autre n’a vu cette lettre copiée sur les pages de garde d’un ouvrage d’Ignace d’Antioche. Plusieurs universitaires mettent en doute l’authenticité de ce texte et plusieurs soupçonnent même Morton Smith de s’être livré à cette supercherie. D.H. Atkinson concluant : « C’est une belle et gaie (Morton Smith était homosexuel ) plaisanterie pleine d’ironie au détriment de tous les spécialistes imbus d’eux-mêmes, qui non seulement manquent d’humour, mais qui  croient que ce prétendu fragment d’évangile nous vient de la première lettre connue du grand Clément d’Alexandrie »

Nous avons tenu à rapporter cette histoire pour montrer la difficulté d’avoir des certitudes sur les textes qui nous sont parvenus.

L’Église s’est mise dans un bel embarras en refusant à Jésus aussi bien une femme qu’un frère.

Le Coran

Que de mystères entourent ce livre ! Pourtant, si on se réfère à la tradition, tout est bien clair. Le Coran renferme toute la révélation que Mahomet a reçue de Dieu par l’intermédiaire de l’ange Gabriel entre 610 de notre ère et 632, date de la mort du prophète. La révélation était orale et récitée par les fidèles. Au fil du temps, la récitation s’est faite moins respectueuse de l’original, ce qui a amené le troisième calife, Uthman (644-656), a la mettre par écrit, « dans un arabe clair« . C’est du moins ce que raconte Boukhari, un chroniqueur du IXe siècle.

Un livre saint

Les citations qui suivent sont extraites de l’introduction du « saint Coran » édition AlBouraq (Médine 2019).

« C’est le livre d’Allah qui englobe des questions très variées, notamment le dogme, la loi (Charia), la morale, la prédiction à l’islam, l’usage des bons conseils, la moralité, la critique constructive, l’avertissement, les argumentations et témoignages, les récits historiques, les références aux signes cosmiques d’Allah, etc.« 
« Le Coran est par essence miraculeux et inimitable, tant au point de vue du fond que de la forme. C’est la parole incréé d’Allah, révélée à son messager Muhammad…« 

Sa traduction est un exercice difficile : « Le traducteur doit être un expert chevronné en langues arabes et étrangères, il doit disposer d’un savoir encyclopédique incontestable et jouir en plus de qualités morales indéniables. Car chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence.« 

La version actuelle du Coran, en arabe, date de 1923/1924 et a été composée au Caire. Elle ne modifie pas le texte antérieur, mais lève des imprécisions : « Les gens ne formaient (à l’origine) qu’une seule communauté (Co. 10,19) ». Les ajouts sont toujours entre parenthèses ou entre crochets. C’est la version canonique. Jusqu’alors, on admettait sept ou dix lectures différentes du Coran, suivant les écoles juridiques.

Présentation du texte

C’est une oeuvre considérable qui comporte 6236 versets regroupés en 114 chapitres, appelés sourates. Chaque sourate porte un nom. Le Coran comporte 700 pages d’aujourd’hui, plus ou moins 250 à l’origine où les feuillets étaient plus grands. La plupart des versets sont écrits en prose rimée, il ne se lit donc qu’en arabe. A l’école coranique, les enfants musulmans apprennent à lire le Coran en arabe. Il leur faut trois ans pour pouvoir le réciter par cœur. L’enseignement ne vise pas à comprendre le texte, mais à le lire en arabe et à le réciter.

Jean Damascène ou Jean de Damas de son véritable nom Mansour ibn Sarjoun, ancien fonctionnaire du gouvernement omeyyade, devenu moine chrétien, né vers 676 et mort en 749, connaît le Coran. Il cite le nom de certaines sourates qu’il nomme « traités ». Ainsi, il parle du « traité de la femme », du « traité de la vache ». La sourate 2 s’appelle aujourd’hui « La vache », et la sourate 4 « Les femmes ». Ce fait est remarquable, car la découpe du Nouveau et de l’Ancien Testament en chapitres et versets ne s’est faite qu’au XVIe siècle ! La Bible de Gutenberg, imprimée en 1455, est un texte monolithique.

Bible de Gutenberg

Longtemps, il fut interdit de publier le Coran sous format imprimé. Gardons à l’esprit que le premier journal imprimé dans l’Empire ottoman date de 1864 ! Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, la reproduction du Coran s’est faite par lithographie, inventée en 1796, qui respecte le tracé manuel des lettres, et le travail des copistes.

Les sourates sont classées par ordre de taille, en versets. Les plus longues au début. Les sourates 1, 143 et 144 sont des textes liturgiques, des prières. Le classement n’est pas strictement respecté. Je tenterai d’apporter une explication à ces exceptions.

Graphique de la taille des 25 premières sourates
Parole incréée d’Allah ?

Dans les premiers temps de ce qui va devenir l’islam et que j’appellerai le « proto-islam », la notion de parole incréée n’a pas cours. La tradition rapporte que la femme de Mahomet, Aïcha, avait sa propre version du Coran dans laquelle les versets étaient rangés par ordre de révélation. De même, le Coran compilé par Abdullâh ibn Masûd, un compagnon du prophète, coexista avec le Coran « canonique » jusqu’au Xe siècle, puis ses propriétaires furent persécutés et les livres détruits.

Sous le calife Abd al-Malik (646-705), personne ne s’étonne que le général al-Hajjaj ben Youssef (661-714) ajoute 2000 harf au Coran. « Harf » peut signifier signe, lettre ou mot. On ne connaît donc pas l’importance des modifications faites. La plupart des historiens pensent qu’il ajouta des signes diacritiques différenciant les sons représentés par des signes (lettres) identiques.

La tradition conserve le souvenir d’une autre variation du texte connu sous le nom de hadith des sept ahruf (ahruf est le pluriel de harf). Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme. Tout à fait le contraire d’aujourd’hui.

Qui a conçu le Coran et qui l’a mis par écrit ?

Question embarrassante et souvent éludée par les historiens qui se retranchent derrière la tradition. Le Coran a été révélé à Mahomet entre 610 et 632, date de sa mort. Les révélations ont été compilées par le troisième calife, Uthman, vers 650, qui fait détruire tous les textes pré-existants. Cette chronologie nous vient de Boukhari qui écrit vers 850, soit deux cents ans après les faits. Cette histoire a été érigée en dogme.

En ce basant sur l’étymologie syriaque du mot « coran » (« lectionnaire« ), certains milieux catholiques veulent voir dans ce livre un livre liturgique (chrétien) contenant les passages des textes religieux lus à l’occasion des cérémonies religieuses. Je ne les suivrai pas dans cette voie, le Coran est un texte original. « Coran » en arabe signifie « récitation« . Bien qu’il reprend les thèmes bibliques, à aucun endroit il n’y a un verset copié de la Bible ou d’un évangile. Les récits s’éloignent même souvent des textes bibliques (voir mon article sur Jésus dans le Coran). Plus qu’une copie, c’est une réinterprétation des textes anciens. Une remise en forme pour qu’ils soient compris par des auditeurs provenant d’horizons divers.

Il est probable que le Coran ait été initié par Mahomet, ce qui lui donna une aura de chef et de prophète. Mais le texte original a été altéré plusieurs fois suivant les circonstances. Jean-Jacques WALTER un ingénieur, chercheur en technologie, a publié sa thèse de doctorat en islamologie (hé oui) sous le titre « Le Coran révélé par la théorie des codes ». Il y analyse le texte à l’aide d’outils informatiques pour trouver les strates de rédaction. Il a détecté plus d’une trentaine de rédacteurs différents. Chacun ayant pris à son compte un thème différent. Il n’y a donc pas de versets écrits à La Mecque et d’autres à Médine, mais des rédacteurs différents suivant les circonstances historiques, comme je vais tenter de le montrer dans le chapitre suivant.

La mise par écrit de la première version du Coran a pu être faite sous le calife Uthman vers 650. Cet assertion traditionnelle ne gène pas. Le Coran n’aurait été produit qu’à quatre exemplaires lors de cette première compilation (tous perdus). Le papier n’existant pas encore, la création d’un coran nécessitait d’énorme quantité de peaux de mouton, environ une peau complète pour deux feuillets de 40 cm, ce qui était la norme à l’époque.

Ce qui étonne, c’est l’écriture des plus anciens textes qui nous sont parvenus.

Pages de deux Corans anciens (VII ou VIIIe siècle)

Je rappelle ce que proclamait l’introduction du « saint Coran » : « … chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence. » Or dans ces textes, il n’y a aucun signe diacritique : les voyelles brèves sont absentes et une même lettre peut représenter plusieurs sons différents. Dans l’alphabet arabe, il n’y a que 18 lettres pour 28 sons. C’est d’autant plus bizarre que nous avons des bons de réquisitions datant de la conquête de l’Égypte, datés de 643, comportant des signes diacritiques différenciant les sons.

On pourrait croire que cette mise par écrit ne servait que de support à la récitation et qu’il n’était donc pas nécessaire d’être précis. Mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, il faut trois ans pour apprendre à réciter le Coran en s’y attelant tous les jours. Les nouveaux convertis avaient d’autres choses à faire, c’étaient des guerriers.

Le Coran est écrit en arabe clair ou plutôt, « rendu clair ». Il a été rédigé dans un environnement cosmopolite, l’écriture est sommaire et beaucoup de termes font polémique ; empruntés au syriaque (araméen), à l’hébreu, au grec, etc., ils sont devenus ambigus, leur sens a changé avec le temps en intégrant le vocabulaire arabe.

Un développement historique

Je vais tenter de donner une chronologie au développement d’un premier coran embryonnaire élaboré du vivant de Mahomet ou peu de temps après sa mort. Ceci reste une hypothèse, les chercheurs ne sont arrivés à aucun consensus.

Après 622.
Le Coran naît dans un environnement multilingue et multiculturel. Chassés par les Byzantins qui reconquièrent les territoires que les Perses leur avaient pris depuis 612, les juifs fuient vers la péninsule arabique et se joignent aux disciples de Mahomet. Le Coran va s’affiner avec l’apport des rabbins juifs.

Avons-nous des preuves de cette mixité ? Elles sont au nombre de trois. Tout d’abord, la charte de Yathrib mentionne que les tribus arabes combattent sur le chemin de Dieu avec leurs clients juifs. Les juifs migrants ont été acceptés dans les tribus arabes comme clients, ce qui est conforme aux coutumes de l’époque.
Sébéos, un chrétien, dans son Histoire d’Héraclius (l’empereur byzantin) parle de l’exil des juifs d’Edesse : « Ils prirent le chemin du désert et arrivèrent en Arabie chez les enfants d’Ismaël (les Arabes) ». Plus loin, il parle de la conquête arabe et dénombre « 12000 enfants d’Israël pour les guider (les Ismaëliens) dans le territoire d’Israël ». 12000, car chaque tribu d’Israël compte 1000 représentants !
Enfin, la tradition musulmane donne à Umar, le deuxième calife (634-644), un conseiller juif, rabbi Ka’ab qui le guide dans le choix de l’emplacement du lieu de prière à construire à Jérusalem.

Durant cette période, le Coran encense les juifs, « ceux qui savent, ceux qui donnent l’exemple« , et reprend les histoires des personnages bibliques.

Le début des Omeyyades (660).
Lors de la conquête, des tribus arabes chrétiennes, les Ghassanides, se joignent aux disciples de Mahomet. Elles prennent même la direction des opérations et portent au califat la dynastie des Omeyyades. Il est probable que l’entente avec les juifs, trop intransigeants sur les questions religieuses et ennemis des chrétiens, dégénère. Ce qui se marque dans le Coran où les juifs deviennent des ennemis à éviter : ils ont contrefait la parole de Dieu.
Jésus et les grands principes chrétiens font leur entrée dans le Coran. Mais les Ghassanides sont des hérétiques, ils rejettent le dogme de la Trinité imposé par les Byzantins. Dans le Coran, ces chrétiens orthodoxes seront traités d’associateurs, associant d’autres personnes au Dieu unique. La position des chrétiens dans le Coran est dès lors ambiguë, ils sont amis des musulmans et en même temps ennemis. Il faut bien comprendre qu’on parle de deux types de chrétiens.

On constate que plusieurs versets concernant Jésus ont été placés (ajoutés) à la fin des sourates. C’est le cas des sourates 4 et 5 (9 versets).

Abd al-Malik (685).
Sous le calife Abd al-Malik l’arabe remplace le grec et le farsi dans l’administration. On peut donc considérer que la langue arabe est arrivée à maturité : la tenue des documents officiels en arabe ne permet plus la moindre interprétation. Le Coran va être réécrit pour y ajouter des signes diacritiques. Les quelques corans qui étaient en circulation sont détruits.

Jésus est omniprésent dans les textes ornant les murs du Dôme du Rocher construit sous Abd al-Malik, mais il n’est pas le fils de Dieu.

Les Abbassides (750).
En 750, la dynastie omeyyade est renversée et décimée par un coup d’Etat organisé par une armée composite venant des confins orientaux de la Perse. D’après la tradition, elle est commandée par un petit cousin de Mahomet, descendant de son oncle Abbas. Cette nouvelle dynastie prendra le nom d’abbasside. Damas est abandonnée au profit d’une nouvelle ville construite sur le Tigre, près de l’ancienne capitale de l’Empire perse, Ctésiphon. Cette nouvelle capitale du califat, c’est Bagdad. Si les Arabes sont toujours présents au gouvernement, la culture sera influencé par les Perses et petit à petit, la force armée passera aux mains des Turcs. Notons que l’animal chimérique qui transporte Mahomet vers Jérusalem, Buraq, est issu de la mythologie perse.

C’est peut-être à cette époque que le Coran devient la parole incréée de Dieu. Pour se faire, il faut lever les ambiguïtés de 332 versets qui visiblement ne sont pas prononcés par Allah comme : « Seigneur, je cherche ta protection contre les incitations du Diable » (Co. 23, 97). On a donc ajouté « Dis : » devant ces versets. Le verset cité devient : « Dis: Seigneur, je cherche… ».

Al-Mamun et les mutazilites (810).
Au IXe siècle, le calife, al-Mamun (813-833), privilégie le mutazilisme, courant religieux qui considère le Coran comme une oeuvre humaine, inspirée par Dieu. Et la modification du Coran continue. Ainsi, les 3 versets finaux de la sourate 59 semblent avoir échappés à l’ajout du « Dis :« . On y lit (Co. 59, 23) : « C’est lui Allah, le créateur, celui qui donne le commencement à toute chose… ». On peut penser que ces versets ont été ajoutés après la purge précédente et qu’ils sont restés tels quels lors du retour à l’orthodoxie (en 848), car trop de corans étaient en circulation pour les détruire.

Incidemment, on remarque que la sourate 58 a 22 versets, la 59 : 24 (dont 3 ajoutés ?) et le 60 : 13. Les divergences dans l’ordre des sourates seraient-elles dues à des ajouts ?

On peut supposer que les partisans d’Ali, les chiites, ont développé leur propre version du Coran faisant la place belle à la famille du prophète. C’est ce que raconte la tradition. Mais au Xe siècle, alors qu’ils prennent le contrôle de l’Egypte, ils adoptent le Coran sunnite. Ils vont créer en Egypte un califat chiite qui va dominer la Palestine et les lieux saints. Ils seront les principaux adversaires des croisés.

L’honnêteté m’oblige à citer des versets qui ne corroborent pas mon hypothèse, les versets 36 à 59 de la sourate 3 qui narrent la naissance de Marie et de Jésus. Ces versets interpellent par leur emplacement. Dans le contexte de la sourate, ils présentent Marie comme la sœur de Moïse et d’Aaron. De plus, ils ne représentent pas des paroles de Allah et ne sont pas précédés de « Dis » contrairement aux versets qui précédent : 31 et 32.

« Son seigneur l’agréa du bon agrément… (37)
« Alors Zacharie pria son seigneur… (38)
« Et Allah lui enseigna l’écriture… (48)

En quoi est-ce un problème ? Ses versets sont déjà connus de Jean de Damas qui est mort en 749… avant l’arrivée des Abbassides. Dans mon hypothèse, ils auraient dû être corrigés.

Une curiosité.

Vingt-neuf sourates, dans les premières, commencent par des lettres isolées (par exemple : « A L D »). On a dit que c’était des hésitations de Mahomet et que par respect, ses secrétaires avaient tout retranscrit. Le « saint Coran » de Médine avoue son ignorance sur leur signification. François Déroche se demande si ce n’était pas des indications pour l’assemblage des sourates.

Conclusion

Le Coran n’a pas livré tous ses secrets, les chercheurs ont encore du pain sur la planche.

Jésus dans le Coran

Jésus tient une toute petite place dans le Coran : 59 versets, qu’il partage avec sa mère, sur un total de 6236.
Sa présence ne doit pas nous étonner vu que les premiers califes omeyyades étaient chrétiens. 59 versets, c’est peu, mais en comparaison, Mahomet n’est jamais cité. Lorsqu’ils lisent ou récitent le Coran, les musulmans comprennent que les références à « mon serviteur » ou à « tu » ou même à « il » hors contexte s’adressent à Mahomet. Parfois, le nom de Mahomet a été ajouté, ainsi dans le verset 2 de la sourate 68 : « Tu (Mahomet) n’es pas, par la grâce de ton seigneur, un possédé. » La tradition considère le début de cette sourate comme la première révélation faite à Mahomet.

Dans le Coran, Jésus est nommé Issa (Isa). Ce qui est curieux, puisqu’en arabe, Jésus se dit Yasou. Issa viendrait d’Ésaü, un personnage biblique, petit-fils d’Abraham, frère de Jacob qui est aussi appelé Israël. Jésus serait donc le frère d’Israël. Pure conjecture.

Le Jésus du Coran n’est pas le Jésus des évangiles et cela non plus ne doit pas nous étonner : les arabes chrétiens de Syrie ne reconnaissaient pas le dogme des Byzantins, ils étaient hérétiques. Dans le Coran, Jésus est un être exceptionnel certes, mais pas Dieu, ni le fils de Dieu, au mieux un prophète (Co. 5, 72).

Les 59 versets qui concernent aussi bien Jésus que Marie, seule femme citée dans le Coran, sont éparpillés dans 8 sourates, 8 chapitres différents. Mis bout à bout comme dans les Grands Thèmes du Coran de Jean-Luc Monneret, ils ne racontent pas une histoire, ce sont des tranches de vie.

Voyons cela en détail.

Jésus est né hors mariage, d’une jeune fille nommée Marie, qui est accusée d’avoir commis une action monstrueuse (Co. 19, 27). Dès sa naissance, Jésus parle (Co. 19, 28-34). Il se bénit lui-même : «Que la paix soit avec moi au jour de ma naissance, au jour de ma mort et au jour où je serai ressuscité vivant».

Jésus fait des miracles, cette fois, avec la bénédiction d’Allah. Il guérit les aveugles, les lépreux et ressuscite les morts… «Tout ceci n’est que pure magie» tempère le Coran (Co. 5, 110).

Le Coran reprend un événement raconté dans un apocryphe chrétien : L’Évangile de l’enfance selon Thomas. Jésus fabrique des oiseaux en argile puis, en soufflant, leur donne vie. Les mots utilisés sont les mêmes que ceux employés lorsqu’Allah donne vie à Adam. Jésus a donc le même pouvoir que Dieu ? Dans l’Évangile de l’enfance, Jésus fait s’envoler les oiseaux car les Juifs lui reprochent d’avoir créer ces jouets un jour de sabbat ; il fait donc disparaître l’objet du délit.

Jésus annonce la venue d’un messager de Dieu (Co. 61, 6), ce sera Ahmad (pas Mahomet).

Il prend des apôtres, ses auxiliaires face à l’incrédulité des Juifs (Co. 3, 52). Certains Juifs le suivent, d’autres nient (Co. 61, 14). Mais Jésus n’est qu’un prophète (Co. 5, plusieurs versets). Jésus affirme : «Ô enfants d’Israël adorez Dieu qui est mon seigneur et le vôtre.» (Co. 5, 72).

Il est qualifié de Messie (Co. 4, 157) ! Faut-il y voir une erreur d’interprétation ? Jésus-Christ, qui était devenu le nom commun de Jésus au cours des siècles, a t-il été traduit par « le Messie Issa » … ce qui est un non-sens pour les musulmans ?

Les Juifs ourdissent un complot contre Jésus (Co. 3, 54) mais il n’a pas été mis à mort, un autre a pris sa place (Co. 4, 157). Il a été rappelé à Dieu (Co. 5, 55). Le verset 3, 59 montre l’importance de Jésus : « Aux yeux d’Allah, Jésus est comme Adam : il le forma de terre et dit : Sois et il fut.»

Pourquoi Jésus est-il monté vivant vers Dieu ? Car il doit revenir à la fin des temps : «En vérité, le retour de Jésus sera le signal de l’arrivée de l’Heure. » (Co 43, 61)

Pour les musulmans sunnites, c’est donc Jésus qui jugera les hommes au jour de la résurrection (Co. 4, 159) et pas Mahomet. Jésus est un être exceptionnel d’après le Coran, Mahomet n’est qu’un homme. Un des minarets de la Mosquée des Omeyyades à Damas porte le nom de Jésus. C’est là qu’il descendra sur terre. Il reviendra pour 40 ans, éliminera l’Antéchrist (al-Dajjâl) et puis mourra. Jérusalem sera le centre de ces événements. La Mecque est donc supplantée par Damas et Jérusalem.

La tradition s’est enrichie au fil des siècles pour donner une place plus importante à Mahomet. Ainsi, à l’appel de l’ange Isrâfîl , « il se mettra debout, chassant la poussière de sa barbe bénie et de ses cheveux et regardera à sa droite et à sa gauche… ».

Le Dôme du Rocher

Un voile de mystère entoure cet édifice parmi les plus photographiés au monde.
Qui l’a construit et quand ? Cette question peut paraître saugrenue dès lors que j’ai affirmé dans un article précédent qu’il était l’oeuvre du calife Abd al-Malik (685-705). Et pourtant un doute subsiste.
Quel est ce rocher que protège la coupole ?
Pourquoi a-t-il été construit ?
Quel était son aspect originel ?

Le Dôme du Rocher avec à l’arrière plan la coupole de la mosquée al-Aqsa.

Comme chacun le sait le Dôme du Rocher est situé à Jérusalem, sur l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans, sur le Mont du Temple pour les juifs. Bien qu’étant à Jérusalem, l’esplanade est gérée par le WAQF, une fondation religieuse islamique contrôlée par la Jordanie. Ainsi, sans précaution archéologique, en 1999, le WAQF a déplacé 400 camions de déblais pour rénover la mosquée Marwan qui se trouve sous la mosquée al-Aqsa et les a versé dans la vallée du Cédron. Cinq ans plus tard, des archéologues ont entrepris des fouilles de sauvetage en analysant ces déblais. Des milliers d’objets retraçant l’histoire mouvementée du site ont ainsi pu être récupérés.
Depuis 1998, les visites du Dôme ont été « suspendues ».


Mosquée Marwan aussi appelée (à tort) les écuries du roi Salomon

Qui a construit le Dôme du Rocher ?

Les inscriptions sur les arcades ne laissent aucun doute, la date de l’inauguration est indiquée : 72. Cette année de l’ère musulmane correspond à 691/692 de notre ère, soit durant le règne d’Abd al-Malik. Alors pourquoi douter ? L’inscription porte également le nom du calife bâtisseur : al-Mamun (786-833). Que vient faire ce calife en 72 ? Si on considère comme date de départ du calendrier non pas la date de l’Hégire, mais la prise de pouvoir de la dynastie des Abbassides dont fait partie al-Mamun, on obtient 72 + 750 = 822… juste sous le règne de ce calife ! Mystère ? Non, usurpation, car sur l’inscription de la porte est (dont je parle plus bas), le même calife, al-Mamun, a fait graver la date de 216, soit 831/832 de notre ère.

Aucun pèlerin chrétien ayant visité Jérusalem ne mentionne le Dôme du Rocher donc ne permet de dater effectivement l’édifice. Néanmoins, on attribue sa construction à Abd al-Malik. Son fils Walid a fait construire la Mosquée al-Aqsa sur la même esplanade. Elle se situe sur le côté sud. Si le Dôme n’avait pas existé, il aurait centré la mosquée. De plus, depuis l’occupation de Jérusalem (Aélia à l’époque) par les Arabes en 638, l’édification d’un « temple » était projetée. Théodore, un contemporain de l’événement s’offusque que l’archidiacre Jean, marbrier de son état, se soit enrôlé pour la construction. En 670, un évêque franc, Arculfe, y voit lors d’un pèlerinage un édifice fait de planches et de poutres. A-t-il vu les échafaudages précédant la construction ?

Quelle est l’origine du Rocher ?

La signification de ce rocher a évolué au fil du temps. Au départ, il semble avoir été le rocher sur lequel Dieu s’est reposé avant de remonter au ciel. Ensuite, il fut la pierre sur laquelle Abraham s’apprêtait à sacrifier son fils Ibrahim, pour les musulmans, … ou Isaac, pour les juifs.


Le rocher à l’intérieur du Dôme

Les juifs ont emboîté le pas aux musulmans en changeant leurs traditions :

  • Ainsi, le rocher est devenu le « rocher de la fondation » qui se trouvait sous le saint des saints dans le temple… alors que ni les textes anciens, ni la Bible n’en parlent.
  • Et le mont sur lequel l’esplanade a été construite a été rebaptisé « Mont Moriah » car dans la Bible, c’est sur ce mont qu’Abraham a offert son fils Isaac en sacrifice… alors qu’à l’origine, ce mont s’appelait le Mont Sion, mentionné plusieurs fois dans la Bible. Ainsi dans le psaume 74 : « Souviens-toi de ce mont Sion où tu fixas ta résidence ! » . Le mont Sion a été « déplacé » vers une autre colline de Jérusalem !

Au IX° siècle, le rocher prend une tout autre signification : c’est l’endroit où Mahomet pris appui pour monter au ciel lors de sa visite nocturne à Jérusalem. La Sira nous conte cet événement : alors qu’il habitait La Mecque, Mahomet fut réveillé par l’ange Gabriel qui l’emmena la nuit vers Jérusalem sur le dos d’un animal fabuleux, Buraq, cheval à tête de femme, sorti tout droit de la mythologie perse. Cette légende a pour origine le verset 1 de la sourate 17 : « Gloire à celui qui a fait voyager de nuit son serviteur du lieu de prière sacré vers le lieu de prière éloigné dont nous avons béni l’enceinte pour lui montrer nos merveilles. » Ce verset ne parle ni de Mahomet, ni de Buraq, ni de l’ange Gabriel pas plus que de La Mecque ou de Jérusalem. On remarquera que la mosquée construite à Jérusalem s’appelle « Mosquée al-Aqsa » qui en arabe signifie « Mosquée éloignée »… le tour est joué !

Mais d’où vient cet amas rocheux ? Pour élucider le mystère, il nous faut remonter dans le temps.

Vers 515 avant notre ère, les Judéens, revenus d’exil de Babylone avec le consentement des Perses qui ont vaincu les Babyloniens (Chaldéens), construisent un temple à Jérusalem. En 63 avant notre ère, le général romain Pompée est à Jérusalem. Il est venu aider le protégé de Rome à conquérir le trône de Judée. Il pense que les juifs vénèrent une tête d’âne. Pour en avoir le cœur net, il profane le temple et dans le saint du saint, ne trouve rien. Il est vide. S’il avait vu un amas rocheux, il aurait pensé que les juifs vénéraient une pierre, comme les bédouins arabes qui se déplaçaient avec une pierre symbolisant la présence de leur dieu. Mais rien !

En l’an 19 avant notre ère, un autre protégé de Rome, le roi Hérode le Grand, entreprend de bâtir le plus grand temple de l’empire romain. Plus par vanité que par ferveur religieuse. Le temple reposera sur une plateforme de 480 mètres sur 280 construite sur le mont Sion (le mont du Temple). Les travaux dureront 82 ans. Soit dit en passant, si Jésus a été au temple à Jérusalem, il n’a pu le voir qu’en construction, celle-ci s’est achevée en 63 de notre ère… mais le service religieux n’avait jamais été interrompu. Dans le temple d’Hérode, toujours pas d’amas rocheux, mais une esplanade parfaitement plane.

Ce temple n’a pas fait la gloire de la Judée très longtemps. Suite à une révolte des Judéens, il est détruit par le futur empereur romain Titus en 70.
En 133-135, l’Histoire se répète, nouvelle révolte, nouvelles destructions. Mais cette fois, l’empereur Hadrien rase la ville et construit une ville romaine qu’il appellera Aelia Capitolina. Aelius est son nom de famille et il place la ville sous la protection de Jupiter Capitolin en lui consacrant un temple qu’il fait bâtit sur l’esplanade probablement avec les matériaux du temple juif. Le temple est consacré à Jupiter, Junon et Minerve. On ne voit pas pourquoi les Romains auraient laissé un amas rocheux dans leur temple.

Emplacement du temple de Jupiter projeté sur l’esplanade actuelle.

Au IV° siècle de notre ère, des fanatiques chrétiens détruisent le temple. Lors de l’arrivée des Arabes à Jérusalem, l’esplanade est considérée comme un dépotoir, c’est ce que nous disent Théodore, un contemporain, ainsi que les chroniqueurs musulmans : Tabari (IX°s) (« Dieu a envoyé un prophète sur la décharge publique… ») et al-Bahri (XI°s) (« A cette époque, c’était une décharge publique »).

Que peut-on déduire de l’origine de ce « rocher » ? Il est très probable que ce soit les ruines du temple romain, lui-même construit avec les restes du temple juif.

Pourquoi l’édifice a-t-il été construit ?

On n’a pas de document d’époque décrivant l’usage de cet édifice. On sait que ce n’est par une mosquée : une grotte a été creusée sous le bâtiment pour servir de lieu de prière. Mais cette grotte n’est pas d’origine. Au X° siècle, un auteur musulman, al-Yaqubi prétend que le Dôme du Rocher devait remplacer la Kaaba à La Mecque comme lieu de pèlerinage, car à cette époque, La Mecque était aux mains de l’anti-calife al-Zubayr.

C’était très probablement un lieu de pèlerinage, mais pas comme celui de La Mecque, avec un cérémonial bien défini, mais un lieu de pèlerinage comme le Saint Sépulcre que les chrétiens visitent en se recueillant. Il faut se replacer dans le temps. L’islam n’est pas encore la religion formatée et rigide qu’elle deviendra à partir de la seconde moitié du IX° siècle : les hadiths (les paroles du Prophète) n’existent pas, pas plus que la charia et les cinq piliers de l’islam. C’est une religion en devenir, qui se cherche. C’est la religion d’Abraham, qui a donné naissance au judaïsme et au christianisme, mais quelle forme lui donner… elle n’a pas de clergé. A ce moment de l’histoire, cette nouvelle religion aurait pu prendre le même chemin que le mormonisme qui est devenu l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, née en 1830. C’est une religion, basée sur la Bible, révélée par le livre d’un prophète : Mormon (personnage mythique ayant vécu de 311 à 385… aux Etats-Unis).

Le pèlerinage à La Mecque qui attire des centaines de milliers de musulmans est un phénomène très récent qui date de la prise de pouvoir de la famille Séoud conseillée par les religieux wahhabites vers 1930. A cette époque on ne dénombrait que 50.000 pèlerins par an. C’est le voyage par avion qui a drainé les foules.

La Mecque est probablement un lieu de pèlerinage très ancien, fréquenté par les bédouins qui venaient implorer leurs dieux leur réclamant de l’eau. A La Mecque ? Cette cuvette aride ! A certaines périodes, des pluies torrentielles dans les montagnes environnantes inondent la cuvette. En 1630, la Kaaba fut emportée par les flots. Encore aujourd’hui, les pèlerins doivent dévaler en courant la colline d’Arafa vers la plaine de Mina pour simuler le flux des eaux. La dernière inondation date de 2014. En 2018, une tempête perturba le pèlerinage, le voile couvrant l’édifice s’envola. Vu les travaux d’infrastructure, les inondations sont de plus en plus fréquentes malgré les aménagements et le drainage.

Inondations de 1941

La Kaaba est donc un édifice pré-islamique qui servait probablement à entreposer les bétyles symboliques des bédouins. La Sira ne rapporte-t-elle pas que Mahomet y détruisit 360 idoles ?

En conséquence, le Dôme du Rocher n’est pas un édifice à la gloire de l’islam, mais est destiné aux chrétiens « orthodoxes » pour leur montrer leurs erreurs. Le dogme du christianisme actuel dit nicéen ou chalcédonien a été défini aux conciles de Nicée (325) et de Chalcédoine (451) : il n’y a qu’un seul dieu, mais il y a trois personnes en Dieu de même « substance » et qui n’ont pas été créés : le Père, le Fils et le Saint-esprit. Une de ces personnes, Jésus (le fils) a deux natures, l’une divine et l’autre humaine, chaque nature a sa propre volonté. Les Arabes de Syrie s’opposaient à ces arguties byzantines. Les inscriptions originelles du Dôme le prouvent. Voici la traduction de toutes ces inscriptions. Notez que rien n’est typiquement musulman dans ces textes, sauf la mention du prophète Mahomet, mis sur le même pied que Jésus.

Sur la face interne des arcades (face au rocher) sur 240 mètres :
Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Il n’a pas d’associé. A lui appartient la souveraineté et à lui la louange. Il donne la vie et donne la mort. Il a le pouvoir sur toute chose. Mahomet est le serviteur de Dieu et son messager. Dieu et ses anges déversent des bénédictions sur le prophète. O vous qui croyez, demandez des bénédictions sur lui et saluez-le dignement. Que dieu le bénisse et que la paix soit sur lui. O gens du livre, n’exagère pas ta religion, ne dit rien sur Dieu sauf la vérité. Le Messie Jésus (ou Jésus-Christ), fils de Marie, n’était qu’un messager de Dieu, c’était sa parole qu’il a transmise par Marie et son esprit. Alors, croyez en Dieu et en ses messagers, et ne dites pas TROIS. Cessez, c’est mieux pour vous. Loin de sa transcendance d’avoir un fils, il a tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Dieu se suffit. Jésus se contente d’être un serviteur de Dieu, comme les anges. Oh mon Dieu, bénis ton messager et ton serviteur Jésus, fils de Marie. La paix soit sur lui, le jour de sa naissance, le jour de sa mort et le jour où il ressuscitera. Tel était Jésus, fils de Marie, la vérité dont ils doutent. Il ne convient pas de donner à Dieu un fils. Gloire à lui. Dieu est mon seigneur et ton seigneur, alors sers-le.
Remarques : pour les musulmans, contrairement au texte, Jésus n’est pas mort, il est monté directement au ciel d’où il reviendra pour le jugement dernier. L’inscription parle du Messie Jésus, alors que pour les musulmans, il n’en est pas un. Est-ce une mauvaise traduction de Jésus-Christ ?
Le texte comporte des signes diacritiques ce qui prouve que la langue arabe était finalisée à la fin du VII° siècle.

Sur la face externe des arcades :
(1) Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Il n’a pas d’associé. Il est Dieu, UN, l’éternel, il n’a pas été engendré, il n’a pas engendré. Il est incomparable. Mahomet est le message de Dieu, que la bénédiction de Dieu soit sur lui. (2) Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Il n’a pas d’associé. Mahomet est le messager de Dieu. Dieu et ses anges déversent des bénédictions sur le prophète. O vous qui croyez, demandez sa bénédiction et saluez-le dignement. (3) Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Louange à Dieu qui n’a pas de fils, ni de partenaire, ni de protecteur. Louez-le avec magnificence. Mahomet est le messager de Dieu, que Dieu le bénisse ainsi que les anges et les prophètes. Que la paix soit sur lui, que Dieu ait pitié de nous. (4) Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Il n’a pas d’associé. A lui la souveraineté et les louanges. Il donne la vie et la mort. Il a le pouvoir sur toute chose. Mahomet est le messager de Dieu, que Dieu le bénisse. Qu’il intercède lors du jugement dernier pour son peuple. (5) Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant, il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Il n’a pas d’associé. Mahomet est le messager de Dieu, que Dieu le bénisse. Le dôme a été construit par le serviteur de Dieu (= Abdullah) al-Mamun, commandeur des croyants, en l’an 72. Que Dieu l’accepte de lui et en soit content. Amen, Seigneur des mondes, Dieu soit loué.
Remarques : c’est volontairement que le même texte se répète plusieurs fois, car si les inscriptions intérieures se voient en un coup d’œil, celles des arcades extérieures ne sont visibles qu’au fur et à mesure que l’on se déplace dans le déambulatoire. Comme il y a plusieurs portes d’entrée, on ne sait pas où commence le texte.
L’arabe s’écrit de droite à gauche, sauf les nombres. 72 n’est pas écrit 27.

Inscriptions de l’entrée est

Inscriptions sur plaque de cuivre de l’entrée est :
Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant. Louange au vrai Dieu, le vivant, l’éternel, maître des cieux et de la terre, lumière des cieux et de la terre, pilier des cieux et de la terre, l’UN, l’éternel. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré. Personne ne peut se comparer à sa gloire. Dieu donne la vie à qui il veux, il la retire s’il veut. Gloire à Dieu, le miséricordieux, le compatissant… Bénis Mahomet ton serviteur, ton prophète, accepte qu’il intercède en faveur de ton peuple, qu’il soit béni et que la paix soit sur lui. Que Dieu préserve la vie d’Abdullah al-Mamun, commandeur des croyants, frère du commandeur des croyants Abu Ishaq, fils du commandeur des croyants al-Rashid. Que Dieu lui donne longue vie. Ce travail a été effectué par Salih ben Yahua, affranchi du commandeur des croyants dans le mois de rabi al-Akhir de l’année 216.
Remarques : la facture de l’inscription est plus grossière. La plaque a été posée à la demande d’al-Mamun mais Dieu n’a pas exaucé sa demande de longévité, il s’éteint en 218 de l’ère musulmane.

Inscriptions sur plaque de cuivre de l’entrée nord :
La plaque du portail nord porte des inscriptions identiques, mais elles ne sont pas signée.

Quel était son aspect originel ?

Il est fort probable que l’intérieur ait été conservé tel quel malgré quelques restaurations. Par contre, l’extérieur a été embelli à l’époque ottomane. Ainsi, des émaux et des inscriptions ont été ajoutées, elles sont l’oeuvre d’artisans émailleurs du quartier arménien de Jérusalem (sud-ouest) au XVI° siècle. Le toit, en feuille d’or, ne semble pas originel. Sur les peintures du XIX° et du XX° siècle, il est tantôt doré, tantôt gris. Quoiqu’il en soit, il a été restauré en 1994.

6 janvier : fête des Rois

Le 6 janvier, les catholiques fêtent les Rois mages, tandis que les orthodoxes fêtent la naissance de Jésus.

D’où vient cette tradition de fêter les « Rois » ?
Si l’on s’en tient aux évangiles, seul Matthieu peut nous donner des indices :

« Jésus étant à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient … » (2, 1-2)
« Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie…ouvrant leurs coffres, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe » (2, 10-11)

Le texte est loin de concorder avec la tradition de Noël : il parle de mages et pas de rois, on ne connaît pas leur nombre ni leur nom et Jésus n’est pas dans une étable, mais dans la maison de Marie et de Joseph, qui dans cet évangile habitent Bethléem. La tradition va s’élaborer au cours des siècles à travers des récits apocryphes. Dans l’Évangile du pseudo-Matthieu, ils sont trois :

 » Alors ils ouvrirent leurs trésors et donnèrent de riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même, ils offrirent chacun une pièce d’or. Et l’un offrit de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe « .

Dans un autre apocryphe, « La vie de Jésus en arabe », on apprend qu’ils sont fils de rois :

« Lorsque Jésus naquit à Bethléem de Juda au temps du roi Hérode, les mages vinrent de l’Orient à Jérusalem – ainsi que l’avait prophétisé Zarathoustra -, portant des offrandes d’or, de myrrhe et d’encens. Certains prétendent qu’ils étaient trois, comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs ».

Le récit s’est enrichi, de nombreuses versions ont l’air de circuler. Avec le temps, vers le V° siècle, ils seront rois eux-mêmes et on connaîtra leur nom : Melchior, Balthazar et Gaspard. Les rois-mages sont nés. On finira par retrouver leur squelette relié par une chaîne en or. Cette relique se trouve dans la cathédrale de Cologne où elle a été vénérée par Benoît XVI en 2005.

Et l’étoile qui guida les mages ?

La ex-pape Benoît XVI, encore lui, propose la conjonction des planètes Jupiter et Saturne qui, d’après Kepler (en 1603), aurait été observée par trois fois en l’an 7 avant notre ère. La théorie de Benoît XVI est peu vraisemblable : l’alignement des planètes ne provoquent pas une « brillance surnaturelle »» comme il le prétend. Les planètes ne sont pas des étoiles, elles ne font que refléter la lumière du soleil. Le 5 août 2016, vers une heure du matin, toutes les planètes visibles à l’œil nu (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne) se sont « alignées » ! Et aucun éclat brillant n’a été observé. Par alignement des planètes, on entend que celles-ci sont rassemblées dans une zone du ciel équivalente à la taille de la pleine Lune. Comme les planètes ont des trajectoires fort différentes, contrairement aux étoiles qui semblent voyager ensemble, le phénomène est bref.
Si toutes les planètes s’alignaient réellement, comme dans l’Exorciste, que se passerait-il ? Rien. On ne verrait que la planète à l’avant plan, les autres étant éclipsées, dans le sens premier du terme.

Si ce n’est pas la conjonction de plusieurs planètes, ça pourrait être une comète. On connaît la périodicité des comètes et aucune n’a été signalée au temps d’Hérode. La comète de Haley qui a une périodicité de 76 ans est apparue en 1986. Elle aurait donc été visible en 56 avant notre ère et en 20 après.

La dernière piste qui nous reste est l’explosion d’une supernova, une étoile massive qui termine sa vie dans une gigantesque explosion visible de jour comme de nuit. C’est le phénomène astronomique le plus spectaculaire. Contrairement aux éclipses et aux passages de comètes, l’explosion d’une supernova ne peut pas être calculée. On s’en remettra donc aux historiens antiques. Hipparque (190-120) décrit une telle explosion survenue en 134 avant notre ère. Les Chinois rapportent qu’en 185 de notre ère, le phénomène fut visible 8 mois durant. Mais rien sous Hérode.

L’astronomie ne nous apporte aucune précision sur l’étoile qui a conduit les mages. Mais ne nous désolons pas et laissons ce récit dans le tiroir des fables.