La nature de Jésus

Aussi curieux que cela puisse paraître, il a fallu plus de trois cents ans pour que la nature de Jésus soient définie, les évangiles étant restés très vague à ce sujet, leurs auteurs faisant même dire à Jésus : « Qui croyez-vous que je suis ? » Dans Matthieu (16, 13-21) c’est le fils de Dieu ; pour Marc (8, 27-31) c’est le messie (le Christ) et pour Luc (9, 16-21) c’est le messie de Dieu (le Christ de Dieu).

Aux premiers temps du christianisme

Les premiers chrétiens avaient des idées différentes sur la nature de Jésus, mais tous croyaient qu’il était le « sauveur ». Suivant les communautés, il était l’annonceur du Jugement dernier, un prophète, un maître, le messie attendu par les juifs pour libérer le pays des envahisseurs étrangers, un homme adopté par Dieu ou le fils de Dieu, celui qui représente Dieu, qui le fait connaître.

Vers 140, Marcion a fait scandale en présentant Jésus comme un être céleste matérialisé sur terre sous l’apparence d’un homme de trente ans. Deux évangiles ont alors mis en scène la naissance de Jésus car le messie devait être un homme, né à Bethléem descendant du roi David. Mais la suite allait être encore plus surprenante.

Le concile de Nicée contre Arius (325)

En 312, l’empereur Constantin met fin à une nième guerre civile et s’empare du pourvoir dans la partie occidentale de l’Empire romain. L’année suivante son beau-frère Licinius fait de même en Orient. En avril 313, les deux empereurs, réunis à Milan, promulguent un édit de tolérance dans le but de rétablir la paix sociale dans l’empire (voir les 3 articles sur les martyrs). Cet édit nous est connu par deux auteurs chrétiens : Lactance et Eusèbe de Césarée qui nous ont livré deux versions différentes dans la forme mais identiques sur le fond :

« Etant heureusement réuni à Milan, moi, Constantin Auguste, et moi, Licinius Auguste, ayant en vue tout ce qui intéresse l’unité et la sécurité publiques, nous pensons que, parmi les autres décisions profitables à la plupart des hommes, il faut en premier lieu placer celle qui concerne le respect dû à la divinité et ainsi donner [aux chrétiens, comme] à tous, la liberté de pouvoir suivre la religion que chacun voudrait, en sorte que ce qu’il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice à nous-mêmes et à tous ceux qui sont placés sous notre autorité »

Les chrétiens, qui représentaient 5 à 10% de la population de l’Empire, sont donc libres d’exercer leur culte mais aussi de débattre sur la place publique de leurs différences. Ce qui va à l’encontre du but recherché par Constantin : la paix sociale. Il décide donc, après avoir éliminé Licinius et s’être proclamé seul empereur, de régler les différents entre les diverses sectes chrétiennes. Il convoque les évêques à Nicée en 325 (en Bithynie, dans le nord-ouest de la Turquie actuelle). C’est le premier concile œcuménique, c’est-à-dire ouvert à tous les évêques. Constantin, qui n’est pas baptisé, donc pas chrétien, préside le concile qui rassemble de 280 à 325 évêques suivant les sources. Ce grand nombre est une preuve supplémentaire que le christianisme se développait au grand jour dans l’Empire romain. Constantin reste grand pontife, c’est-à-dire qu’il préside toutes les cérémonies religieuses (païennes) de Rome. Pendant deux mois, les évêques conviés vont essayer, en vain, de concilier leurs points de vue. Pour les uns, il y a trois personnes en Dieu, dont Jésus, pour les autres, Dieu est unique, il a créé Jésus, qui lui est donc subordonné, c’est la thèse d’un certain Arius. Après bien des discussions, quatorze évêques restent fidèles à la conception d’Arius. Ils sont exclus, excommuniés, privés de leur évêché et exilés. Le concile accouche d’un credo pour tous les chrétiens (respirez profondément, lecture aride) :

« Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non créé, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre salut, est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme ; a souffert et est mort crucifié sur une croix, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts. Et nous croyons au Saint-Esprit. »

« Pour ceux qui disent : « Il fut un temps où Jésus-Christ n’était pas » et « Avant de naître, il n’était pas », et « Il a été créé à partir du néant », ou qui déclarent que le Fils de Dieu est d’une autre substance ou d’une autre essence, ou qu’il est créé ou soumis au changement ou à l’altération, l’Église catholique et apostolique les anathématise. »

Voilà qui est très clair (?). Enfin pas tout à fait ! Qu’est-ce qu’engendré et non créé ? Essayons de comprendre par une métaphore. Si Dieu le père était une goutte d’eau, Jésus-Christ (le fils) se serait formé à partir de celle-ci.

Ce tableau de représente pas du tout le dogme de la Trinité. Dieu est UN.

On peut penser que même Constantin n’avait rien compris à ce texte puisqu’il a rappelé Arius et, sur son lit de mort, en 337, il s’est fait baptiser par Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien. Pendant 50 ans la querelle perdurera, les empereurs qui se succèdent seront en majorité ariens.

Le concile de Constantinople (381)

Il faudra attendre l’empereur Théodose et le concile de Constantinople en 381 pour que le credo de Nicée soit confirmé et l’arianisme de nouveau condamné. Il faut dire que pour participer à ce concile, il fallait réciter le credo… tous les opposants ont ainsi été écartés. C’est lors de ce concile que le concept de trinité a été érigé en dogme : le Saint-Esprit devenant la troisième personne en Dieu, de même substance, sur le même pied que Dieu le père et Dieu le fils. Cette idée avait déjà été formulée par Tertullien au début du IIIe siècle.

Entre temps, un évêque arien, Wulfila, est allé convertir les Barbares vivant au nord du Danube. Et lorsqu’au début du Ve siècle, les tribus de Germains passent le Rhin et s’installent en Gaule, puis en Espagne et en Italie, l’arianisme devient la religion principale dans la partie occidentale de l’Empire. Les Wisigoths, les Ostrogoths et les Vandales créent des évêchés ariens qui remplacent ou cohabitent avec les évêchés catholiques romains. Mais c’est une autre histoire.

Le concile d’Ephèse (431)

L’Eglise doit régler un autre problème. Nestorius, le patriarche de Constantinople, le second personnage de la chrétieneté, s’oppose à l’appellation de « mère de Dieu » donnée à Marie (theotokos : qui a engendré Dieu). En toute logique, Dieu ne peut pas avoir une mère… née avant lui, il préfère donc l’appeler « mère du Christ« . Scandale. Il dissocie Dieu et le Christ, Jésus-Christ serait deux personnes distinctes. Sous l’impulsion de Cyrille, le patriarche d’Alexandrie, un concile est convoqué par l’empereur Théodose II à Éphèse en 431. Ce patriarche est ce qu’on peut appeler un être malfaisant. Grand persécuteur des hérétiques, des juifs et des philosophes, il n’a pas hésité à faire mettre à mort, par ses hommes de mains, la mathématicienne et astronome Hypatie en 415. On lui attribue également l’incendie de la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie. On ne prête qu’aux riches ! Mais rien ne corrobore cette version. La disparition de cette bibliothèque reste une énigme. Mais je parierais bien 5 euro sur Cyrille.

Ce concile tourne au vaudeville. En fonction de l’arrivée des évêques, échelonnée dans le temps en raison des distances à parcourir, Nestorius est condamné ou blanchi. Un temps enfermés ensemble par l’empereur afin d’arriver à un consensus, Nestorius et Cyrille, n’arrivent pas à s’entendre. Le concile reprend sans les partisans de Nestorius qui est démis de ses fonctions et exilé. Il mourra en Egypte. Le concile accouche d’une déclaration :

« Jésus-Christ, né du Père selon la divinité, le même est né de la Vierge Marie selon l’humanité. Homme et Dieu, Jésus est un depuis sa conception (principe d’unité) et ne peut être divisé. »

Les partisans de Nestorius quittent l’Empire romain et se dirigent vers l’est, où ils convertiront non seulement des Perses mais également des Mongols. Des prêtes nestoriens faisaient partie de la cour de Gengis Khan.

Le concile de Chalcédoine (451)

On n’en a pas fini avec la nature de Jésus.
Jésus est donc « Dieu le fils », la deuxième personne en Dieu. Attention, on ne peut pas dire Jésus = Dieu sous peine d’excommunication. Mais il est également « homme ». Et durant son ministère sur terre, il n’a pas l’air d’être conscient de sa nature divine si on s’en réfère aux évangiles. Il ignore quand se produira la fin du monde, Dieu seul le sait, aurait-il dit. Lors de la crucifixion, il se plaint d’avoir été abandonné par Dieu. Puis, il monte aux cieux, à la droite du Père. Drôle d’endroit s’ils ne font qu’UN. De plus quand Jésus (re)devient-il dieu ? A sa naissance, lors de son baptême par Jean ou à sa mort. Et voici la chrétieneté de nouveau divisée.

Un nouveau concile est convoqué par l’empereur Marcien et sa femme Pulchérie, dans la ville de Chalcédoine, aujourd’hui englobée dans la partie asiatique d’Istanbul. Plus de 300 évêques répondent à l’invitation mais seuls quatre d’entre eux viennent de la partie occidentale de l’Empire (Italie, Gaule, Espagne, et Afrique du nord). Ils ont accompagné le pape Léon Ier. La question débattue est de savoir si la nature divine a absorbé la nature humaine de Jésus et quand.

C’est le point de vue de Léon qui sera adopté… en échange de la reconnaissance de l’égalité des droits des sièges épiscopaux de Rome et de Constantinople, résidence de l’empereur. Les dispositions prises aux conciles de Nicée et de Constantinople sont confirmées. La précision sur la nature de Jésus stipule :

« Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union (dieu-homme NDLR), la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne« … « tout le reste n’est que fable » (???). Donc, Jésus est UN, dieu et homme, avec deux natures distinctes (sans confusion), deux volontés.

« Nous enseignons unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme composé d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité.« 

Représentation de la Trinité. Une branche devrait sortir du fils pour aller vers l’Homme.
Conclusion

Qu’on y croit ou pas, les traditions juive et musulmane rapportent que les prophètes (Noé, Moïse, Mahomet) ont reçu un enseignement de Dieu et ont fondé une religion sur ces bases. Il en va tout autrement pour le christianisme. Jésus (selon les évangiles) n’a pas voulu créer une nouvelle religion, il était juif et s’adressait à ses coreligionnaires. Il ne venait pas abroger la loi, mais l’accomplir (Mt. 5, 17-18).

Dans le christianisme, le dogme a été conçu et imposé par des hommes ordinaires au cours de conciles comme on vient de le voir. Ces hommes (les évêques), à force de discussions, de compromis, de compromissions, d’exclusions, d’arrangements ont élaboré le dogme qui est toujours celui des religions catholique, orthodoxe, évangéliste et protestante. Certains diront que lors des conciles, les évêques reçoivent l’inspiration divine, comme lors de l’élection d’un pape. Personnellement, il me semble que les ambitions personnelles prennent souvent le pas sur l’inspiration divine, mais admettons. Dans ce cas, le dogme serait venu après la religion, au contraire du judaïsme et de l’islam ou la religion a été précédée des révélations (mythiques ou réelles).

Les conclusions des conciles sont des exercices de style, des développements philosophiques qui échappent au commun des mortels fussent-ils chrétiens. A la fin du Ve siècle, l’empereur d’Orient, Zénon cherche un compromis avec les Ostrogoths ariens qui occupent Rome : « Honorons Dieu et passons sous silence la nature de Jésus, ainsi l’unité pourra être rétablie entre les chrétiens« . Voilà qui est sage, mais l’évêque de Rome refuse : un dernier bastion catholique résiste toujours dans la partie occidentale de l’empire.

Les conciles n’ont pas tout réglé, la nature de Jésus fait toujours débat et permet des questionnements jugés scabreux dont voici quelques exemples… à méditer.
Jésus, doté de deux natures, de deux volontés souffrait-il de troubles bipolaires ?
Jésus est-t-il resté humain après son séjour sur terre ? La réponse est OUI, il était humain avant, pendant et après son ministère car le concile de Nicée spécifie bien que Jésus n’est pas soumis au changement ni à l’altération. Donc, il était humain avant sa naissance en tant qu’homme !
Si Jésus est doté d’une âme (concile de Chacédoine), donc Dieu est doté d’une âme. A quoi lui sert-elle ?
Si Jésus a deux volontés, les autres personnes en Dieu (le Père et le Saint Esprit) sont également pourvus d’une volonté. Donc Dieu a quatre volontés. Comment s’accordent-elles ? Est-ce la raison de la complexité du comportement de Dieu dans la Bible hébraïque : tantôt aimant et prévenant pour son peuple, tantôt jaloux, tantôt cruel, tantôt absent.
Une dernière question, si Dieu le Père a engendré le Fils, qui a créé/engendré le Père ? C’est une question récurrente.

Les religions sont « inventées » par des hommes qui interprètent des textes obscurs. Les voies du seigneur sont impénétrables et les hommes ne sont pas suffisamment intelligents pour appréhender le concept de Dieu. Il suffit de contempler l’immensité du cosmos pour se sentir bien ignorant. Notre univers a-t-il été créé ou engendré ? Un concile devrait se pencher sur cette question (très sérieuse).

Ceci n’est pas l’œil de Dieu, mais la nébuleuse de l’Hélice, un amas de gaz et de poussières d’étoile.

Le Coran des chiites

Source : « Le Coran des historiens » sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (Paris-Londres) et Guillaume Dye (Bruxelles). Première partie du chapitre « Le shi’isme et le Coran » par Mohammad Ali Amir-Moezzi.

Mohammad Ali Amir-Moezzi qualifie le Coran de décousu, déstructuré et fragmentaire. Effectivement, le Coran reste déconcertant : on sait rarement qui parle à qui on parle et de qui ou de quoi on parle : des pronoms ont été préférés aux noms. Ce qui donne des phrases comme : « je sais qu’il…, mais vous ne savez pas… » Bien entendu, les croyants savent que c’est Dieu qui parle à Mahomet.

Les chiites ont une explication à ces incohérences : le texte reçu par Mahomet a été falsifié à sa mort pour s’emparer du pouvoir qui aurait dû revenir à son cousin et gendre Ali. (voir notre article sur le chiisme). Voici le scénario défendu par les partisans d’Ali, les chiites.

Dieu avait prévu la mort de Mahomet et avait désigné sa famille (son gendre Ali et sa fille Fatima ainsi que leurs fils Hassan et Hussein (Husayn)) pour poursuivre son oeuvre. Mais à la mort de Mahomet, différentes factions vont se déchirer pour obtenir le pouvoir temporel et spirituel. A ce jeu, se sont les beaux-pères du prophète qui vont tirer les marrons du feu : Abu Bakr, père de Aïcha et Umar, père de Hafsa. Ils vont s’empresser de supprimer du texte des « révélations » tout ce qui concerne la famille directe de Mahomet. Ces « feuillets » sont remis à Hafsa. Elle les transmettra au troisième calife Uthman qui publiera le Coran et détruira tous les documents antérieurs, pour effacer toute trace de la falsification.
Mais Ali a gardé une copie du Coran original, trois fois plus volumineux, qu’il a transmise à ses descendants, les imams (du chiisme) jusqu’au douzième et dernier, qui n’est pas mort, mais a été « occulté » en même temps que le Coran original qu’il détenait. Ils réapparaîtront à la fin des temps.

Ce récit a une faiblesse. Pourquoi Ali, qui a succédé à Uthman, comme quatrième calife, n’a-t-il pas détruit le Coran de Uthman pour le remplacer par le sien ? Et pourquoi les imams qui lui ont succédé à la tête du mouvement chiite n’ont-ils pas fait de même alors qu’au Xe siècle, ils dominaient le monde musulman : les Fatimides en Afrique et les Bouyides au sein-même du califat de Bagdad au Proche et Moyen Orient ?

Notons que dès le Xe siècle, après la « disparition » du dernier imam, Mahomet al-Mahdi (vers 870), les chiites ont adopté le même Coran que les sunnites !

Qu’y avait-il dans ce Coran ?

D’après les sources chiites du début de l’islam, le Coran citait nommément les partisans et les ennemis de Mahomet, comme c’est le cas dans la Bible et le Nouveau Testament qui regorgent de personnages. Il est effectivement bizarre que seuls deux personnages secondaires contemporains du prophète soient nommés dans le Coran : son fils adoptif Zayd dont le prophète convoitait l’épouse et son oncle Abu Lahab… et leur existence réelle fait débat. Dans le Coran original, la question de la succession de Mahomet était clairement indiquée. Comment Dieu aurait-il pu ignorer cette question ? De plus, Ali était présenté comme le Messie, Mahomet n’étant que l’annonciateur. Dans un article suivant, je discuterai de l’aspect eschatologique du Coran (qui concerne la fin du monde).

Face à cette situation, les compagnons de Mahomet, qui avaient « usurpé » le pouvoir avaient tout intérêt à censurer le texte original… d’autant plus que la fin du monde n’a pas eu lieu (on est dans la même situation que le christianisme… qui attend toujours).

Voici quelques exemples cités par Mohammad Ali Amir-Moezzi. En italique le verset du « saint Coran » de Médine.

Co. 2:59 : Mais, à ces paroles, les pervers en substituèrent d’autres, et pour les punir de leur fourberie, nous leur envoyâmes du ciel un châtiment avilissant.
Alors ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet substituèrent une autre parole à la parole qui leur avait été dite. Ainsi, nous avons fait tomber une colère sur ceux qui étaient injustes à l’égard des droits des descendants de Mahomet en réponse à leur perversité.

Co. 2:87 : … Est-ce que chaque fois qu’un messager vous apportait des vérités contraires à vos souhaits vous vous enfliez d’orgueil ? vous traitiez les uns d’imposteurs et les vous tuiez les autres. (autres = Jésus)
Chaque fois que Mahomet est venu à vous en vous apportant ce que vous ne vouliez pas concernant le saint pouvoir d’Ali, vous vous êtes enorgueillis et, au sein de la famille de Mahomet, vous avez traité certains de menteurs et vous en avez tué d’autres. (autres = Hussein, le fils d’Ali tué à Kerbala)

Co. 2:90 : Comme est vil ce contre quoi ils ont troqué leurs âmes. Ils ne croient pas en ce qu’Allah a fait descendre…
Combien est mauvais ce contre quoi ils ont vendu leurs âmes en ne croyant pas à ce que Dieu a révélé au sujet d’Ali en se révoltant.

Mohammad Ali Amir-Moezzi cite une vingtaine de versets, mais il y en aurait près de 300 dans un ouvrage du IXe siècle intitulé « La révélation et la falsification« .

Réflexions personnelles

Que peut-on conclure de ces exemples ? Tout d’abord que le Coran prévoit l’avenir. Il décrit les réactions des disciples après la mort de Mahomet, qui ignorent et rejettent Ali, ce qui n’a pu être constaté qu’a posteriori. Ensuite que le texte est devenu bien plus clair. Les versets ont maintenant un sens… mais peut-être pas celui que l’auteur original a voulu leur donner. Il « suffit » (?) de lire les trois mille pages de commentaire des versets du Coran dans les volumes 2 et 3 du « Coran des historiens » pour se rendre compte que le ou les auteurs du Coran étaient de bons versificateurs (le Coran est écrit en vers), mais de piètres narrateurs, peu capables d’exprimer clairement leurs idées. Il faut dire que la langue arabe de l’époque n’était pas un bon vecteur de diffusion d’idées abstraites. Elle avait trop peu de signes (lettres) pour représenter par écrit les sons (alphabet) et les mots manquaient pour exprimer des notions philosophiques, ce qui obligeait à recourir aux termes hébreux, syriaques (araméens), farsis (perses) ou même éthiopiens. Ces termes sont entrés dans la langue arabe, mais on n’en connaît plus la signification première. Le Coran restera à jamais un ensemble de textes décousu et peu compréhensible. Ah s’il avait été écrit en grec, la langue des philosophes !

Gog et Magog dans le Coran

Les versets 93 à 98 de la sourate 18 racontent une bien étrange histoire qui met en scène Alexandre le grand, appelé Dul-Qarnayn (le biscornu) et deux tribus, Gog et Magog. Voici le texte :

Dul-Qarnayn suivit une nouvelle route et arriva entre les deux digues au-delà desquelles se trouvait un peuple qui ne comprenait presqu’aucune langue. Ces gens dirent  » Ô Dul-Qarnayn voici que les Gog et les Magog sèment le désordre sur terre. Pouvons-nous t’accorder un tribut pour élever une barrière entre eux et nous ? »
– Ce que m’a accordé mon Seigneur est préférable à votre tribut. Aidez-moi avec zèle et j’établirai cette barrière entre vous et eux…

Et Dul-Qarnayn construisit donc une porte de fer et une porte d’airain (versets 95-97). La suite :

Ceci est une miséricorde de mon Seigneur dit-il. Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité.

Ce texte est inséré dans la sourate hors de tout contexte, comme si les lecteurs connaissaient l’histoire. D’où vient ce passage et que signifie-t-il ?

Gog roi de Magog est un personnage de la Bible, il apparaît dans le livre d’Ézéchiel (38:2,15). Gog et ses innombrables guerriers montés sur des chevaux viendront du nord semer la désolation en Israël… à la fin des temps.

Mahomet avait-il épluché la Bible pour connaître cette histoire ? Ce n’était pas nécessaire. Le Coran est le reflet du contexte culturel et cultuel de son époque (VI et VIIe siècles). Le monde où s’est élaboré le Coran est un monde essentiellement religieux. Tous les écrits, tous les récits font intervenir Dieu. Ce monde est très interlope, les chrétiens, les juifs, les zoroastriens et les manichéens cohabitent, plus ou moins pacifiquement selon les régions et les époques. L’Arabie n’échappe pas à la diffusion des idées et des récits venant de Syrie et de Perse.

La Syrie est essentiellement chrétienne et grecque, elle fait partie de l’empire byzantin. L’ennemi héréditaire des Byzantins n’est autre que l’empire perse sassanide. Or Alexandre le grand, un grec, a vaincu les Perses et occupé leur territoire. C’est un héro en Syrie. De nombreux récits vantent ses exploits. C’est dans ces récits qu’il faut rechercher la source de l’inspiration du Coran, et plus particulièrement dans les apocalypses mettant en scène Alexandre.
Un récit apocalyptique, du grec « apocalypsis« , signifiant révélation, est l’explication de ce qui va se passer à la fin des temps. Les plus célèbres sont l’Apocalypse de Jean, dans le Nouveau Testament, et le Livre de Daniel, dans la Bible. Notons que le qualificatif « biscornu » dont est affublé Alexandre viendrait du Livre de Daniel qui fait intervenir un personnage ayant deux cornes. En Syrie, à l’époque qui nous occupe, circulent plusieurs récits apocalyptiques ayant comme héro Alexandre : « L’Apocalypse d’Alexandre », « Les Exploits d’Alexandre, fils de Philippe », « Alexandre et la Porte du Nord« …

L’insouciance n’est pas de mise au Proche Orient en ce début du VIIe siècle. La peste a sévi et a même eu raison de l’empereur Justinien, les tribus du nord, les Huns et les Alains ont déferlé sur la Syrie, venant du Caucase et emporté de nombreux captifs On craint leur retour. De plus, la guerre contre les Perses (612-628) a repris, ils se sont installé à Jérusalem (614) puis sont allé jusqu’à Constantinople avant d’être repoussé (en 622) par l’empereur byzantin Héraclius, le nouvel Alexandre.

Dans ce contexte, la fin des temps est annoncée par de nouveaux prophètes. Les portes qui retiennent Gog et Magog vont être ouvertes, les Huns et les Alains vont revenir semer la ruine. C’est ce que dit la Bible, mais aussi le Coran : « Quand s’accomplira sa promesse, il nivellera cet ouvrage car la promesse de mon Seigneur est vérité« . La promesse de Dieu, c’est l’arrivée de la fin des temps, lorsque les hommes seront jugés, l’imminence de l’avènement du royaume de Dieu sur terre.
Notons que les deux portes qui retiennent Gog et Magog n’existent pas, mais elles symbolisent deux passages, de part et d’autre de la mer Caspienne, que les Perses gardent… aux frais de l’empire byzantin.

Cette légende n’appartient pas au fond traditionnel de la Péninsule arabique, mais à la Syrie-Palestine. L’histoire est racontée dans la Bible, évoquée dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe (VII, 4 : « …passage que le roi Alexandre a fermé avec des portes de fer« ), avant d’être reprise dans les apocalypses associées à Alexandre le Grand. On pourrait en déduire que le Coran, ou du moins une partie, a été rédigé en Syrie, ce qui n’est pas à écarter, mais surtout, que la Péninsule arabique, désert géographique, n’était pas isolée. Elle faisait partie d’un vaste espace culturel comprenant également la Syrie-Palestine, la Perse et l’Éthiopie. Des souverains juifs, puis chrétiens ont régné sur le Yémen (appelé Himyar) dès le IVe siècle et des évêchés ont été créés sur la côte est, le long du Golfe persique. Le nord de la péninsule a toujours été en contact avec la Syrie-Palestine (voir l’article sur Pétra).
La situation du Hedjaz, la côte ouest, comprenant les villes de La Mecque et Médine, est beaucoup moins connue. L’interdiction des fouilles dans les villes saintes de l’islam et les destructions causées par les Séoudiens à la fin du XIXe siècle ne permettent pas aux historiens de vérifier la véracité des faits racontés dans les biographies de Mahomet. Le mystère qui planait sur cette région a t-il incité les autorités musulmanes du début de l’islam d’y transposer l’histoire du prophète, faisant du lieu de pèlerinage berbère de La Mecque une riche ville caravanière et de Yathrib le refuge de trois tribus juives ? La question mérite d’être posée.

Le Christ chez Pline le jeune

Contexte : dans un article précédent, j’ai parlé d’un texte de Flavius Josèphe, écrit en 75, qui mentionnait « Jacques, frère de Jésus dit le Christ« . Comme Josèphe ne spécifie pas qui est Jésus, on se trouvait devant une alternative : soit Jésus était un personnage insignifiant, soit il était tellement connu du monde gréco-romain, qu’il était inutile de le présenter. Je réfutais la seconde proposition, je vais m’en expliquer.

On pourrait m’opposer que Flavius Josèphe a parlé de Jésus dans un autre ouvrage : « Antiquités juives ». D’accord, si on n’admet pas l’ajout du paragraphe par un scribe chrétien. Mais cet argument ne tient pas, cet ouvrage ayant été écrit en 93, soit près de vingt ans après le texte qui nous occupe.

Autre remarque, en grec, « christ« , traduction de « messiah« (oint) en hébreux, signifie « huileux« , « frotté d’une substance graisseuse« . J’ignore comment les lecteurs de Josèphe pouvait interpréter ce qualificatif. Pour les Romains, c’était incompréhensible, ils ignoraient ce qu’était un messie, personnage du monde judéo-chrétien.

La lettre de Pline le jeune

Dans la lettre 93 du livre X, adressée à l’empereur Trajan en 112, Pline demande ce qu’il doit faire avec les membres d’une secte qui « s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des hymnes à la louange de Christos, comme s’il eût été un dieu (quasi deo) ». Nous possédons la réponse de Trajan qui est ambiguë. Dans cette lettre, dont rien ne prouve qu’elle soit originale, il demande de ne pas pourchasser les chrétiens, mais de punir ceux qui avouent être chrétiens.

Il faut noter que les avis des historiens divergent sur les recueils des lettres de Pline le jeune. Certains pensent que c’était un genre littéraire, que les lettres n’étaient pas envoyées. Il est troublant que seules les lettres du livre X adressées à Trajan aient reçu une réponse.

Revenons au texte de Pline. Au premier coup d’œil, on peut dire qu’il ne connaît pas les chrétiens. Or Pline est un homme public de l’Empire romain.

La vie de Pline le jeune

Il est contemporain de Flavius Josèphe quoique plus jeune. Il est né en 61 et meurt entre 113 et 115. C’est le neveu de Pline l’ancien qui nous a laissé une « Histoire naturelle » en 37 volumes. Cet oncle est mort lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il était commandant de la flotte romaine basée à Messine (Sicile) face à la baie de Naples. Il a disparu en voulant sauver les habitants de Pompéi et Herculanum sous le feu du volcan. Pline le jeune a assisté à l’éruption dont il a fait un compte-rendu si détaillée qu’il n’a été avalisée qu’au XXe siècle. Depuis lors, les éruptions de ce type, très rares, sont appelées « éruptions pliniennes« .

Pline le jeune est avocat. Il appartient à l’élite romaine, il fait partie de la classe des sénateurs. Sous l’empereur Domitien, il est tribun de la plèbe à Rome, en 93, il devient préteur et en 94, il est administrateur du trésor militaire (il s’occupe de la paie et des pensions). C’est donc un proche de l’empereur, comme il le sera des suivants Nerva et Trajan. C’est sous l’empereur Trajan qu’il devient gouverneur de Bithynie, province du nord-ouest de la Turquie actuelle, qui aurait fait face à Constantinople, de l’autre côté du Bosphore, si cette ville avait existé à l’époque. C’est lorsqu’il exerçait cette fonction qu’il a écrit cette lettre.

Il ne connaît donc pas les chrétiens, or, la tradition chrétienne considère l’empereur Domitien comme grand persécuteur des chrétiens… ce qu’il n’a pas été. Domitien a la fin de sa vie s’en est pris aux hauts personnages de l’Etat qu’il a exilé ou fait assassiné. La tradition a fait de ces hauts fonctionnaires des chrétiens, raison de leur persécution. Domitien fut assassiné par des comploteurs issus de son entourage.

Pline qui a vécu dans l’entourage de Domitien ne connaît pas les chrétiens. Pas plus que Flavius Josèphe qui lui a vécu 30 ans en Judée (après Jésus) avant de rejoindre Rome et le palais impérial.
On peut conclure que les chrétiens n’étaient pas connus à Rome à la fin du Ier siècle. A cette époque, ils étaient encore confondus avec les juifs dont ils formaient une secte. Pour revenir au texte de Flavius Josèphe, le fait de ne donner aucun détail sur Jésus est fortement suspect. Même si Jésus avait été un personnage secondaire, Josèphe l’aurait dit ou alors, il ne l’aurait pas cité. On peut penser qu’un scribe chrétien en recopiant le texte a ajouté les mots « frère de Jésus-Christ » pour bien rappeler : « ce Jacques-là, c’est celui dont parlent nos écritures« .

Pourquoi les textes sont-ils interpolés ? Avant de répondre à cette question, il faut s’en poser une autre : pourquoi les textes sont-ils copiés. A l’évidence, pour les diffuser, mais aussi parce que le support, le parchemin, en rouleau tout d’abord, puis vers le IIIe siècle en codex (parchemins reliés, comme nos livres) sont fragiles, pas toujours de bonne qualité. Les textes étaient lus en petit comité et discutés. Dans le cas qui nous occupe, il est probable qu’un auditeur ait relevé que Jacques était celui dont parlaient les Actes des Apôtres et qu’il serait séant de le mentionné. Jésus étant bien connu du cercle chrétien, il n’a pas été nécessaire de s’étendre sur le personnage. Ainsi au cours des siècles, les textes se modifiaient, s’enrichissaient… mais pervertissaient la pensée de l’auteur.

On peut conclure que Flavius Josèphe ne connaissait pas Jésus, et qu’il n’a rien écrit à son sujet.

Jésus chez Flavius Josèphe

Que les choses soient bien claires : aucun auteur du monde gréco-romain n’a jamais parlé de Jésus comme personnage historique. Les quelques textes qui nous sont parvenus parlent d’un concept religieux : le Christ, le Messie. Quand on évoque un texte ancien, il faut toujours garder une certaine prudence. Ce ne sont jamais des versions originales, mais des copies de copies. De plus, ces copies sont l’oeuvre de moines chrétiens… donc sujets à caution : on fait dire aux textes ce que l’on veut, suivant l’évolution du dogme, comme on va avoir un exemple avec l’oeuvre de Flavius Josèphe (vers 30/40-100).

Dans les versets XVIII, 63-64 des « Antiquités juives » (écrit vers 93) de cet auteur, que j’ai présenté dans un autre article, nous trouvons ce que l’Église chrétienne appelle le « testinonium flavianum », (le témoignage de Flavius)  la preuve absolue de l’existence de Jésus. Au moment où il écrit cet ouvrage, Josèphe vit à Rome sous l’empereur Domitien, fils de l’empereur Vespasien et frère de Titus, ceux qui ont maté la révolte des Juifs en 70… dont il est proche. Voici ce qu’on y lit.

« Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attire à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. C’était le Messie. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers concitoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après, ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille merveilles à son sujet. Et le groupe appelé après lui chrétiens n’a pas encore disparu ».

Première remarque en lisant ce texte : Flavius Josèphe était chrétien ! Un juif qui reconnaît Jésus comme étant le Messie est chrétien. Ce qui pose problème, car à notre connaissance, Josèphe n’a jamais été chrétien. Ce détail n’a pas échappé à l’Eglise qui admet que texte a été modifié lors d’une copie. Les milieux traditionalistes proposent comme texte original ce qui apparaît en gras, sans la notion de Messie, ni la référence à la résurrection.

Flavius Josèphe et les messies

Dans ses ouvrages, Flavius Josèphe nous parle de plusieurs messies qui se sont manifestés au premier siècle de notre ère et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas beaucoup d’estime pour eux. Je rappelle qu’au début de la révolte, il était persuadé, comme beaucoup de Juifs, que la prophétie du Livre de Daniel allait se réaliser, un prince allait venir délivrer les juifs de l’emprise des étrangers. Mais après sa capture par le général romain Vespasien, il estima que ce prince dont parlait Daniel était Vespasien lui-même… stratégie très habile qui lui permit de vivre libre dans l’entourage de Vespasien lorsqu’il devint empereur.

Quand Flavius Josèphe parle d’autres messies il n’utilise jamais le mot « christ » (il rédige en grec).

  • De l’Égyptien (Antiquités Juives XX) il dit « un Égyptien qui se disait prophète ».
  • De Theudas (AJ XX) : « il prétendait être prophète ». Theudas est cité dans les Actes des Apôtres, comme l’Égyptien.
  • Un prophète samaritain (AJ XVIII) : « Un imposteur… ».
  • Il ne juge pas Jésus, fils d’Ananias, que les Romains considérait comme fou (Guerre des Juifs, livre VI). L’histoire de ce second Jésus est intéressante. Elle se passe 4 ans avant la révolte, vers 60. Jésus parcourt les rues de Jérusalem en prédisant que des malheurs vont s’abattre sur la ville. Il est arrêté par des juifs et conduit au procurateur (c’est bien son titre à l’époque) Albinus qui l’interroge, le fait fouetté jusqu’aux os, sans obtenir de réponse. Le jugeant fou, il le libère. Il sera tué lors du siège de Jérusalem. Certains points rappellent étrangement l’histoire du nazaréen. Le texte complet se trouve à la fin de cet article.

Ce ton contraste avec celui employé pour Jésus ( » Il était maître des hommes. C’était le Messie« ) et Jean le Baptiste (« C’était un homme d’une grande piété (AJ XVIII) »).
Voyons l’importance qu’il donne à ses faux prophètes :

  • Quand il parle de Jésus fils d’Ananias, il utilise 429 mots.
  • Le paragraphe sur l’Égyptien contient 221 mots (51%).
  • L’épopée de Theudas est racontée en 118 mots (27%).
  • Jésus ne mérite que 110 mots (25%).

110 mots, c’est bien peu pour le Messie, le sauveur de l’Humanité.

Jésus dans le contexte

Le passage sur Jésus tombe mal à-propos. Le chapitre, consacré à Ponce Pilate, comporte 4 paragraphes. Le premier décrit une révolte des Juifs suite à l’introduction d’images dans Jérusalem. Le sujet du deuxième paragraphe, celui qui précède l’évocation de Jésus, est le compte rendu d’une autre révolte, suite au vol du trésor du temple pour financer un aqueduc. Il se termine par « Ainsi fut réprimée la sédition ». Le  chapitre 4 débute par : «Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs ». Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas dire que le passage sur Jésus intercalé au chapitre 3 soit « un trouble grave ». Si Flavius Josèphe a vraiment parlé de Jésus, le texte est perdu à jamais, supplanté par un texte aux forts relents chrétiens. Notons que le chapitre 3, sur Jésus, débute par les mêmes mots que le chapitre 4 : « Vers le même temps… ».

Le chapitre consacré à Ponce Pilate se trouve à la fin du présent article.

Flavius Josèphe et les chrétiens

Dans un autre ouvrage de Josèphe, « La Guerre des Juifs » (vers 75), il nous parle des « philosophies » juives, ce que nous appelons les sectes juives du Ier siècle. Il cite les esséniens, les pharisiens et les sadducéens auxquels s’ajoutent depuis l’an 6 les zélotes, le bras armé des pharisiens. Et ici, il ne parle pas des chrétiens. Il faut dire, quoiqu’en pensent les milieux traditionalistes, que les Romains n’ont pas fait de distinction entre les juifs et les chrétiens avant la fin de la première moitié du IIe siècle. Les disciples du Christ étaient des juifs pour les Romains… et pour Flavius Josèphe.

Des détails

Les chercheurs qui considèrent le texte comme authentique argue qu’il est conforme au style de Flavius Josèphe. Je n’adhère pas à cet argument. Deux détails font tache. Jésus était un nom commun dans la Judée antique. On le retrouve donc souvent dans les écrits de Flavius Josèphe. Chaque fois les personnages qui portent ce prénom sont nommés suivant la coutume juive : Jésus fils de… Une seule exception, le « testinonium flavianum ».

Pourquoi fait-il rejaillir la mort de Jésus sur « l’élite des juifs » alors qu’il est juif, descendant de souche sacerdotale et fier de l’être ? Tous les livres qu’il écrit sont à la gloire du peuple juif. Il écrit d’ailleurs un dernier livre « Contre Apion » (en 95), pour réfuter les attaques de ce grammairien contre les juifs, alors qu’il était mort depuis quelques dizaines d’années.

Les versions de l’ouvrage de Flavius Josèphe

Si l’évocation de Jésus dans « Antiquités juives », est une interpolation, comme je le crois, quand le texte a-t-il été incorporé ? Le plus ancien exemplaire de l’ouvrage date du Xe siècle. On le connait en version latine, grec et slavonne (ancien slave). Dans cette dernière édition, le texte se trouve dans la « Guerre des Juifs » !

Au moins trois auteurs chrétiens disposent de versions dans lesquelles le paragraphe est absent : Origène (IIIe siècle), Thédoret de Cyr (Ve siècle) et Photios (IXe siècle).
Dans son pamphlet contre Celse (qui critiquait les chrétiens), Origène regrette que Flavius Josèphe « ne reconnaisse pas Jésus comme étant le Christ« . Il écrit :

« C’est Josèphe qui, au XVIIIe livre de son Histoire des Juifs, témoigne que Jean était revêtu de l’autorité de baptiser, et qu’il promettait le rémission des péchés à ceux qui recevaient son baptême. Le même auteur bien qu’il ne reconnaisse pas Jésus pour le Christ recherchant la cause de la prise de Jérusalem et de la destruction du temple, ne dit pas véritablement comme il eût dû faire, que ce fut l’attentat des Juifs contre la personne de Jésus qui attira sur eux ce malheur, pour punition d’avoir fait mourir le Christ qui leur avait été promis : mais il approche pourtant de la vérité, et lui rendant témoignage comme malgré soi, il attribue la ruine de ce peuple à la vengeance que Dieu voulut faire de la mort qu’ils avaient fait souffrir à Jacques le Juste, comme de grande vertu, frère de Jésus, nommé Christ. »

On entend souvent que le premier auteur chrétien à avoir parlé du « testinonium flavianum » était Eusèbe de Césarée (IVe siècle) dans ses ouvrages « Histoire ecclésiastique » et « Préparation évangélique« . Or s’il parle bien de Flavius Josèphe auquel il consacre 2 et 7 chapitres, il ne mentionne jamais le fameux passage sur Jésus. Donc, il n’apparaissait pas dans l’exemplaire qu’il possédait.

Un autre passage de Flavius Josèphe

Flavius Josèphe nous parle de nouveau de Jésus dans les Antiquités juives (XX, 198-203), le passage cité par Eusèbe (voir plus haut) :

« Comme Anan était tel et qu’il croyait avoir une occasion favorable parce que Festus était mort et Albinus encore en route (Note : Festus et Alabinus sont des gouverneurs romains), il réunit un sanhédrin, traduisit devant lui Jacques, frère de Jésus appelé le Christ, et certains autres, en les accusant d’avoir transgressé la loi, et il les fit lapider. Mais tous ceux des habitants de la ville qui étaient les plus modérés et les plus attachés à la loi en furent irrités et ils envoyèrent demander secrètement au roi (Note : dernier roi des Juifs, nommé par Claude) d’enjoindre à Anan de ne plus agir ainsi, car déjà auparavant il s’était conduit injustement. Certains d’entre eux allèrent même à la rencontre d’Albinus qui venait d’Alexandrie et lui apprirent qu’Anan n’avait pas le droit de convoquer le sanhédrin sans son autorisation. Albinus, persuadé par leurs paroles, écrivit avec colère à Anan en le menaçant de tirer vengeance de lui. Le roi Agrippa lui enleva pour ce motif le grand-pontificat qu’il avait exercé trois mois et en investit Jésus, fils de Damnaios.

Dans ce passage de 162 mots, l’auteur ne dit pas que Jésus est le messie, mais qu’on l’appelait ainsi. Si le passage est authentique, c’est le vrai « testinonium flavianum », la preuve qu’un personnage appelé Jésus, reconnu comme messie par ses disciples a existé. Mais ce texte serait alors un dilemme. Soit Jésus est un personnage insignifiant que Josèphe n’a pas cru bon de présenter : c’est le frère de Jacques, point. Soit il est tellement connu du monde romain qu’il ne faut plus le présenter. En principe, Jacques aurait dû être le fils de …, or ici, il est le frère de … On retrouve ce même lien de fratrie sur une urne qui a circulé dans le circuit parallèle des antiquités, on y lit : « Jacques fils de Joseph frère de Jésus ». La justice israélienne n’a pas décidé si c’était un faux, elle rechigne à se prononcer sur des faits religieux.

La reconnaissance de Jésus dans le monde romain au Ier siècle n’est pas corroborée par les faits. Je m’en expliquerais dans un prochain article : « Le Christ dans les écrits de Pline le Jeune« . Pline le jeune est un contemporain de Josèphe, ils ont dû se côtoyer étant tout deux proches des empereurs Titus et Domitien.

Y a-il eu interpolation chrétienne ? Au IIIe siècle, Origène connaît déjà ce passage.
Si ce texte est une interpolation chrétienne, un autre problème se pose. Selon le dogme, Jésus n’a pas de frères, sa mère est restée vierge à la conception, à l’accouchement et après… alors qu’on lit dans les évangiles « N’est-ce pas le fils du charpentier? n’est-ce pas Marie qui est sa mère? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères (adelfos en grec) ?et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous? » (Matthieu 13:55,56). L’Eglise de Rome a voulu en faire des cousins qui en grec se dit anepsios. Lorsqu’on touche à la fratrie de Jésus, on s’aventure sur un terrain miné. J’en parlerai dans un autre article.

D’après les « Actes des apôtres », Jacques aurait succédé à Jésus à la tête de la communauté de Jérusalem.

Annexes : textes de Flavius Josèphe

Jésus fils d’Ananias dans la « Guerre des Juifs » (livre VI)

Mais voici de tous ces présages le plus terrible : un certain Jésus, fils d’Ananias, de condition humble et habitant la campagne, se rendit, quatre ans avant la guerre, quand la ville jouissait d’une paix et d’une prospérité très grandes, à la fête où il est d’usage que tous dressent des tentes en l’honneur de Dieu, et se mit soudain à crier dans le Temple : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le Temple, voix contre les nouveaux époux et les nouvelles épouses, voix contre tout le peuple ! » Et il marchait, criant jour et nuit ces paroles, dans toutes les rues. Quelques citoyens notables, irrités de ces dires de mauvais augure, saisirent l’homme, le maltraitèrent et le rouèrent de coups. Mais lui, sans un mot de défense, sans une prière adressée à ceux qui le frappaient, continuait à jeter les mêmes cris qu’auparavant. Les magistrats, croyant avec raison, que l’agitation de cet homme avait quelque chose de surnaturel, le menèrent devant le gouverneur romain. Là, déchiré à coups de fouet jusqu’aux os, il ne supplia pas, il ne pleura pas mais il répondait à chaque coup, en donnant à sa voix l’inflexion la plus lamentable qu’il pouvait : « Malheur à Jérusalem ! » Le gouverneur Albinus lui demanda qui il était, d’où il venait, pourquoi il prononçait ces paroles ; l’homme ne fit absolument aucune réponse, mais il ne cessa pas de réitérer cette lamentation sur la ville, tant qu’enfin Albinus, le jugeant fou, le mit en liberté. Jusqu’au début de la guerre, il n’entretint de rapport avec aucun de ses concitoyens ; on ne le vit jamais parler à aucun d’eux, mais tous les jours, comme une prière apprise, il répétait sa plainte : « Malheur à Jérusalem ! » Il ne maudissait pas ceux qui le frappaient quotidiennement, il ne remerciait pas ceux qui lui donnaient quelque nourriture. Sa seule réponse à tous était ce présage funeste. C’était surtout lors des fêtes qu’il criait ainsi. Durant sept ans et cinq mois, il persévéra dans son dire, et sa voix n’éprouvait ni faiblesse ni fatigue ; enfin, pendant le siège, voyant se vérifier son présage, il se tut. Car tandis que, faisant le tour du rempart, il criait d’une voix aiguë : « Malheur encore à la ville, au peuple et au Temple », il ajouta à la fin : « Malheur à moi-même », et aussitôt une pierre lancée par un onagre le frappa à mort. Il rendit l’âme en répétant les mêmes mots.

Chapitre consacré à Ponce Pilate dans « Antiquités juives » (livre XVIII)

Ce livre rapporte des événements survenus alors que Ponce Pilate était préfet de Judée.
1-2. Soulèvement des Juifs contre Ponce Pilate ; sa répression
 3. Vie, mort et résurrection de Jésus-Christ.
 4. Scandale du temple d’Isis à Rome (on se demande ce que vient faire cette histoire).
 5. Expulsion des Juifs de la capitale.

On remarquera comment se termine le paragraphe 2 et comment débute le paragraphe 4.

[55]. 1. Pilate, qui commandait en Judée, amena son armée de Césarée et l’établit à Jérusalem pour prendre ses quartiers d’hiver. Il avait eu l’idée, pour abolir les lois des Juifs, d’introduire dans la ville les effigies de l’empereur qui se trouvaient sur les enseignes, alors que notre loi nous interdit de fabriquer des images ; [56] c’est pourquoi ses prédécesseurs avaient fait leur entrée dans la capitale avec des enseignes dépourvues de ces ornements. Mais, le premier, Pilate, à l’insu du peuple – car il était entré de nuit – introduisit ces images à Jérusalem et les y installa. Quand le peuple le sut, il alla en masse à Césarée et supplia Pilate pendant plusieurs jours de changer ces images de place. [57] Comme il refusait, disant que ce serait faire insulte à l’empereur, et comme on ne renonçait pas à le supplier, le sixième jour, après avoir armé secrètement ses soldats, il monta sur son tribunal, établi dans le stade pour dissimuler l’armée placée aux aguets. [58] Comme les Juifs le suppliaient à nouveau, il donna aux soldats le signal de les entourer, les menaçant d’une mort immédiate s’ils ne cessaient pas de le troubler et s’ils ne se retiraient pas dans leurs foyers. [59] Mais eux, se jetant la face contre terre et découvrant leur gorge, déclarèrent qu’ils mourraient avec joie plutôt que de contrevenir à leur sage loi. Pilate, admirant leur fermeté dans la défense de leurs lois, fit immédiatement rapporter les images de Jérusalem à Césarée.

[60] 2. Pilate amena de l’eau à Jérusalem aux frais du trésor sacré, en captant  la source des cours d’eau à deux cents stades de là. Les Juifs furent très mécontents des mesures prises au sujet de l’eau. Des milliers de gens se réunirent et lui crièrent de cesser de telles entreprises, certains allèrent même jusqu’à l’injurier violemment, comme c’est la coutume de la foule. [61] Mais lui, envoyant un grand nombre de soldats revêtus du costume juif et porteurs de massues dissimulées sous leurs robes au lieu de réunion de cette foule, lui ordonna personnellement de se retirer. [62] Comme les Juifs faisaient mine de l’injurier, il donna aux soldats le signal convenu à l’avance, et les soldats frappèrent encore bien plus violemment que Pilate le leur avait prescrit, châtiant à la fois les fauteurs de désordre et, les autres. Mais les Juifs ne manifestaient aucune faiblesse, au point que, surpris sans armes par des gens qui les attaquaient de propos délibéré, ils moururent en grand nombre sur place ou se retirèrent couverts de blessures. Ainsi fut réprimée la sédition.

[63] 3. Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. [64] C’était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après avoir ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d’après lui celui des chrétiens n’a pas encore disparu.

[65] 4. « Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs et il se passa à Rome, au sujet du temple d’Isis, des faits qui n’étaient pas dénués de scandale ».

 Suit alors un long récit mettant en scène une belle et chaste romaine : Paulina. L’histoire n’a rien à voir avec les Juifs, ni avec Ponce Pilate. Cette dame a été abusée par un amoureux éconduit qui s’était fait passer pour le dieu Anubis…. 
« [79] Quand Tibère eut de toute l’affaire une connaissance exacte par une enquête auprès des prêtres, il les fait crucifier… il fit raser le temple et ordonna de jeter dans le Tibre la statue d’Isis…» Je reviens maintenant à l’exposé de ce qui arriva vers ce temps-là aux Juifs vivant à Rome, ainsi que je l’ai déjà annoncé plus haut.

[81] 5. Il y avait un Juif qui avait fui son pays parce qu’il était accusé d’avoir transgressé certaines lois et craignait d’être châtié pour cette raison. Il était de tous points vicieux. Établi alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse. [82] S’adjoignant trois individus absolument semblables à lui, il se mit à fréquenter Fulvia, une femme de la noblesse, qui s’était convertie aux lois du judaïsme, et ils lui persuadèrent d’envoyer au temple de Jérusalem de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, car c’était dans ce dessein qu’ils les avaient demandés dès le début. [83] Tibère, à qui les dénonça son ami Saturninus, mari de Fulvia, à l’instigation de sa femme, ordonna d’expulser de Rome toute la population juive. [84] Les consuls, ayant prélevé là-dessus quatre mille hommes, les envoyèrent servir dans l’île de Sardaigne ; ils en livrèrent au supplice un plus grand nombre qui refusait le service militaire par fidélité à la loi de leurs ancêtres. Et c’est ainsi qu’à cause de la perversité de quatre hommes les Juifs furent chassés de la ville.