L’apôtre Pierre est-il mort à Rome ?

Que savons-nous de la mort de Pierre ? Dans le livre I de son Histoire ecclésiastique (IV° siècle), Eusèbe de Césarée nous dit que sous Néron, « Paul fut décapité et Pierre crucifié à Rome ». Il ajoute qu’ils ont « subi tous les deux le martyre au même temps ». C’est tout, il ne nous livre aucun détail et ne parle pas de l’incendie de Rome. Pourtant, un livre du début du III° siècle, les Actes de Pierre, fourmille de détails. Mais Eusèbe déclare dans son livre III qu’il ne les a pas reçu parmi les « œuvres incontestées ». Est-ce le merveilleux dans lequel baigne ce livre qui l’en détourne : on y rencontre un bébé, un chien et même un hareng fumé parlant, un homme qui vole dans le ciel et on assiste à des dizaines de résurrection ? Non, ces évènements font partie du quotidien d’Eusèbe. En fait, il considère le livre comme hérétique : Pierre remplace Paul à Rome car celui-ci est appelé en Espagne, ils n’ont donc pas subi le martyre ensemble, mais aussi, ce livre conteste l’aspect humain de Jésus : « il n’est pas né du ventre d’une femme, mais il est descendu d’un lieu céleste« . Voilà qui suffit à le condamner !

Ce livre est néanmoins très instructif d’un point de vue historique.
Que nous raconte-t-il ?
Suite au départ de Rome de Paul, Pierre est choisi par le Saint-esprit pour le remplacer et combattre Simon le Magicien, en fait, Simon de Samarie qui est un chrétien gnostique du I° siècle. Après le défait de Simon, Pierre évangélise Rome, sans aucune contrainte. Un sénateur ne lui dit-t-il pas : « Montre-nous Pierre quel est ton dieu… Ne sois pas méfiant à l’égard des Romains, ils aiment les dieux.« . Les Actes de Pierre ont été écrits vers 200 et il ne parle pas de persécutions des chrétiens ni d’interdiction de la religion.
Mais alors pourquoi Pierre est-il crucifié ? Suite à l’incendie de Rome ? Non, le livre n’en parle pas.
Pierre est arrêté, seul, car il prêche la chasteté et les quatre maîtresses du préfet Agrippa se refusent à lui. Il fait donc condamner Pierre pour athéisme (?). Pierre demande a être crucifié la tête en bas. Il s’explique par une longue tirade philosophique qui se termine par « Si vous ne mettez pas à gauche ce qui est à droite et à droite ce qui est à gauche, en bas ce qui est en haut et en haut ce qui est en bas et devant ce qui est derrière, non, jamais nous ne connaîtrez le royaume. ».

Il faudra attendre un livre plus tardif : La Passion de Pierre, qui reprend la fin des Actes de Pierre pour lire juste après la phrase que j’ai citée : « Car il ne convient pas que le dernier des serviteurs soit crucifié de la manière dont le maître de l’univers a accepté de souffrir… ».

Pierre a-t-il été enterré sous la Basilique Saint-Pierre au Vatican ?
Eusèbe dans son deuxième livre affirme que Gaïus (fin du I° siècle) aurait dit : « Je peux vous montrer les trophées des apôtres. Va au Vaticanum (pour Pierre NDLR) ou sur la voie d’Ostie (pour Paul NDLR) ; tu trouveras les trophées des fondateurs de cette église. ». Il faut savoir qu’à l’époque de Néron, l’emplacement actuel du Vatican était un cirque privé construit pas Caïus Calligula, le circus vaticanus.

Chacun se fera sa propre idée sur la mort de Pierre. Personnellement, je pense qu’on ignore tout de sa vie et de sa mort.

Je profite de ce blog pour rendre justice à Eusèbe de Césarée que j’ai traité de faussaire dans mon livre. Il est vrai qu’il a donné à jamais une fausse image du christianisme des premiers siècles en colportant tous les récits antérieurs sans en vérifier la valeur. Il n’a pas hésité non plus à « interpréter » les textes qu’il cite. Mais il a voulu combler un vide, il a voulu relater l’histoire de sa religion et il l’a fait de bonne foi. Il mérite d’être lu… à défaut d’être cru.

La crucifixion

crucifié

Ce dessin illustre un article de Jacques Briend dans l’excellente revue « Le Monde de la Bible ». Cette position a été déduite de la découverte en 1968 d’un os de talon percé d’un clou appartenant à un jeune homme nommé Johanan.

Cependant, ce clou de 17 cm n’est pas assez long pour transpercer les deux talons.
De plus, la position recroquevillée du crucifié ne lui permet pas de soulager ses poumons en s’appuyant sur les pieds. Or c’est la base du supplice de la crucifixion : tant que le crucifié peut soulever son corps, il survit. Dès que ses forces l’abandonnent, il meurt étouffé par son propre poids. Les muscles pectoraux se tétanisent empêchant les muscles intercostaux de fonctionner : le supplicié peut alors expirer mais pas inspirer. Le gaz carbonique s’accumule dans les voies respiratoires et le sang, provoquant un œdème des poumons, le cœur passe alors en fibrillation, ses battements ne sont plus synchronisés. Le supplice pouvait durer des heures, même des jours.

Dans le cas de Johanan, ses tibias brisés indiquent qu’il a lutté longtemps. probablement trop pour ses gardiens qui ont brisé ses tibias et l’ont abandonné après lui avoir cloué un talon à l’arbre ou au poteau où il était suspendu.

On ne peut pas déduire qu’il avait été cloué au préalable. Il l’a peut-être été lorsque ses gardiens, lassés, ont quitté le lieu du supplice, pour éviter qu’il ne soit dépendu facilement. Le clou restant attaché à son talon prouve que la manœuvre n’a pas été aisée.

clou
smiley

On n’a aucun document décrivant la procédure de crucifixion.
Rien ne permet d’affirmer que les suppliciés étaient cloués… sauf les évangiles et les clous de la crucifixion de Jésus .

Néron a-t-il persécuté les chrétiens ?

C’est une croyance fortement ancrée dans la tradition chrétienne : il FAUT que Néron ait persécuté les chrétiens puisque les apôtres Pierre et Paul sont morts à Rome sous Néron. Je traiterai de la mort de Pierre et de Paul dans un autre article.

La tradition est basée sur un texte de Tacite écrit vers 130, mais dont nous n’avons que des copies issues des monastères. Dans ce récit, Néron accusé (à tort) d’avoir incendié Rome en 64 désigne les chrétiens à la vindicte populaire.

Or à l’époque de Néron, les Romains ne connaissent pas les chrétiens, ils n’identifient que des juifs. Comment le savons-nous ? Indirectement par Pline le Jeune qui, vers 112, demande à l’empereur Trajan comment il doit traiter les personnes qui se réunissent le matin pour chanter des louanges à Christos, comme si c’était un dieu. Or Pline le Jeune est non seulement un lettré qui a décrit parfaitement l’éruption de Vésuve en 79, mais il a été consul à Rome sous Domitien qui, toujours selon la tradition, aurait été un grand pourfendeur de chrétiens. Si Pline ne connaît pas les chrétiens, c’est qu’ils n’étaient pas « visibles » en tant que tel que Rome.

La professeure Marie-France Baslez défend, du bout des lèvres, la tradition dans un article d’Historia : « Saint Paul, sa mort reste un mystère » (mai 2018) arguant que les chrétiens se seraient réjouis de la destruction de Rome, eux qui attendaient le retour du messie. L’argument est intéressant, mais … Ne doit-on pas attribuer cette réjouissance aux juifs qui eux attendaient un messie-roi libérateur du joug romain et qui deux ans plus tard vont se révolter contre eux en Judée… alors que les chrétiens restent à l’écart de cette guerre, si on en croit la tradition.

Le Christ source de désordre à Rome sous Claude ?

Dans la Vie des Douze Césars, rédigée vers 120, Suétone raconte un fait qui se serait déroulé sous l’empereur Claude en 49 :

« Les juifs provoquaient continuellement des toubles à l’instigation de chrestos, il (Claude) les chassa de Rome ».

Qui est ce « chrestos » ?

Beaucoup de traducteurs indiquent Christos (le Christ) avec une majuscule… or à cette époque, en grec et en latin, on ne peut pas faire de distinction entre minuscules (inexistantes) et majuscules.

En grec, « chrestos » signifie « bon » et « christos », « messie ».
« Chrestos » apparaît 7 fois dans les évangiles dans le sens de « bon ».
Et si à la place de « chrestos », il fallait lire « christos », rien n’indique que celui-ci soit Jésus. A cette époque, Flavius Josèphe s’en fait l’écho, plusieurs messies juifs auto-proclamés prêchent dans les synagogues.

Les Actes des Apôtres, parlent de cette expulsion (18, 2) sans la rapprocher d’un mouvement chrétien :

« Il (Paul) rencontra là (à Corinthe) un juif nommé Aquila, originaire du Pont, qui venait d’arriver d’Italie avec sa femme Priscille. Claude, en effet, avait décrété que tous les juifs devaient quitter Rome. »

Chrestos n’était donc pas Jésus.

La « Vie des Douze Césars » couvre les règnes de César à Domitien (César, Auguste, Tibère, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellus, Vespasien, Titus et Domitien).
Suétone n’y parle jamais des chrétiens, pourtant, il écrit vers 120, sous l’empereur Hadrien dont il fut le secrétaire, et il n’hésite pas à noircir le règne des Césars dont il dénonce la cruauté.

 

Elohim est-il un pluriel ?

Dans le livre « Les religions monothéistes face à l’Histoire » (éditions Amalthée), j’ai écrit :

« [Dans la Bible,] il y a deux récits de la création dont les auteurs sont différents. Le premier récit (Gn. 1,1-2,4a) met en scène Elohim et le second (Gn. 2,4b-3,24), YHWH. Or Elohim est le pluriel de Eloha (ou El) qui signifie « dieu » et qui donne en arabe Allah. »

Cette subtilité n’apparaît pas dans les traductions françaises de la Bible ou les deux mots sont traduits par « Dieu », sauf dans la Bible éditée par la Pléiade.

Elohim est bien un pluriel car en hébreu, il n’y a pas de pluriel de majesté. On doit donc lire « les dieux » ou « les divinités ».

Le problème n’a pas échappé aux kabbalistes, ces mystiques juifs qui apparaissent en Europe de l’est à partir du X° siècle. Comment l’élucider ?

Dans un des livres de la Kabbale, le Zohar, on lit que Dieu fit faillir une étincelle qui fut appelée MI (qui signifie « qui ? » en hébreu), elle créa ELEH (ceux-ci). Les lettres des deux mots Eleh et MI se mêlèrent alors pour former le nom complet Elohim. Je rappelle que la Kabbale est l’aspect ésotérique du judaïsme… il ne faut pas chercher à comprendre.

D’autres kabbalistes justifient le pluriel par la puissance de Dieu qui contiendrait toutes les qualités.