Les manuscrits de la Mer Morte

Cet article fait suite à l’article concernant les esséniens.

Une découverte extraordinaire

Au mois d’avril 1948, un communiqué de presse annonce que des Bédouins ont découvert dans une grotte près de Kirbet Qumran sept rouleaux provenant de la bibliothèque des esséniens. Les bédouins cherchaient une chèvre égarée. Une longue saga commence.

Le site de la découverte


Trois rouleaux avaient été acquis par un chercheur de l’Université hébraïque, Eléazar Sukenik.
Le métropolite (évêque) du couvent syrien de Jérusalem,  Athananasius Samuel avait acheté les quatre autres, qu’il revendra 250.000 dollars à l’État d’Israël en 1955. Il fit un profit considérable car il avait acheté les manuscrits à un intermédiaire, Kando, receleur notoire de Bethléem pour 100 dollars. On raconte que les Bédouins ont reçu 66% de cette somme, ce qui a permis à l’un d’eux, Mohammed edh Dhib de s’acheter 20 chèvres, un fusil et une femme. (histoire racontée par Simone et Claudia Paganini dans leur livre Qumran, les ruines de la discorde : Bayard 2010)

En 1955, neuf autres grottes avaient livré d’autres manuscrits. Aujourd’hui, on a découvert des manuscrits dans 11 grottes et les faux commencent a envahir le marché. Il faut dire qu’un bout de rouleau de 1 cm² peut se négocier quelques centaines de milliers de dollars.

Les manuscrits

870 manuscrits ont pu être reconstitués, parfois très partiellement, au départ de 15.000 fragments. 660 ont été identifiés. Ce ne sont pas 660 textes différents, plusieurs copies d’un même texte ont été retrouvées. Ainsi, la « Règle de la communauté » existe en 13 exemplaires et l’Ecrit de Damas en 11 exemplaires regroupés dans les grottes 4, 5 et 6.

Seuls dix livres ont livré plus de la moitié de leur texte. C’est dire la difficulté du déchiffrement. Un seul rouleau est complet, c’est le livre d’Isaïe.

Les sept premiers rouleaux étaient en assez bon état.

Il s’agit de :

  • La Charte d’un groupement sectaire juif
  • Le Récit des patriarches
  • Les Psaumes d’action de grâce
  • Le Commentaire d’Habacuc
  • Le Règlement de la guerre
  • Deux copies du livre d’Isaïe, livre canonique de la Bible.

À part le Livre d’Isaïe, les autres documents étaient totalement inconnus jusqu’alors.

Kirbet Qumran, qui signifie en arabe, les ruines de Qumran, situé sur les bords de la Mer Morte était jordanienne jusqu’à la guerre des Six Jours (juin 1967). Elle devint alors israélienne. Actuellement, elle fait partie des territoires palestiniens. Cette situation n’a pas facilité le travail de transcription des documents.
Ce n’est que depuis 1991 que tous les chercheurs ont accès aux transcriptions : les documents sont reconstitués à partir de fragments, puis retranscrits et photographiés.

Les manuscrits sont écrits avec une encre à base de carbone sur des peaux d’animaux ou des papyrus (10% seulement).  Le plus long manuscrit, le Rouleau du Temple 11Q19, mesure plus de 8,5 m. 11Q désigne la onzième grotte à Qumran. La plupart des documents sont écrits en hébreu, certains en araméen et un tout petit nombre en grec. Ils ont été rédigés sans ponctuation ou signes facilitant la lecture. Parfois, il n’y a pas d’espaces entre les mots.
Leur rédaction s’est étendue sur le IIe siècle avant notre ère jusqu’au Ier siècle de notre ère. La production de manuscrits s’est arrêtée lors de la première révolte des Juifs contre les Romains de 66 à 70 de notre ère.

Tous les manuscrits sont des livres concernant la religion. Ce sont des livres de la Bible ou ils parlent de thèmes courants comme le salut des justes, l’eschatologie, le messianisme, la sainteté du peuple d’Israël, les purifications, la place du temple et l’interprétation de la loi. Mais on ne décèle pas une ligne de conduite unique. Certains textes sont l’antithèse d’autres.

La plupart des livres étaient déjà connus. Ainsi on a une copie de tous les livres de la Bible, à un ou plusieurs exemplaires, sauf le livre d’Esther. Mais d’autres, environ 130, surnommés les livres sectaires ou non-bibliques, étaient complètement inconnus des chercheurs.

Un seul manuscrit ne parle pas de religion, c’est le plus étonnant : il est écrit sur une plaque de cuivre et situe l’emplacement de 64 trésors cachés.
En voici un verset :
« À l’entrée de la fontaine de Beit Shem : ustensiles votifs d’or et d’argent, et pièces d’argent pour une somme totale de 600 talents ».
Bien entendu, on a recherché ces trésors… sans succès. D’autres étaient déjà probablement passés.
Certains chercheurs ont calculé que la somme des trésors représentait 65 tonnes d’argent et 36 tonnes d’or (?).

Les ruines de Qumran

Par qui ont été rédigés les manuscrits ?
Comme nous l’avons vu, la déclaration de Pline quant à leur situation a beaucoup influencé l’attribution des rouleaux aux esséniens : le site d’Engadi se trouve à proximité.
Roland De Vaux, qui dirigeait les fouilles à Qumran, y a vu un monastère regroupant des moines esséniens copistes. Les grottes leur servaient de bibliothèque dans laquelle ils rangeaient leurs manuscrits.
Le père Roland de Vaux est un archéologue dominicain, étroitement associé aux manuscrits de la Mer Morte bien qu’il n’ait pas participé à leur déchiffrement.
Il était le responsable des fouilles à Qumran entre 1951 et 1956 alors qu’il dirigeait l’Ecole Biblique de Jérusalem et présidait le comité scientifique du musée archéologique de Palestine. À cette époque, Qumran, Jérusalem et Bethléem étaient en Jordanie.
Il est le responsable de l’association des manuscrits au site de Qumran et aux esséniens.
Il n’a jamais publié le résultat complet de ses fouilles et a détruit, involontairement, une grande quantité de matériel archéologique par des fouilles frisant l’amateurisme.

Les ruines ne sont pas très étendues. Le bâtiment principal mesure 32 mètres sur 37. On estime que l’établissement pouvait héberger de 15 à 50 personnes. Le RP de Vaux imagina donc que les moines étaient logés dans des tentes ou dans les grottes elles-mêmes.
Bien qu’aujourd’hui cette hypothèse soit encore admise par une grande majorité, c’est le « modèle standard« , certains faits la contredisent.
L’analyse de l’écriture des manuscrits montre qu’à part une dizaine, tous ont été écrits par des personnes différentes… or on dénombre plus de 800 rouleaux. Ce qui va à l’encontre de moines copistes.
L’archéologie n’a retrouvé aucun signe d’habitat dans les grottes, ni aucune installation de tentes autour de Qumran. De plus, aucune voie ne relie Qumran aux grottes avoisinantes.
Et que viendrait faire l’inventaire d’un trésor dans une secte qui prône la pauvreté ? Rappelons que dans les manuscrits retrouvés, trône un rouleau de cuivre 228 x 30 cm qui donne la situation de 64 trésors.
Dans les grottes, les manuscrits n’étaient pas rangés sur des étagères, mais déposés dans des jarres sur le sol : ce n’était pas une bibliothèque, mais une cachette.

Quelle était alors la fonction du site ?

Dans un premier temps, sous le roi de Judée Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère), Qumran était un poste militaire avancé, avec des murs épais et une tour, comme on en compte plusieurs de Jéricho jusqu’à Massada, le long de la Mer Morte.

Une partie des bâtiments ont dû être détruits lors du tremblement de terre de 31 avant notre ère (date mentionnée par Flavius Josèphe). Le poste aurait été reconstruit et agrandi et semble avoir abrité une exploitation agricole et une fabrique de poterie. On a retrouvé ce qu’on pense être un four à céramique et un pressoir pour la production de vin, un moulin et une teinturerie. Chose troublante, la plupart des pièces de monnaie retrouvées sont des shekels de Tyr, la monnaie officielle du temple. Le site de Qumran aurait donc été en contact avec le temple de Jérusalem. C’est ainsi que l’on explique que lors du siège de Jérusalem en 68 de notre ère, les manuscrits auraient été mis en sécurité dans les grottes avoisinantes. C’est une hypothèse parmi d’autres. Il faut noter que la région n’était pas aussi désertique qu’aujourd’hui, elle bordait une route commerciale très fréquentée.
Bien sûr les défenseurs de la thèse d’un « monastère » de moines copistes, les esséniens, restent sur leur position. Ce qui est une teinturerie pour les uns est une piscine pour les bains rituels pour les autres.

À 260 mètres des bâtiments de Qumran, se trouve un cimetière de 1200 tombes. Les archéologues qui fouillent ce cimetière donnent des informations contradictoires. L’un certifie qu’il n’y a que des tombes d’hommes, tous orientés dans le même sens, certainement les membres d’une secte religieuse, un autre à analyser les ossements de 33 personnes, 30 hommes et 3 femmes… ce qui irait à l’encontre de la théorie des « moines » esséniens.

Quand le site a-t-il été abandonné ?
Il semblerait qu’il fut assiégé et détruit par les Romains lors de la révolte des Juifs de 66 à 70. Porquoi assiéger des moines et détruire leur monastère ? On ne retrouve aucune trace des manuscrits sur le site même de Qumran. Par contre, plusieurs fragments ont été retrouvé dans les ruines de la forteresse de Massada, un peu au sud de Qumran. Durant la révolte, Massada fut le dernier bastion des insurgés à résister aux Romains, il ne tomba qu’en 73. La tradition rapporte que tous les occupants se sont suicidés. Que venaient faire des esséniens parmi ces rebelles ?

Le Yahad

Enfin, les textes eux-mêmes contredisent l’hypothèse essénienne. Les mots « esséniens » ou « Qumran » sont absents des manuscrits. La secte se nomme elle-même Yahad (unité ou congrégation ou communauté en hébreu).

Le Yahad se définit (dans 1QHab) comme « une congrégation ayant pour essence la vérité, l’humilité authentique, l’amour de la charité et l’esprit de justice, attentifs l’un à l’autre selon ces principes dans la société sainte, unis dans une fraternité éternelle ».
Elle rejette les sacrifices sanglants. On lit dans la Règle de la Communauté (1QS 9, 4-5) :
« Plus que la chair des holocaustes et que la graisse des sacrifices, … l’offrande des lèvres selon le droit sera comme une odeur agréable de justice, et la pureté de conduite sera comme le don volontaire d’une oblation [qui attire] la bienveillance [divine] ».

Ses membres attendent le règne de Dieu et le jugement dernier.
La secte est loin d’être pacifiste : elle attend le messie pour se lancer dans le combat final contre les forces des ténèbres qui aura lieu à Armageddon (en hébreu : la colline de Megiddo au nord d’Israël).

Le célibat n’y est pas célébré comme une vertu. Les documents énoncent les lois du mariage, lois plus contraignantes que celles édictées par la Torah. Par exemple, le mariage d’un oncle et d’une nièce est formellement interdit alors que la Torah l’encourage.

Contrairement à ce que dit Philon, l’esclavage n’est pas tabou ni interdit : les documents déterminent comment il faut traiter les esclaves juifs et dans quelles conditions on peut prendre les ennemis en esclavage… l’alternative étant la mort pour eux. Un juif qui ne pouvait pas payer ses dettes pouvait se vendre comme esclave, ou vendre un membre de sa famille à son débiteur.
En principe, lors des années sabbatiques, tous les esclaves juifs devaient être libérés.
Comme le septième jour de la semaine, jour de shabbat était chômé, une année sur sept était dite sabbatique : les champs étaient laissés en friche. C’est à cette occasion qu’on libérait les esclaves juifs. Ils ne pouvaient pas être cédés à des maîtres non juifs et ils ne pouvaient pas être vendus à d’autres juifs qu’avec leur consentement.

Ni Flavius Josèphe, ni Philon, ni Pline ne citent des caractéristiques essentielles  du Yahad :

  • Aucun de ces auteurs ne parle du Maître de Justice, personnage emblématique du Yahad dont je parlerai dans l’article suivant.
  • Contrairement aux autres Juifs, qui utilisaient un calendrier lunaire, ils se réfèrent à un calendrier solaire de 52 semaines, soit 364 jours. Ce qui est un blasphème pour les juifs traditionalistes pour qui la mesure du temps est l’affaire de Dieu. Les jours de fête sont d’ailleurs fixés dans la Torah. Ils célèbrent les mêmes fêtes que les autres juifs, mais à des dates différentes.
    L’année commence toujours un mercredi, quatrième jour de la semaine juive, jour où Dieu a séparé le jour de la nuit selon la Bible.
  • Aucun auteur n’insiste sur le fait que la secte est ultra-orthodoxe. C’est ainsi qu’on y lit que si le jour du shabbat, un homme tombe dans un puits, on ne peut tenter de l’en extraire qu’avec ses vêtements. Tout usage d’un bâton ou d’une échelle est proscrit par la loi. Si on échoue, il faut l’y laisser.
  • Leurs textes sont  souvent xénophobes.
  • Le Yahad est loin d’être pacifiste. Ses membres attendent la fin des temps pour en exterminer les forces des ténèbres.

Ce seraient donc des combattants de Dieu qui attendent deux messies pour le combat final : le messie d’Aaron (un prêtre de la famille de Moïse) qui annoncera le messie d’Israël, un roi, descendant de David qui mènera les juifs à la victoire grâce à l’intervention divine. Certains ont fait le rapprochement avec le couple Jean le Baptiste et Jésus.

On n’a donc aucune certitude sur les esséniens, le site de Qumran et l’origine des manuscrits.
On peut dire :

  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre le site de Qumran et les manuscrits.
  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre Qumran et les esséniens.
  • Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre les esséniens et les manuscrits.

Et si les manuscrits venaient de sources différentes ? On a évoque le temple de Jérusalem : les manuscrits auraient été caché avant la prise de la cité en 70. Ce qui explique la présence du rouleau de cuivre localisant des trésors.

Dans le deuxième livre des Macchabées on peut lire (2, 13-15) :

« …Judas (Macchabée, mort en -160) pareillement a rassemblé tous les livres dispersés à cause de la guerre qu’on nous a faite, et ils sont entre nos mains. Si vous (les juifs d’Égypte) en avez besoin, envoyez-nous des gens qui vous en rapporteront ».

On ne connaît pas l’emplacement de cette bibliothèque, ni ce qu’elle est devenue.

Mais où placer ces « esséniens » sur l’échiquier politique de la Judée ?
Nulle part, ils se sont retirés de la vie politique lorsqu’ils se sont séparés des pharisiens sous le règne d’Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère) . Retirés ?  Pas tout à fait, ils se sont mis en réserve. Ils ont peut-être considéré qu’il n’y avait rien à faire pour le moment. Ils attendent l’arrivée d’un ou de deux messies annonçant l’intervention directe de Dieu, qui à l’aide des légions célestes, purifiera la terre d’Israël et prouvera au monde qu’il est bien le seul dieu.

Les esséniens

Ceci est le premier de trois articles qui vont parler des esséniens, des manuscrits de la Mer morte, de la figure emblématique de certains manuscrits : le Maître de Justice.

Encore aujourd’hui, les esséniens constituent une énigme. Nous avons peu d’écrits anciens qui y font référence et les découvertes des manuscrits de la Mer Morte, à Qumran en 1947, ne font qu’ajouter à la confusion, car aucun ne mentionne le nom d’essénien. À travers la lecture de ces rouleaux, on découvre une secte apocalyptique à la pensée proche des pharisiens, mais prête à en découdre avec les forces des ténèbres pour hâter la fin des temps.

Apocalypse ne veut pas dire catastrophe, mais bien « révélation ». En anglais, le livre de l’Apocalypse s’appelle d’ailleurs le « livre des Révélations ». Les écrits apocalyptiques révèlent le dessein de Dieu pour les temps à venir. Ces récits sont souvent eschatologiques, l’eschatologie étant un discours sur la fin des temps. Donc, un récit apocalyptique décrit souvent ce que Dieu réserve aux bons et aux forces du mal à la  fin des temps. On y oppose Babylone, la cité du mal (les juifs y ont été déporté) qui symbolise ce qui doit être détruit et la Jérusalem céleste, Sion, qui est le but à atteindre. Babylone ne se réfère pas à la ville ancienne, c’est le symbole de toutes les villes « mauvaises », dont Rome au Ier siècle de notre ère.

Les sources

Nous connaissons les esséniens par trois sources, dans l’ordre chronologique : Philon d’Alexandrie, Pline l’Ancien dans son ouvrage « Histoire naturelle » qu’il dédia en 77 de notre ère à Titus Flavius, le futur empereur et Flavius Josèphe, dont j’ai abondamment parlé. Les talmuds n’en parlent pas, les évangiles non plus. Justin, un auteur chrétien, qui écrit sur les sectes juives les ignore de même qu’Irénée qui disserte sur le monachisme (les moines). Tous deux ont vécu au IIe siècle de notre ère !

On sait donc très peu de chose d’eux.

Pline (23 à 79), qui n’a jamais voyagé en Judée, les présente comme une communauté d’hommes exclusivement, dont le nombre de membres ne diminue jamais : « Ils vivent sans femme et sans rapport sexuel, sur les bords de la Mer Morte au-dessus d’Engadi ». Cette déclaration a beaucoup influencé l’attribution des manuscrits de la Mer Morte aux esséniens. Car Engadi se trouve près de Qumran où les rouleaux ont été découverts. J’en reparlerai.

Pline l’Ancien périra lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il se trouvait à Misène, port de la baie de Naples, en tant que préfet, commandant la flotte militaire romaine. Voulant porter secours aux victimes de l’éruption, il traversa la baie avec ses galères et mourut, probablement étouffé, à 56 ans. Nous devons à son neveu, Pline le jeune, également présent à Misène, le récit, parfaitement précis de cette éruption. notons que les Romains ignoraient tout des éruptions volcaniques. Pompéi, détruite par l’éruption du Vésuve, admirablement conservée sous les cendres, fouillée par une multitude d’archéologues, n’a encore livré aucune trace de chrétiens.

Notons que Pline l’Ancien, philosophe stoïcien, curieux de tout, sciences, arts et bien entendu philosophie, ne parle pas des chrétiens dans ses ouvrages et que son neveu, Pline le Jeune, écrivain et politicien romain, ne les découvrira qu’en 113 !

Philon d’Alexandrie (-25 à 45) parle des esséens (sans le N) vivant en Judée et des thérapeutes vivant en Égypte dans son ouvrage « Contre Flaccus ». D’après lui, ce sont des saints, serviteurs de Dieu, pauvres, tout à fait pacifistes, refusant l’esclavage. Ils rendent service à leurs semblables et ne pratiquent pas le célibat. Il y aurait environ 4000 esséens en Judée.

Philon d’Alexandrie, nous a laissé un nombre impressionnant d’écrits la plupart philosophiques, plus grecs que juifs. À tel point que les chrétiens l’ont longtemps considéré comme l’un des leurs. Philon va être envoyé à Rome auprès de l’empereur Caïus Caligula pour défendre les juifs durant l’hiver 39-40. Dans son réquisitoire « Legato ad Caium », il parle des provocations de Ponce Pilate à Jérusalem où il voulait décorer le temple de boucliers romains, mais il ne mentionne ni Jésus, ni les chrétiens.

Représentation de Philon d’Alexandrie… en évêque chrétien ?

Flavius Josèphe (vers 37 à 100) est plus prolixe sur les esséniens, alors qu’il nous en dit très peu de choses sur les pharisiens et les sadducéens. Il nous explique :

  • Quand ils entrent dans la secte, ils font don de leurs biens. On retrouve cette coutume chez les premiers chrétiens dans les Actes des Apôtres.
  • Ils insistent sur le rôle du destin, de la prédestination : la vie est toute tracée.
  • Ils effectuent un noviciat d’un an suivi d’une période probatoire de 2 ans.
  • Ils s’habillent de blanc.
  • Ils ne rendent pas de sacrifices au temple de Jérusalem, mais participent à des repas pris en commun. Le Cène chrétienne est un repas commun essénien.
  • Ils respectent le gouvernement, quel qu’il soit, car « c’est par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme ». Les évangiles font dire à Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

On ne retrouve pas les caractéristiques énumérées par les trois écrivains dans les manuscrits de la Mer Morte, sauf la vie communautaire et le noviciat. Comme ils ne parlent pas du temple de Jérusalem, on peut supposer que Flavius Josèphe a raison de dire qu’ils ne rendent pas de sacrifice au temple.

La disparition des esséniens

Les esséniens resteront une énigme, même dans leur disparition : on ne parle plus d’eux après la destruction du temple de Jérusalem en 70, conséquence de la révolte des juifs en 66. Ils sortent de l’Histoire quand les chrétiens y font leur entrée. Ils ont des points communs avec les chrétiens. D’ailleurs bon nombre d’écrivains chrétiens l’ont constaté.

  • Au IVe siècle, l’évêque d’Italie Philastre de Brescia dit d’eux qu’ils sont des moines qui considéraient Jésus non comme le fils de Dieu, mais comme un prophète… alors qu’ils existaient avant la prédication de Jésus.
  • Jérôme (347-420) affirme que les thérapeutes sont des moines croyant au Christ et vivant dans des monastères.
  • Eusèbe de Césarée (265-340 env.) indique que les thérapeutes «étaient un groupe de premiers chrétiens »
  • Épiphane de Salamine (315-403) affirme que c’est le nom original des chrétiens.

Covid-19 et religions

Cet article est inspiré d’un article du Monde des religions n°101

Arabie saoudite : Allah sur pause

Dès le 19 mars, les lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine ont été fermés.
A ce jour (15 juin 2020), l’Arabie saoudite compte 1.011 morts (+39) sur un total de 132.048 personnes infectées d’apès le site https://www.worldometers.info/coronavirus/#countries.

Etats-Unis : liberté chérie

Pour libérer le pays du fléau, les évangélistes s’en remettent à Dieu et invitent les fidèles à venir nombreux lors des réunions de prière. Le virus se joint à eux et prospère.
117.864 morts et 2.166.529 infectés.

Jérusalem : la fin du monde est proche

Les ultraorthodoxes refusent les mesures de confinement et appellent les fidèles à la prière en l’honneur du Messie qui arrivera pour la Pâque (le 8 avril). Caramba encore raté (Tintin – l’oreille cassée (Hergé) page 12, case 3).
302 morts et 19.121 infectés.

Pour eux, se sont les femmes impudiques qui sont la cause de la pandémie.
Si on se promène à Jérusalem, on rencontre des juives portant un foulard noué à l’arrière de la tête comme un bandana. Ce sont les femmes des ultraorthodoxes, ces juifs habillés comme en Pologne au XIXe et qui parlent un dialecte allemand, le yiddish. Pour eux, les cheveux sont un atour sexuel. Mais leurs femmes ne cachent pas leurs cheveux… car elles sont rasées. Seul leur mari peut voir leur crâne nu. Et ça les excite, les bougres, car une famille moyenne comporte une dizaine d’enfants. Cette surpopulation les oblige à quitter leur quartier de Méa Shéarim pour se répandre dans toute la ville et constituer de nouveaux ghettos. Leur qualité première n’est pas la tolérance et ils le montrent : de grands panneaux interdisent aux femmes ne se conformant pas à leur coutume vestimentaire de passer à proximité de « leurs rues ». Toute contrevenante, qui ose s’aventurer se fera insulter… par ces hommes qui n’oseront pas la regarder de peur de commettre un péché.

Chrétienté : le culte des images 2.0

Non contents de vendre des images pieuses aux fidèles et de peupler les églises de statues de saints, le clergé a trouvé une manière originale de célébrer la messe lors du confinement : le prêtre officie devant les photos envoyées par leur paroissiens. L’information que j’ai ne mentionne pas comment il administre les sacrements (Eucharistie).

Le père Giesler devant ses paroissiens virtuels à Achern (Allemagne)

Le dialogue interreligieux

Le dialogue interreligieux est une initiative chrétienne. Il englobe toutes les religions dont le bouddhisme et l’hindouisme. Il a été initialisé en 1999 par le cardinal Ratzinger, qui deviendra pape sous le nom de Benoît XVI en 2005 et démissionnera, fait exceptionnel, en 2013. Si à l’origine l’objectif était ambitieux comme le laisse supposer la déclaration du chrétien, Samir Khalil Samir pour qui « le devoir apostolique oblige les chrétiens à aider les musulmans à décanter leur foi, pour découvrir ce qu’elle offre de pierres d’attente (sic ?) et finalement pour s’ouvrir à l’Évangile qu’ils croient connaître à travers le Coran, alors qu’ils l’ignorent. En suscitant le désir d’une spiritualité plus exigeante, on permet la rencontre avec le Christ des Évangiles et pas seulement celui du Coran ». Si on lit entre les lignes, le dialogue consiste donc à faire reconnaître aux musulmans que Jésus est le fils de Dieu, dieu lui-même ! La position de l’Église n’a pas changé depuis Pierre de Montboisier, dit le Vénérable, qui en 1156 publia « Contre la secte des Sarrasins » après avoir fait traduire la Coran en latin. Pourquoi, dit-il, « S’ils adhèrent à une partie des Écritures, n’ont-ils pas adhéré à tout ? De deux choses l’une, soit le texte est mauvais et il faut le rejeter, soit il est vrai et il convient de l’enseigner ».

Aujourd’hui l’objectif est plus prosaïque. Le cardinal Jean-Louis Tauran a écrit dans l’Observatore Romano fin 2017 : « Malgré les positions qui peuvent parfois sembler distantes, il faut promouvoir des espaces de dialogue sincère. Malgré tout, nous sommes vraiment convaincu qu’il est possible de vivre ensemble ». L’objectif est donc de vivre ensemble dans la paix et le respect mutuel avec les fidèles des autres traditions.

Le pape François à Abu Dabi

Un rapprochement doctrinal est-il possible avec l’islam ? Chrétiens, juifs et musulmans ont le même dieu et un ancêtre commun : Abraham. Voici deux points fondamentaux qui devraient permettre le rapprochement. Mais Allah peut-il être identifié à YHWH ? Est-ce le même dieu ?

Le même dieu ?

Tout le laisse penser. Ne lit-on pas dans le Coran : « Nous avons envoyé sur les traces de Noé et d’Abraham d’autres messagers comme Jésus fils de Marie à qui nous avons donné l’évangile… » (Co. 57, 27). C’est donc Allah qui guidait les prophètes juifs et Jésus. Pourtant le dieu du Coran est à l’opposé du dieu de la Bible, comme le montre ce qui suit.

Dans la suite de l’exposé, j’emploierai le mot Dieu pour le dieu des juifs et des chrétiens et Allah (al ilal : littéralement la divinité, le dieu) pour le dieu des musulmans. Ce chapitre est inspiré de l’ouvrage de Christian Makarian : « Le choc Jésus-Mahomet » (CNRS 2008)

Dieu a une histoire, il est acteur, il accompagne les hommes. Allah est transcendant, il est dans une autre sphère : « A Allah appartient l’Est et l’Ouest. Où que vous vous tourniez, la face d’Allah est donc là, car Allah a la grâce immense. Il est omniscient. » (Co. 2,115) Je profite de ce verset pour faire une petite remarque sur la prière. Pourquoi faut-il se tourner vers La Mecque alors qu’Allah est partout ?

Dieu est paternel, il a une relation de père à fils avec l’homme. Il s’irrite, il punit et se réconcilie. C’est l’idée maîtresse de la Bible hébraïque. Allah n’a aucun sentiment, le Coran ne tombe pas dans l’anthropomorphisme bien qu’Allah veuille être adoré et craint. Il décide tout, il a tout prévu : « Allah, point de divinité à part lui, le Vivant, celui qui subsiste par lui-même. … A lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur terre. Qui peut intercéder auprès de lui sans sa permission ? Il connaît leur passé et leur futur… » (Co. 2, 255)

La religion juive et chrétienne a évolué avec le temps et les circonstances : la destruction du temple de Jérusalem a donné naissance au judaïsme, la croyance en Jésus a donné naissance au christianisme. Le Coran, lui, clôt les révélations. Dieu a tout dit : « Nul malheur n’atteint la terre ni vos personnes qui ne soit enregistré dans un livre avant que nous l’ayant créé et cela est certes facile à Allah. » (Co. 57,22)

La foi chrétienne et juive est un processus individuel, un choix librement consenti. On s’engage personnellement dans la confiance. L’islam est une soumission collective, une prosternation aveugle : on naît musulman dans une communauté et on le reste. L’apostasie est punie de mort.

Les gens du livre

La Bible n’est pas l’équivalent du Coran pour les juifs et les chrétiens. D’ailleurs, l’expression « les gens du livre » souvent employée dans le Coran pour désigner les juifs et les chrétiens est impropre, il faudrait parler des « gens des livres » au pluriel. Chaque livre est le résultat d’une vision personnelle de son auteur. Les livres juifs et chrétiens sont des productions humaines, le Coran est l’oeuvre d’Allah pour les musulmans. De plus, le Coran est incréé, il existe de tout temps, l’exemplaire original se trouve à la droite de Dieu : « Nous avons fait un Coran arabe afin que vous raisonniez. Il est auprès de nous, dans l’écriture-mère (l’original au ciel), sublime et rempli de sagesse. » (Co. 43,3-4) Le Coran est irréfutable, c’est le verbe d’Allah. Il enseigne tout ce qu’il faut faire et ne pas faire pour le salut des hommes. Il ne peut être lu qu’en arabe. Les Indonésiens, les Pakistanais et les Nigérians qui représentent la majorité des fidèles non arabes, apprennent le Coran, par cœur sans comprendre. Pas de problème, c’est le souffle de Dieu.

La Bible a été révélée à plusieurs prophètes, ce qui explique le nombre de livres et une certaine ambiguïté. Le Coran n’a été révélé qu’à une seule personne. Il est intact, mais sclérosé à « l’âge d’or » du califat de Bagdad. L’islam, c’est le culte de la prière.

Abraham et les personnages de la Bible

Le Coran a complètement altéré le message de l’Ancien Testament sous prétexte que les juifs avaient falsifié le message de Dieu. Par un trait de génie linguistique, tous les personnages de la Bible sont devenus musulmans, soumis à Dieu. Ainsi le verset 132 de la sourate 2, dans le saint Coran de Médine est rédigé ainsi : « Et c’est ce qu’Abraham recommanda à ses fils, de même que Jacob : Ô mes fils, certes Allah vous a choisi la religion, ne mourrez point, donc, autrement qu’en soumis ! » Et une note de base de page spécifie : soumis (muslim en arabe) = musulman (en français).

Les versets qui précédent ne laissent aucun doute, voici donc les versets 128 et 129 de la sourate 2.

Notre seigneur ! Fais de nous [Abraham et son fils Ismaël] tes soumis, et de notre descendance une communauté soumise à toi. Et montre-nous les rites et accepte de nous le repentir. Car c’est toi certes l’accueillant au repentir, le miséricordieux.

Notre seigneur ! Envoie l’un des leurs [les Arabes] comme messager parmi eux, pour leur réciter tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier. Car c’est toi certes le puissant, le sage.

Dans ce dernier verset, Abraham n’annonce rien de moins que la venue de Mahomet.

Conclusion

On ne négocie pas avec les principes fondamentaux. Le dialogue christianisme-islam basé sur la doctrine aurait donc été impossible.

Un analyse même superficielle permet de mettre en doute que Dieu et Allah soient le même concept. Déjà au deuxième siècle, Marcion, à qui j’ai déjà consacré un article, avait proclamé que le dieu de Jésus n’était pas le dieu d’Israël et qu’il fallait abandonner la Bible hébraïque.

Le déluge

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), constatant un réchauffement climatique anormal, prévoit une élévation du niveau des mers de 20 à 100 cm d’ici la fin du siècle. Va-t-on vers un nouveau déluge ?

Le déluge biblique

Dans la Bible, deux faits vont courroucer Dieu : « L’homme est méchant et son cœur ne forme que de mauvais desseins » d’une part et d’autre part : «Les fils de Dieu  trouvèrent que les femmes des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut » (Ge. 6,2). La Genèse nous dit que les enfants nés de cette union devinrent les héros du temps jadis, des hommes fameux. Mais des écrits apocryphes en font des décadents qui perturbent la bonne marche du monde. Le livre d’Hénoch les nomme les « veilleurs« .

Quoi qu’il en soit, Dieu décide d’effacer son œuvre. Seuls Noé, sa femme, ses trois garçons et leurs épouses trouvent grâce à ses yeux. Nous sommes en 2349 avant notre ère, Noé a 600 ans.

Dieu lui donne des instructions pour construire une arche de trois étages pour y faire entrer un couple de tous les animaux. Quelques lignes plus loin, on parle de 7 couples pour les animaux purs. Cet ajout est d’une importance capitale pour la « crédibilité » du récit, car dès que le déluge est terminé, Noé offre un holocauste à Dieu en sacrifiant taureau, brebis, agneau et autre tourterelle. S’il n’y avait eu qu’un couple, nous n’aurions pas connu ces animaux.

Quand Noé eut terminé l’embarcation, le déluge (mabboul en hébreu) se déchaîna, il plut pendant 40 jours et 40 nuits. La terre fut submergée durant 150 jours. Lorsque les eaux se retirèrent, l’arche se trouvait sur le mont Ararat. Une nouvelle humanité pouvait commencer.

Dieu donne pour nourriture aux hommes « tout ce qui se meut et possède la vie ainsi que la verdure des plantes ».  Mais il ne pourra pas manger « la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang ». Cette simple phrase justifie encore de nos jours l’abattage rituel pratiqué tant par les juifs que par les musulmans. Mais elle pose un problème dogmatique : les animaux ont-ils donc une âme ? En relisant bien la Genèse on s’aperçoit que l’homme a été créé végétarien, la viande était réservée à Dieu. Avec Noé, il devient omnivore.

Le récit du Déluge comporte plusieurs illogismes : pourquoi Dieu garde-t-il Noé et sa famille et ne crée-t-il pas un homme nouveau, sans défaut, en se basant sur son expérience ? D’où vient le surplus d’eau qui inonde la terre ? L’eau ne se crée pas, elle a un cycle : évaporation, condensation, précipitation, écoulement.

L’épopée de Gilgamesh

Le rédacteur du récit biblique ne s’est pas posé de questions, car il s’est inspiré d’une tradition plus ancienne. Vers 1870, l’archéologue George Smith qui déchiffrait des tablettes babyloniennes trouvées à Ninive (en Irak) eut la surprise de sa vie en y trouvant un récit du déluge proche de l’histoire de Noé… au grand dam du Vatican attaché à l’antériorité de la Bible sur tout autre récit. Il venait de découvrir l’épopée de Gilgamesh. Aujourd’hui, nous savons que plusieurs versions de l’histoire circulaient en Mésopotamie, dont un texte sumérien remontant au IIe millénaire.

Le héro, Atrahasis a été choisi par les dieux pour perpétuer la race humaine dont la destruction a été décidée pour punir les hommes de ne pas avoir offert de sacrifice aux dieux, dans le texte babylonien, ou pour avoir été trop bruyants, dans le texte sumérien : « Les cris de l’humanité m’ont importuné, moi Enlil, je suis privé de sommeil par leur brouhaha« .

Le vrai déluge

Le GIEC prévoit donc une montée des eaux d’un mètre d’ici la fin du siècle. Or, dans les calanques de Marseille, on a découvert une grotte ornée de peintures rupestres vieilles de 30.000 ans, dont l’entrée est située à 37 mètres sous le niveau de la mer. On peut la visiter virtuellement : https://www.youtube.com/watch?v=voaizaRHzv8, car pour y accéder, il faudrait un brevet de plongeur de type moniteur.

Comment est-ce possible ? Il y a environ 20.000 ans, la terre était au plus fort d’une ère glacière. Le niveau des eaux était de 60 à 120 mètres sous le niveau actuel ! La calotte glacière recouvrait le nord de l’Europe jusqu’aux Pays-Bas. Les mers Noire, du Nord et Baltique n’existaient pas. Le Détroit de Béring était une terre, la Béringie. L’Europe était couverte d’une steppe à perdre de vue parcourue par des troupeaux d’aurochs, de cerfs, de chevaux et de mammouths. Le cycle de l’eau s’était arrêté. Les précipitations étaient faibles, les arbres rabougris.

Lorsque la terre s’est réchauffée, la fonte des glaciers et des calottes, a permis aux précipitions de reprendre. La neige est tombée, elle a recouvert toute la steppe, privant les animaux de leur nourriture. Puis les pluies se sont abattues, faisant reverdir les arbres et favorisant l’émergence des forêts. Le niveau des mers se mit à grimper. Cette transformation a pris 10.000 ans, au moins. Vers -6000, la Scandinavie était encore couverte de glace et de neige. Notons que la fonte des icebergs n’influence pas la hauteur du niveau de la mer, ce ne sont que des « glaçons » dans l’eau.

Si les mers du Nord et Baltique se sont formées lors de la fonte des glaces, comment s’est formée la mer Noire dont la superficie n’était pas recouverte de calotte glacière. Le spectacle a dû être grandiose : les eaux s’engouffrant dans la cuvette en des dizaines de chutes semblables à celles du Niagara !

Des hommes ont assisté à ces bouleversements qui ont séparé des communautés et provoqué des guerres, repoussant les habitants des côtes vers l’intérieur des terres. Les Aborigènes d’Australie s’en souviennent encore : leurs traditions mentionnent le dieu grenouille qui après avoir ingurgité de grandes quantités d’eau les a vomi provoquant des cataclysmes et des guerres.

Situation de la terre il y a 20.000 ans. Les zones blanches sont les calottes glacières, les grises les terres émergées.
Et aujourd’hui ?

Quelle a été la cause du réchauffement climatique voici près de 20.000 ? La terre est soumise à des cycles de périodes glaciaires suivies de réchauffements. La cause est naturelle, c’est l’orientation de l’axe de la terre et la variation de l’orbite terrestre qui déterminent le climat. Cet axe se modifie régulièrement.

Alors le réchauffement actuel est naturel, il n’est pas dû à l’activité humaine ? NON, le réchauffement actuel n’est pas naturel. Nous sommes dans une phase du cycle stable qui devrait nous conduire dans 50.000 ans vers une nouvelle période glacière. Or, cette phase est bouleversée.

La situation est beaucoup plus grave que ce que prévoit le GIEC, qui n’étudie que les variations climatiques. Toutes les ressources de la terre s’épuisent. Les métaux rares, nécessaires pour la fabrication des composants électroniques s’amenuisent : l’or, l’argent, le palladium, le lithium, le tantale, le cobalt, etc. 13 millions d’hectares de forêts disparaissent par an, soit 4 fois la superficie de la Belgique. 90 % des espèces de poissons sont exploitées au maximum ou surexploitées. On n’assiste pas à une crise écologique, mais à une catastrophe écologique. Est-il trop tard pour éviter le chaos ?

Extrait du livre « L’événement anthropocène » de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz

70 : Jérusalem incendiée par les légions romaines

Contexte historique

En 63 avant notre ère, le général romain Pompée, conquiert la Syrie en battant le dernier roi grec, Mithridate VI, d’origine perse. Pour la petite histoire, notons que son frère s’appelait Mitridate Chrestos. Personne ne lui a voué un culte, car « chestos » signifie « bon ou bienfaisant ».

La Judée, dirigée par la dynastie hasmonéenne qui a acquis une quasi indépendance vers 167 avant notre ère, s’est agrandie petit à petit en profitant de la faiblesse des Grecs, descendants des généraux d’Alexandre le Grand.

A l’arrivée des Romains en Syrie, deux frères se disputent le trône de Judée : Hyrcan II et Aristobule II. Pompée intervient, prend Jérusalem et fait de la Judée un protectorat romain sous le contrôle du gouverneur romain de Syrie. Après sa victoire, Pompée visite le temple de Jérusalem, ce qui sera considéré comme une grave profanation.

Suite à la guerre qu’il a menée en Judée, Pompée ramène à Rome des prisonniers qui lorsqu’ils passeront du statut d’esclaves à celui d’affranchis constitueront les premières communautés juives de Rome. A cette époque, Babylone et Alexandrie (Egypte) comptaient déjà d’importantes communautés juives.

Avec l’accès au trône d’Antigone, le neveu d’Hyrcan II, la situation devient confuse. Les Parthes, ennemis des Romains, qui occupaient un vaste territoire à l’est de l’Euphrate, envahissent Israël.

L’empire romain et l’empire parthe sous l’empereur Auguste. La carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grateloup que je recommande chaudement.

En 37 avant notre ère, les Romains placent Hérode sur le trône de Judée. Il sera appelé le Grand à la suite des travaux qu’il va entreprendre dans le pays : construction de villes (Césarée maritime, etc.), de forteresses (Machéronte, Massade, etc.), d’un théâtre et d’un amphithéâtre à Jérusalem et surtout il va agrandir et embellir le temple de la ville qui deviendra un des temples les plus imposants de l’Empire romain. Les travaux débuteront en 19 avant notre ère et se termineront 82 ans plus tard, en 63 de notre ère. Le gros oeuvre n’avait demandé que 7 ans et le temple semble n’avoir jamais été fermé.

Reconstitution du temple de Jérusalem

A la mort d’Hérode, en l’an 4 avant notre ère, son territoire est partagé, selon ses souhaits, entre trois de ses fils :

  • Archélaos obtient la Judée avec Jérusalem avec le désert du Néguev.
  • Hérode dit Antipas, obtient la Samarie et la Galilée au nord de la Judée.
  • Philippe obtient les territoires à l’est du Jourdain, jusqu’à la frontière nord du royaume des Nabatéens (Pétra).

En l’an 6 ou 7 de notre ère, Archélaos est destitué par les Romains qui prennent le contrôle direct de la Judée. Elle devient une province impériale, dirigée par un préfet qui s’installera à Césarée maritime, avec une petite armée d’un millier d’hommes. C’est à cette occasion que le gouverneur de Syrie envoie son légat, Quirinus, effectuer un recensement. Ce recensement a pour objectif de déterminer l’impôt des personnes. Comme je l’ai dit par ailleurs, ce recensement ne concerne que la Judée (pas la Galilée) et a été fait 11 ans après la mort d’Hérode. La naissance de Jésus racontée dans l’Évangile de Luc est une fable. C’est le gouverneur de Syrie qui contrôle le recensement, car un préfet n’a pas de prérogatives financières sur le territoire qu’il dirige.

Sous l’empereur Claude (41-54), la Judée devient une province sénatoriale, gouvernée par un procurateur. Remarquons que Ponce Pilate n’était pas procurateur, mais préfet.

Les temps messianiques

Un des derniers livres de la Bible, le Livre de Daniel, écrit vers 150 avant notre ère, par un auteur inconnu, déclare que les temps sont venus… Dieu va envoyer un prince, un messie pour préparer le royaume de Dieu sur terre.

Le Livre de Daniel donne même la date du début de l’insurrection qui précédera l’arrivée des troupes célestes : la fin des temps (de malheur) arrivera 70 semaines d’années à partir de la première année du règne de Darius, fils d’Artaxerxés, soit Darius II dont le règne commença en -423. La fin des temps est donc prévue en 66/67 de notre ère (490 moins 423). Ceci sera l’œuvre d’un « prince messie », du « Fils de l’homme » et se soldera par « la destruction de la ville et du sanctuaire…causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ».

Le Livre de Daniel est à la fois un livre apocalyptique, du grec « révélation, découverte » et messianique, qui a foi dans l’intervention miraculeuse de Dieu. Depuis la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et l’exil qui s’en suivit (-586), la conception du temps pour les élites juives a changé. Le temps ne s’écoule plus indéfiniment, il a eu un début, il aura une fin. La fin des temps sera cataclysmique, mais une ère nouvelle, de paix et de justice : le royaume de Dieu, sera la récompense des épreuves qu’Israël endure.

Pour comprendre l’histoire du premier siècle de notre ère en Palestine, et par conséquent, le christianisme, il est important de prendre en compte le messianisme. Les évangiles de Matthieu (25, 15-25), de Marc (13,14-23) et de Luc (21-20,24) font d’ailleurs dire à Jésus :

« Quand vous verrez installé dans le lieu saint l’Abominable Dévastateur, dont a parlé le prophète Daniel, alors que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ; celui qui sera sur la terrasse, qu’il ne descende pas pour emporter ce qu’il y a dans la maison ; celui qui est aux champs, qu’il ne se retourne pas pour prendre son manteau… ».

Jésus est un annonciateur, il reprend les thèmes du Livre de Daniel : un messie va venir annonçant la fin des temps de malheur et l’arrivée du royaume de Dieu. L’idée sous-jacente au messianisme est que le dieu d’Israël ne peut pas avoir abandonné son peuple et sa terre à la domination étrangère. Un jour il manifestera sa puissance et sa justice et cela d’autant plus vite que son peuple observera fidèlement la loi. La terre est actuellement dominée par le mal. Il sera extirpé après une succession de calamités.
Dans les évangiles, ces événements sont imminents :

« En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (24-34).
Ou : « En vérité je vous le déclare, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que vienne le Fils de l’homme » (10-23).
Ou encore « Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son père » (16-28).
Et enfin : « En vérité, je vous le dit, tout cela va retomber sur cette génération » (23-36).

Je n’ai cité que les passages de l’Évangile de Matthieu. Jésus apparaît comme l’annonciateur du Fils de l’homme, du messie. Il n’est pas ce personnage. Mais comme la prédiction ne s’est pas réalisée du vivant de Jésus, ses disciples vont annoncer son retour, cette fois en tant que messie… pour très bientôt.

Si Jésus a annoncé les événements, d’autres se sont présentés comme messies et ont lancé la révolte. Dès la mort d’Hérode, Judas bar Ezéchiel, un descendant des Hamonéens, se proclame messie et se révolte. Il attaque l’arsenal de la ville de Sépphoris, ville dont Nazareth devait être un faubourg mais qui n’est jamais citée dans les évangiles. Sa révolte est écrasée par les légions de Varus venues de Syrie et Sépphoris est détruite. Il y aura plus de 2000 crucifiés.

Le recensement de Quirinus est l’occasion pour Judas le Gaulanite (ou Judas de Gamala) de se proclamer messie. Il crée le parti des zélotes qui s’opposent dans la violence aux envahisseurs romains et pensent qu’ils seront secondés par YHWH lors de la guerre finale qui rétablira la justice divine. Ce qui reflète bien le contenu du Livre de Daniel.
La révolte est une nouvelle fois réprimée par les légions romaines venues de Syrie. On ignore comment mourut Judas. Par contre ses fils Jacques et Simon seront crucifiés vers 44.

Flavius Josephe en guerre

En l’an 66 (quelle coïncidence !), lassés par les provocations du procurateur Florus (64-66), qui puise dans le trésor du temple pour ses besoins personnels, les jeunes prêtres du Temple refusent de procéder au sacrifice journalier financé par l’empereur romain, Néron. Sous l’impulsion des zélotes, le pays entier s’embrase. La garnison romaine de la forteresse Antonia, jouxtant le temple, est massacrée.

Agrippa II et sa sœur Bérénice, qui règnent sur la Galilée, tentent de calmer les insurgés, en vain. Rome envoie la XIIe légion basée en Syrie pour rétablir l’ordre à Jérusalem, mais elle a mal estimé l’importance de la révolte, c’est un échec.

En 67, Néron décide d’envoyer Vespasien avec 3 légions (V, XII et la Xe qui avait un sanglier comme emblème). Il se met en route à partir d’Antioche, capitale de la Syrie. Il doit faire la jonction à Ptolémaïs (Saint Jean d’Acre) avec son fils Titus commandant la XVe légion, partie d’Égypte.

Et c’est ici qu’entre en scène Joseph bar Matthias, un juif né vers l’an 30 ou 40, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il va prendre une part active dans la révolte de 66. Il est chargé par Anan, le grand prêtre, de ralentir la progression des légions de Vespasien venant de Syrie. Il va donc défendre la Galilée. (C’est du moins ce qu’il racontera dans ses ouvrages.)

Après avoir résisté 40 jours, il est fait prisonnier lors du siège de Jotapata. Chose étrange, il est le seul rescapé du siège de la ville. Il va séduire Vespasien en prédisant qu’il sera le futur empereur romain. Dans la prophétie de Daniel, un prince doit voir le jour en Judée. La plupart y ont vu le messie juif, or Josephe déclare que ce prince, c’est Vespasien. Et l’avenir lui donnera raison.

La conquête du territoire va prendre de longs mois. Car à Rome, des troubles ont éclaté à la mort de Néron en 68. Cette année verra se succéder trois empereurs, proclamés par leurs légions. Et à ce petit jeu, c’est Vespasien, soutenu par les généraux du Danube, qui l’emportera. Il part à Rome en juillet 69, confiant les légions à son fils Titus qui, en 70, assiège Jérusalem.

Dans la ville encerclée, les vivres commencent à manquer. Trois factions rivales défendent encore la cité : Eléazar ben Simon commande les zélotes qui sont retranchés dans l’enceinte intérieure du Temple, Jean de Gischala défend le parvis extérieur du Temple et Simon bar Gioras, un chef de bande, règne sur le reste de la ville.

Titus fait ériger un mur de 7 kilomètres autour de la ville, pour ce faire, il fait abattre tous les arbres des environs. A titre de comparaison, l’enceinte construite autour de Paris par Philippe Auguste ne mesurait que 5 kilomètres. Il profite des sabbats, jours chômés par les juifs, même en temps de guerre, pour ériger une terrasse face à la partie nord du temple, le point le plus exposé, les autres côtés étant protégés par des ravins.

Enceintes de Paris

En juillet 70, les légions de Titus donnent l’assaut. C’est la curée, le temple est incendié et une bonne partie de Jérusalem s’enflamme. Le trésor du temple, dont la ménorah, le chandelier à sept branches, est ramené à Rome et exhibé lors du triomphe de Titus. Le butin et la vente des esclaves serviront, entre autres, à construire le fameux Colisée.

La ménorah rapportée par les légionnaires romains (détail de l’arc de triomphe de Titus à Rome)

Les fils de la lumière n’ont pas triomphé des forces du mal… mais la prophétie de Daniel s’est réalisée dans sa totalité. Ne prédisait-elle pas : « la destruction de la ville et du sanctuaire… causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ». La fin du temple marque le début du judaïsme moderne qui a dû se redéfinir sans lieu de culte et de sacrifices… et celui du christianisme qui souhaitait prendre la relève.

La tradition chrétienne veut que les disciples de Jésus aient quitté la ville de Jérusalem lors de l’insurrection pour se réfugier dans les grottes des environs de Pella. J’estime qu’au contraire, ils ont pris une part active à la révolte espérant le retour de Jésus au terme de la catastrophe annoncée. La communauté chrétienne de Jérusalem aurait disparu dans la guerre.

Flavius Josephe écrivain

Vespasien et son fils Titus, qui lui succéda à la tête des légions romaines en Judée, ont utilisé Joseph comme interprète. Après la chute de Jérusalem, il s’installe à Rome, sous la protection de Vespasien et de ses fils Titus et Domitien, dont il prend le nom de famille « Flavius », en tant qu’affranchi. Il est donc connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il est notre principale source pour connaître l’histoire de la Judée de -175 à la chute de forteresse de Massada, tombée en 73, dernier bastion de résistance juive lors de la révolte contre les Romains.

Il a écrit quatre ouvrages :

  • La Guerre des Juifs (vers 75). En 7 livres, il développe les causes de la révolte de 66 et détaille celle-ci. Il rédige en fait l’histoire des 2 siècles précédents : de l’avènement des Hasmonéens à la destruction du temple de Jérusalem.
    Les copies que nous possédons (en grec) datent des Xe et XIe  siècles.
  • Autobiographe. C’est la suite du précédent où il justifie sa conduite lors de la guerre contre les Romains. Il ne faut pas oublier qu’il est un traître pour les Juifs.
  • Antiquités juives (vers 93). En 20 livres il raconte, pour le public romain et grec, l’histoire des Juifs de la création du monde jusqu’au procurateur Gessius Florus (64).
  • Contre Apion (vers 95). Dans ce document, il défend le peuple juif et le judaïsme qu’Apion avait critiqué. Apion était mort sous l’empereur Claude.
On remet ça !

En 132, sous l’empereur Hadrien, les Juifs se révoltent à nouveau sous la conduite d’un messie : Bar Kokhba, « le fils de l’étoile » (de David). Il faudra trois années aux Romains pour venir à bout de la guérilla. Les conséquence seront terribles : les Juifs se verront interdire l’accès à Jérusalem, qui sera entièrement détruite et rebâtie. Elle prendra le nom d’Aelia Capitolina, du nom de famille d’Hadrien (Aelius) et des attributs de Jupiter (capitolin) dont le temple sera construit sur l’emplacement du temple juif. La Judée deviendra la Palestine. Le messie vaincu sera renommé Bar Koziba dans le Talmud, « le fils du mensonge ».

Cette nouvelle défaite va creuser le fossé entre le judaïsme et le christianisme. Marcion, un penseur chrétien ne va-t-il pas prôner d’abandonner de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament) et de rejeter YHWH comme dieu ? Le fossé deviendra infranchissable au IVe siècle, lorsque le concile de Nicée (325) fixera la date de Pâques au dimanche suivant la Paque juive. Jusqu’alors, il n’était pas rare que les juifs et les chrétiens célèbrent ensemble les fêtes de Pâque(s) et de la Pentecôte.

Quand Yahvé devient-il le dieu des Hébreux ?

Au regard de la Bible, la réponse est claire : Yahvé a toujours été le dieu des Hébreux, même le seul vrai dieu puisqu’il a créé la terre et tout ce qu’elle contient. En y regardant de plus près, on constate qu’il y a deux récits de la création. Le second fait effectivement intervenir Yahvé (Genèse 2,4b-3,24), mais le premier est l’oeuvre d’Elohim (Genèse. 1,1-2,4a), ou plutôt des Elohim, car le mot est un pluriel (voir mon article à ce sujet). Et plus loin dans la Bible, on apprend que ces Elohim ont des fils ! En Genèse 6,2, on lit « Les fils des Elohim trouvèrent que les femmes des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plu« . Ce qui sera une des causes de l’éradication de l’Humanité par le Déluge.

Tout cela ne doit pas nous étonner, les Hébreux sont des Cananéens avec les mêmes dieux et la même culture que les autres habitants de Canaan. La Bible ne s’en cache pas qui nous décrit la plupart des rois d’Israël et de Juda comme des impies sans respect pour Yahvé. Les Hébreux vont mettre des siècles à intégrer le monothéisme. L’adoption de Yahvé va se faire en quatre étapes :

  • Yahvé entre dans l’Histoire
  • Il devient un dieu parmi d’autres dans le panthéon hébreu
  • Il devient le seul dieu des Hébreux
  • Il devient LE dieu universel.
Yahvé entre dans l’Histoire

C’est dans un texte égyptien attribué à Séthi Ier (-1294 à -1279), le père de Ramsès II, qu’on trouve la première mention de YHWH comme dieu : « YHW vint dans le pays de Madian« . Un texte plus ancien, dans le temple d’Aménophis III (vers -1390 à -1355), le père d’Akhenaton parle « du pays des Shasous de YHW« .

Ces informations trop sommaires, ne nous permettent pas d’élaborer une hypothèse sur ce YHW. Les Shasous sont des Bédouins du nord de l’Arabie et Madian est le pays où Moïse exilé a rencontré Yavhé pour la première fois (voir l’article sur Moïse). La situation de Madian fait débat entre les historiens. Ce pays se situerait dans le nord de la péninsule arabique ou au sud du Sinaï. On ignore quand ce dieu est arrivé à Canaan. Peut-être a t-il été importé par des migrants ou par des commerçants.

Ce dessin a été trouvé sur un fragment de jarre à Kuntillet Ajrud au nord-est du Sinaï. L’inscription se lit : « Dis à Yaheli et à Yo’asha et à […]. Je t’ai béni par YHWH de Teman et par son Ashéra. » Les personnages seraient d’après le texte YHWH, Ashéra et probablement Baal. Le site des fouilles est daté du IXe ou du VIIIe siècle avant notre ère.

Yahvé devient un dieu pour les Hébreux

Le premier roi des Hébreux, choisi par le prophète Samuel, inspiré par Dieu, est Saül (-1050 à -1010 ?). On pourrait croire vu sa destinée que c’est un adorateur de Yahvé. Hé bien non. Son fils s’appelle Ishbaal (l’homme de Baal) et son petit-fils Meribaal (Baal est mon avocat). Le successeur de Saül est David (-1010 à -970 ?), un roi très pieux pour la tradition biblique. C’est lui qui conquiert Urushalim (Jérusalem) alors aux mains des Jébusiens. Et deux de ses fils vont porter des noms inspirés par le dieu jébusien Shalimu : Absalom et Salomon, ce dernier lui succédera (-970 à -930 ?).

La première mention de YHWH dans l’espace de Canaan a été retrouvée sur la stèle de Mesha datée de 850 avant notre ère : « J’ai pris les vases de YHWH et je les ai traînés devant Kémosh ». Mesha est un roi moabite (en Jordanie actuelle, le long de la Mer Morte) qui a repris les terres conquises par Israël au détriment de son père. Il a offert les vases de YHWH à son dieu Kémosh.

Dans le royaume d’Israël, le premier roi à porter un nom issu de YHWH est Joachaz (-814 à -798) dont le nom signifie « YHWH a saisi » suivi de son fils Joas (-798 à -782) : « donné par/à YWHW« . Mais la Bible les considèrent comme des rois impies !

Dans le royaume du sud, Juda, Josaphat (YHWH a jugé) régna de -870 à -848, son fils Joram (-848 à -841) lui succédera. Son nom signifie « YHWH est exalté« . Si YHWH vient du sud, du pays de Madian, il est logique qu’il atteigne le royaume de Juda (autour de Jérusalem) quelques années avant Israël plus au nord.

Yahvé devient le seul dieu des Hébreux

Si certains rois ont adopté YHWH comme dieu protecteur de leur clan, il n’en va pas de même pour le peuple qui reste fidèle aux anciens dieux cananéens et aux divinités agraires qui leur assurent de bonnes récoltes. Mais petit à petit, YHWH absorbe les fonctions de Baal, il devient dieu de la guerre et dieu du tonnerre.

En 722 avant notre ère, le royaume d’Israël (au nord) passe sous contrôle des Assyriens (voir l’article sur la chronologie biblique)

Un roi, Josias (-639 à -609, en hébreu Yishayahou signifiant YHWH me soutient) va réformer le tissu religieux des Hébreux. Il va débarrasser le temple de Jérusalem de toutes les idoles qui s’y trouvaient. Preuve s’il en faut que le polythéisme régnait chez les Hébreux. Il va faire assassiner les prêtres de Baal sur l’autel élevé à ce dieu à dans la ville de Béthel. Il va interdire le culte des dieux agraires. YHWH devient le seul dieu des Hébreux : « Ecoute Israël, YHWH notre dieu est le seul YHWH » (Deutéronome 6,4) et « C’est toi seul qui est YHWH. » (dans le livre de Néhémie). Qu’est-ce que cela signifie ? Non pas que Yahvé est devenu un dieu universel et que les autres dieux ne sont que des idoles. Josias affirme simplement l’unicité du culte de YHWH. A l’époque, plusieurs villes vénéraient un dieu appelé YHWH. Il semble même que celui de Samarie et celui de Téman était représenté par un taureau (voir le fragment de poterie plus haut). Josias déclare qu’il n’y a qu’un seul YHWH et qu’il ne faut donc qu’un seul lieu de culte. Ce sera Jérusalem.

Convaincu de la protection de Yahvé, Josias se lance à la reconquête du royaume d’Israël, profitant de l’affaiblissement des Assyriens. Il va même jusqu’à engager le combat contre les armées égyptiennes venues soutenir leur allié assyrien. Il y perd la vie… et sa réforme prend (déjà) fin. Trois de ses fils vont lui succéder, mais ils oublieront vite YHWH et mèneront le royaume de Juda à son anéantissement par les Babyloniens en -586.

Vers le monothéisme

Au retour d’exil de Babylone, la société judéenne est fortement divisée (Canaan est devenu la Judée sous l’autorité des Perses) : les prêtres et les scribes qui ont affiné le culte de Yahvé en exil sont confrontés au petit peuple resté sur place et éloigné du monde religieux. Le fossé va se creuser avec l’arrivée des Grecs dont le style de vie va être adopté par une grande partie de la population. Un gymnase et un théâtre seront même construits à Jérusalem et on va trouver des grands prêtres prénommés Jason ou Ménélas !

Vers -150, une révolte, mal documentée, va précipiter les événements : la classe des prêtres va prendre la direction d’un Etat semi-indépendant, les Hasmonéens ou Macchabées. Ils vont circoncire de force la population et détruire le temple concurrent qui se trouvait sur le mont Garizim. J’ai dit que la révolte était mal documentée, car en principe elle visait les Grecs. Or un des rois hasmonéen s’appelle Aristobule Ier Philhellène (ami des Grecs !).

Un parti religieux s’occupent maintenant de l’éducation du peuple, qui était resté dans une relative ignorance, ce sont les pharisiens. Ils vont apporter la Loi dans tout le pays et lire la Torah dans les lieux de réunion. Lorsque les Romains détruiront le temple de Jérusalem en 70 de notre ère suite à une révolte des Judéens, ces pharisiens, en concurrence avec une autre secte juive qui a reconnu Jésus comme messie, vont définir ce qui deviendra le judaïsme. Je parlerai de cet épisode. Grâce aux pharisiens, les Juifs sont passés de l’indifférence à une identification complète avec leur religion. Aujourd’hui, être juif, ce n’est pas adhérer à une religion, c’est une culture, une appartenance à cette culture. Albert Einstein l’a bien compris lorsqu’il emploie l’image de l’escargot, qui même sans sa coquille, reste un escargot. Aujourd’hui, beaucoup d’habitants d’Israël sont peu intéressés par la religion, mais c’est surtout les ultra orthodoxes que l’on voit.

Si on veut parler de monothéisme, il faut en définir le concept : c’est une croyance à l’existence d’un seul dieu, universel et créateur du monde. Il est la seule entité à mériter la vénération.
Sur cette base, on peut dire que le judaïsme est devenu monothéiste lorsqu’il a cessé de comparer Yahvé aux dieux des peuples voisins, a les ignorer complètement. Dans un premier temps, en compétition avec les chrétiens, les juifs vont se lancer dans le prosélytisme. Lorsque celui-ci sera interdit par Septime Sévère en 211, le judaïsme va se refermer, Yahvé sera le dieu du peuple qu’il a choisi. Il perdra sa vocation universelle qui sera reprise par le christianisme et l’islam. Rappelons qu’il n’y a que 14,5 millions de juifs de par le monde, croyants ou non, contre près de 2 milliards de chrétiens et de musulmans.

Le christianisme, d’avant la réforme de Luther, ne répond pas du tout à la définition que j’ai donnée du monothéisme. Je ne veux même pas épiloguer sur le concept de la Trinité. Les chrétiens n’ont pas ignoré les autres dieux, ils les ont adoptés et les ont envoyés dans les Enfers : Belzébuth, Astoroth (Astarté, Ashéra), Moloch sont passés du statut de dieux à celui de démons. Lorsqu’un chrétien prie, il est rare qu’il prie Dieu, il se confie à Jésus, à Marie, à Saint-Antoine, à Saint-Christophe, etc. Dans les églises, ce sont les statues des saints (des idoles ?) qui sont vénérées, c’est autour d’elles que l’on brûle des cierges, en remerciement ou pour obtenir une faveur. Et je ne parle pas des lieux de pèlerinage où l’on peut acheter une médaille protectrice à l’image d’une sainte, ou un peu d’eau de source, quand ce n’est pas un brin de laine venant d’un vêtement porté dans le saint.

Le seule religion monothéiste universelle est donc aujourd’hui l’islam. Je n’en tire aucune conclusion.

Comment se prononce YHWH ?

Officiellement, on n’en sait rien ! Le nom YHWH n’était prononcé qu’une seule fois par an par le grand prêtre, retiré dans le saint du saint du temple de Jérusalem, lors du Yom Kuppour, le jour du grand pardon. A une certaine époque, au IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, le grand prêtre est mort avant d’avoir pu transmettre le secret à son successeur.

Les juifs, lorsqu’ils rencontrent ce mot dans la lecture de la Torah lui substituent « Adonaï » ou « Edonaï » qui signifie Seigneur. Dans la vie de tous les jours et lors de la lecture du Talmud, les rigoristes utilisent « ha shem » : le nom. En français, on prononce Yahvé. D’après André Chouraqui, YHWH se prononçait Yah, Thomas Römer, un des plus éminents exégètes de la Bible, professeur au Collège de France, propose Yao. Il se réfère au temple d’Éléphantine en Egypte, bâti par des mercenaires juifs au VIe siècle avant notre ère en l’honneur de Yaho.

Pourquoi rencontre-t-on la désignation « Jéhovah », qui était courant au XIXe siècle. C’est en fait un nom composé de YHWH et des voyelles de Edonaï : EOA d’où YeHoWaH.

D’où viennent les Hébreux ?

Dans un article précédent, on se demandait d’où venaient les Hébreux s’ils n’avaient pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’avaient pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ?

La réponse est très simple, les Hébreux sont des Cananéens, ils n’ont rien conquis, ils ont toujours vécu dans la région. Ils honorent les mêmes dieux que les autres habitants des lieux : El, le père des dieux, Baal dont le nom signifie « seigneur »et qui recouvre plusieurs dieux suivant son aspect, et Ashéra, une déesse qui deviendra l’épouse de Yahvé sur certaines représentations. La Bible ne cache pas ce polythéisme qu’elle attribué à de mauvais rois.

Comment les Hébreux sont entrés dans l’Histoire

Depuis l’expédition de Thoutmosis III au XVe siècle avant notre ère, Canaan est sous le contrôle des pharaons d’Egypte. Ils ont construit des bastions le long du littoral où stationnent des soldats. De petites cités indépendantes contrôlent les campagnes environnantes où se sont développés des villages.

A partir du XIVe siècle avant notre ère, un changement s’opère. Les cités disparaissent sans qu’il y ait eu conquête externe. L’étude du site d’Haçor, au nord de la Palestine, est très instructive à cet égard : la ville haute a été incendiée et les statues décapitées, mais les fouilles n’ont pas retrouvé d’armes. Par contre, la ville basse où s’entassait le peuple est restée intacte. Les archéologues chargés des fouilles, sous la direction de Mme Zukermann, en déduisent que la ville a été détruite lors d’une révolte sociale.

On a une preuve directe de ces révoltes dans les tablettes trouvées à Tell el-Amarna à 200 km au sud du Caire. Cette ville a été construite par le pharaon Aménophis IV plus connu sous le nom d’Akhenaton, mais moins célèbre que son épouse principale Néfertiti et son fils Toutankhamon. Les archives trouvées à Tell el-Amarna nous renseignent sur la situation politique et sociale de Canaan. Ces tablettes, au nombre de 382, sont écrites en akkadien (la langue de Sumer) en utilisant des caractères cunéiformes.

Le roi de Jérusalem (Urushalim en akkadien) se plaint de la non-intervention du pharaon lors de révoltes :

« Regarde : Turbasu a été tué à la porte de Silé et le roi (le pharaon) n’a rien dit. Regarde, Zimrida, le roi de Lakish a été frappé par des serviteurs traîtres et le roi n’a rien dit, il n’a pas bougé »

La détérioration des conditions climatiques qui ont provoqué de mauvaises récoltes et des disettes est-elle à l’origine de ces révoltes ? L’arrivée des Peuples de la Mer et l’affaiblissement des empires hittite au nord et égyptien, ont-ils fait naître un sentiment de liberté qui s’est transformé en révolte contre les puissants ? Au milieu de XXe siècle, on attribuait ces changements politiques aux Apirous (ou Habirous), qui ont vite été assimilés aux Hébreux, confirmant ainsi l’histoire biblique et la conquête de Josué. Aujourd’hui, les historiens pensent que le terme Apirous, mentionné dans les stèles de Tell el-Amarna ne désigne pas un peuple, mais un état de rébellion. Les Apirous formaient des bandes de nomades marginalisés, qui offraient parfois leurs services comme mercenaires. D’ailleurs, le roi de Jérusalem alors occupée par les Jébusiens, ne demande que dix soldats au pharaon pour maintenir l’ordre dans sa cité.

Quoi qu’il en soit, l’archéologie constate un regroupement de population en hameaux sur les hauts plateaux pour échapper à la crise, se distanciant ainsi des cités-États. Ces réfugiés forment des clans qui s’adonnent à l’agriculture et à l’élevage. Quand les récoltes sont bonnes, les éleveurs se sédentarisent, quand elles sont mauvaises, ils repartent en transhumance avec leurs troupeaux. Ce sont ces clans qui sont à l’origine des Hébreux.

Leur mode de vie va donner naissance à un peuple solidaire et égalitaire, ce qui pourrait faire croire que la crise est survenue suite à des inégalités sociales que les Hébreux ne veulent plus reproduire. La Bible semble confirmer cette voie :

  • A l’aube de leur autonomie, les Hébreux n’ont pas de chef. Lorsque la situation exige une coordination de plusieurs clans, ils nomment temporairement un juge. Le plus célèbre juge de la Bible est Samson séduit pas Dalila.
  • Si un homme endetté ne peut rembourser son créancier, il peut, lui ou un membre de sa famille être placé en esclavage. Mais au bout de 7 ans, il sera libre. : « Lorsque tu acquerras un esclave hébreu, son service durera 6 ans, la septième année, il s’en ira libre, sans rien payer ». (Ex. 20, 2). On notera qu’en ancien hébreu, le même mot désigne un esclave et un serviteur. Il en est de même en arabe, où ABD a les deux sens. Abdallah peut signifier « serviteur de Dieu » ou « esclave de Dieu« .
  • Les fuyards, qu’ils soient esclaves ou assassins (sans préméditation), sont protégés. Six villes refuges, distantes d’environ 50 km ont été désignées : « Quiconque frappe quelqu’un et cause sa mort sera mis à mort. S’il ne l’a pas traqué mais que Dieu l’a mis à portée de sa main, je (Dieu) te fixerai un lieu où il pourra se réfugier ». (Ex. 21, 12-14).
  • Lorsque les Hébreux voudront se choisir un roi, à la fin du XIe siècle, le prophète Samuel fera un long discours pour montrer les inconvénients de la royauté ou plutôt les problèmes entraînés par une inégalité sociale. Le roi et sa cour vivront aux dépens du peuple :
    « Tel sera le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les établira chefs de mille et chefs de cinquante ; il leur fera labourer ses champs, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs et les donnera à ses serviteurs. Sur vos semences et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes deviendrez ses serviteurs. Ce jour-là, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais YHWH ne vous répondra pas, ce jour-là ». (1S : 8, 11-17).
    Malgré cette mise en garde, Saül deviendra roi. David, puis Salomon lui succéderont.

Vers 1200, après les invasions des Peuples de la Mer, l’Égypte et l’empire hittite (Turquie) perdent de leur influence. Le vide laissé par les peuples dominateurs du Croissant Fertile va faire place à de nouveaux acteurs : les Philistins, issus des Peuples de la Mer, vont occuper le littoral de Canaan et les tribus des hauts plateaux vont se développer et former une société égalitaire d’hommes libres. Les Hébreux entrent dans l’Histoire. Ils vont conserver la culture cananéenne, mais se contenter d’un habitat modeste, sans palais.

C’est donc un concours de circonstances qui a propulsé les Hébreux à la tête d’un État. La morale est sauve, les Hébreux n’ont pas occupé Canaan à la suite d’une épuration ethnique comme le suggère la Bible. Ils n’ont fait que prendre le pouvoir dans un pays, dévasté, où ils ont toujours vécu.

Pour se défendre face aux Philistins et aux autres peuples nés de l’instabilité, comme les Araméens, les Hébreux vont former deux royaumes vers le Xe siècle avant notre ère. Au sud, le petit royaume de Juda, qui a hérité de terres arides et d’un désert, au nord, le royaume d’Israël qui, favorisé par des terres riches, arrivera à rivaliser avec ses voisins, la Phénicie à l’ouest (le Liban actuel), Aram-Damas au nord (la Syrie) et Ammon à l’est.


Moïse au delà du mythe

La légende : ce qu’en dit la Bible

Pas moins de quatre livres sur les cinq du Pentateuque (la Torah) sont consacrés à Moïse : l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome (deuxième loi en grec). Les livres de la Bible n’ont pas été écrits pour former un tout. Chaque livre se lisait individuellement : ils étaient écrits sur des rouleaux de peaux. Ce n’est qu’au IVe siècle de notre ère que 39 d’entre eux furent rassemblés.

Le récit commence 430 ans après l’entrée des Hébreux en Egypte, fuyant la famine, à l’invitation de Joseph, alors vizir de Pharaon. Le clan se composait de 80 personnes, avec à leur tête, le patriarche Jacob-Israël. « Pharaon » n’est pas nommé dans la Bible.

430 ans après, la situation a bien changé, d’invités, les Hébreux sont devenus esclaves et se sont multipliés. Leur nombre inquiète Pharaon qui décrète que chaque nouveau-né mâle devra être mis à mort.

Un garçon est né dans la tribu de Lévi. Sa mère ne peut se résoudre à le tuer, elle confie l’enfant aux eaux du Nil. C’est la fille du pharaon qui découvre la corbeille de papyrus étanchéifiée par du bitume et de la poix. Moïse, puisque c’est de lui qu’il s’agit, grandira donc à la cour du pharaon.

Un jour, il tue un Égyptien qui maltraitait un Hébreu. Ayant été reconnu, il s’enfuit vers le pays de Madian où il est accueilli par Réhuel ou Jéthro (suivant les livres). Moïse reste 8 ans au service de Jéthro et épouse sa fille Séphora (Tsippora en hébreu qui signifie « petit oiseau« ).

Les Hébreux d’Égypte appelèrent leur dieu à l’aide. Celui-ci les a entendus, il charge Moïse de les délivrer du joug égyptien et de les conduire vers le pays de Canaan qui avait été promis à la descendance d’Abraham. Moïse hésite, il doute de lui-même. Mais Dieu le rassure : il sera à ses côtés, il lui révèle même son nom : YHWH, « Je suis celui qui est ».

Moïse part vers l’Egypte pour demander à Pharaon de libérer les Hébreux. Il est aidé dans sa tâche par son frère Aaron. Pour convaincre Pharaon, Dieu provoque des calamités sur l’Egypte. Pharaon ne pliera qu’après la dixième : la mort de tous les nouveaux-nés. Les Hébreux enfermés chez eux en prière échappent à la colère divine. Cette attente de la délivrance est encore fêtée chaque année, c’est la Paque célébrée le 14 du mois de nisan, le premier mois du printemps.

Les Hébreux peuvent partir, c’est ce qu’on appelle l’Exode. Les Égyptiens leur donnent même de l’or et des vêtements. Une colonne de 600.000 hommes, plus leur famille et des animaux, s’ébranle vers le désert qui sépare l’Egypte de Canaan. Immédiatement Pharaon regrette son geste et lance ses troupes à la poursuite des Hébreux massés devant la « Mer des Joncs« . Les eaux de celle-ci s’écartent pour laisser passer les Hébreux et se referment sur les troupes égyptiennes.

Maintenant, il faut traverser le désert. Moïse va y recevoir les instructions de Yahvé (YHWH) : les dix commandements. Alors qu’il est sur le mont Sinaï face à Dieu, les Hébreux impatients façonnent une idole, un veau d’or, qu’ils vénèrent avec la bénédiction d’Aaron, le frère de Moïse. On notera que la loi hébraïque ne compte pas que 10 commandements, mais 613 prescriptions et interdits.

A son retour, Moïse, de rage, brise les tables de la loi qu’il a reçues de Dieu et ordonne de tuer 3.000 Hébreux. Il devra remonter sur la montagne pour y recevoir de nouvelles tables. Les Hébreux se remettent en marche, précédés de la nuée divine et d’un coffre où sont enfermées les tables de la loi : l’Arche d’alliance.

La traversée du désert pèse sur les Hébreux qui regrettent le temps où ils étaient heureux (?) en Egypte. A l’approche de Canaan, Moïse envoie 12 éclaireurs pour évaluer la situation. A leur retour, seuls deux d’entre eux sont enthousiastes à l’idée de retrouver la terre de leurs ancêtres. Suivant l’avis des autres, les Hébreux refusent de passer le Jourdain et de conquérir la terre que Dieu leur destine. Ce refus provoque la colère de Yahvé qui les condamne à errer pendant 40 ans dans le désert et à n’entrer à Canaan que lorsque tous ceux qui ont connu l’Egypte seront morts. Moïse n’entrera donc pas en terre promise, c’est Josué qui prendra la tête des Hébreux pour conquérir Canaan. Ce sera un massacre, un génocide, une épuration ethnique comme Yahvé l’a ordonné : tous les hommes, toutes les femmes et les enfants doivent être tués et les idoles détruites : « Quant aux villes de ces peuples que YHWH te donne en héritage, tu n’en laisseras rien subsister de vivant. » (Dt. 20, 18).

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
Ce qu’en dit l’archéologie

J’ai déjà tenté, en vain, de retrouver le pharaon qui a tenu tête à Moïse. On ne retrouve rien dans les archives égyptiennes ni dans l’archéologie du pays des pharaons. Je vais donc m’intéresser à l’errance dans le désert et à la conquête de Canaan.

… sur la traversée du désert

Les archéologues n’ont mis à jour aucune trace du passage dans le désert d’une colonne de près de deux millions de personnes qui vont y rester 40 ans. C’est bien de deux millions de personnes dont on parle, une colonne de plus de 30 km de long ! Notons que Memphis qui était la capitale de Ramsès II n’abritait pas plus de 100.000 habitants. Comment les Hébreux ont-ils survécu ? De quoi se sont-ils nourri ? Où se sont-ils abreuvé ?

On pourrait penser qu’il est normal de ne trouver aucune trace dans le désert d’un événement qui s’est passé il y a plus de 3.000 ans. L’archéologie a fait d’immenses progrès. Ainsi, vers 1457 avant notre ère, soit avant Moïse, le pharaon Thoutmosis III quitte l’Égypte pour contrer une coalition ennemie qui se rassemble à Megiddo, dans le nord de la Palestine. C’est la toute première bataille documentée de l’Histoire. Il traverse en 10 jours les 250 km du désert du Sinaï à la tête de 10.000 hommes. Quatre mille animaux complètent l’armée : des bœufs pour le trait, des ânes pour le bât et des chevaux pour tracter les chars. Cette armée consomme 60.000 litres d’eau par jour, soit quatre camions-citernes actuels. La logistique ne suit pas, elle a précédé la colonne : des jarres ont été enterrées préventivement. C’est probablement suite à cette expédition que les Égyptiens laissèrent des garnisons en Canaan pour contrôler la zone.

Aujourd’hui, on retrouve encore des traces de cette armée. Mais rien des Hébreux. Les fouilles des villes citées n’ont rien donné.

… sur la conquête de Canaan

On peut se poser une question essentielle : pourquoi les Hébreux se rendent-ils à Canaan pour échapper aux Égyptiens alors que ceux-ci contrôlent la région.

Situation du Proche Orient sous Ramsès II. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes)

Suivant le récit biblique, les Hébreux, sous la conduite de Josué, passent donc le Jourdain et attaquent la ville de Jéricho dont les murailles d’effondrent au son des trompettes. Puis ils conquièrent toutes les villes de Canaan, massacrant la population. Heureusement pour la morale, cette histoire n’est qu’un mythe. Jéricho a bien été détruite, mais par un tremblement de terre. À l’époque qui nous occupe, celle du bronze récent (1500-1200 avant notre ère), elle avait été reconstruite mais la ville n’était plus fortifiée. La ville d’Ai, également mentionnée dans le Livre de Josué, avait été détruite vers 2400 avant notre ère.

L’archéologie ne trouve donc aucune preuve de l’arrivée massive ou non de conquérants extérieurs. De plus, vers le XIe siècle avant notre ère, la population de Canaan ne s’élevait qu’à 45.000 habitants répartis dans quelques dizaines de hameaux. Qu’étaient donc devenus les centaines de milliers d’Hébreux ?

Y a-t-il d’autres sources ?

Aucune source autre que la Bible ne parle de Moïse. Paradoxalement, alors que quatre livres lui sont consacrés et que son nom est le plus cité de la Bible, Moïse n’est jamais mentionné dans les 35 autres livres de la Bible, sauf dans deux psaumes récents (77,21 et 105,26). L’Exode, lui, est évoqué incidemment dans le livre d’Osée et celui d’Amos, mais Moïse n’y est pas mentionné. C’est Dieu qui conduit les Hébreux.

Pourtant moi, je suis YHWH, ton dieu depuis le pays d’Egypte… Moi je t’ai connu au désert (Osée 13,4-5).
Et moi (Dieu) je vous ai fait monter du pays d’Egypte, et pendant 40 ans, menés dans le désert pour que vous possédiez le pays de l’Amorite (Amos, 2-10).

A partir du IIIe siècle avant notre ère, quelques auteurs grecs (Manéthon, Hécatée d’Abère, Lysimaque, Apion), probablement au contact des communautés juives ayant fui l’invasion babylonienne, ont interprété différemment l’Exode. Pour eux, il ne s’agit pas de la fuite de centaines de milliers d’esclaves, mais de l’expulsion de quelques lépreux des terres d’Egypte. Sous la conduite de Osarseph/Moïse, ils ont fondé Jérusalem. Même Tacite a propagé cette idée. Cette animosité envers les Juifs fait vraisemblablement suite au repli sur elles-mêmes des communautés juives exilées et à leur actes de purification, comme s’ils ne voulaient contaminer personne ou se protéger d’une maladie.

Que nous apprend l’analyse des textes de la Bible ?

L’analyse des livres de la Bible révèle certains détails qui nous permettent de dater le texte. Ainsi, les Hébreux travaillent à la construction de deux villes Pi-Ramsès (bâtie sous Ramsès II) et Pithom (Per-Atou). Cette dernière n’est connue qu’au VIe siècle, fondée par le pharaon Nékao II, contemporain des derniers rois de Juda, avant l’invasion babylonienne. Ce récit n’a donc pu être écrit qu’à cette époque… au plus tôt.

Les Hébreux fabriquent des briques en terre. Cette technique est utilisée essentiellement par les Babyloniens. Pi-Ramsès, redécouverte récemment, était bâtie en pierre.

L’histoire de Moïse, abandonné dans les eaux du Nil, est identique à celle de Sargon, roi fondateur de l’Empire akkadien au deuxième millénaire, histoire populaire dès le VIIe siècle chez les Assyriens et les Babyloniens. On remarquera qu’il n’y a pas de bitume en Egypte, mais bien dans les pays riches en pétrole, comme la Mésopotamie.

L’histoire de Moïse a donc été mise par écrit lors de la captivité de l’élite juive à Babylone, ou lors de la période perse qui a suivi. Moïse est le prédicateur du monothéisme qui ne se propagera qu’à partir du Ve siècle avant notre ère. Son histoire démontre qu’il faut avoir confiance en Yahvé, malgré les vicissitudes infligées au peuple élu pas toujours reconnaissant faut-il le dire.

Le retour des exilés de Babylone ne s’est pas fait sans heurts avec la population restée sur place. Cette résistance aux nouveaux venus, qui étaient restés plus de 50 ans en exil, nous a probablement valu les épisodes de la conquête sanglante de Canaan.

Moïse n’est donc pas un personnage historique, c’est la figure mythique du fondateur d’une nation liée à la croyance en un dieu unique.

On peut maintenant se poser une autre question : d’où viennent les Hébreux s’ils n’ont pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’ont pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ? Et quand Yahvé est-il devenu leur (seul) dieu ? Je tenterai de répondre à ces questions dans les prochains articles.

Chronologie biblique

L’objectif de cet article est d’offrir un cadre pour des articles à venir sur Moïse, David et Salomon et la destruction du temple de Jérusalem.

Légende biblique

Tout commence le 23 octobre 4004 (avant notre ère) comme l’a « calculé » James Ussher, archevêque d’Armagh en 1650. En 6 jours, Dieu crée la terre, les cieux, les animaux, la végétation, l’homme et la femme… puis il se repose.
On connaît deux fils d’Adam et Ève : Abel et Caïn. Caïn, le cultivateur, tue Abel, l’éleveur, par jalousie : Dieu préfère le fumet d’un barbecue aux effluves du pain qui cuit. Avis aux croyants végans.
Mais c’est d’un troisième fils qu’est née l’humanité : Seth, l’ancêtre des patriarches, dont Noé. Âgé de 600 ans, Noé survit à l’anéantissement de toute vie sur terre. Dieu regrettant sa création provoque le déluge. Nous sommes en –2349. Note : bien qu’elles reflètent la chronologie biblique, ces dates sont fantaisistes, elles n’ont aucune valeur historique.

Les trois fils de Noé se séparent et vont peupler la terre : Sem l’Asie, Japhet l’Europe et Cham l’Afrique : « Tels furent les fils de Noé, selon leur clan et leur langue, d’après leurs pays et leurs nations. »

Rideau. On n’en saura pas plus.
Le temps a passé, l’horloge marque –1923, le deuxième acte débute par l’entrée en scène d’Abraham venu de Mésopotamie, littéralement, « le pays entre deux fleuves » : l’Euphrate et le Tigre. Dieu le choisit pour donner naissance à son peuple, le peuple élu. Il a deux fils : Ismaël et Isaac. Isaac engendrera, entre autres, Jacob qui après avoir lutté contre un « ange » sera appelé Israël, ce qui signifie : « celui qui a lutté avec Dieu« .

La généalogie des patriarches touche à son terme : Jacob (Israël) aura 12 fils, avec 4 femmes différentes. Vous avez deviné, ils vont donner naissance (indirectement) aux 12 tribus mythiques d’Israël. L’entente n’est pas parfaite entre eux : Joseph est vendu par ses frères à une caravane qui va en Egypte. Après des péripéties, Joseph devient vizir du pharaon en –1715. Il fera venir toute sa famille en Egypte lorsqu’elle ne trouvera plus de quoi se nourrir en Canaan.

D’où vient ce nom de Canaan ? C’est le nom d’un des fils de Cham (le fils de Noé qui a hérité de l’Afrique). Désobéissant aux directives de Noé, il se serait arrêté en chemin. C’est la Palestine romaine aujourd’hui occupée par Israël et les territoires palestiniens. J’utiliserai indifféremment les noms de Canaan ou de Palestine pour désigner cette région.

Rideau. Le troisième acte commence. On est entre –1451 et –1266 suivant les livres de la Bible, les descendants de Jacob, les Hébreux, sont maintenant réduits en esclavage au pays de Pharaon. Dieu mandate Moïse pour les en sortir et les ramener à Canaan. Je n’insiste pas sur cet épisode que je commenterai prochainement.

Quand la pièce reprend, les Hébreux se choisissent un roi : Saül. On a fait un bond dans le temps, nous sommes à la fin du XIe siècle avant notre ère. Vont lui succéder David (1009-970) puis son fils Salomon (970-931). J’en reparlerai.

On entre enfin dans l’Histoire

Les Hébreux forment deux Etats distincts et rivaux. Israël au nord, avec comme capitale Samarie, plus étendu, plus riche, plus puissant et Juda au sud autour de Jérusalem, petit pays pauvre.

En –722, les Assyriens, venant du nord de la Mésopotamie, envahissant Israël et déportent une partie de sa population pour la remplacer par des étrangers. Beaucoup d’Israélites se réfugient chez leur voisin, à Jérusalem.

Petit aparté : Abraham est un personnage des récits du sud de la Palestine (Juda), plus précisément d’Hébron. Par contre, Jacob est un héro du nord de la Palestine (Péniel). Ils ont été réunis artificiellement par Isaac… qui ne joue aucun rôle dans le récit biblique. Leur union « familiale » a été consacrée après la fuite des Israélites vers Jérusalem pour créer une histoire commune à tous les Hébreux.

En -597, puis en –586, c’est au tour de Juda d’être envahi par les Babyloniens de Nabuchodonosor II, peuple du sud de la Mésopotamie. Le temple attenant au palais royal est détruit et l’élite judéenne, la cour et les prêtres, emmenée en captivité à Babylone. C’est un événement majeur de l’histoire des Hébreux. J’en reparlerai.

La roue tourne, les Perses venus d’au delà du Tigre, chassent les Babyloniens (-539) et libèrent les Hébreux qui retournent à Jérusalem et bâtissent un second temple, inauguré en –515. Les Perses créent la satrapie de Transeuphratène qui englobe la province de Judée et s’étend du l’Euphrate à la Mer Rouge. Ce détail a son importance.

Les Perses seront défaits par Alexandre le Grand qui annexe la Judée en –332 avant notre ère. Les Judéens vont vivre sous domination grecque pendant près de 300 ans. Après une révolte contre les Grecs vers –160, une dynastie judéenne, les Hasmonéens, va acquérir une certaine autonomie. Mais faute de s’entendre lors d’une succession, les Romains interviennent en –63 et portent sur le trône le père de celui que l’on nomme Hérode le Grand. Il doit son surnom à l’embellissement de la ville de Jérusalem et principalement son temple.