Le déluge

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), constatant un réchauffement climatique anormal, prévoit une élévation du niveau des mers de 20 à 100 cm d’ici la fin du siècle. Va-t-on vers un nouveau déluge ?

Le déluge biblique

Dans la Bible, deux faits vont courroucer Dieu : « L’homme est méchant et son cœur ne forme que de mauvais desseins » d’une part et d’autre part : «Les fils de Dieu  trouvèrent que les femmes des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut » (Ge. 6,2). La Genèse nous dit que les enfants nés de cette union devinrent les héros du temps jadis, des hommes fameux. Mais des écrits apocryphes en font des décadents qui perturbent la bonne marche du monde. Le livre d’Hénoch les nomme les « veilleurs« .

Quoi qu’il en soit, Dieu décide d’effacer son œuvre. Seuls Noé, sa femme, ses trois garçons et leurs épouses trouvent grâce à ses yeux. Nous sommes en 2349 avant notre ère, Noé a 600 ans.

Dieu lui donne des instructions pour construire une arche de trois étages pour y faire entrer un couple de tous les animaux. Quelques lignes plus loin, on parle de 7 couples pour les animaux purs. Cet ajout est d’une importance capitale pour la « crédibilité » du récit, car dès que le déluge est terminé, Noé offre un holocauste à Dieu en sacrifiant taureau, brebis, agneau et autre tourterelle. S’il n’y avait eu qu’un couple, nous n’aurions pas connu ces animaux.

Quand Noé eut terminé l’embarcation, le déluge (mabboul en hébreu) se déchaîna, il plut pendant 40 jours et 40 nuits. La terre fut submergée durant 150 jours. Lorsque les eaux se retirèrent, l’arche se trouvait sur le mont Ararat. Une nouvelle humanité pouvait commencer.

Dieu donne pour nourriture aux hommes « tout ce qui se meut et possède la vie ainsi que la verdure des plantes ».  Mais il ne pourra pas manger « la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang ». Cette simple phrase justifie encore de nos jours l’abattage rituel pratiqué tant par les juifs que par les musulmans. Mais elle pose un problème dogmatique : les animaux ont-ils donc une âme ? En relisant bien la Genèse on s’aperçoit que l’homme a été créé végétarien, la viande était réservée à Dieu. Avec Noé, il devient omnivore.

Le récit du Déluge comporte plusieurs illogismes : pourquoi Dieu garde-t-il Noé et sa famille et ne crée-t-il pas un homme nouveau, sans défaut, en se basant sur son expérience ? D’où vient le surplus d’eau qui inonde la terre ? L’eau ne se crée pas, elle a un cycle : évaporation, condensation, précipitation, écoulement.

L’épopée de Gilgamesh

Le rédacteur du récit biblique ne s’est pas posé de questions, car il s’est inspiré d’une tradition plus ancienne. Vers 1870, l’archéologue George Smith qui déchiffrait des tablettes babyloniennes trouvées à Ninive (en Irak) eut la surprise de sa vie en y trouvant un récit du déluge proche de l’histoire de Noé… au grand dam du Vatican attaché à l’antériorité de la Bible sur tout autre récit. Il venait de découvrir l’épopée de Gilgamesh. Aujourd’hui, nous savons que plusieurs versions de l’histoire circulaient en Mésopotamie, dont un texte sumérien remontant au IIe millénaire.

Le héro, Atrahasis a été choisi par les dieux pour perpétuer la race humaine dont la destruction a été décidée pour punir les hommes de ne pas avoir offert de sacrifice aux dieux, dans le texte babylonien, ou pour avoir été trop bruyants, dans le texte sumérien : « Les cris de l’humanité m’ont importuné, moi Enlil, je suis privé de sommeil par leur brouhaha« .

Le vrai déluge

Le GIEC prévoit donc une montée des eaux d’un mètre d’ici la fin du siècle. Or, dans les calanques de Marseille, on a découvert une grotte ornée de peintures rupestres vieilles de 30.000 ans, dont l’entrée est située à 37 mètres sous le niveau de la mer. On peut la visiter virtuellement : https://www.youtube.com/watch?v=voaizaRHzv8, car pour y accéder, il faudrait un brevet de plongeur de type moniteur.

Comment est-ce possible ? Il y a environ 20.000 ans, la terre était au plus fort d’une ère glacière. Le niveau des eaux était de 60 à 120 mètres sous le niveau actuel ! La calotte glacière recouvrait le nord de l’Europe jusqu’aux Pays-Bas. Les mers Noire, du Nord et Baltique n’existaient pas. Le Détroit de Béring était une terre, la Béringie. L’Europe était couverte d’une steppe à perdre de vue parcourue par des troupeaux d’aurochs, de cerfs, de chevaux et de mammouths. Le cycle de l’eau s’était arrêté. Les précipitations étaient faibles, les arbres rabougris.

Lorsque la terre s’est réchauffée, la fonte des glaciers et des calottes, a permis aux précipitions de reprendre. La neige est tombée, elle a recouvert toute la steppe, privant les animaux de leur nourriture. Puis les pluies se sont abattues, faisant reverdir les arbres et favorisant l’émergence des forêts. Le niveau des mers se mit à grimper. Cette transformation a pris 10.000 ans, au moins. Vers -6000, la Scandinavie était encore couverte de glace et de neige. Notons que la fonte des icebergs n’influence pas la hauteur du niveau de la mer, ce ne sont que des « glaçons » dans l’eau.

Si les mers du Nord et Baltique se sont formées lors de la fonte des glaces, comment s’est formée la mer Noire dont la superficie n’était pas recouverte de calotte glacière. Le spectacle a dû être grandiose : les eaux s’engouffrant dans la cuvette en des dizaines de chutes semblables à celles du Niagara !

Des hommes ont assisté à ces bouleversements qui ont séparé des communautés et provoqué des guerres, repoussant les habitants des côtes vers l’intérieur des terres. Les Aborigènes d’Australie s’en souviennent encore : leurs traditions mentionnent le dieu grenouille qui après avoir ingurgité de grandes quantités d’eau les a vomi provoquant des cataclysmes et des guerres.

Situation de la terre il y a 20.000 ans. Les zones blanches sont les calottes glacières, les grises les terres émergées.
Et aujourd’hui ?

Quelle a été la cause du réchauffement climatique voici près de 20.000 ? La terre est soumise à des cycles de périodes glaciaires suivies de réchauffements. La cause est naturelle, c’est l’orientation de l’axe de la terre et la variation de l’orbite terrestre qui déterminent le climat. Cet axe se modifie régulièrement.

Alors le réchauffement actuel est naturel, il n’est pas dû à l’activité humaine ? NON, le réchauffement actuel n’est pas naturel. Nous sommes dans une phase du cycle stable qui devrait nous conduire dans 50.000 ans vers une nouvelle période glacière. Or, cette phase est bouleversée.

La situation est beaucoup plus grave que ce que prévoit le GIEC, qui n’étudie que les variations climatiques. Toutes les ressources de la terre s’épuisent. Les métaux rares, nécessaires pour la fabrication des composants électroniques s’amenuisent : l’or, l’argent, le palladium, le lithium, le tantale, le cobalt, etc. 13 millions d’hectares de forêts disparaissent par an, soit 4 fois la superficie de la Belgique. 90 % des espèces de poissons sont exploitées au maximum ou surexploitées. On n’assiste pas à une crise écologique, mais à une catastrophe écologique. Est-il trop tard pour éviter le chaos ?

Extrait du livre « L’événement anthropocène » de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz

70 : Jérusalem incendiée par les légions romaines

Contexte historique

En 63 avant notre ère, le général romain Pompée, conquiert la Syrie en battant le dernier roi grec, Mithridate VI, d’origine perse. Pour la petite histoire, notons que son frère s’appelait Mitridate Chrestos. Personne ne lui a voué un culte, car « chestos » signifie « bon ou bienfaisant ».

La Judée, dirigée par la dynastie hasmonéenne qui a acquis une quasi indépendance vers 167 avant notre ère, s’est agrandie petit à petit en profitant de la faiblesse des Grecs, descendants des généraux d’Alexandre le Grand.

A l’arrivée des Romains en Syrie, deux frères se disputent le trône de Judée : Hyrcan II et Aristobule II. Pompée intervient, prend Jérusalem et fait de la Judée un protectorat romain sous le contrôle du gouverneur romain de Syrie. Après sa victoire, Pompée visite le temple de Jérusalem, ce qui sera considéré comme une grave profanation.

Suite à la guerre qu’il a menée en Judée, Pompée ramène à Rome des prisonniers qui lorsqu’ils passeront du statut d’esclaves à celui d’affranchis constitueront les premières communautés juives de Rome. A cette époque, Babylone et Alexandrie (Egypte) comptaient déjà d’importantes communautés juives.

Avec l’accès au trône d’Antigone, le neveu d’Hyrcan II, la situation devient confuse. Les Parthes, ennemis des Romains, qui occupaient un vaste territoire à l’est de l’Euphrate, envahissent Israël.

L’empire romain et l’empire parthe sous l’empereur Auguste. La carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grateloup que je recommande chaudement.

En 37 avant notre ère, les Romains placent Hérode sur le trône de Judée. Il sera appelé le Grand à la suite des travaux qu’il va entreprendre dans le pays : construction de villes (Césarée maritime, etc.), de forteresses (Machéronte, Massade, etc.), d’un théâtre et d’un amphithéâtre à Jérusalem et surtout il va agrandir et embellir le temple de la ville qui deviendra un des temples les plus imposants de l’Empire romain. Les travaux débuteront en 19 avant notre ère et se termineront 82 ans plus tard, en 63 de notre ère. Le gros oeuvre n’avait demandé que 7 ans et le temple semble n’avoir jamais été fermé.

Reconstitution du temple de Jérusalem

A la mort d’Hérode, en l’an 4 avant notre ère, son territoire est partagé, selon ses souhaits, entre trois de ses fils :

  • Archélaos obtient la Judée avec Jérusalem avec le désert du Néguev.
  • Hérode dit Antipas, obtient la Samarie et la Galilée au nord de la Judée.
  • Philippe obtient les territoires à l’est du Jourdain, jusqu’à la frontière nord du royaume des Nabatéens (Pétra).

En l’an 6 ou 7 de notre ère, Archélaos est destitué par les Romains qui prennent le contrôle direct de la Judée. Elle devient une province impériale, dirigée par un préfet qui s’installera à Césarée maritime, avec une petite armée d’un millier d’hommes. C’est à cette occasion que le gouverneur de Syrie envoie son légat, Quirinus, effectuer un recensement. Ce recensement a pour objectif de déterminer l’impôt des personnes. Comme je l’ai dit par ailleurs, ce recensement ne concerne que la Judée (pas la Galilée) et a été fait 11 ans après la mort d’Hérode. La naissance de Jésus racontée dans l’Évangile de Luc est une fable. C’est le gouverneur de Syrie qui contrôle le recensement, car un préfet n’a pas de prérogatives financières sur le territoire qu’il dirige.

Sous l’empereur Claude (41-54), la Judée devient une province sénatoriale, gouvernée par un procurateur. Remarquons que Ponce Pilate n’était pas procurateur, mais préfet.

Les temps messianiques

Un des derniers livres de la Bible, le Livre de Daniel, écrit vers 150 avant notre ère, par un auteur inconnu, déclare que les temps sont venus… Dieu va envoyer un prince, un messie pour préparer le royaume de Dieu sur terre.

Le Livre de Daniel donne même la date du début de l’insurrection qui précédera l’arrivée des troupes célestes : la fin des temps (de malheur) arrivera 70 semaines d’années à partir de la première année du règne de Darius, fils d’Artaxerxés, soit Darius II dont le règne commença en -423. La fin des temps est donc prévue en 66/67 de notre ère (490 moins 423). Ceci sera l’œuvre d’un « prince messie », du « Fils de l’homme » et se soldera par « la destruction de la ville et du sanctuaire…causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ».

Le Livre de Daniel est à la fois un livre apocalyptique, du grec « révélation, découverte » et messianique, qui a foi dans l’intervention miraculeuse de Dieu. Depuis la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et l’exil qui s’en suivit (-586), la conception du temps pour les élites juives a changé. Le temps ne s’écoule plus indéfiniment, il a eu un début, il aura une fin. La fin des temps sera cataclysmique, mais une ère nouvelle, de paix et de justice : le royaume de Dieu, sera la récompense des épreuves qu’Israël endure.

Pour comprendre l’histoire du premier siècle de notre ère en Palestine, et par conséquent, le christianisme, il est important de prendre en compte le messianisme. Les évangiles de Matthieu (25, 15-25), de Marc (13,14-23) et de Luc (21-20,24) font d’ailleurs dire à Jésus :

« Quand vous verrez installé dans le lieu saint l’Abominable Dévastateur, dont a parlé le prophète Daniel, alors que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ; celui qui sera sur la terrasse, qu’il ne descende pas pour emporter ce qu’il y a dans la maison ; celui qui est aux champs, qu’il ne se retourne pas pour prendre son manteau… ».

Jésus est un annonciateur, il reprend les thèmes du Livre de Daniel : un messie va venir annonçant la fin des temps de malheur et l’arrivée du royaume de Dieu. L’idée sous-jacente au messianisme est que le dieu d’Israël ne peut pas avoir abandonné son peuple et sa terre à la domination étrangère. Un jour il manifestera sa puissance et sa justice et cela d’autant plus vite que son peuple observera fidèlement la loi. La terre est actuellement dominée par le mal. Il sera extirpé après une succession de calamités.
Dans les évangiles, ces événements sont imminents :

« En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (24-34).
Ou : « En vérité je vous le déclare, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que vienne le Fils de l’homme » (10-23).
Ou encore « Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son père » (16-28).
Et enfin : « En vérité, je vous le dit, tout cela va retomber sur cette génération » (23-36).

Je n’ai cité que les passages de l’Évangile de Matthieu. Jésus apparaît comme l’annonciateur du Fils de l’homme, du messie. Il n’est pas ce personnage. Mais comme la prédiction ne s’est pas réalisée du vivant de Jésus, ses disciples vont annoncer son retour, cette fois en tant que messie… pour très bientôt.

Si Jésus a annoncé les événements, d’autres se sont présentés comme messies et ont lancé la révolte. Dès la mort d’Hérode, Judas bar Ezéchiel, un descendant des Hamonéens, se proclame messie et se révolte. Il attaque l’arsenal de la ville de Sépphoris, ville dont Nazareth devait être un faubourg mais qui n’est jamais citée dans les évangiles. Sa révolte est écrasée par les légions de Varus venues de Syrie et Sépphoris est détruite. Il y aura plus de 2000 crucifiés.

Le recensement de Quirinus est l’occasion pour Judas le Gaulanite (ou Judas de Gamala) de se proclamer messie. Il crée le parti des zélotes qui s’opposent dans la violence aux envahisseurs romains et pensent qu’ils seront secondés par YHWH lors de la guerre finale qui rétablira la justice divine. Ce qui reflète bien le contenu du Livre de Daniel.
La révolte est une nouvelle fois réprimée par les légions romaines venues de Syrie. On ignore comment mourut Judas. Par contre ses fils Jacques et Simon seront crucifiés vers 44.

Flavius Josephe en guerre

En l’an 66 (quelle coïncidence !), lassés par les provocations du procurateur Florus (64-66), qui puise dans le trésor du temple pour ses besoins personnels, les jeunes prêtres du Temple refusent de procéder au sacrifice journalier financé par l’empereur romain, Néron. Sous l’impulsion des zélotes, le pays entier s’embrase. La garnison romaine de la forteresse Antonia, jouxtant le temple, est massacrée.

Agrippa II et sa sœur Bérénice, qui règnent sur la Galilée, tentent de calmer les insurgés, en vain. Rome envoie la XIIe légion basée en Syrie pour rétablir l’ordre à Jérusalem, mais elle a mal estimé l’importance de la révolte, c’est un échec.

En 67, Néron décide d’envoyer Vespasien avec 3 légions (V, XII et la Xe qui avait un sanglier comme emblème). Il se met en route à partir d’Antioche, capitale de la Syrie. Il doit faire la jonction à Ptolémaïs (Saint Jean d’Acre) avec son fils Titus commandant la XVe légion, partie d’Égypte.

Et c’est ici qu’entre en scène Joseph bar Matthias, un juif né vers l’an 30 ou 40, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il va prendre une part active dans la révolte de 66. Il est chargé par Anan, le grand prêtre, de ralentir la progression des légions de Vespasien venant de Syrie. Il va donc défendre la Galilée. (C’est du moins ce qu’il racontera dans ses ouvrages.)

Après avoir résisté 40 jours, il est fait prisonnier lors du siège de Jotapata. Chose étrange, il est le seul rescapé du siège de la ville. Il va séduire Vespasien en prédisant qu’il sera le futur empereur romain. Dans la prophétie de Daniel, un prince doit voir le jour en Judée. La plupart y ont vu le messie juif, or Josephe déclare que ce prince, c’est Vespasien. Et l’avenir lui donnera raison.

La conquête du territoire va prendre de longs mois. Car à Rome, des troubles ont éclaté à la mort de Néron en 68. Cette année verra se succéder trois empereurs, proclamés par leurs légions. Et à ce petit jeu, c’est Vespasien, soutenu par les généraux du Danube, qui l’emportera. Il part à Rome en juillet 69, confiant les légions à son fils Titus qui, en 70, assiège Jérusalem.

Dans la ville encerclée, les vivres commencent à manquer. Trois factions rivales défendent encore la cité : Eléazar ben Simon commande les zélotes qui sont retranchés dans l’enceinte intérieure du Temple, Jean de Gischala défend le parvis extérieur du Temple et Simon bar Gioras, un chef de bande, règne sur le reste de la ville.

Titus fait ériger un mur de 7 kilomètres autour de la ville, pour ce faire, il fait abattre tous les arbres des environs. A titre de comparaison, l’enceinte construite autour de Paris par Philippe Auguste ne mesurait que 5 kilomètres. Il profite des sabbats, jours chômés par les juifs, même en temps de guerre, pour ériger une terrasse face à la partie nord du temple, le point le plus exposé, les autres côtés étant protégés par des ravins.

Enceintes de Paris

En juillet 70, les légions de Titus donnent l’assaut. C’est la curée, le temple est incendié et une bonne partie de Jérusalem s’enflamme. Le trésor du temple, dont la ménorah, le chandelier à sept branches, est ramené à Rome et exhibé lors du triomphe de Titus. Le butin et la vente des esclaves serviront, entre autres, à construire le fameux Colisée.

La ménorah rapportée par les légionnaires romains (détail de l’arc de triomphe de Titus à Rome)

Les fils de la lumière n’ont pas triomphé des forces du mal… mais la prophétie de Daniel s’est réalisée dans sa totalité. Ne prédisait-elle pas : « la destruction de la ville et du sanctuaire… causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ». La fin du temple marque le début du judaïsme moderne qui a dû se redéfinir sans lieu de culte et de sacrifices… et celui du christianisme qui souhaitait prendre la relève.

La tradition chrétienne veut que les disciples de Jésus aient quitté la ville de Jérusalem lors de l’insurrection pour se réfugier dans les grottes des environs de Pella. J’estime qu’au contraire, ils ont pris une part active à la révolte espérant le retour de Jésus au terme de la catastrophe annoncée. La communauté chrétienne de Jérusalem aurait disparu dans la guerre.

Flavius Josephe écrivain

Vespasien et son fils Titus, qui lui succéda à la tête des légions romaines en Judée, ont utilisé Joseph comme interprète. Après la chute de Jérusalem, il s’installe à Rome, sous la protection de Vespasien et de ses fils Titus et Domitien, dont il prend le nom de famille « Flavius », en tant qu’affranchi. Il est donc connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il est notre principale source pour connaître l’histoire de la Judée de -175 à la chute de forteresse de Massada, tombée en 73, dernier bastion de résistance juive lors de la révolte contre les Romains.

Il a écrit quatre ouvrages :

  • La Guerre des Juifs (vers 75). En 7 livres, il développe les causes de la révolte de 66 et détaille celle-ci. Il rédige en fait l’histoire des 2 siècles précédents : de l’avènement des Hasmonéens à la destruction du temple de Jérusalem.
    Les copies que nous possédons (en grec) datent des Xe et XIe  siècles.
  • Autobiographe. C’est la suite du précédent où il justifie sa conduite lors de la guerre contre les Romains. Il ne faut pas oublier qu’il est un traître pour les Juifs.
  • Antiquités juives (vers 93). En 20 livres il raconte, pour le public romain et grec, l’histoire des Juifs de la création du monde jusqu’au procurateur Gessius Florus (64).
  • Contre Apion (vers 95). Dans ce document, il défend le peuple juif et le judaïsme qu’Apion avait critiqué. Apion était mort sous l’empereur Claude.
On remet ça !

En 132, sous l’empereur Hadrien, les Juifs se révoltent à nouveau sous la conduite d’un messie : Bar Kokhba, « le fils de l’étoile » (de David). Il faudra trois années aux Romains pour venir à bout de la guérilla. Les conséquence seront terribles : les Juifs se verront interdire l’accès à Jérusalem, qui sera entièrement détruite et rebâtie. Elle prendra le nom d’Aelia Capitolina, du nom de famille d’Hadrien (Aelius) et des attributs de Jupiter (capitolin) dont le temple sera construit sur l’emplacement du temple juif. La Judée deviendra la Palestine. Le messie vaincu sera renommé Bar Koziba dans le Talmud, « le fils du mensonge ».

Cette nouvelle défaite va creuser le fossé entre le judaïsme et le christianisme. Marcion, un penseur chrétien ne va-t-il pas prôner d’abandonner de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament) et de rejeter YHWH comme dieu ? Le fossé deviendra infranchissable au IVe siècle, lorsque le concile de Nicée (325) fixera la date de Pâques au dimanche suivant la Paque juive. Jusqu’alors, il n’était pas rare que les juifs et les chrétiens célèbrent ensemble les fêtes de Pâque(s) et de la Pentecôte.

Quand Yahvé devient-il le dieu des Hébreux ?

Au regard de la Bible, la réponse est claire : Yahvé a toujours été le dieu des Hébreux, même le seul vrai dieu puisqu’il a créé la terre et tout ce qu’elle contient. En y regardant de plus près, on constate qu’il y a deux récits de la création. Le second fait effectivement intervenir Yahvé (Genèse 2,4b-3,24), mais le premier est l’oeuvre d’Elohim (Genèse. 1,1-2,4a), ou plutôt des Elohim, car le mot est un pluriel (voir mon article à ce sujet). Et plus loin dans la Bible, on apprend que ces Elohim ont des fils ! En Genèse 6,2, on lit « Les fils des Elohim trouvèrent que les femmes des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plu« . Ce qui sera une des causes de l’éradication de l’Humanité par le Déluge.

Tout cela ne doit pas nous étonner, les Hébreux sont des Cananéens avec les mêmes dieux et la même culture que les autres habitants de Canaan. La Bible ne s’en cache pas qui nous décrit la plupart des rois d’Israël et de Juda comme des impies sans respect pour Yahvé. Les Hébreux vont mettre des siècles à intégrer le monothéisme. L’adoption de Yahvé va se faire en quatre étapes :

  • Yahvé entre dans l’Histoire
  • Il devient un dieu parmi d’autres dans le panthéon hébreu
  • Il devient le seul dieu des Hébreux
  • Il devient LE dieu universel.
Yahvé entre dans l’Histoire

C’est dans un texte égyptien attribué à Séthi Ier (-1294 à -1279), le père de Ramsès II, qu’on trouve la première mention de YHWH comme dieu : « YHW vint dans le pays de Madian« . Un texte plus ancien, dans le temple d’Aménophis III (vers -1390 à -1355), le père d’Akhenaton parle « du pays des Shasous de YHW« .

Ces informations trop sommaires, ne nous permettent pas d’élaborer une hypothèse sur ce YHW. Les Shasous sont des Bédouins du nord de l’Arabie et Madian est le pays où Moïse exilé a rencontré Yavhé pour la première fois (voir l’article sur Moïse). La situation de Madian fait débat entre les historiens. Ce pays se situerait dans le nord de la péninsule arabique ou au sud du Sinaï. On ignore quand ce dieu est arrivé à Canaan. Peut-être a t-il été importé par des migrants ou par des commerçants.

Ce dessin a été trouvé sur un fragment de jarre à Kuntillet Ajrud au nord-est du Sinaï. L’inscription se lit : « Dis à Yaheli et à Yo’asha et à […]. Je t’ai béni par YHWH de Teman et par son Ashéra. » Les personnages seraient d’après le texte YHWH, Ashéra et probablement Baal. Le site des fouilles est daté du IXe ou du VIIIe siècle avant notre ère.

Yahvé devient un dieu pour les Hébreux

Le premier roi des Hébreux, choisi par le prophète Samuel, inspiré par Dieu, est Saül (-1050 à -1010 ?). On pourrait croire vu sa destinée que c’est un adorateur de Yahvé. Hé bien non. Son fils s’appelle Ishbaal (l’homme de Baal) et son petit-fils Meribaal (Baal est mon avocat). Le successeur de Saül est David (-1010 à -970 ?), un roi très pieux pour la tradition biblique. C’est lui qui conquiert Urushalim (Jérusalem) alors aux mains des Jébusiens. Et deux de ses fils vont porter des noms inspirés par le dieu jébusien Shalimu : Absalom et Salomon, ce dernier lui succédera (-970 à -930 ?).

La première mention de YHWH dans l’espace de Canaan a été retrouvée sur la stèle de Mesha datée de 850 avant notre ère : « J’ai pris les vases de YHWH et je les ai traînés devant Kémosh ». Mesha est un roi moabite (en Jordanie actuelle, le long de la Mer Morte) qui a repris les terres conquises par Israël au détriment de son père. Il a offert les vases de YHWH à son dieu Kémosh.

Dans le royaume d’Israël, le premier roi à porter un nom issu de YHWH est Joachaz (-814 à -798) dont le nom signifie « YHWH a saisi » suivi de son fils Joas (-798 à -782) : « donné par/à YWHW« . Mais la Bible les considèrent comme des rois impies !

Dans le royaume du sud, Juda, Josaphat (YHWH a jugé) régna de -870 à -848, son fils Joram (-848 à -841) lui succédera. Son nom signifie « YHWH est exalté« . Si YHWH vient du sud, du pays de Madian, il est logique qu’il atteigne le royaume de Juda (autour de Jérusalem) quelques années avant Israël plus au nord.

Yahvé devient le seul dieu des Hébreux

Si certains rois ont adopté YHWH comme dieu protecteur de leur clan, il n’en va pas de même pour le peuple qui reste fidèle aux anciens dieux cananéens et aux divinités agraires qui leur assurent de bonnes récoltes. Mais petit à petit, YHWH absorbe les fonctions de Baal, il devient dieu de la guerre et dieu du tonnerre.

En 722 avant notre ère, le royaume d’Israël (au nord) passe sous contrôle des Assyriens (voir l’article sur la chronologie biblique)

Un roi, Josias (-639 à -609, en hébreu Yishayahou signifiant YHWH me soutient) va réformer le tissu religieux des Hébreux. Il va débarrasser le temple de Jérusalem de toutes les idoles qui s’y trouvaient. Preuve s’il en faut que le polythéisme régnait chez les Hébreux. Il va faire assassiner les prêtres de Baal sur l’autel élevé à ce dieu à dans la ville de Béthel. Il va interdire le culte des dieux agraires. YHWH devient le seul dieu des Hébreux : « Ecoute Israël, YHWH notre dieu est le seul YHWH » (Deutéronome 6,4) et « C’est toi seul qui est YHWH. » (dans le livre de Néhémie). Qu’est-ce que cela signifie ? Non pas que Yahvé est devenu un dieu universel et que les autres dieux ne sont que des idoles. Josias affirme simplement l’unicité du culte de YHWH. A l’époque, plusieurs villes vénéraient un dieu appelé YHWH. Il semble même que celui de Samarie et celui de Téman était représenté par un taureau (voir le fragment de poterie plus haut). Josias déclare qu’il n’y a qu’un seul YHWH et qu’il ne faut donc qu’un seul lieu de culte. Ce sera Jérusalem.

Convaincu de la protection de Yahvé, Josias se lance à la reconquête du royaume d’Israël, profitant de l’affaiblissement des Assyriens. Il va même jusqu’à engager le combat contre les armées égyptiennes venues soutenir leur allié assyrien. Il y perd la vie… et sa réforme prend (déjà) fin. Trois de ses fils vont lui succéder, mais ils oublieront vite YHWH et mèneront le royaume de Juda à son anéantissement par les Babyloniens en -586.

Vers le monothéisme

Au retour d’exil de Babylone, la société judéenne est fortement divisée (Canaan est devenu la Judée sous l’autorité des Perses) : les prêtres et les scribes qui ont affiné le culte de Yahvé en exil sont confrontés au petit peuple resté sur place et éloigné du monde religieux. Le fossé va se creuser avec l’arrivée des Grecs dont le style de vie va être adopté par une grande partie de la population. Un gymnase et un théâtre seront même construits à Jérusalem et on va trouver des grands prêtres prénommés Jason ou Ménélas !

Vers -150, une révolte, mal documentée, va précipiter les événements : la classe des prêtres va prendre la direction d’un Etat semi-indépendant, les Hasmonéens ou Macchabées. Ils vont circoncire de force la population et détruire le temple concurrent qui se trouvait sur le mont Garizim. J’ai dit que la révolte était mal documentée, car en principe elle visait les Grecs. Or un des rois hasmonéen s’appelle Aristobule Ier Philhellène (ami des Grecs !).

Un parti religieux s’occupent maintenant de l’éducation du peuple, qui était resté dans une relative ignorance, ce sont les pharisiens. Ils vont apporter la Loi dans tout le pays et lire la Torah dans les lieux de réunion. Lorsque les Romains détruiront le temple de Jérusalem en 70 de notre ère suite à une révolte des Judéens, ces pharisiens, en concurrence avec une autre secte juive qui a reconnu Jésus comme messie, vont définir ce qui deviendra le judaïsme. Je parlerai de cet épisode. Grâce aux pharisiens, les Juifs sont passés de l’indifférence à une identification complète avec leur religion. Aujourd’hui, être juif, ce n’est pas adhérer à une religion, c’est une culture, une appartenance à cette culture. Albert Einstein l’a bien compris lorsqu’il emploie l’image de l’escargot, qui même sans sa coquille, reste un escargot. Aujourd’hui, beaucoup d’habitants d’Israël sont peu intéressés par la religion, mais c’est surtout les ultra orthodoxes que l’on voit.

Si on veut parler de monothéisme, il faut en définir le concept : c’est une croyance à l’existence d’un seul dieu, universel et créateur du monde. Il est la seule entité à mériter la vénération.
Sur cette base, on peut dire que le judaïsme est devenu monothéiste lorsqu’il a cessé de comparer Yahvé aux dieux des peuples voisins, a les ignorer complètement. Dans un premier temps, en compétition avec les chrétiens, les juifs vont se lancer dans le prosélytisme. Lorsque celui-ci sera interdit par Septime Sévère en 211, le judaïsme va se refermer, Yahvé sera le dieu du peuple qu’il a choisi. Il perdra sa vocation universelle qui sera reprise par le christianisme et l’islam. Rappelons qu’il n’y a que 14,5 millions de juifs de par le monde, croyants ou non, contre près de 2 milliards de chrétiens et de musulmans.

Le christianisme, d’avant la réforme de Luther, ne répond pas du tout à la définition que j’ai donnée du monothéisme. Je ne veux même pas épiloguer sur le concept de la Trinité. Les chrétiens n’ont pas ignoré les autres dieux, ils les ont adoptés et les ont envoyés dans les Enfers : Belzébuth, Astoroth (Astarté, Ashéra), Moloch sont passés du statut de dieux à celui de démons. Lorsqu’un chrétien prie, il est rare qu’il prie Dieu, il se confie à Jésus, à Marie, à Saint-Antoine, à Saint-Christophe, etc. Dans les églises, ce sont les statues des saints (des idoles ?) qui sont vénérées, c’est autour d’elles que l’on brûle des cierges, en remerciement ou pour obtenir une faveur. Et je ne parle pas des lieux de pèlerinage où l’on peut acheter une médaille protectrice à l’image d’une sainte, ou un peu d’eau de source, quand ce n’est pas un brin de laine venant d’un vêtement porté dans le saint.

Le seule religion monothéiste universelle est donc aujourd’hui l’islam. Je n’en tire aucune conclusion.

Comment se prononce YHWH ?

Officiellement, on n’en sait rien ! Le nom YHWH n’était prononcé qu’une seule fois par an par le grand prêtre, retiré dans le saint du saint du temple de Jérusalem, lors du Yom Kuppour, le jour du grand pardon. A une certaine époque, au IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, le grand prêtre est mort avant d’avoir pu transmettre le secret à son successeur.

Les juifs, lorsqu’ils rencontrent ce mot dans la lecture de la Torah lui substituent « Adonaï » ou « Edonaï » qui signifie Seigneur. Dans la vie de tous les jours et lors de la lecture du Talmud, les rigoristes utilisent « ha shem » : le nom. En français, on prononce Yahvé. D’après André Chouraqui, YHWH se prononçait Yah, Thomas Römer, un des plus éminents exégètes de la Bible, professeur au Collège de France, propose Yao. Il se réfère au temple d’Éléphantine en Egypte, bâti par des mercenaires juifs au VIe siècle avant notre ère en l’honneur de Yaho.

Pourquoi rencontre-t-on la désignation « Jéhovah », qui était courant au XIXe siècle. C’est en fait un nom composé de YHWH et des voyelles de Edonaï : EOA d’où YeHoWaH.

D’où viennent les Hébreux ?

Dans un article précédent, on se demandait d’où venaient les Hébreux s’ils n’avaient pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’avaient pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ?

La réponse est très simple, les Hébreux sont des Cananéens, ils n’ont rien conquis, ils ont toujours vécu dans la région. Ils honorent les mêmes dieux que les autres habitants des lieux : El, le père des dieux, Baal dont le nom signifie « seigneur »et qui recouvre plusieurs dieux suivant son aspect, et Ashéra, une déesse qui deviendra l’épouse de Yahvé sur certaines représentations. La Bible ne cache pas ce polythéisme qu’elle attribué à de mauvais rois.

Comment les Hébreux sont entrés dans l’Histoire

Depuis l’expédition de Thoutmosis III au XVe siècle avant notre ère, Canaan est sous le contrôle des pharaons d’Egypte. Ils ont construit des bastions le long du littoral où stationnent des soldats. De petites cités indépendantes contrôlent les campagnes environnantes où se sont développés des villages.

A partir du XIVe siècle avant notre ère, un changement s’opère. Les cités disparaissent sans qu’il y ait eu conquête externe. L’étude du site d’Haçor, au nord de la Palestine, est très instructive à cet égard : la ville haute a été incendiée et les statues décapitées, mais les fouilles n’ont pas retrouvé d’armes. Par contre, la ville basse où s’entassait le peuple est restée intacte. Les archéologues chargés des fouilles, sous la direction de Mme Zukermann, en déduisent que la ville a été détruite lors d’une révolte sociale.

On a une preuve directe de ces révoltes dans les tablettes trouvées à Tell el-Amarna à 200 km au sud du Caire. Cette ville a été construite par le pharaon Aménophis IV plus connu sous le nom d’Akhenaton, mais moins célèbre que son épouse principale Néfertiti et son fils Toutankhamon. Les archives trouvées à Tell el-Amarna nous renseignent sur la situation politique et sociale de Canaan. Ces tablettes, au nombre de 382, sont écrites en akkadien (la langue de Sumer) en utilisant des caractères cunéiformes.

Le roi de Jérusalem (Urushalim en akkadien) se plaint de la non-intervention du pharaon lors de révoltes :

« Regarde : Turbasu a été tué à la porte de Silé et le roi (le pharaon) n’a rien dit. Regarde, Zimrida, le roi de Lakish a été frappé par des serviteurs traîtres et le roi n’a rien dit, il n’a pas bougé »

La détérioration des conditions climatiques qui ont provoqué de mauvaises récoltes et des disettes est-elle à l’origine de ces révoltes ? L’arrivée des Peuples de la Mer et l’affaiblissement des empires hittite au nord et égyptien, ont-ils fait naître un sentiment de liberté qui s’est transformé en révolte contre les puissants ? Au milieu de XXe siècle, on attribuait ces changements politiques aux Apirous (ou Habirous), qui ont vite été assimilés aux Hébreux, confirmant ainsi l’histoire biblique et la conquête de Josué. Aujourd’hui, les historiens pensent que le terme Apirous, mentionné dans les stèles de Tell el-Amarna ne désigne pas un peuple, mais un état de rébellion. Les Apirous formaient des bandes de nomades marginalisés, qui offraient parfois leurs services comme mercenaires. D’ailleurs, le roi de Jérusalem alors occupée par les Jébusiens, ne demande que dix soldats au pharaon pour maintenir l’ordre dans sa cité.

Quoi qu’il en soit, l’archéologie constate un regroupement de population en hameaux sur les hauts plateaux pour échapper à la crise, se distanciant ainsi des cités-États. Ces réfugiés forment des clans qui s’adonnent à l’agriculture et à l’élevage. Quand les récoltes sont bonnes, les éleveurs se sédentarisent, quand elles sont mauvaises, ils repartent en transhumance avec leurs troupeaux. Ce sont ces clans qui sont à l’origine des Hébreux.

Leur mode de vie va donner naissance à un peuple solidaire et égalitaire, ce qui pourrait faire croire que la crise est survenue suite à des inégalités sociales que les Hébreux ne veulent plus reproduire. La Bible semble confirmer cette voie :

  • A l’aube de leur autonomie, les Hébreux n’ont pas de chef. Lorsque la situation exige une coordination de plusieurs clans, ils nomment temporairement un juge. Le plus célèbre juge de la Bible est Samson séduit pas Dalila.
  • Si un homme endetté ne peut rembourser son créancier, il peut, lui ou un membre de sa famille être placé en esclavage. Mais au bout de 7 ans, il sera libre. : « Lorsque tu acquerras un esclave hébreu, son service durera 6 ans, la septième année, il s’en ira libre, sans rien payer ». (Ex. 20, 2). On notera qu’en ancien hébreu, le même mot désigne un esclave et un serviteur. Il en est de même en arabe, où ABD a les deux sens. Abdallah peut signifier « serviteur de Dieu » ou « esclave de Dieu« .
  • Les fuyards, qu’ils soient esclaves ou assassins (sans préméditation), sont protégés. Six villes refuges, distantes d’environ 50 km ont été désignées : « Quiconque frappe quelqu’un et cause sa mort sera mis à mort. S’il ne l’a pas traqué mais que Dieu l’a mis à portée de sa main, je (Dieu) te fixerai un lieu où il pourra se réfugier ». (Ex. 21, 12-14).
  • Lorsque les Hébreux voudront se choisir un roi, à la fin du XIe siècle, le prophète Samuel fera un long discours pour montrer les inconvénients de la royauté ou plutôt les problèmes entraînés par une inégalité sociale. Le roi et sa cour vivront aux dépens du peuple :
    « Tel sera le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les établira chefs de mille et chefs de cinquante ; il leur fera labourer ses champs, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs et les donnera à ses serviteurs. Sur vos semences et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes deviendrez ses serviteurs. Ce jour-là, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais YHWH ne vous répondra pas, ce jour-là ». (1S : 8, 11-17).
    Malgré cette mise en garde, Saül deviendra roi. David, puis Salomon lui succéderont.

Vers 1200, après les invasions des Peuples de la Mer, l’Égypte et l’empire hittite (Turquie) perdent de leur influence. Le vide laissé par les peuples dominateurs du Croissant Fertile va faire place à de nouveaux acteurs : les Philistins, issus des Peuples de la Mer, vont occuper le littoral de Canaan et les tribus des hauts plateaux vont se développer et former une société égalitaire d’hommes libres. Les Hébreux entrent dans l’Histoire. Ils vont conserver la culture cananéenne, mais se contenter d’un habitat modeste, sans palais.

C’est donc un concours de circonstances qui a propulsé les Hébreux à la tête d’un État. La morale est sauve, les Hébreux n’ont pas occupé Canaan à la suite d’une épuration ethnique comme le suggère la Bible. Ils n’ont fait que prendre le pouvoir dans un pays, dévasté, où ils ont toujours vécu.

Pour se défendre face aux Philistins et aux autres peuples nés de l’instabilité, comme les Araméens, les Hébreux vont former deux royaumes vers le Xe siècle avant notre ère. Au sud, le petit royaume de Juda, qui a hérité de terres arides et d’un désert, au nord, le royaume d’Israël qui, favorisé par des terres riches, arrivera à rivaliser avec ses voisins, la Phénicie à l’ouest (le Liban actuel), Aram-Damas au nord (la Syrie) et Ammon à l’est.


Moïse au delà du mythe

La légende : ce qu’en dit la Bible

Pas moins de quatre livres sur les cinq du Pentateuque (la Torah) sont consacrés à Moïse : l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome (deuxième loi en grec). Les livres de la Bible n’ont pas été écrits pour former un tout. Chaque livre se lisait individuellement : ils étaient écrits sur des rouleaux de peaux. Ce n’est qu’au IVe siècle de notre ère que 39 d’entre eux furent rassemblés.

Le récit commence 430 ans après l’entrée des Hébreux en Egypte, fuyant la famine, à l’invitation de Joseph, alors vizir de Pharaon. Le clan se composait de 80 personnes, avec à leur tête, le patriarche Jacob-Israël. « Pharaon » n’est pas nommé dans la Bible.

430 ans après, la situation a bien changé, d’invités, les Hébreux sont devenus esclaves et se sont multipliés. Leur nombre inquiète Pharaon qui décrète que chaque nouveau-né mâle devra être mis à mort.

Un garçon est né dans la tribu de Lévi. Sa mère ne peut se résoudre à le tuer, elle confie l’enfant aux eaux du Nil. C’est la fille du pharaon qui découvre la corbeille de papyrus étanchéifiée par du bitume et de la poix. Moïse, puisque c’est de lui qu’il s’agit, grandira donc à la cour du pharaon.

Un jour, il tue un Égyptien qui maltraitait un Hébreu. Ayant été reconnu, il s’enfuit vers le pays de Madian où il est accueilli par Réhuel ou Jéthro (suivant les livres). Moïse reste 8 ans au service de Jéthro et épouse sa fille Séphora (Tsippora en hébreu qui signifie « petit oiseau« ).

Les Hébreux d’Égypte appelèrent leur dieu à l’aide. Celui-ci les a entendus, il charge Moïse de les délivrer du joug égyptien et de les conduire vers le pays de Canaan qui avait été promis à la descendance d’Abraham. Moïse hésite, il doute de lui-même. Mais Dieu le rassure : il sera à ses côtés, il lui révèle même son nom : YHWH, « Je suis celui qui est ».

Moïse part vers l’Egypte pour demander à Pharaon de libérer les Hébreux. Il est aidé dans sa tâche par son frère Aaron. Pour convaincre Pharaon, Dieu provoque des calamités sur l’Egypte. Pharaon ne pliera qu’après la dixième : la mort de tous les nouveaux-nés. Les Hébreux enfermés chez eux en prière échappent à la colère divine. Cette attente de la délivrance est encore fêtée chaque année, c’est la Paque célébrée le 14 du mois de nisan, le premier mois du printemps.

Les Hébreux peuvent partir, c’est ce qu’on appelle l’Exode. Les Égyptiens leur donnent même de l’or et des vêtements. Une colonne de 600.000 hommes, plus leur famille et des animaux, s’ébranle vers le désert qui sépare l’Egypte de Canaan. Immédiatement Pharaon regrette son geste et lance ses troupes à la poursuite des Hébreux massés devant la « Mer des Joncs« . Les eaux de celle-ci s’écartent pour laisser passer les Hébreux et se referment sur les troupes égyptiennes.

Maintenant, il faut traverser le désert. Moïse va y recevoir les instructions de Yahvé (YHWH) : les dix commandements. Alors qu’il est sur le mont Sinaï face à Dieu, les Hébreux impatients façonnent une idole, un veau d’or, qu’ils vénèrent avec la bénédiction d’Aaron, le frère de Moïse. On notera que la loi hébraïque ne compte pas que 10 commandements, mais 613 prescriptions et interdits.

A son retour, Moïse, de rage, brise les tables de la loi qu’il a reçues de Dieu et ordonne de tuer 3.000 Hébreux. Il devra remonter sur la montagne pour y recevoir de nouvelles tables. Les Hébreux se remettent en marche, précédés de la nuée divine et d’un coffre où sont enfermées les tables de la loi : l’Arche d’alliance.

La traversée du désert pèse sur les Hébreux qui regrettent le temps où ils étaient heureux (?) en Egypte. A l’approche de Canaan, Moïse envoie 12 éclaireurs pour évaluer la situation. A leur retour, seuls deux d’entre eux sont enthousiastes à l’idée de retrouver la terre de leurs ancêtres. Suivant l’avis des autres, les Hébreux refusent de passer le Jourdain et de conquérir la terre que Dieu leur destine. Ce refus provoque la colère de Yahvé qui les condamne à errer pendant 40 ans dans le désert et à n’entrer à Canaan que lorsque tous ceux qui ont connu l’Egypte seront morts. Moïse n’entrera donc pas en terre promise, c’est Josué qui prendra la tête des Hébreux pour conquérir Canaan. Ce sera un massacre, un génocide, une épuration ethnique comme Yahvé l’a ordonné : tous les hommes, toutes les femmes et les enfants doivent être tués et les idoles détruites : « Quant aux villes de ces peuples que YHWH te donne en héritage, tu n’en laisseras rien subsister de vivant. » (Dt. 20, 18).

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
Ce qu’en dit l’archéologie

J’ai déjà tenté, en vain, de retrouver le pharaon qui a tenu tête à Moïse. On ne retrouve rien dans les archives égyptiennes ni dans l’archéologie du pays des pharaons. Je vais donc m’intéresser à l’errance dans le désert et à la conquête de Canaan.

… sur la traversée du désert

Les archéologues n’ont mis à jour aucune trace du passage dans le désert d’une colonne de près de deux millions de personnes qui vont y rester 40 ans. C’est bien de deux millions de personnes dont on parle, une colonne de plus de 30 km de long ! Notons que Memphis qui était la capitale de Ramsès II n’abritait pas plus de 100.000 habitants. Comment les Hébreux ont-ils survécu ? De quoi se sont-ils nourri ? Où se sont-ils abreuvé ?

On pourrait penser qu’il est normal de ne trouver aucune trace dans le désert d’un événement qui s’est passé il y a plus de 3.000 ans. L’archéologie a fait d’immenses progrès. Ainsi, vers 1457 avant notre ère, soit avant Moïse, le pharaon Thoutmosis III quitte l’Égypte pour contrer une coalition ennemie qui se rassemble à Megiddo, dans le nord de la Palestine. C’est la toute première bataille documentée de l’Histoire. Il traverse en 10 jours les 250 km du désert du Sinaï à la tête de 10.000 hommes. Quatre mille animaux complètent l’armée : des bœufs pour le trait, des ânes pour le bât et des chevaux pour tracter les chars. Cette armée consomme 60.000 litres d’eau par jour, soit quatre camions-citernes actuels. La logistique ne suit pas, elle a précédé la colonne : des jarres ont été enterrées préventivement. C’est probablement suite à cette expédition que les Égyptiens laissèrent des garnisons en Canaan pour contrôler la zone.

Aujourd’hui, on retrouve encore des traces de cette armée. Mais rien des Hébreux. Les fouilles des villes citées n’ont rien donné.

… sur la conquête de Canaan

On peut se poser une question essentielle : pourquoi les Hébreux se rendent-ils à Canaan pour échapper aux Égyptiens alors que ceux-ci contrôlent la région.

Situation du Proche Orient sous Ramsès II. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes)

Suivant le récit biblique, les Hébreux, sous la conduite de Josué, passent donc le Jourdain et attaquent la ville de Jéricho dont les murailles d’effondrent au son des trompettes. Puis ils conquièrent toutes les villes de Canaan, massacrant la population. Heureusement pour la morale, cette histoire n’est qu’un mythe. Jéricho a bien été détruite, mais par un tremblement de terre. À l’époque qui nous occupe, celle du bronze récent (1500-1200 avant notre ère), elle avait été reconstruite mais la ville n’était plus fortifiée. La ville d’Ai, également mentionnée dans le Livre de Josué, avait été détruite vers 2400 avant notre ère.

L’archéologie ne trouve donc aucune preuve de l’arrivée massive ou non de conquérants extérieurs. De plus, vers le XIe siècle avant notre ère, la population de Canaan ne s’élevait qu’à 45.000 habitants répartis dans quelques dizaines de hameaux. Qu’étaient donc devenus les centaines de milliers d’Hébreux ?

Y a-t-il d’autres sources ?

Aucune source autre que la Bible ne parle de Moïse. Paradoxalement, alors que quatre livres lui sont consacrés et que son nom est le plus cité de la Bible, Moïse n’est jamais mentionné dans les 35 autres livres de la Bible, sauf dans deux psaumes récents (77,21 et 105,26). L’Exode, lui, est évoqué incidemment dans le livre d’Osée et celui d’Amos, mais Moïse n’y est pas mentionné. C’est Dieu qui conduit les Hébreux.

Pourtant moi, je suis YHWH, ton dieu depuis le pays d’Egypte… Moi je t’ai connu au désert (Osée 13,4-5).
Et moi (Dieu) je vous ai fait monter du pays d’Egypte, et pendant 40 ans, menés dans le désert pour que vous possédiez le pays de l’Amorite (Amos, 2-10).

A partir du IIIe siècle avant notre ère, quelques auteurs grecs (Manéthon, Hécatée d’Abère, Lysimaque, Apion), probablement au contact des communautés juives ayant fui l’invasion babylonienne, ont interprété différemment l’Exode. Pour eux, il ne s’agit pas de la fuite de centaines de milliers d’esclaves, mais de l’expulsion de quelques lépreux des terres d’Egypte. Sous la conduite de Osarseph/Moïse, ils ont fondé Jérusalem. Même Tacite a propagé cette idée. Cette animosité envers les Juifs fait vraisemblablement suite au repli sur elles-mêmes des communautés juives exilées et à leur actes de purification, comme s’ils ne voulaient contaminer personne ou se protéger d’une maladie.

Que nous apprend l’analyse des textes de la Bible ?

L’analyse des livres de la Bible révèle certains détails qui nous permettent de dater le texte. Ainsi, les Hébreux travaillent à la construction de deux villes Pi-Ramsès (bâtie sous Ramsès II) et Pithom (Per-Atou). Cette dernière n’est connue qu’au VIe siècle, fondée par le pharaon Nékao II, contemporain des derniers rois de Juda, avant l’invasion babylonienne. Ce récit n’a donc pu être écrit qu’à cette époque… au plus tôt.

Les Hébreux fabriquent des briques en terre. Cette technique est utilisée essentiellement par les Babyloniens. Pi-Ramsès, redécouverte récemment, était bâtie en pierre.

L’histoire de Moïse, abandonné dans les eaux du Nil, est identique à celle de Sargon, roi fondateur de l’Empire akkadien au deuxième millénaire, histoire populaire dès le VIIe siècle chez les Assyriens et les Babyloniens. On remarquera qu’il n’y a pas de bitume en Egypte, mais bien dans les pays riches en pétrole, comme la Mésopotamie.

L’histoire de Moïse a donc été mise par écrit lors de la captivité de l’élite juive à Babylone, ou lors de la période perse qui a suivi. Moïse est le prédicateur du monothéisme qui ne se propagera qu’à partir du Ve siècle avant notre ère. Son histoire démontre qu’il faut avoir confiance en Yahvé, malgré les vicissitudes infligées au peuple élu pas toujours reconnaissant faut-il le dire.

Le retour des exilés de Babylone ne s’est pas fait sans heurts avec la population restée sur place. Cette résistance aux nouveaux venus, qui étaient restés plus de 50 ans en exil, nous a probablement valu les épisodes de la conquête sanglante de Canaan.

Moïse n’est donc pas un personnage historique, c’est la figure mythique du fondateur d’une nation liée à la croyance en un dieu unique.

On peut maintenant se poser une autre question : d’où viennent les Hébreux s’ils n’ont pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’ont pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ? Et quand Yahvé est-il devenu leur (seul) dieu ? Je tenterai de répondre à ces questions dans les prochains articles.

Chronologie biblique

L’objectif de cet article est d’offrir un cadre pour des articles à venir sur Moïse, David et Salomon et la destruction du temple de Jérusalem.

Légende biblique

Tout commence le 23 octobre 4004 (avant notre ère) comme l’a « calculé » James Ussher, archevêque d’Armagh en 1650. En 6 jours, Dieu crée la terre, les cieux, les animaux, la végétation, l’homme et la femme… puis il se repose.
On connaît deux fils d’Adam et Ève : Abel et Caïn. Caïn, le cultivateur, tue Abel, l’éleveur, par jalousie : Dieu préfère le fumet d’un barbecue aux effluves du pain qui cuit. Avis aux croyants végans.
Mais c’est d’un troisième fils qu’est née l’humanité : Seth, l’ancêtre des patriarches, dont Noé. Âgé de 600 ans, Noé survit à l’anéantissement de toute vie sur terre. Dieu regrettant sa création provoque le déluge. Nous sommes en –2349. Note : bien qu’elles reflètent la chronologie biblique, ces dates sont fantaisistes, elles n’ont aucune valeur historique.

Les trois fils de Noé se séparent et vont peupler la terre : Sem l’Asie, Japhet l’Europe et Cham l’Afrique : « Tels furent les fils de Noé, selon leur clan et leur langue, d’après leurs pays et leurs nations. »

Rideau. On n’en saura pas plus.
Le temps a passé, l’horloge marque –1923, le deuxième acte débute par l’entrée en scène d’Abraham venu de Mésopotamie, littéralement, « le pays entre deux fleuves » : l’Euphrate et le Tigre. Dieu le choisit pour donner naissance à son peuple, le peuple élu. Il a deux fils : Ismaël et Isaac. Isaac engendrera, entre autres, Jacob qui après avoir lutté contre un « ange » sera appelé Israël, ce qui signifie : « celui qui a lutté avec Dieu« .

La généalogie des patriarches touche à son terme : Jacob (Israël) aura 12 fils, avec 4 femmes différentes. Vous avez deviné, ils vont donner naissance (indirectement) aux 12 tribus mythiques d’Israël. L’entente n’est pas parfaite entre eux : Joseph est vendu par ses frères à une caravane qui va en Egypte. Après des péripéties, Joseph devient vizir du pharaon en –1715. Il fera venir toute sa famille en Egypte lorsqu’elle ne trouvera plus de quoi se nourrir en Canaan.

D’où vient ce nom de Canaan ? C’est le nom d’un des fils de Cham (le fils de Noé qui a hérité de l’Afrique). Désobéissant aux directives de Noé, il se serait arrêté en chemin. C’est la Palestine romaine aujourd’hui occupée par Israël et les territoires palestiniens. J’utiliserai indifféremment les noms de Canaan ou de Palestine pour désigner cette région.

Rideau. Le troisième acte commence. On est entre –1451 et –1266 suivant les livres de la Bible, les descendants de Jacob, les Hébreux, sont maintenant réduits en esclavage au pays de Pharaon. Dieu mandate Moïse pour les en sortir et les ramener à Canaan. Je n’insiste pas sur cet épisode que je commenterai prochainement.

Quand la pièce reprend, les Hébreux se choisissent un roi : Saül. On a fait un bond dans le temps, nous sommes à la fin du XIe siècle avant notre ère. Vont lui succéder David (1009-970) puis son fils Salomon (970-931). J’en reparlerai.

On entre enfin dans l’Histoire

Les Hébreux forment deux Etats distincts et rivaux. Israël au nord, avec comme capitale Samarie, plus étendu, plus riche, plus puissant et Juda au sud autour de Jérusalem, petit pays pauvre.

En –722, les Assyriens, venant du nord de la Mésopotamie, envahissant Israël et déportent une partie de sa population pour la remplacer par des étrangers. Beaucoup d’Israélites se réfugient chez leur voisin, à Jérusalem.

Petit aparté : Abraham est un personnage des récits du sud de la Palestine (Juda), plus précisément d’Hébron. Par contre, Jacob est un héro du nord de la Palestine (Péniel). Ils ont été réunis artificiellement par Isaac… qui ne joue aucun rôle dans le récit biblique. Leur union « familiale » a été consacrée après la fuite des Israélites vers Jérusalem pour créer une histoire commune à tous les Hébreux.

En -597, puis en –586, c’est au tour de Juda d’être envahi par les Babyloniens de Nabuchodonosor II, peuple du sud de la Mésopotamie. Le temple attenant au palais royal est détruit et l’élite judéenne, la cour et les prêtres, emmenée en captivité à Babylone. C’est un événement majeur de l’histoire des Hébreux. J’en reparlerai.

La roue tourne, les Perses venus d’au delà du Tigre, chassent les Babyloniens (-539) et libèrent les Hébreux qui retournent à Jérusalem et bâtissent un second temple, inauguré en –515. Les Perses créent la satrapie de Transeuphratène qui englobe la province de Judée et s’étend du l’Euphrate à la Mer Rouge. Ce détail a son importance.

Les Perses seront défaits par Alexandre le Grand qui annexe la Judée en –332 avant notre ère. Les Judéens vont vivre sous domination grecque pendant près de 300 ans. Après une révolte contre les Grecs vers –160, une dynastie judéenne, les Hasmonéens, va acquérir une certaine autonomie. Mais faute de s’entendre lors d’une succession, les Romains interviennent en –63 et portent sur le trône le père de celui que l’on nomme Hérode le Grand. Il doit son surnom à l’embellissement de la ville de Jérusalem et principalement son temple.

Paradis et Enfer

Chez les juifs

Dans le proto-judaïsme, la religion des juifs avant la destruction du temple de Jérusalem en 70 par les légions romaines de Titus, YHWH (Yahvé) n’est pas un dieu personnel, c’est le dieu de la communauté, comme tous les dieux de l’Antiquité (Amon, Baal, Zeus, Jupiter). Il ne récompense donc pas les bienfaits : à la mort, le corps retourne à la terre et l’âme vers Dieu : « Alors la poussière retournera à la terre dont elle vient et l’âme reviendra à Dieu qui l’a donnée » (Eccl. 12,7). Il n’y a pas de Paradis, il n’y a pas d’Enfer. Les bonnes actions sont récompensées dans le monde d’ici-bas.

Vu les origines diverses des livres de la Bible, on peut y retrouver des influences différentes, comme l’existence de spectres (livre des Rois) ou la résurrection (livre de Daniel). Après 70, la vision du monde à venir (la venue du Messie), la fin des temps va fortement évoluer, et la résurrection est envisagée… mais sera-t-elle physique ou spirituelle ? Le débat n’est pas clos.

Chez les chrétiens

Tout change avec le christianisme dont le Paradis devient un « argument de vente ». Pour le christianisme, le Paradis et l’Enfer sont des réalités physiques, ils existent… quelque part. Pour le chrétien, il est facile d’accéder au Paradis. Il suffit de se faire baptiser pour effacer le péché originel qui marque les hommes depuis Adam et Ève, et d’avoir la foi, c’est-à-dire croire à tout ce que le clergé dit, sans poser de question. Mais alors à quoi sert le jugement dernier si dès la mort on séjourne dans le félicitée éternelle face à Dieu ou au contraire on est soumis aux caprices sadiques de Satan et ses anges déchus ?

Face à l’incohérence de cette théologie eschatologique (concernant la fin du monde), le philosophe allemand Friedrich Nietzsche se déchaîne contre le catholicisme dans son ouvrage « L’Antéchrist » :

« Avec l’avènement du christianisme, c’est tout le sens du monde antique qui est perdu. Le contact avec la réalité cède le pas à un monde de pure fiction qui fausse, nie et dévalue cette réalité :

  • monde des causes imaginaires : Dieu, l’âme, le Moi, la Vérité.
  • monde d’effets imaginaires : péché, rédemption, grâce, châtiment, rémission des péchés.
  • monde où des êtres imaginaires, Dieu, esprits, âmes, commercent entre eux, où l’on a qu’une science imaginaire de la nature, ignorant le concept de cause naturelle.
  • monde où l’on traite d’une psychologie imaginaire de repentir, de remords, de tentation du Diable, de la présence de Dieu et des saints.
  • monde théologie imaginaire : le royaume de Dieu, le jugement dernier, la vie éternelle. »

Dans les évangiles, c’est le jugement dernier imminent qui prédomine, on ne parle pas de Paradis ni d’Enfer après la mort. Le judaïsme est toujours présent dans les débuts du christianisme.

Au fil du temps, la notion de Paradis et d’Enfer, associée à la bonté de Dieu, va poser certains problèmes : que deviennent les enfants innocents non baptisés, tous les péchés sont-ils équivalents ?

Les enfants non baptisés, sur lesquels pèsent toujours le péché originel ne peuvent pas aller au Paradis, mais ne méritent pas l’Enfer. Ils sont donc dans un état intermédiaire où ils ne souffrent pas, mais où ils n’ont pas de contact avec Dieu. Ce sont les limbes. En 2007, une commission du Vatican a « précisé » : « L’idée des limbes, que l’Église a employée pendant des siècles pour désigner le sort des enfants qui meurent sans baptême, n’a pas de fondement clair dans la Révélation, même si elle a été longtemps utilisée dans l’enseignement théologique traditionnel. » Cependant, cela « demeure une opinion théologique possible  ». Comprenne qui pourra.

Il existe des dizaines d’endroits en Europe, appelés sanctuaires à répit, où l’enfant est ressuscité un court instant pour permettre de le baptiser.

Notons que dans les débuts du christianisme, il fallait être adulte pour être baptisé. L’aspirant devait être instruit de la foi avant d’accéder au baptême. Clovis a dû se soumettre à deux ans d’étude avant d’être baptisé.

Les défunts, morts en état de grâce (ayant reçus les sacrements ad hoc), mais n’ayant pas fait une pénitence suffisante de leur vivant vont au Purgatoire, un lieu de purification, dont le terme apparaît au XII° siècle.
Il est intéressant de se pencher sur le catéchisme de 1992 :

Question 210 : Qu’est-ce que le purgatoire ?
Le catéchumène répond : Le Purgatoire est l’état de ceux qui meurent dans l’amitié de Dieu, assuré de leur salut éternel, mais qui ont encore besoin de purification pour entrer dans le bonheur du Ciel.

Question 211 (plus intéressante) : Comment est-ce que nous pouvons aider les âmes à être purifiées au purgatoire ?
À cause de la Communion des saints, les fidèles qui sont encore des pèlerins sur terre sont capables d’aider les âmes dans le Purgatoire en offrant des prières en suffrage pour eux, spécialement dans le Sacrifice eucharistique. Ils peuvent aussi les aider par des aumônes, les indulgences, et les œuvres de pénitence. 

Et voici les fameuses « indulgences ». Au début du XV° siècle l’antipape Jean XXIII permet la distribution d’indulgences pour réduire le temps de purgatoire. (Jean XXII est considéré comme antipape, car à l’époque, il y avait deux papes). En 1476, le pape Sixte IV décrète que les indulgences peuvent s’acheter. Il est ainsi à l’origine du commerce des indulgences dans l’Église catholique. On estime que l’abbaye de Montserrat en aurait fait imprimer 200 000 en trois ans, vers l’an 1500. C’est grâce à la vente d’indulgences que la basilique saint-Pierre de Rome a été construite.

Luther et Calvin vont s’élever contre ce commerce qui sera un des déclencheurs de la réforme (protestantisme).

Chez les musulmans

L’islam reprend les mêmes notions ambiguës de Paradis, d’Enfer et de jugement dernier que le christianisme. Le jugement dernier se fera même sous l’égide de Jésus.

Le Paradis est une oasis rafraîchie par des cours d’eau et ombragée par des arbres fruitiers.

« Hommes et femmes, ceux qui pratiquent les bonnes œuvres et qui croient en Dieu entreront dans le Paradis. » (Co. 4, 124). Ici, pas de rémission des péchés, le péché originel introduit par les chrétiens n’existe pas. Il suffit de croire, de se soumettre à Dieu.

L’Enfer, c’est le désert brûlant. Un des mots utilisés à de multiples reprises dans le Coran est Géhenne, un mot hébreu/araméen signifiant la vallée de Hinnom, une vallée étroite et profonde qui s’étendait au sud et au sud-ouest de la Jérusalem antique. D’autres mots sont utilisés dans le Coran : le feu, la fournaise, le brasier, etc.

« Le feu de l’Enfer est réservé aux incrédules. Ils ne seront pas condamnés à mort et leur supplice ne sera pas allégé. C’est ainsi que nous rétribuerons les négateurs» (Co. 35, 36). L’Enfer est réservé à tous les non musulmans… et aux injustes épouvantés par leur actes passés (Co. 42, 22).