Pourquoi ce point d’interrogation dans le titre ? Car ce statut de sauveur pose plus de questions qu’il n’en apporte de réponses. De quoi Jésus sauve-t-il ? Du “péché originel” ? D’une condamnation divine ? Ou simplement d’une vie sans sens ?
Pourquoi faut-il qu’il meure ? Est-ce Dieu qui exige un sacrifice sanglant ? Ou est-ce la violence humaine que Jésus dévoile en s’y exposant ? Les théologiens ne sont pas d’accord.
Est-il le sauveur pour tous ou uniquement pour les chrétiens ? Certains affirment que le salut est universel, d’autres qu’il exclut ceux qui refusent Jésus.
Analysons la question.
D’où vient ce statut ?
Pour les chrétiens, Jésus ne sauve pas seulement “après la mort” ; il sauve dès le début en montrant un chemin : l’amour du prochain, le pardon, l’humilité, la charité envers les pauvres. Son message serait une délivrance morale et spirituelle d’un monde jugé corrompu et violent.
Selon le Nouveau Testament, l’humanité serait séparée de Dieu par le péché. En mourant et en ressuscitant, Jésus rachèterait cette séparation et offrirait la vie éternelle.
C’est surtout l’apôtre Paul qui a développé cette idée : la croix n’est pas un échec, mais un acte de réconciliation universelle.
Si on adopte le point de vue de Paul, Jésus est le sauveur car les premiers chrétiens ont besoin de penser ainsi. On peut imaginer que sa mort brutale aurait pu briser le mouvement : le titre de “sauveur” l’a peut-être transformé en figure victorieuse, malgré les faits.
Par tradition ou par interprétation théologique, on affirme que Jésus est sauveur par la foi.
Mais si l’on veut vraiment comprendre, il faut examiner ce qui se cache derrière ce mot : la peur de la mort ? le besoin de justice cosmique ? l’héritage juif du Messie ? ou le désir humain de sens ?
Quand est-on sauvé ?
Déjà dans le Nouveau Testament, deux idées opposées coexistent.
On retrouve le salut immédiat après la mort.
Sur la croix, Jésus dit au « bon larron » : “Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis.”
Dans une de ses lettres, Paul écrit : “Quitter ce corps, c’est être avec le Christ.”
Enfin, dans le livre de l’Apocalypse, les âmes sont déjà au ciel avant le Jugement dernier (voir l’article).
On y retrouve également l’attente du Jugement dernier.
Jésus décrit une résurrection des morts suivie d’un jugement global.
Dans le livre de Daniel (Ancien Testament), on parle d’une résurrection future.
Dans les lettres de Paul, il faut attendre le retour du Christ pour avoir une transformation collective.
Dans ces cas, personne n’est “finalement sauvé” avant le verdict cosmique. Mais si tout est décidé à la fin, que deviennent les morts en attendant ? Sont-ils en sommeil ? Sont-ils inconscients ? Où sont-ils ?
Comment les religions chrétiennes ont-elles résolu ce problème ?
Pour les catholiques et les orthodoxes, l’âme va immédiatement vers Dieu (ou au purgatoire, invention catholique tardive) et lors du Jugement dernier, le corps ressuscite. On observe deux étapes, deux jugements, un particulier à la mort et un universel.
Les Églises réformées, les protestantismes parlent d’un salut immédiat, certains présentent cela comme un « sommeil de l’âme jusqu’à la fin des temps.
Les Témoins de Jéhovah ne voient pas d’âme consciente avant le Jugement dernier.
Les premiers chrétiens croyaient probablement au salut lors du Jugement final, dans la pure tradition juive apocalyptique. L’idée d’un paradis personnel immédiat est venue plus tard, lorsque l’attente du retour du Christ a été déçue.
On peut se demander ce que signifie le “salut” si on attend des millénaires dans un tombeau ?
Et que vaut un Jugement dernier si on est déjà jugé au moment de mourir ?
D’où vient cette notion de sauveur et comment a-t-elle évolué ?
Dans l’Ancien Testament hébraïque, il n’y a pas de “sauveur” au sens chrétien. C’est YHWH qui sauve Israël de choses bien concrètes : la guerre (?), l’exil, la famine.
Le Messie attendu est un roi humain, restaurateur de la grandeur de la monarchie davidique, pas un rédempteur du péché originel. Être juif efface le péché originel.
Il faut attendre un livre tarifé, le livre de Daniel au IIe siècle avant notre ère, pour que la résurrection soit abordée dans l’Ancien Testament.
Dans le Nouveau Testament, Jésus ne proclame pas “je vous sauve par ma mort”.
Il annonce : “le Royaume arrive, changez de vie pour y entrer”. Le salut est donc l’entrée dans le Royaume de Dieu, ce n’est pas de sa mort que viendra le salut, mais d’une transformation personnelle.
Sa mort brutale aurait dû détruire le mouvement, mais les disciples pensaient que sa mort n’était pas un échec, elle faisait partie du plan divin. C’est du moins l’opinion qu’on peut avoir au vu de l’évolution du mouvement christique.
Ce sont les lettres de Paul qui vont théoriser cette conception. On n’est plus sauvé comme juif, mais chaque personne peut accéder au salut. La mort de Jésus réconcilie l’humanité avec Dieu ; il suffit d’avoir la foi… puis les sacrements.
Pourquoi doit-on être sauvé ?
Dans le christianisme (comme dans plusieurs religions), le sauveur vient résoudre un problème que la religion elle-même définit :
- le péché originel,
- le séparation d’avec Dieu,
- l’enfer,
- le Jugement dernier.
Si ces idées ne sont pas admises, le besoin d’un sauveur disparaît d’un coup.
On peut même se demander : le sauveur n’est-il pas la solution à une angoisse fabriquée ?
Cette critique existe depuis longtemps. Spinoza, Feuerbach, Freud, Nietzsche l’ont formulée :
le credo “nous sommes coupables et incapables de nous sauver nous-mêmes” ressemble à un cercle fermé.
Même sans religion, on porte des questions lourdes :
- Pourquoi vivre si tout disparaît ?
- Que vaut le bien si le mal triomphe ?
- Comment supporter la mort des autres ?
- Comment accepter notre propre fin ?
Dans cette perspective, l’idée d’un sauveur répond à une soif humaine d’assurer que le monde n’est pas absurde. Le besoin d’un « sauveur » vient de la prise de conscience de la mort.
Une religion a aussi un objectif social : organiser un groupe, surtout dans un régime où le peuple n’a aucun pouvoir ; la religion est le seul espoir. Avoir un sauveur commun donne une identité commune, ça canalise la morale, ça organise l’ordre social, la stabilité. C’est à quoi on assiste au Moyen Âge quand la justice sociale disparaît.
Mais, le sauveur n’est pas nécessaire.
L’homme n’est pas fondamentalement mauvais : il apprend, il évolue. On ne naît pas coupable, on n’a pas de dette à payer. L’accès au divin, au sens, à la paix intérieure pourrait être direct.
L’avis de Sigmund Freud
« La religion est une névrose obsessionnelle collective, l’illusion d’un père protecteur pour supporter l’angoisse de la mort. Vous ne croyez pas par conviction, vous croyez par terreur. Peur de mourir, peur de l’enfer, peur du néant. Votre dieu est une couverture de sécurité pour adultes qui refusent de grandir.«
