La chasse aux sorcières

Cet article fait suite à l’article intitulé « L’Inquisition« .

Au XVI° siècle, l’Eglise est en train de perdre son combat contre la Réforme sauf en Espagne et dans des principautés de la péninsule italienne. Rome se doit de réagir, de montrer sa toute puissance et elle en a les moyens : l’Inquisition est un véritable outil de terreur. Elle va s’attaquer maintenant à une autre hérésie, celle des adeptes du Diable, la sorcellerie. La chasse aux sorcières va s’étendre à tous les pays, catholiques comme protestants.

L’Eglise contre le Diable

Dès 1468, le pape Innocent VIII a confié à l’Inquisition la lutte contre la sorcellerie. En ce temps-là, le Diable est omniprésent pour les chrétiens, il vit à leurs côtés. Le Diable, c’est le subterfuge qu’a trouvé l’Eglise pour justifier la présence du mal dans la création d’un dieu bon et miséricordieux. Tout le mal est l’oeuvre du Diable : les mauvaises récoltes, les épidémies (la peste), l’impuissance masculine, la stérilité, les revers de fortune, etc. Mais le Diable est un hypocrite, il n’agit pas à visage découvert : il se sert des hommes qui ont la faiblesse de lui faire confiance, de passer un pacte avec lui en échange d’un pouvoir maléfique qui leur permettra de dominer les autres quitte à perdre leur âme.

En 1486, deux moines dominicains, Heinrich « Institoris » Krämer et Jakob Sprenger publient un livre détaillant le pouvoir des adeptes de Satan, la façon de les débusquer et de les combattre : le Malleus malificarum, le Marteau des sorcières. Car ce sont les femmes, que l’Eglise considère comme faibles et inférieures intellectuellement, qui sont les plus exposées aux tentations du Diable. N’est-ce pas la femme qui est à l’origine du péché ? Il suffit de lire le chapitre 3 de la Genèse pour se convaincre… du contraire ! C’est beau d’avoir la foi, de croire tout ce qu’on dit, mais c’est mieux de vérifier. Voici la séquence des événements :

  1. Dieu crée l’homme (Ge. 2, 7)
  2. Dieu interdit à l’homme de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Ge. 2, 16)
  3. Dieu crée la femme (Ge. 2, 22)

La femme était donc ignorante du commandement de Dieu. Les seuls responsables du péché originel sont Dieu et l’homme.

Notons que le Malleus malificarum, qui connut 31 rééditions, fut mis à l’index par le Vatican parce qu’ il ne respectait pas le dogme. Il donnait trop d’importance au Diable, qui n’a aucun pouvoir sur les perturbations atmosphériques. C’est bon à savoir.

Revenons aux sorcières. Si quelque chose ne va pas dans un village, une sorcière est mise en cause. (Je vais utiliser le féminin, car la plupart des procès concerne des sorcières). C’est souvent une veuve, habitant à l’écart du village, qui prodigue des remèdes aux villageois, mais qui peut aussi leur jeter des sorts. Elle connaît les plantes. On fait appel à elle pour les accouchements mais aussi les avortements. Elle a le mauvais œil. Elle participe aux sabbats qui se tiennent dans les clairières, présidés par un démon qui, dans un simulacre de messe, conforte son pouvoir sur ses disciples.

Des inquisiteurs ont publié des livres reprenant les déclarations des invités aux sabbats, comme Pierre de Lancre, envoyé par Henri IV pour nettoyer le Pays basque (Tableau de l’inconstance des mauvais anges et des démons, 1612). Il y recense les aspects du Diable, tantôt un bouc avec 2, 3 ou 4 cornes, tantôt un géant monstrueux, tantôt un arbre, etc. Il apparaît dans le noir ou éclairé de mille feux. De Lancre en conclut que le Diable peut prendre toutes les apparences et qu’il faut redoubler de vigilance… au lieu de voir dans ces descriptions l’imagination d’esprits naïfs.

Une simple accusation peut envoyer une sorcière au bûcher. Pourtant dans ces XVIe et XVIIe siècles, les choses ont changé : la justice est rendue par le pouvoir civil, le parlement régional (le conseil municipal). Les procès sont souvent publics, c’est un spectacle. Les accusés sont maintenant confrontés aux accusateurs et aux témoins. Les inquisiteurs ne font qu’instruire l’affaire et mener les exorcismes, car il faut faire avouer les démons qui ont pris possession de l’âme des sorcières. Les moines restent néanmoins tout puissants car ils ont les moyens d’impressionner les juges. Rares sont les sorciers et les sorcières qui sortent blanchis des accusations, car le Diable laisse des marques sur ses adeptes. Un moment important du procès est la recherche de ces marques, recherche qui confine à la perversion sexuelle : la victime est mise à nu, complètement rasée, les yeux bandés. Un médecin recherche dans les moindres recoins une altération de la peau et y enfonce une aiguille. Si la sorcière ne crie pas, on a trouvé une marque du Diable… mais on continue l’investigation, le spectacle doit durer. Parfois, pour convaincre les juges, le médecin ne fait que poser l’aiguille sur la peau, évitant ainsi la douleur et le cri. Mais ce n’est pas très utile, car si on ne trouve pas de marque, c’est la preuve qu’on a affaire à une grande sorcière : le Diable a caché ses marques. On perquisitionne également au domicile des accusées pour trouver des statuettes de cire, le pacte signé avec le Diable, des onguents, des clous, etc. Inutile d’invoquer un alibi : il est connu que les sorcières ont le pouvoir de bilocation !

Souvent, l’accusée, de bonne foi, doute et avoue tout ce que l’inquisiteur veut entendre : elle est bonne chrétienne et croit fermement au Diable. L’autorité de la Faculté de médecine a détecté des marques, l’autorité religieuse l’accuse, ça doit donc être vrai.

Sorcière au bûcher (XVIIe siècle)
Les possédées

A côté des sorciers et sorcières qui ont pris contact avec le Diable, qui sont conscients de leur faute, on trouve les possédées. Un sort leur a été jeté par un sorcier. Le Démon a pris possession de leur corps à leur insu, ou plutôt les démons. On peut en compter des milliers ! Ils viennent se présenter à tour de rôle : Belzébuth (le seigneur des mouches en araméen), Lucifer (le porteur de lumière en latin), Asmodée (le démon de la peur), Astaroth (l’ancienne déesse Astartée), et bien d’autres.

Le Diable s’attaque à une autre classe de la société : les religieuses. Il s’attaque aux citoyens des villes alors que les sorcières relevaient d’un phénomène rural. Les procès de possession sont les plus documentés et ils concernent principalement des religieuses. La possession semble contagieuse, car souvent tout le couvent est infecté. Les inquisiteurs ont beaucoup à faire car les démons qu’ils exorcisent se relaient et tourmentent la victime dont le corps se tord et prend des positions pour le moins inconfortables. Lors des exorcismes, les démons dénoncent le sorcier qui a envoûté la malheureuse. C’est très paradoxale, le Diable dénonce ses propres adeptes. Il y a donc un double procès, celui des possédées, victimes, et celui du sorcier, souvent un prêtre, qui les a mis dans cet état.

Les procès les plus connus sont ceux d’Urbain Grandier, confesseur des nonnes du couvent des ursulines de Loudun (vers 1632) et de Louis Gaufridy de Marseille qui aurait ensorcelé Madeleine de Demandolx, une ursuline également, dont il fut le confesseur (vers 1610). Si le premier n’a jamais avoué, le second s’est repenti avant de revenir sur ses aveux. Ils ont néanmoins subi le même sort : le bûcher… et la torture. Voici la condamnation proposée par les inquisiteurs au Parlement d’Aix-en-Provence au sujet de Louis Gaufridy : « Il sera dégradé des ordres sacrés, fera amende honorable, tête et pieds nus, la corde au cou, tenant un flambeau. Il sera tenaillé en tous les lieux et carrefours d’Aix avec des tenailles ardentes en tous les endroits du corps. Il sera brûlé tout vif par un feu de bûches… après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire pour dénoncer ses complices. »

Car même condamné, le sorcier est torturé : n’est-il pas allé aux sabbats dans lesquels il a rencontré d’autres sorciers ? Il doit les dénoncer, ce qui va donner de l’ampleur au procès, l’accusé désignant d’autres innocents, comme à Salem, dans la colonie britannique du Massachusetts en 1692.

Avec la recherche des marques, la torture est un autre moyen d’arriver aux aveux. Dans un premier temps on se contente de priver l’accusé de sommeil ou de lui imposer la présence de moines qui l’encouragent à avouer et qui empêchent le Diable de lui venir en aide. Puis on en vient aux tourments : on simule la noyade, on écrase les doigts, les genoux ou on utilise l’estrapade, entre autres. La différence entre la question ordinaire et extraordinaire réside dans la durée ou la violence de la séance. Ainsi, pour l’estrapade (voir illustration ci-après), dans un premier temps, la corde est peu solide, quand on fait violemment retomber l’accusé, la corde casse et il est projeté par terre. Ensuite, la corde, plus solide, le maintient à quelque distance du sol, brisant ses articulations lors de la chute.

Illustration d’un livre de Mille de Souvigny (1541)

Notons que ces procès visent souvent des prêtres ouverts aux idées nouvelles, parfois proches des protestants, rebelles à l’autorité.

Trop c’est trop !

En 1644, dans le village maléfique de Mâlain en Bourgogne où une grotte sert d’entrée aux Enfers (le Trou du Diable), les récoltes ont été mauvaises. Un habitant dénonce une sorcière. Ce seront bientôt une douzaine d’accusés, hommes et femmes, sur une population de 600 âmes, qui vont comparaître devant les juges. Ils sont directement soumis à l’ordalie de la baignade : un jugement de Dieu qui consiste à jeter les accusés pieds et poings liés dans un lac, une rivière ou un puits. Si le prévenu coule, c’est qu’il était innocent. Six se noient. Ils sont enterrés en bons chrétiens dans le cimetière entourant l’église. Malheur aux autres, ils sont amenés devant l’Inquisition qui prononce deux exécutions et des bannissements.

Mais l’action en justice ne s’arrête pas là. Des proches portent l’affaire devant le Parlement de Dijon. Le jugement est sans appel : les accusés sont relâchés, trois des accusateurs sont pendus sur la place de la ville, les autres envoyés aux galères. Les temps changent.

Note : l’étymologie du mot Mâlain n’a rien de maléfique, mais vient du latin « Mediolanum », nom donné à plusieurs villages se trouvant « au milieu ». Milan ou Melun ont la même origine.

En 1660, le Parlement de Paris sceptique lors du procès des possédées du couvent des ursulines (encore) d’Auxonne ne prononce aucune condamnation, mais disperse les nonnes dans plusieurs couvents.

Le sorcellerie n’existe pas !

Les procès en sorcellerie vont s’attaquer à des personnages de plus en plus importants : la rumeur accuse des courtisans de faire appel à des empoisonneurs ou de participer à des messes noires.

En 1672, le roi Louis XIV et son ministre Colbert signent une ordonnance déclarant que la sorcellerie n’existe pas, mais que « le pays est infesté de devins, bohémiens et empoisonneurs ». Leurs méfaits seront poursuivis et punis pour vols, escroquerie ou assassinats.

Ainsi prend fin la chasse aux sorcières en France.

Je laisse la conclusion à Roland Villeneuve qui dans un livre sur les procès de sorcellerie déclare : « Ici, la réalité dépasse de loin les fictions sadiennes. L’homme jette le masque et apparaît dans toute sa haine, sa bêtise et sa lubricité. »

Note : Le Marquis Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) était homme de lettre, homme politique et philosophe athée, viscéralement anticlérical. Ses livres ne sont que le reflet d’une époque.

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