Comprendre la guerre de Syrie

Un peu d’histoire

La Syrie est un pays jeune. Il n’a connu ses frontières actuelles qu’en 1920, lors du démembrement de l’Empire ottoman. Selon un accord secret signé en mai 1916, entre les diplomates français (Picot) et britannique (Sykes), le nouveau pays sera placé sous tutelle française, malgré l’opposition des Arabes qui ont aidé l’armée britannique dans sa guerre contre les Turcs ottomans. Ils avaient créé un gouvernement provisoire et nommé le prince Fayçal roi de Syrie. Cette saga a été contée dans le film « Lawrence d’Arabie ». Fayçal s’était rendu à Paris pour défendre la position arabe lors de la conférence de la paix en 1918 et 1919. En vain. L’occupation française se fera les armes à la main.

Le pays deviendra indépendant en 1946, après de longues négociations avec différents gouvernements français. Celles-ci ont duré 10 ans.
Après la défaite de la Syrie (et des autres pays arabes) dans la guerre contre Israël en 1948 (voir mon article : Naissance de l’État d’Israël), la Syrie va connaître une succession de coups d’État menant en 1966, Hafez al-Hassad au pouvoir. La famille al-Hassad est originaire de l’ouest de la Syrie, elle appartient à la minorité religieuse alaouite, une branche du chiisme qui représente moins de 15% de la population syrienne.

En 2000, Bachar al-Assad (ou el-Assad), né en 1965, succède à son père après un référendum. Il a fait des études d’ophtalmologie à Damas puis s’est spécialisé à Londres. Il y rencontre son épouse Asma Fawaz Akhras (née en 1975), une femme d’affaire syro-britannique.

Avertissement

La guerre de Syrie est très difficile à comprendre car c’est une guerre mondiale qui ne veut pas dire son nom. La Syrie a servi de champ de bataille à toute une série de pays cherchant à s’octroyer des avantages géopolitiques.

A côté de la position « officielle » des chancelleries occidentales : « Bachar al-Assad est un tyran sanguinaire qui a précipité son pays dans le chaos« , plusieurs journalistes sur le terrain ont défendu des thèses différents. Ils se sont fait traités de conspirationnistes, de traîtres, de séniles, de propagandistes à la solde des Russes, etc. Parmi eux :

  • Robert Fisk (anglais) : il a reçu le prix Amnesty International en 2000 pour ses reportages en Serbie sous les bombardements de l’OTAN et le David Watt Memorial Award en 2001 pour sa couverture du Proche-Orient. Il a nié l’usage des armes chimiques à Douma en 2018 où il était présent. Il a réalisé le documentaire « En première ligne » sur la guerre de Syrie (diffusé sur ARTE).
  • Seymour Hersh, un journaliste d’investigation américain, prix Pulitzer en 1970 pour avoir dénoncé le massacre perpétré par des marines américains à My Lai au Vietnam. Il met en cause les milices du front al-Nosra (un groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda) dans l’attaque au gaz sarin dans la Ghouta, la banlieue de Damas, en 2013. C’est à cette occasion qu’Obama a déclaré que la « ligne rouge » était franchie. Il accuse Obama de se servir du même mécanisme de sélection que celui utilisé pour justifier la guerre en Irak par son prédécesseur : George W. Bush.
  • John Pilger (australien) : il a été le premier à dénoncer les violations des droits de l’Homme par les Khmers rouges au Cambodge. Il a obtenu deux fois le prix britannique de « jounalist of the year« . Il affirme n’avoir jamais connu d’époque auparavant où la pensée dominante était à ce point impliquée dans un « déluge de propagande » visant selon lui la Russie.
Le printemps arabe : 2011

Au printemps 2011, comme en Tunisie, en Egypte et au Barhain, la population syrienne manifeste contre le régime autoritaire de leur président. Le gouvernement réprime la contestation dans le sang. Les forces armées tirent sur la foule. Vidéo sur les manifestations : France Télévision.
Le printemps arabe échoue en Syrie comme il a échoué au Barhain et pour les mêmes raisons. Les deux régimes sont aux mains d’une minorité : sunnite au Barhain alors que la majorité de la population est chiite et l’inverse en Syrie. Pour assurer le pouvoir à la minorité, le régime a placé des hommes sûrs, issus de cette frange de la population, à tous les postes de l’État : armée, services secrets, administration, etc. La contestation échoue parce que les forces de l’ordre restent fidèles au gouvernement. Notons que l’armée saoudienne a dû intervenir au Barhain pour mettre fin aux manifestations.

Les manifestations virent à la révolution : interventions étrangères : 2012

Face à l’échec, le mouvement de contestation se transforme en rébellion.
Les États-Unis organisent à Istanbul un « Congrès National » regroupant des opposants réfugiés dans les pays occidentaux et toutes les composantes politiques de la société syrienne, des communistes aux radicaux islamistes, soit plus de 40 partis, 40 points de vue différents. L’objectif est de former un gouvernement provisoire et de coordonner les actions sur le terrain. Pour eux, Bachar al-Assad est déjà mort.

Réunion du Congrès National

Vu les divergences de vue, c’est un échec. Sur le terrain, l’Armée syrienne libre (ASL) qui s’était constituée cède petit à petit l’initiative à des milices islamistes salafistes dont les principales comptent plus de 10.000 hommes venant de tous les pays : le front al-Nosra, branche d’al-Qaïda,  Ahrar al-Sham et Jaych al-Islam (Armée de l’Islam). Qui arme ces milices ? L’initiative de la révolution vient des États-Unis, mais ils ne peuvent pas fournir d’armes à des belligérants sans l’accord du Sénat. La CIA fait donc appel à ses alliés dans la région : la Turquie, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar. La diversité de l’origine de l’armement renforce les dissensions entre les différents groupes armés qui sont la cible de l’armée syrienne aidée de l’Iran et du Hezbollah (le parti de Dieu) libanais. A ce stade, on assiste à une guerre entre chiites et sunnites. Plus d’une cinquantaine de groupes armés s’affrontent ! Un observateur estime qu’une milice se crée chaque semaine. Elles sont de plus en plus extrémistes.

Le conflit s’internationalise : USA-Russie (2012-2013)

La force de feu est disproportionnée entre le régime de Bachar al-Assad qui utilise chars et avions, et les milices rebelles équipées d’armes légères. Les États-Unis ont explicitement interdit qu’on leur livre des lance-roquettes. Ils ont en mémoire le sort des armes qu’ils avaient livrés aux moudjahidin afghans qui luttaient contre les Soviétiques. Ces armes se sont retournées contre les Américains lorsqu’ils ont envahi l’Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001.

Comme les milices sont engagées dans une guérilla urbaine, les troupes de Bachar al-Assad bombardent les quartiers où les opposants se sont mélangés à la population. Celle-ci n’a d’autre choix que de fuir quand c’est possible, subir ou aider les insurgés.

Les USA et la Russie vont s’affronter à l’ONU. Toutes les résolutions déposées par les États-Unis pour chasser Bachar al-Assad n’aboutissent pas : la Russie y oppose son veto, imité par la Chine. Le président Obama hésite quant à la stratégie à mener en Syrie. Lorsque le gouvernement syrien est accusé d’utiliser des armes chimiques, il menace d’une intervention directe de l’armée américaine si de nouvelles frappes chimiques ont lieu. Mais il n’agit pas quand cela se produit, au grand dam du président français, François Hollande, qui avait préparé l’envoi d’un contingent. Au contraire, Obama se range à l’avis du président russe Poutine de démanteler l’arsenal chimique de la Syrie. La Russie marque le conflit de son empreinte.

Pourquoi la Russie soutient-elle la Syrie ? La Syrie est alliée à la Russie de longue date, elle permet à la flotte militaire russe de mouiller dans le port méditerranéen de Tartous. La Russie est par principe opposée à tout droit d’ingérence, elle est opposée à toute intervention militaire qui viserait à renverser un pouvoir en place. Notons que l’intervention soviétique en Afghanistan visait à soutenir le régime en place. Une autre raison est économique : la Syrie est le quatrième client de la Russie en valeur. Les États-Unis, eux, s’opposent à la Syrie, non seulement parce qu’elle est l’alliée de la Russie, mais aussi parce que la Syrie est l’ennemie d’Israël et l’alliée de l’Iran. Pour les États-Unis, les amis de mes ennemis sont mes ennemis. Ils mènent au Proche-Orient une politique de cour de récréation d’école maternelle.

Conquêtes de DAESH (2013)

Début 2013, l’État islamique, qui s’est constitué en Iraq, pénètre en Syrie où les milices djihadistes lui prêtent allégeance. De leur fusion naît DAESH, l’État islamique en Iraq et au Levant (le Sham, c’est la Syrie). Cette organisation est lourdement armée, elle a pillé les arsenaux américains de la région de Mossoul. Elle balaie tout sur son passage. Les États-Unis et ses alliés européens décident alors d’intervenir militairement par des frappes contre DAESH. La Russie leur emboîte le pas. Pour ne pas se gêner, la Syrie est divisée en deux zones militaires : à l’ouest de l’Euphrate, la Russie, à l’est, les États-Unis.

Les États-Unis vont accuser la Russie de mener des attaques contre les milices rebelles, ce qui n’est pas faux puisque celles-ci se rallient à DAESH, l’acteur le plus puissant au sol. Pour contrer l’État islamique, dans leur zone d’influence, sans intervenir directement, les État-Unis soutiennent les milices kurdes qui n’ont pas pris position contre Bachar al-Assad. Les Kurdes préfèrent une solution négociée, espérant la formation d’un État fédéral comme en Irak.

La prise de Raqqa par DAESH à la frontière turc crée un couloir par où vont affluer des centaines d’islamistes venant grossir les rangs de l’État islamique.

Maintenant de deux maux, il faut choisir le moindre. Le choix se pose entre DAESH et Bachar al-Assad. L’intervention conjointe de la Russie, de l’OTAN et des Kurdes finira par venir à bout des islamistes de DAESH… et des milices syriennes qui les ont rejoints. Fin 2017, malgré quelques poches de résistance, DAESH est vaincu. Bachar al-Assad a sauvé son trône.

Conflit Iran-Israël (2015)

A la frontière sud de la Syrie, sur les hauteurs du Golan, l’armée israélienne veille. Son pire ennemi, l’Iran a installé des bases en Syrie. Israël craint des frappes massives que son bouclier anti-missiles ne pourrait pas intercepter. Elle entreprend donc des pourparler avec la Russie qui l’assure de sa bienveillance. La Russie ne cautionnera pas les attaques de l’Iran, elle ne soutient pas les visées de son allié : Israël pourra se défendre sans craindre de représailles. Israël mènera, depuis son territoire, plusieurs attaques contre des positions iraniennes trop avancées. La Russie conforte sa position, elle devient un acteur fort dans la région.

Conflit Turquie-Kurdes (2018)

La Syrie a 900 km de frontière avec la Turquie et cette zone est occupée par les Kurdes.

Situation en 2016

Or le président turc Erdogan a déclaré la guerre au PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, dans son pays. Cette organisation a été reconnue comme groupe terroriste par les États-Unis et ses alliés européens. Erdogan prétend que les Kurdes syriens (le YPG : voir mon article sur les Kurdes) sont les alliés du PKK. Il veut empêcher la constitution d’un État kurde à sa frontière. Il veut aussi affirmer sa puissance dans la région… ancien territoire de la Turquie ottomane. Il envoie ses troupes envahir le nord de la Syrie et déloger les Kurdes. Les États-Unis qui ont soutenu les Kurdes contre DAESH les abandonnent et quittent la zone revendiquée par la Turquie. Le diplomate Robert Ford dans le documentaire « Syrie : les dessous du conflit » (ARTE) a déclaré que la Maison blanche avait décidé, dès le départ, de s’appuyer sur les Kurdes et de les abandonner dès que la situation le nécessiterait.

Conséquences de la guerre

On ne peut pas parler de LA guerre de Syrie, mais DES guerres de Syrie tant il y a eu de belligérants et d’objectifs opposés. Aujourd’hui, le régime de Bachar al-Assad, aidé des milices chiites, de l’Iran et de la Russie a récupéré la majorité de son territoire. Seule la Turquie et ses alliés islamistes (l’Armée national syrienne) occupent encore le nord de la Syrie.

En octobre 2020, l’aviation russe a bombardé la région d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, occupée par les milices islamistes alliées à la Turquie. Ce qui n’empêche pas la Turquie et la Russie de patrouiller ensemble à la frontière nord.

La Syrie est un pays dévasté, sans population, sans habitat. 50% des Syriens ont perdu leur domicile, soit 10 millions de personnes dont rois millions sont nourries par l’ONU. Il y a 6,5 millions de déplacés dans le pays, 3,6 millions ont trouvé refuge en Turquie. Le Liban, qui ne compte que 4 millions d’habitants, accueille un million de Syriens. En Europe, l’Allemagne a pris en charge 750.000 Syriens et la Suède, 250.000.

Mais ce sont les Kurdes qui supportent les conséquences de la guerre : ils gèrent les membres de DAESH fait prisonniers. Cinq mille s’entassent dans des prisons bien souvent improvisées. 70.000 personnes sont dans des camps fermés dont 10.000 « épouses » étrangères, la plupart européennes.

Deux histoires oubliées de l’Histoire

La Syrie est accusée d’avoir tiré sur des manifestants, d’avoir torturé des prisonniers politiques, d’avoir bombardé des civils, des hôpitaux et des écoles. Ces actions ont été qualifiées de « crimes contre l’Humanité » par Kofi Annan, l’émissaire spécial de l’ONU en Syrie (2012)… sous les applaudissements des Français et des Américains.

17/10/1961 : Paris

Nous sommes en 1961 dans la France du général de Gaulle. Depuis un an, des pourparlers se tiennent à Melun entre la France et le FLN (Front algérien de Libération Nationale) pour déterminer les conditions de l’indépendance de l’Algérie. En France, des attentats perpétrés par la branche française du FLN d’une part et par les opposants à l’indépendance, d’autre part, l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète : organisation de militaires français) endeuillent le pays.
Depuis le 5 octobre, un couvre-feu est imposé aux seuls Français musulmans d’Algérie (FMA), c’est ainsi qu’on qualifie les natifs d’Algérie qui vivotent dans des bidons-villes en périphérie des grandes villes. Ils ne pourront se déplacer entre 20h30 et 5 heures du matin.

Le FLN prévoit une grande marche dans Paris le 17 octobre 1961. Le mot d’ordre est stricte : on se promène sur les grandes artères après le couvre-feu, pas de banderoles, pas de slogans, pas de drapeaux, pas de violence. Ils sont environ 20.000 à braver l’interdit. Face à eux, les gendarmes français ont été mobilisés en nombre par le préfet Maurice Papon qui harangue ses troupes et lâche : « tirez les premiers, vous serez couverts ».

Et la curée commence. Dès le début de la promenade, à Neuilly, deux Algériens sont abattus. Douze mille seront arrêtés sans résistance et conduits dans des lieux réquisitionnés pour contrôle d’identité. La police se déchaînera. Les « FMA » feront l’objet de brimades et seront roués de coups. Dès le lendemain, on repêchera dans la Seine des corps jetés à l’eau, certains noyés vivants, d’autres déjà morts. Des cadavres seront retrouvés dans les ruelles et les parcs. Combien ? Pourquoi ? Nul ne le sait, aucune enquête ne sera menée : « vous êtes couverts » avait dit Papon. Ce personnage n’était pas à son coup d’essai : il avait organisé la rafle des Juifs à Bordeaux en 1942. A la capitulation de l’Allemagne, il n’avait pas été inquiété. De Gaulle avait fait appel à lui pour sa poigne, il fallait encadrer les forces de police. En 1978, il sera même ministre de Giscard d’Estaing avant de se faire rattraper par son passé. Il sera jugé en 1997 après 18 ans de procédures. Il sera condamné à 10 ans de prison pour crimes contre l’Humanité. Ainsi fini celui que de Gaulle jugeait « tout à fait convenable ».

De gauche à droite : (1) Stèle à la mémoire des martyrs posée par la mairie de Paris (on y lit « A la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique de 17 octobre 1961″), (2) tag actuel sur le quai saint-Michel (NB : il n’y avait aucune femme lors de la marche, elles devaient défiler deux jours plus tard), (3) Algériens arrêtés en attente d’être transférés pour contrôle d’identité.

Cette partie de l’article a été inspirée du documentaire : Quand l’histoire fait date : 17 octobre 1961, un massacre colonial (ARTE)

13/02/1945 : Dresde

La guerre mondiale touche à sa fin. La ville de Dresde dans le sud-est de l’Allemagne accueille de nombreux réfugiés fuyant les armées soviétiques. Elle est appelée « la ville hôpital ». Soudain, ce 13 février, 1.300 avions américains et anglais apparaissent dans le ciel. Ils vont larguer 600.000 bombes incendiaires ou explosives dans un ballet incessant qui va durer 3 jours. Le bombardement de Dresde n’est pas un cas isolé. La plupart des villes allemandes ont été bombardées. Ce qui choque ici, c’est l’absence d’objectifs militaires ou industriels. Les Nazis n’ont même pas jugé opportun de défendre la ville par des batteries de DCA.
Le nombre de morts est estimé entre 35.000 et 70.000.
Pourquoi cette attaque ? Pourquoi cette sauvagerie ? L’excuse, car se n’est pas une justification, est que les Nazis avaient l’intention de déplacer un demi-million d’hommes vers le front de l’est en transitant par Dresde. A cette époque, même dans ses rêves les plus fous, Hitler n’avait plus les moyens de constituer une telle force armée. La vraie raison est un acte concerté de terrorisme. Terroriser la population allemande pour qu’elle se révolte contre le régime hitlérien. La révolte n’aura pas lieu et la guerre se terminera trois mois plus tard.

Les enfants gâtés de la Péninsule arabique

Un peu de géopolitique

L’Arabie saoudite est un royaume gouverné depuis 2015 par Salmane ben Abdelaziz al Saoud (né à Riyad en 1935), le 25° fils du fondateur de l’Etat, ibn Séoud en 1932. La tribu d’ibn Séoud vivait dans le désert au centre de l’Arabie, dans la région de Riyad, ce qui explique que cette bourgade du désert soit devenue la capitale de l’Arabie saoudite. Les Séoud ont renversé le chérif de La Mecque, Hussein, pour prendre le contrôle de toute l’Arabie. Ils ont emmené avec eux des religieux rigoristes, les wahhabites.

Abu Dhabi est un émirat gouverné par Khalifa ben Zayed. Les citoyens de ce pays n’ont pas le droit de vote et la liberté d’expression y est fortement encadrée par des lois. Abu Dhabi, qui vit des rentes du pétrole, compte près de 3.000.000 d’habitants dont plus de 70% sont des travailleurs étrangers. Abu Dhabi, dont la capitale porte le même nom, est le plus important (80% du territoire) émirat des Emirats arabes unis, une fédération qui regroupe depuis 1971 sept émirats, dont Dubaï.

Le Qatar était pressenti pour faire partie des Emirats arabes unis, comme le Bahrein, mais ils ont choisi leur indépendance. L’émirat est gouverné par Tamim al-Thani. Le pays est surtout producteur de gaz. Le Qatar (capital Doha) compte près de 2.000.000 d’habitants, les plus pollueurs du monde en terme de rejet du CO2. Curieusement, il est membre de l’Organisation internationale de la francophonie.

Préambule

Dans la période 2013-2015, de nouveaux hommes forts arrivent au pouvoir dans la Péninsule arabique alors que le prix du baril amorce une chute due à l’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis qui gagne son indépendance énergétique. Ces nouveaux dirigeants ont été élevés dans le luxe et la démesure contrairement à leurs pères qui ont connu la vie du désert. L’exploitation du pétrole n’a débuté que dans les années 1950-1960 et n’a enrichi les producteurs qu’après la crise pétrolière de 1973.

Les amis

Le plus médiatisé de ces personnages est Mohammed ben Salmane, dit MBS, né en 1985, fils du roi d’Arabie saoudite, nommé ministre de la Défense en 2015.
Il lance un grand projet « Vision 2030 » pour diversifier l’économie et réformer la société. Il a déclaré :

« Nous retournerons à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions »
« Nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant ».
« Les lois de la charia sont très claires. Comme les hommes, les femmes doivent s’habiller de manière décente… ce qui ne signifie pas porter une abaya ou un foulard noir »

Depuis 2018 les femmes ont accès au marché de l’emploi, elles peuvent créer et gérer leur entreprise sans passer par un tuteur, elles peuvent posséder le permis de conduire. Un tuteur est toujours indispensable pour voyager ou entreprendre des études. N’oublions pas que les Françaises sont restées sous la dépendance de leur mari jusqu’en 1965 ! Elles ne pouvaient pas ouvrir un compte en banque ni travailler sans l’accord de celui-ci.

En Arabie, les cinémas ont ré-ouverts et un festival rock est même prévu : le Jeddah World Fest.

Vue des spectateurs lors d’un concert

Mais ce prince héritier est un impulsif, adepte depuis son enfance des jeux vidéo violents. Les observateurs disent de lui qu’il tire puis il réfléchit. Dès son entrée en scène, il fait arrêter des princes, des ministres et des hommes d’affaire.
En 2015, il lance une intervention militaire au Yémen dont j’ai déjà parlé.
En 2017, il retient prisonnier le président libanais Saad Hariri, en vacances en Arabie, et le force à démissionner. La raison ? Saad Hariri s’est allié aux chiites pro-iraniens pour former son gouvernement. Le président reviendra sur sa démission dès qu’il eut regagné son pays. Saad Hariri est membre de ces grandes familles corrompues qui s’enrichissent au Liban. Il a la nationalité française, saoudienne et libanaise !
Enfin, en octobre 2018, MBS ordonne l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans l’ambassade d’Arabie à Istanbul… ce qui va le décrédibiliser aux yeux du monde politique.

Dans l’émirat voisin d’Abu Dhabi, Mohammed ben Zayed, dit MBZ, né en 1961, frère de l’émir est nommé ministre de la Défense. C’est l’homme fort des Emirats arabes unis… au sens propre. MBZ est un paranoïaque. Le moteur de son ascension, c’est l’armée la plus puissante et la mieux entraînée de la région. Il organise chaque année le plus grand salon de l’armement du monde dans sa capitale. Il invite régulièrement des personnes influentes à assister à la démonstration de la puissance de son armée sur un immense terrain d’entrainement, un immense plateau hollywoodien. Le pays possède un char d’assaut pour 2500 habitants… proportionnellement 100 fois plus que la France ! On le considère comme le mentor de MBS qu’il a suivi dans sa guerre au Yémen. Lors du débarquement de son armée au Yémen, tous les observateurs pensaient que la guerre serait « courte et joyeuse ». En fait, c’est un bourbier, le Vietnam des agresseurs.

MBZ et MBS

MBZ a fait des Emirats arabes unis une destination touristique de premier ordre grâce à l’édification d’hôtels de luxe, la construction d’îles artificielles et surtout en affichant une grande tolérance en matière de mœurs. Ce qui n’a pas empêché certains membres de sa famille d’être accusés de tortures, notamment par la justice belge.

MBZ investit également dans la culture, il a fait construire une superbe succursale du Louvre pour laquelle son ami MBS a acheté le tableau de Léonard de Vinci, le « Salvator Mundi », le tableau le plus cher du monde : 400 millions de dollars ! Ces nouveaux dirigeants sont de grands enfants, ils ont besoin de s’affirmer… et ils en ont les moyens.
Récemment, MBZ a reçu le pape François.

L’ennemi

Le dernier des nouveaux venus est Tamim al-Thani, né en 1980. Il est l’émir du Qatar. Personnellement, il est peu connu, mais c’est un acteur important. N’a t-il pas obtenu l’organisation de la coupe du monde de football 2022, n’est-il pas propriétaire du Paris Saint-Germain… alors qu’il est supporter de Manchester United qui a éliminé miraculeusement le PSG de la coupe des champions (0-2 puis 1-3) ? Sa reconnaissance dans le monde, il la recherche par le sport. Il a également investi dans la télévision. La chaîne al Jazeera, c’est lui. Il possède les chaînes de sports payantes BeIN, bien connues en France. BeIN possède les droits de retransmission de tous les événements sportifs majeurs.

Tamim al-Thani (à gauche) lors d’une compétition sportive

Chacun veut s’affirmer sur la scène internationale. S’il n’y a pas de rivalité entre MBZ et MBS, ce n’est pas le cas avec Tamim al-Thani qui a eu l’outrecuidance de déclarer que l’organisation de la coupe du monde de football avait été attribuée à tous les Arabes : il s’érigeait alors en représentant du monde arabe. Les tensions se sont exacerbées en 2011 lors des printemps arabes : la chaîne al Jazeera a donné la parole à des extrémistes islamiques, les Frères musulmans, qui ont appelé à la révolte en Libye… et en Arabie saoudite où la famille Séoud est considérée comme ayant usurpé le pouvoir et le contrôle des lieux saints de l’islam. L’Arabie saoudite fera d’ailleurs capoter le printemps arabe en Egypte, où les Frères musulmans briguaient le pouvoir, en finançant le coup d’Etat du maréchal al-Sissi. Pour éviter la contagion révolutionnaire, 130 milliards de dollars ont alors été injecté dans le budget de l’Arabie saoudite pour acheter la paix sociale en augmentant les fonctionnaires, c’est-à-dire la majorité de la population.

En 2015, le Qatar refuse de participer à l’invasion du Yémen. C’est la goutte qui fait déborder le vase, le 5 juin, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis rompent leurs relations diplomatiques et économiques avec le Qatar, bientôt suivis par plusieurs pays musulmans. La frontière terrestre avec l’Arabie est fermée, les avions qatari ne peuvent plus survoler ses voisins et ses bateaux ne peuvent plus accoster dans leurs ports. La raison officielle de cet ostracisme est double : le Qatar est accusé de financer des groupes terroristes et d’être proche de l’Iran. Il y a un fond de vérité dans ces assertions. Le Qatar finance effectivement plusieurs factions rebelles en Syrie… mais la Turquie et les Etats-Unis font de même. Il soutient également les associations dominées par les Frères musulmans. Pour l’autre point, le Qatar et l’Iran se partagent l’exploitation d’un gisement gazier dans le Golfe persique… ce qui oblige le Qatar à rester en bon terme avec son colocataire.

Irrité de voir les Saoudiens branchés sur les télévisions qatari pour les événements sportifs, MBS a facilité le piratage des 10 chaînes de BeIN : les chaînes BeOutQ étaient nées. BeOutQ doit se comprendre comme « dégage Qatar ». BeOutQ, qui ne paie aucun droit de retransmission, émet à partir d’ArabSat le même contenu que BeIN avec quelques secondes de retard. Malgré les plaintes déposées par le Qatar, BeOutQ est toujours actif.

En mai 2017, Trump effectue sa première visite à l’étranger dans la Péninsule arabique avec son conseiller pour le Proche Orient, Jared Kushner, son beau-fils, totalement ignorant des problèmes de la région. Trump, comme à son habitude, affiche un avis sur tout et lâche cette phrase assassine : « Si vous pouvez résoudre le problème avec le Qatar, allez-y« … avant de se rétracter lorsqu’on lui souffle à l’oreille que la plus importante base américaine de la région se trouve au Qatar !

Ne prenons pas parti, ne plaignons pas le pauvre émir du Qatar. Il possède une fortune personnelle estimée à 2,5 milliards de dollars. Il a probablement puisé dans cette cassette pour acheter l’organisation de la coupe du monde de football 2022. Pour cette coupe, on estime que la construction des stades va provoquer, à terme, la mort de plus de 4000 « esclaves » hindous et népalais, victimes d’accidents sur les chantiers peu sécurisés.

En guise d’épilogue

Deux petites anecdotes en conclusion.

Les Emirats arabes unis ont organisé la coupe d’Asie des nations 2019, rassemblant 56 pays… dont le Qatar. L’Australie tenante du titre a été éliminée en quart de finale par le pays organisateur : les Emirats (0-1). Ceux-ci ont été éliminés en demi-finale… par le Qatar (0-4). Le Qatar qui a remporté la coupe en battant le Japon 3-1.

Au sommet du G20 2018 organisé en Argentine, Mohammed ben Salamne a été snobé par la plupart des invités suite à l’assassinat de Jamal Khashoggi à Istanbul deux mois auparavant. Cette isolation a été mise à profit par Poutine pour se rapprocher des Arabes, espérant des retombées économiques.

Inspiré par le documentaire : Golfe : la guerre des princes.