Naissance de l’Etat d’Israël

D’après le film « Une terre deux fois promise » de William Karel et Blanche Finger.

Le sionisme

En 1894, le journaliste austro-hongrois, Théodor Hertzl assiste en France à la dégradation du capitaine Dreyfus dans un climat anti-juif qui le choque. En 1896, il publie un livre qui fera grand bruit… plus tard : « l’État des Juifs » dans lequel il prône la création d’un pays pour les Juifs : « Donnez-nous un bout de terre, on fera le reste« . Le sionisme est né. L’année suivante se tient à Bâle le premier congrès du mouvement sioniste qui appelle les Juifs à se libérer par eux-mêmes dans un pays : la Palestine, le foyer juif. Peu diffusée, cette idée ne sera pas un succès d’autant que, pour les rabbins de toutes tendances, la diaspora (la dispersion des Juifs hors d’Israël) est une punition de Dieu, seul le Messie peut reconduire les Juifs en Palestine.

En 1905, au 7ème congrès sioniste, après avoir envisagé l’Ouganda et l’Argentine, c’est bien la Palestine qui est choisie comme foyer juif. Pour les Européens, c’est une terre désertique. Grave erreur, elle est habitée par 500.000 Arabes et quelques milliers de Juifs qui vivent en harmonie.

En 1907, fuyant les pogroms en Ukraine, quelques étudiants sionistes idéalistes émigrent en Palestine (alors région de l’Empire ottoman) au cri de « ce pays est à nous ». Deux ans plus tard, ils créent le premier kibboutz. Pour eux, c’est une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Les Arabes ont déjà compris que l’affrontement sera inévitable.

Conséquences de la guerre 14-18

En 1917, l’état-major britannique pour le Proche-Orient, basé en Egypte, promet au shérif (chef religieux descendant de Mahomet) de La Mecque, Hussein ben Ali, la création d’un grand Etat arabe si une armée arabe aide les Britanniques à vaincre les Turcs ottomans (sujet du film « Lawrence d’Arabie »).
La même année, le ministre britannique des Affaires Etrangères, Lord Balfour, publie une lettre dans le Times du 2 novembre 1917, adressé à Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste :

Cher Lord Rothschild,

J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations juives et sionistes, déclaration soumise au Parlement et approuvée par lui.
Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.
Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.

A la fin de la guerre, on se rend compte que les diplomates Sykes (GB) et Picot (F) avaient décidé dès 1917 de partager les territoires ottomans du Proche-Orient entre leurs pays. Oubliée la promesse faite aux Arabes. En 1920, cinq nouveaux Etats sont ainsi créés : le Liban et la Syrie sous mandat français ; l’Irak, la Palestine et la Transjordanie sous mandat britannique.

Les Arabes se sentent floué et le nationaliste Mohammed Rachid Rida répand l’idée que les Juifs dirigent le monde et sont les ennemis des Arabes. Les Protocoles de Sion, parodie anti-juive, qui ont été édités en 1903 en Europe, sont publiés au Caire en 1925 et à Jérusalem en 1926. L’antisémitisme qui était une notion européenne, gagne le monde arabe.

La Palestine britannique

La Grande-Bretagne organise un recensement en 1919 en incluant une notion ethnique. Il y aura deux catégories de Palestiniens : les Arabes (700.000) et les Juifs (70.000).

Entre 1920 et 1926, de nombreuses émeutes anti-juives ont lieu, s’opposant à l’immigration massive des Juifs dont la population double.

En 1933, Hitler est au pouvoir en Allemagne. Les premières lois raciales poussent les Juifs à émigrer vers la Palestine, encouragés par le gouvernement allemand. La seule condition pour obtenir un visa est l’abandon de tous ses biens. La tension monte d’autant plus que le grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, adhère aux idées nazies et crée une légion arabe SS.

La Grande-Bretagne réagit : elle ne veut pas d’un Etat juif en Palestine. Elle arrête l’immigration juive.

En ,juillet 1938, à Évian, une conférence, réunie à l’initiative du président américain Franklin D. Roosevelt, débat sur l’accueil des Juifs persécutés par les nazis. On propose de les accueillir en Algérie. Le ministre français Henry Bérenger refuse. On propose alors la Palestine. Les Anglais, qui gèrent le territoire, refusent. Que faire ? La Suisse, submergée par les Autrichiens, fuyant leur pays qui vient d’être occupé, ferme sa frontière et instaure des visas pour les demandeurs d’asile. L’Australie se retire, elle ne veut pas importer le « problème juif » sur ses terres. Personne ne prend d’engagement et la conférence se termine sur une annonce « triomphale » : on va créer le CIR, le Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés !

Conséquences de la guerre 39-45

Les Juifs d’Europe, survivants de la Shoah, regroupés dans des camps en Europe, tentent d’émigrer en Palestine. Ils sont refoulés par les Britanniques qui les parquent dans des camps à Chypre. Un diplomate américain dira au président Truman : « On traite les juifs comme l’ont fait les Allemands sauf qu’on ne les extermine pas« .

En 1947, face à la situation, une commission international de l’ONU propose de créer deux Etats en Palestine. C’est de la pitié pour les survivants de la Shoah, une réparation. Pour que la motion soit adoptée, elle doit obtenir 2/3 des voix des 56 pays représentés. Ce n’est pas gagné. La diplomatie s’active, Truman convainc les Philippines et Haïti de voter pour, en échange de prêts. La résolution passe de justesse 33 OUI contre 13 NON (et 10 abstentions dont la Grande-Bretagne). La Palestine est découpée.

Première guerre israélo-arabe : 1948

Le 14 mai 1948, l’Etat d’Israël voit le jour à Tel-Aviv, Jérusalem étant en Transjordanie. Les Palestiniens juifs échangent leur passeport palestinien pour un document israélien leur permettant de voyager partout dans le monde… sauf en Allemagne. David Ben Gourion en est le premier ministre après avoir été, entre autres, président de l’Agence juive et chef de l’Haganah, l’armée clandestine juive lors du mandat britannique.

Tout a commencé par des attentats juifs et arabes. En mars 1948, deux cents habitants arabes de la petite ville de Dar Yassin sont tués parce qu’ils ont résisté à leur expulsion par l’Irgoun, un mouvement paramilitaire juif. La peur s’installe chez les Arabes. Les Britanniques qui ont maintenu l’ordre tant bien que mal quittent la Palestine. La guerre peut commencer. Tous les pays arabes attaquent Israël : l’Egypte, la Jordanie, l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Arabie saoudite, le Yémen, des volontaires venant du Pakistan et du Soudan ainsi que des membre des Frères musulmans. La guerre n’a pas été préparée, elle est improvisée, mal coordonnée, elle va durer presqu’un an.

La création d’un Etat juif provoque l’arrivée massive des survivants de la Shoah, mal reçus lorsqu’ils voulaient rentrer chez eux. En Pologne, ils sont massacrés. En France, ceux qui ont bénéficié des biens confisqués aux Juifs manifestent dès juin 1945 en proclamant : « La France aux Français ». On y a même entendu des slogans comme « mort aux Juifs »  ou « les Juifs au crématoire »… un mois après la signature de la capitulation de l’Allemagne.
Cette immigration gonfle les effectifs de l’armée israélienne qui passe de 40.000 à 110.000 hommes en 6 mois.

Conséquences de la guerre de 1948

Contre toute attente, bien que mal armé, Israël sort vainqueur de cette guerre : en 1949, les différents pays arabes signent successivement une trêve avec le nouvel État.
On se rend compte aujourd’hui que l’initiative arabe fut une grave erreur. Les pays arabes réclament maintenant l’application de la résolution de l’ONU votée en 1947.

Durant la guerre, 300.000 Palestiniens fuient la Palestine vers les pays voisins, par peur des Juifs, mais aussi sur les conseils des pays arabes : « fuyez la guerre, vous reviendrez quand on aura exterminé Israël« . Pour se débarrasser des Palestiniens, les Israéliens ont mis à leur disposition des camions et des bateaux dans le port de Jaffa. A l’époque, personne ne s’émeut d’un tel déplacement de population : en Europe, des millions de personnes errent sur les routes. Les Arabes qui sont restés en Israël et ceux qui sont revenus ont reçu la nationalité israélienne. Ils représentent actuellement 20% de la population, soit un peu moins de 2 millions d’habitants. Tous les israéliens ont les mêmes droits, mais les musulmans ne sont pas tenus de faire leur service militaire.

Les pays d’accueil des Palestiniens ne tenteront jamais de les intégrer, les réfugiés n’auront pas accès à la nationalité, ils vivront dans des camps. Cette situation est voulue, elle maintient un conflit permanent entre les Palestiniens et les Israéliens qui refusent leur retour. L’idée d’un Etat palestinien est abandonnée.

Exode des Palestiniens

Suite à sa victoire, Israël regagne des territoires et occupe maintenant Jérusalem ouest. La vieille ville reste jordanienne. Les Juifs de Jérusalem-est sont expulsés par les Jordaniens.

Situation en 1949

Après la guerre, les Juifs sont expulsés d’Égypte, d’Irak, du Maroc et d’Aden. Alors que le pays n’avait accueilli jusqu’alors que les Européens, l’arrivée des Juifs d’Afrique provoque un choc culturel. Ils sont rejetés par la majorité de la population. Les 40.000 migrants d’Aden, incultes, sont même qualifiés de pré-primitifs !

Cette arrivé massive de migrants provoque une grave crise économique. Les biens de première nécessité sont rationnés.

Conséquence inattendue : la Grande-Bretagne est accusée de ne pas avoir soutenu suffisamment les pays arabes. Elle doit quitter l’Irak, la Jordanie, où les Britanniques viennent de mettre fin à leur mandat, et l’Egypte, où des troupes étaient toujours stationnées pour contrôler le canal de Suez,.

En 1967, une nouvelle guerre opposera Israël aux pays arabes (voir l’article : 1967, Israël conquiert Jérusalem).

L’Iran

Panorama historique avant le XXe siècle

550 avant notre ère : empire achéménide. Il sera défait vers -330 par Alexandre le grand.
247 avant note ère, les Parthes (les Arsacides) chassent les descendants des généraux grecs (les Séleucides).
224 : les Sassanides instaurent le deuxième empire perse. Il sera aboli par les conquêtes arabes en 637. Au califat succéderont les Mongols puis Tamerlan (Timour Lang) et ses successeurs, les Timourides.
1502 : les Séfévides établissent un troisième empire dans lequel le chiisme devient la religion d’Etat.
1794, le dernier empereur perse est renversé par ses alliés, les Qadjars. Le pays devient un Etat tampon entre la Russie et la Grande Bretagne qui annexe l’Afghanistan en 1857.
1925, les Qadjars sont dépossédés et l’homme fort des Britanniques, Reza Khan Pahlavi, un cosaque, ministre de la guerre puis premier ministre est nommé à la tête de la Perse.

Les derniers feux de l’empire perse

En 1941, à cause de ses sympathies pour l’Allemagne nazie, les alliés forcent Reza Pahlavi a céder son pouvoir à son fils Mohammad Reza Pahlavi âgé de 21 ans. Les alliés avaient besoin d’un couloir pour approvisionner l’URSS en arme. Mohammad Reza Pahlavi rebaptise son pays Iran et devient le shah d’Iran, le premier et le seul.

Il va diriger l’Iran en autocrate au service de l’Occident. Il veut moderniser son pays, tout en restant en paix avec les religieux : il joue la carte des religieux contre les communistes. Bien qu’il effectue des pèlerinages à La Mecque, il est la cible d’un mollah : Rouhollah Mousavi Khomeini, né en 1902. Il faut dire que le shah a fait interdire le tchador en public et avec l’aide de la CIA, il a crée une police secrète, la Savak (1957) qui arrête, torture et exécute.

Le shah durant son pèlerinage

Son gros défaut est de prendre toutes les décisions seul. Les échecs politiques lui sont toujours imputés.
En 1963, après un référendum, il lance la révolution blanche. Les femmes obtiennent le droit de vote, le système féodal est supprimé, des paysans obtiennent des terres appartenant souvent à des religieux, et les campagnes sont alphabétisées. Que de sages décisions, mais les moyens ne suivent pas. Les paysans, sans outils, sans semences, abandonnent leurs terres pour gagner les villes où ils vivent dans les quartiers pauvres, aux mains des religieux. Khomeiny, nommé grand ayatollah s’insurge et parle de réaction noire, l’islam a été bafoué. Le shah le fait arrêter et l’exile à Nadjaf, ville sainte de l’Irak, où il va vivre en reclus durant 14 ans.

Le shah continue à accumuler les maladresses. En 1967, il se fait couronner empereur et, lui le roturier sans reconnaissance légale, se donne tous les titres des empereurs achéménides, comme « roi des rois« . Mieux, il fait couronner sa troisième femme, Farah Diba, épousée en 1959, qui pourra lui succéder.

Le shah cherche des partenaires pour la construction de centrales nucléaires et de barrages pour irriguer les terres. En 1967, il est en Allemagne où des membres de la Savak repoussent à coups de bâton les opposants qui manifestent. La police tue un manifestant. Cet incident va avoir de grandes conséquences, il est à l’origine des attentats des groupements d’extrême gauche en Allemagne.

En 1971, à Persépolis, le shah organise les festivités des 2500 ans de l’empire perse… dont on a vu qu’il n’a eu aucune continuité. C’est à un spectacle hollywoodien que tous les chefs d’Etat sont conviés… mais pas le peuple. Le shah a perdu le contact avec sa base. Il se prend pour le Roi Soleil. Aujourd’hui, Farah Diba qui vit à Paris, parle de son mari en utilisant l’expression « sa majesté » : sa majesté a fait ceci, sa majesté a dit cela.
Il fait construire des centres commerciaux, provoquant la ruine des artisans des bazars. Les oubliés de la modernisation se tournent vers les religieux. La révolte gronde. Un article dans un journal insulte Khomeiny. La foule manifeste dans la ville sainte de Qos fief de l’ayatollah. L’armée tire. Un incident va mettre le feu aux poudres sans jeu de mot : le cinéma Rex s’enflamme, 422 morts. L’incendie est imputée, à tort, au shah et à la Savak. Des manifestations contre le shah éclatent. L’armée tire de nouveau, il y aura 64 morts, mais l’opposition parle de 15.000 victimes. Le grève générale est décrétée. L’approvisionnement en pétrole est perturbé. L’Occident s’inquiète.

La république islamique

Giscard d’Estaing, le président français, invite l’américain Jimmy Carter, le premier ministre britannique James Callaghan et le chancelier allemand Helmut Schmidt à la Gadeloupe en janvier 1979, pour, entre autres, discuter de la situation en Iran. Ils lâchent le shah. Ils jouent la carte de Khomeiny pour ramener le calme, la stabilité et la démocratie en Iran. Pendant 14 ans, il s’est tenu à l’écart, ses écrits sont inconnus en Occident, on ne le connaît pas.

Fin 1978, le shah obtient l’expulsion de l’ayatollah de l’Irak. Il part pour la France où il est accueilli en ami. François Mitterrand, Jean-Paul Sartre, Michel Foucault lui rendent visite. Il ne fait pas de grands discours, répond vaguement lorsqu’on l’interroge sur la forme de gouvernement qu’il entrevoit pour l’Iran : une démocratie parlementaire, déclare-t-il.

En Iran, le shah, usé par le cancer qui le ronge, quitte l’Iran. Le pays vit un moment de liberté totale et de solidarité. Khomeini peut rentrer en Iran le 1er février 1979, après 4 mois passés à Paris. L’accueil est triomphal. L’armée, sans ordre de sa hiérarchie, n’intervient pas.

retour de Khomeiny (par Air France)

Les démocrates ne réalisent pas ce qui se passe. Ils restent sarcastiques, car l’ayatollah parle un drôle de dialecte, mélangeant le persan et l’arabe coranique. L’espoir reste de mise : « on arrivera bien à le mettre de côté ». Mais dans les manifestations, les partisans de Khomeini distribuent des tchadors. Et après la grande manifestation pour la journée mondiale de la femme (8 mars 1979), Khomeiny déclare : « les femmes ne peuvent pas se promener nues dans les rues« .

manifestation du 8 mars

C’en est fini de la liberté. La police religieuse, souvent composée d’adolescents, va faire régner la terreur, s’attaquant aux femmes non voilées. Les opposants d’enfuient, ils traversent la frontière avec l’aide de Kurdes ou de trafiquants de drogue.

Le 4 septembre 1979, 52 employés de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran sont pris en otage par des « étudiants » iraniens. Ils sont accusés d’espionnage, ce qui fut avéré par les documents et les instruments découverts dans l’ambassade. Mais n’est-ce pas l’objectif de toute ambassade ? L’Iran réclame la livraison du shah qui se fait soigner à New York. Le shah devient encombrant, il sera prié de quitter les Etats-Unis en décembre 1979, il mourra en Egypte 7 mois plus tard. Le président Carter fait bloquer les avoirs financiers iraniens se trouvant dans les banques américaines. Les USA cessent les importations de pétrole iranien et expulsent des ressortissants iraniens.
Les otages seront libérés le jour de l’investiture de Reagan qui succède au démocrate Carter, le 20 janvier 1981, après 444 jours de détention. On ignore quelles ont été les modalités des négociations.

L’Occident réalise son erreur. En 1981, l’Irak, soutenu financièrement par l’Arabie saoudite et le Koweït, attaque l’Iran. Les Occidentaux (les Etats-Unis, la France, etc.) profitent de ce financement pour fournir à leur grand ami Saddam Hussein des armes conventionnelles et des composants pour armes chimiques. La guerre va durer 8 ans et faire un million de morts. Pour Khomeini, c’est une aubaine, tout le peuple est derrière lui.

bataillon iranien de femmes
Situation actuelle

Aujourd’hui, l’Iran est une république islamique. Le parlement est élu au suffrage universel… des hommes. Hassan Rohani en est le président. Depuis la mort de Khomeini, en 1989, c’est Ali Khamenei qui est le guide suprême de la révolution. Son turban noir montre sa prétention à descendre du prophète Mahomet.

Isolé, l’Iran s’est replié sur lui-même. Craignant ses voisins possédant l’arme nucléaire (Israël et les Pakistan), il entreprend un vaste programme d’enrichissement de l’uranium. Il est mis au ban des nations, comme signataire de l’accord de non prolifération de l’armement nucléaire.

En 1995, les USA décrètent un embargo sur le pétrole et en 2004, l’Iran ne peut plus recevoir d’assistance scientifique.
Bien entendu, tout ce que décide les Etats-Unis vaut aussi pour l’Occident qui se comporte en valet, ce que n’a pas manqué de souligner Ali Khamenei.

En 2015, éclaircie : un accord est signé pour l’arrêt de la fabrication d’armes nucléaires, sous contrôle international. C’était sans compter sur Trump qui en 2017, sort de l’accord… et menace de sanctions ceux qui sont restés fidèles à l’accord de Vienne : France, Allemagne, Grande Bretagne (la Chine et la Russie se sentent peu concernés).

Tous les projets économiques de l’Iran tombent à l’eau : construction d’un pipeline se raccordant à la Turquie pour alimenter l’Europe, de même que le raccordement au réseau irakien.

L’Iran se tourne donc vers l’est. Il soutient la Russie dans la guerre en Syrie. Il sera signataire de l’accord de paix entre la Turquie, la Russie et l’Iran. Et ouvre son marché à la Chine en échange de brut.

Pendant ce temps Trump et ses conseillers attendent que le peuple se révolte et instaure la démocratie à l’occidental… dont il a déjà goûté sous le shah. Il espère réaliser la même opération qu’en Syrie où les Etats-Unis avaient fourni des armes aux opposants de Bachar al-Assad et profité du front al-Nosra (al Qaïda), un allié de circonstance. Mais en Iran, il n’y a pas d’opposition structurée. Des manifestants sont bien descendus dans la rue pour protester contre l’augmentation du prix de l’essence, mais les slogans sont bien vite devenus anti-américains après l’assassinat, le 3 janvier 2020 par un drone, du général iranien Qassem Soleimani et de l’Irakien Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du mouvement pro-iranien Hachd al-Chaabi. Le peuple fait maintenant bloc derrière le guide suprême.

manifestation anti-américaine en Iran

Le génocide arménien

Las Arméniens sont des indo-européens comme les Kurdes et les Perses. L’appartenance au groupe indo-européens n’a aucun rapport avec une race quelconque, c’est un marqueur ethno-culturel. L’arabe et l’hébreu font partie du groupe sémite et le turc du groupe turco-mongol.

Les Arméniens ont occupé le sud du Caucase. On considère qu’ils auraient fusionné avec les Hourrites qui occupaient le terrain depuis des millénaires, comme les Kurdes seraient les héritiers des Mèdes. Cette situation entre la mer Noire et la mer Caspienne leur a donné des voisins puissants au cours des siècles : l’Empire romain, l’Empire perse, puis l’Empire ottoman et la Russie.

Le Caucase
Antiquité

On trouve la trace des Arméniens dans les archives de Ninive au VIIe siècle avant notre ère. Mais c’est sous Xerxès Ier, roi des Perses, qu’ils entrent dans l’histoire en combattant comme vassaux des Perses à Marathon contre les Grecs (-490).

L’Arménie est conquise par Alexandre le Grand (vers -330) et est incluse dans son empire, dont elle s’affranchira en 189 avant notre ère pour s’étendre du Caucase à la Méditerranée, créant un glacis entre les Romains et leurs ennemis, les Parthes (-247 à 224). Elle tombera sous la coupe des Romains en -65. Elle va passer par des périodes d’indépendance et de domination romaine et parthe puis perse. En 301, alors qu’elle est de nouveau romaine, elle est la première nation à devenir officiellement chrétienne. Malgré les aléas du temps, les Arméniens sont restés chrétiens jusqu’à nos jours.

Moyen-Age

L’Arménie passe sous contrôle arabe lors des conquêtes du VIIe siècle. Mais les Arméniens continuent à lutter pour leur indépendance. Les Turcs seldjoukides mettront fin à leurs velléités d’indépendance en 1064, en ruinant le pays. Les habitants partent en exode vers les Balkans, Chypre et la Cilicie, dans le sud de l’Anatolie sur la Méditerranée, à 600 km de leur base historique. Là, profitant de l’arrivée des armées chrétiennes, ils créent le royaume arménien de Cilicie, voisin du comté d’Edesse. Ce royaume se maintiendra jusqu’en 1375, soit bien après la défaite des barons chrétiens (1291). Il passera sous le contrôle des Mamelouks d’Egypte avant que la région ne soit intégrée dans l’Empire ottoman (1517)

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
Dans l’Empire ottoman

Les Arméniens se sont très bien intégrés dans l’Empire ottoman, profitant de sa puissance économique pour établir des comptoirs commerciaux à Marseille, Amsterdam, dans les ports italiens, à Calcutta, etc.

Si le centre historique reste tourné vers la terre, la diaspora, surtout à Constantinople se caractérise par son avant-gardisme culturel, intellectuel et économique. Dès le XVIe siècle, ils développent l’imprimerie que les musulmans dédaignent. Les Arméniens deviendront hauts-fonctionnaires, diplomates, professeurs, médecins, juristes et même ministres.

Au XIXe siècle, l’empire s’effondre. Dès 1830, les nationalismes régionaux, surtout dans les Balkans, encouragés par la Russie, arrachent des lambeaux de territoire à l’empire : la Serbie, la Grèce, le Monténégro, la Bosnie, la Bulgarie, Chypre, la Crète et l’Albanie échappent au contrôle du sultan ottoman. En Afrique, l’Algérie, la Tunisie, la Libye et l’Egypte s’émancipent… pour tomber immédiatement sous la coupe les nations européennes : la France, l’Italie et l’Angleterre.

En réaction, le sultan décide des réformes. En 1876, un parlement est élu au suffrage universel, il compte 15 Arméniens, dont le ministre des affaires commerciales.

La même année, le traité de Berlin qui met fin à la guerre entre l’empire ottoman et la Russie, qui s’est imposée comme la protectrice des chrétiens, exige la protection des Arméniens contre les attaques des Kurdes. Les Kurdes forment un corps d’élite de cavalerie dévoué au sultan. Comme rien n’est mis en oeuvre, des rébellions éclatent, des groupes armés arméniens aux méthodes parfois terroristes s’opposent aux Turcs. Des massacres sont perpétrés contre les populations arméniennes entre 1894 et 1896.

1915 : le génocide

Lorsque la guerre mondiale éclate en 1914, le gouvernement turc, aux mains du parti des « jeunes turcs » qui a écarté le sultan, choisit le camp de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, se méfiant de la Russie qui a des visées sur les territoires ottomans. La Turquie est alors dirigée par trois officiers Talaat PachaEnver Pacha et Djemal Pacha. Ils fuiront en Allemagne à la fin de la guerre.

En février 1915 les Russes avancent dans le Caucase avec quatre bataillons de volontaires arméniens. A cette époque, les Arméniens sont répartis sur le territoire de l’empire ottoman de la Russie et de la Perse. Ce sera le prétexte du génocide arménien : les soldats arméniens de l’armée turque sont désarmés, les intellectuels fusillés en avril et une grande partie de la population déportée vers le désert de Syrie. Tout d’abord ceux qui habitaient près des zones de combat, puis tous les Arméniens de l’est de l’Anatolie. Ils seront victimes des pires sévices durant leur long périple : la soif, la faim, les viols, la vente comme esclave, les massacres. La junte militaire alors au pouvoir confiera au plénipotentiaire allemand en place à Constantinople que « c’était le bon moment pour en finir avec les Arméniens ». Des massacres d’Arméniens avaient déjà été perpétrés entre 1894 et 1896 (au moins 80.000 morts) puis en 1909 (15.000 morts ?). Mais jamais, ils n’avaient atteint le chiffre de 600.000 à près d’un million et demi de morts selon les sources

Aujourd’hui

Le traité de Sèvres, qui entérinait la fin de la guerre, prévoyait entre autre, la création d’une Arménie et d’un Kurdistan indépendants. Mais la reprise des combats par Mustapha Kémal mit à mal ces résolutions (voir mon article : le jour où la Turquie gagna la guerre).

Aujourd’hui, l’Arménie est un Etat indépendant, issu du démembrement de l’Union soviétique avec comme capitale Erevan. Sa superficie ne correspond qu’à un dixième de l’Arménie historique. A l’est de l’actuelle Arménie, la région du Haut Karabagh, peuplée d’Arméniens, incluse dans l’Azerbaïdjan, réclame son rattachement à l’Arménie.

Après la guerre, une importante colonie arménienne a fui vers la Russie, la France (Charles Aznavour, la famille Pétrossian (caviar), Michel Legrand, par sa mère), les Etats-Unis et vers le Liban et la Syrie qui étaient devenus protectorats français en 1918.

La reconnaissance du génocide

La notion de génocide n’est apparue qu’en 1945, lors du procès des dignitaires nazis à Nuremberg. Actuellement, seule une trentaine de pays ont reconnu le génocide arménien. Le premier fut l’Uruguay en 1965, le second, Chypre ne prendra la décision qu’en 1982 ! Le dernier pays à reconnaître le génocide est (actuellement) les Etats-Unis, le 12 décembre 2019.

Le 24 avril a été déclaré « journée pour la reconnaissance des martyrs arméniens« .

La Turquie refuse catégoriquement que le mot « génocide » soit appliqué à cette tuerie de masse qu’elle considère comme inhérente à la guerre. Elle joue sur la définition de génocide : « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». La Turquie nie l’intention de détruire, évoquant une « simple » déportation pour raison de sécurité militaire. Les pertes auraient été dues à la faim et aux épidémies qui ravageaient le pays en guerre. Les massacres auraient été des « dégâts collatéraux »… 600.000 à près d’un million et demi de morts ! Cette position ne concorde pas avec le télégramme du ministre de l’intérieur Talaat Pacha : « Il a été précédemment communiqué que le gouvernement a décidé d’exterminer entièrement les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeront à cet ordre ne pourront plus faire partie de l’administration. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, si tragiques que puissent être les moyens d’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence ».

Les Kurdes

Origine et Moyen Age

Les Kurdes sont originaires du sud de la mer Caspienne, des montagnes du nord de l’Iran. Leurs langues sont apparentées au persan. J’ai utilisé le pluriel car les Kurdes ne forment pas une communauté homogène : ils parlent des dialectes différents et s’ils sont à majorité sunnite, on trouve des Kurdes alévis, yésidis, chiites, juifs et chrétiens.
Ils nous sont connus depuis d’Antiquité. Certains historiens les considèrent comme descendants des Mèdes. Un royaume kurde est devenu province romaine en 66 avant notre ère, conquis par Pompée. A titre de comparaison, les Turcs originaires des steppes de l’Asie centrale et de la Sibérie font leur entrée dans l’Histoire du Proche Orient vers 750 lorsqu’ils accompagnent les troupes du futur calife abbasside venant des confins orientaux de la Perse.

Les Kurdes se feront remarquer lors des croisades où l’un de leurs émirs, Salah al-Din (qui signifie « la perfection de la religion », connu sous le nom de Saladin) défait les chrétiens aux Cornes de Hattin (en Galilée) en juillet 1187 puis reprend Jérusalem en octobre de la même année. En 1190, il prend le contrôle de l’Egypte fatimide.

Salah al-Din est né en 1138 à Tikrit, comme Saddam Hussein. Il est mort à Damas en 1193. A cette époque, le Proche Orient est une mosaïque d’émirats. Le calife de Bagdad ne contrôle plus rien, il est une autorité spirituelle, rien de plus. Des Turcs seldjoukides occupent une partie de l’Anatolie et le sud du Caucase. Une autre tribu seldjoukide s’est installée autour de Bagdad. Une dynastie turque différente, les Zengides, dirigée par Nur al-Din (qui signifie « la lumière de la religion », connu sous le nom de Nourédine) occupe la Syrie et effectue des raids dans le califat fatimide d’Egypte. Il a sous ses ordres Salah al-Din qui deviendra vizir du calife égyptien tout en servant Nur al-Din. (Ô le faux-cul.) A la mort de ce dernier, il continuera son oeuvre et mettra fin au califat du Caire. (Ô le traître.) Il va placer la Syrie (d’alors) et l’Egypte sous le contrôle d’une éphémère dynastie kurde, les Ayyoubides (du nom de son père).
Nur al-Din et Salah al-Din, comme leur nom l’indique, ont beaucoup œuvrer pour la religion musulmane en ouvrant, entre autres, des écoles coraniques dans les villes qu’ils avaient conquises. Mais ils n’ont jamais fait le pèlerinage à La Mecque.

Le Proche Orient au temps de Saladin. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande vivement.
Situation des Kurdes dans l’Empire ottoman

Après l’occupation mongole (vers 1230-1340) et les raids de Tamerlan (vers 1380-1405), le Proche Orient est dominé par un empire turc sunnite (l’Empire ottoman) et un empire perse chiite. Dans l’Empire ottoman, une douzaine d’émirats kurdes vivent de façon autonome : l’émir possède la terre en échange d’un impôt et de la mise à disposition d’une armée.

En 1846, le sultan ottoman met fin aux émirats et crée une province appelée Kurdistan, qui se transformera en district de Diyarbakir (une ville de l’est de la Turquie actuelle). Les émirs reçoivent en compensation des postes honorifiques. Bien entendu, cette « annexion » n’est pas acceptée de bon cœur, et des insurrections éclatent.

Lors de la guerre de 1914-1918, les Kurdes restent fidèles au sultan et rejoignent l’armée ottomane. Ils participeront au génocide des Arméniens chrétiens, leurs voisins.

Situation actuelle

Aujourd’hui, on dénombre 40 millions de Kurdes. C’est l’ethnie la plus importante sans Etat. A titre de comparaison, il n’y a que 15 millions de Juifs de par le monde, dont 6 millions en Israël. Les Kurdes vivent dans le sud-est de la Turquie (12 à 15 millions sur 82 millions), le nord de la Syrie (environ 3 millions sur 17 millions), le nord de l’Irak, où ils forment une entité politique autonome (5 à 7 millions sur 40 millions), et en Iran (6 à 9 millions sur 82 millions). Lors de la guerre contre DAESH, ils ont fourni les seules troupes à combattre sur le terrain, avec les Syriens.

On distingue plusieurs groupes de peshmergas, mot kurde désignant les combattants :

  • Les forces de défense du peuple du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) implantées en Turquie où ils sont considérés comme terroristes. L’Union européenne et les Etats-Unis leur donnent également cette étiquette.
  • Les unités de protection du peuple (YPG) opèrent en Syrie contre DAESH.
  • Les unités de protection des femmes (YPJ) combattent avec les YPG. Les femmes tiennent un rôle important chez les Kurdes. Elles sont égales aux hommes, elles ne sont pas soumises à un tuteur. Contrairement aux autres musulmans, hommes et femmes dansent ensemble lors des fêtes.
En pointillé, les populations kurdes. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes).
Situation des Kurdes en Iran, en Syrie et en Iraq

En Iran, les Kurdes sont tolérés, mais n’ont aucun droit spécifique, ils doivent se comporter comme des Iraniens. Toute contestation est sévèrement réprimée.

La situation n’est guère différente dans la Syrie de Bachar al-Assad. Les Kurdes doivent parler arabe et donner des noms arabes à leurs enfants. Bien que combattant DAESH, ils s’opposent également aux troupes gouvernementales.

En Iraq, après la guerre du Golfe, ils ont obtenu un territoire autonome dans le nord autour d’Erbil. Ils avaient soutenu l’intervention militaire américaine. En 1988, le gouvernement de Saddam Hussein avait mené des attaques à l’arme chimique contre des villages kurdes. Les Kurdes irakiens ont également combattu DAESH.

Situation des Kurdes en Turquie

En 1920, le traité de Sèvres prévoyait le démembrement de l’Empire ottoman qui aurait donné naissance à un Etat kurde indépendant (en bleu ciel sur la carte) et un Etat arménien (en rouge). Le refus de reconnaître ce traité par certains officiers ottomans dont Mustapha Kémal et l’offensive contre l’occupation de l’Anatolie qui s’en suivit, a forcé les vainqueurs de la première guerre mondiale à revoir leurs exigences. Un nouveau traité, celui de Lausanne de 1922, a abouti à la création de la Turquie moderne, abandonnant l’idée d’une Arménie et d’un Kurdistan indépendants.

Ce revirement est la source des dissensions entre les Turcs et les Kurdes qui n’ont pas accepté d’être spolié par un morceau de papier. Il faut rappeler que le président américain Wilson avait posé comme préalable aux traités mettant fin à la guerre qu’ils devaient tenir compte de l’intérêt des peuples.

Sous le gouvernement de Mustapha Kémal, plusieurs révoltes kurdes ont été réprimées : dont celles de 1920-1922 et de 1937-1938.

En 1980, profitant du climat d’insurrection en Turquie, le PKK, le Parti des ouvriers kurdes, prend les armes. Depuis, la région du Kurdistan est placée en état d’urgence, elle devient un territoire occupé par l’armée turque et des groupes paramilitaires qui font régner la terreur. Un cessez-le-feu a été décrété en 1999. La guerre aura fait 40.000 morts.

En 2005, Erdogan, alors premier ministre, promet de résoudre le problème kurde dans le respect de la constitution. Il autorise la création d’une chaîne de télévision kurde (TRT 6) ainsi que l’ouverture d’écoles privées enseignant en kurde. Il prononce même quelques mots en kurde lors de l’inauguration de la chaîne TRT 6. Mais cette libéralisation sera de courte durée, en 2016, suite au coup d’Etat avorté, les écoles kurdes sont fermées. Les Kurdes sont priés de s’exprimer en turc lors des contacts avec l’Administration ou dans les hôpitaux.

En 2019, l’AKP, le parti d’Erdogan est désavoué lors des élections municipales. Le parti du président perd les grandes villes et des membres importants du parti font défection. Erdogan doit réagir : il va créer une vague nationaliste favorable en s’attaquant aux Kurdes de Syrie qu’il considère comme des terroristes menaçant la Turquie. Un scénario bien huilé est mis au point avec les Etats-Unis. C’est l’opération « Source de paix » !

Le 6 octobre 2019, les Etats-Unis retirent leurs troupes du nord de la Syrie pour laisser la voie libre à l’armée turque et à ses supplétifs islamistes.
Le 9 octobre, les forces turques bombardent les positions kurdes et entrent en Syrie. Il faut savoir que le nord de la Syrie n’est pas désert, il abrite une population nombreuse. Pour faire face à l’invasion de ce qui est encore son pays, Bachar al-Assad, le président syrien, envoie deux divisions. On pense que le conflit va s’internationaliser.
Le 13 octobre, suivant le scénario écrit par avance, les Etats-Unis « obtiennent » une trêve pour permettre aux combattants kurdes d’évacuer les zones de combats.
La trêve va prendre fin lorsque la Russie entre en jeu. Elle propose de sécuriser le nord de la Syrie et se porte garante de l’évacuation des combattants kurdes pour laisser un no-man’s land de 30 km de profondeur en territoire syrien.
Le 22 octobre, on apprend que les soldats russes et turcs vont patrouiller ensemble pour sécuriser la frontière.

Qui sort vainqueur de cette invasion ? Certainement Poutine et son allié Bachar al-Assad, mais aussi Erdogan qui a reconquis son électorat en se montrant ferme avec les « terroristes ».

Et l’Union européenne ? Elle s’est agitée ou plutôt, elle a gesticulé. Erdogan l’avait menacée : si elle osait utiliser le mot « invasion », il lâchait les 3,6 millions de réfugiés qui stationnent en Turquie. Timidement, l’UE a proposé que le no-man’s land établi passe sous contrôle de l’ONU. Les deux organisations (l’UE et l’ONU) dont l’inefficacité est proportionnelle à leur coût de fonctionnement espéraient revenir au premier plan… C’est raté.

Recep Tayyip Erdogan

Enfance

Recep Tayyip Erdogan naît le 26 février 1954 à Beyoglu, un des districts européens d’Istanbul, dans une famille modeste : son père est capitaine sur un navire du Bosphore. Un quartier de Beyoglu est bien connu pour son équipe de football et son université : Galata. Pour rappel, la Turquie est un pays d’Asie avec un tout petit bout de territoire en Europe séparé de l’Asie par le Bosphore.
Il suit les cours d’une école religieuse qui forme des imams.
De 1969 à 1982, il joue au football et deviendra même semi-professionnel.

Entrée en politique

Il travaille dans une entreprise de transport lorsqu’il épouse Emine Gülbaran (née en 1955) en 1978. Elle militait au sein de l’Association des femmes idéalistes, une organisation islamique ultranationaliste proche des « Loups gris ». Ils ont 4 enfants.

Sa femme et ses enfants

En 1983, après que les militaires aient rendu le pouvoir aux civils, il adhère au Parti du salut national, le parti islamique d’Erbakan qui deviendra premier ministre mais sera démis de ses fonctions par un nouveau putsch militaire en 1997.
Pour comprendre l’intervention de l’armée, il faut se remémorer la création de la Turquie moderne. Le pays a été fondé par un militaire, Mustapha Kemal, qui a refusé les conditions du traité de Sèvres de 1920 et continué la guerre, chassant les Grecs, les Italiens, les Britanniques et les Français qui s’étaient installés dans l’Empire ottoman démembré. Il avait créé une république laïque que l’armée devait protéger. L’armée est la gloire nationale, l’âme turque. Elle reversera quatre fois le gouvernement élu : en 1960, 1971, 1980 et une dernière fois en 1999.

Maire d’Istanbul

A 40 ans (1994) il devient maire d’Istanbul avec comme objectif la lutte contre la corruption. Il n’y restera pas longtemps. En 1998, il est condamné à 10 mois de prison pour incitation à la haine. Il avait minimisé le rôle de l’armée en récitant un poème nationaliste qui dit « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats ».

En 2001, il s’éloigne d’Erbakan et fonde l’AKP, le Parti de la justice et du développement.

Premier ministre

Il devient premier ministre en 2003. Il prône l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Pour cela, la Turquie doit réunir plusieurs conditions dont :

  • œuvrer à la réunification de Chypre (en 1974, l’armée turque a créé la République turque de Chypre du nord, un Etat indépendant non reconnu par l’ONU)
  • et éloigner l’armée du pouvoir.

En 2008, à Cologne lors d’un meeting électoral, il déclare que l’assimilation et l’intégration des Turcs est un crime contre l’Humanité. La même année, il autorise le port du voile à l’université, où sa fille vient d’entrer, déclarant que son interdiction empêche les femmes de se cultiver.
Il faut savoir qu’en 1999, une élue avait fait son entrée au Parlement la tête couverte d’un foulard. Elle avait été huée et expulsée avant d’avoir pu prêter serment. Les choses changent. Mais il faudra attendre 2013 pour que les premières députées voilées reviennent au Parlement. En France et en Belgique, les députées peuvent siéger voilées. Les fonctionnaires ne peuvent pas arborer de signes religieux, mais les politiciens le peuvent puisqu’ils ne sont pas neutres. Dans les années 60, la France, laïque, a connu des députés en soutane !

En 2009, il s’attaque aux militaires. Ici, je dois introduire un nouveau personnage : Fethullah Gülen (né en 1941).

C’est un ami d’Erdogan. Il est philosophe et prédicateur musulman. Pour lui, l’islam doit être au service du bien commun. Il croit en la science, à la démocratie et au dialogue interconfessionnel. Il a rencontré le pape Jean-Paul II, le patriarche orthodoxe grec et le grand rabbin israélien. Objet d’une enquête par les militaires lors du putsch de 1999, il s’est exilé aux Etats-Unis.
Pourquoi est-il important ? Son mouvement, Hizmet (le service), gère des centaines d’écoles mixtes en Turquie. Je parle ici de mixité au sens islamique : dès la puberté les femmes sont séparées des hommes en dehors des cours. Ces écoles ont une très bonne réputation et elles fournissent les cadres de la société. De fait, ses diplômés contrôlent l’administration et la justice.

Gülen doit le succès de son mouvement au financement des Etats-Unis. Pour comprendre, il faut remonter aux années 70. Le communisme prend de l’ampleur en Turquie. Tous les jours des heurts violents opposent la droite et la gauche. On déplore des morts chaque jour à Istanbul. En 1980, l’armée met fin à l’anarchie en prenant le pouvoir. Les communistes sont arrêtés, la censure instaurée. Pour contrer le communisme, l’armée remet la religion au premier plan : les cours de religion sont rétablis dans les écoles et le prosélytisme est favorisé. Avec l’accord de l’armée, les Etats-Unis mettent la main au portefeuille en finançant les confréries musulmanes ce dont va profiter Gülen.

Erdogan et Gülen au temps de leur amitié

L’armée est accusée de préparer des attentats pour déstabiliser le pays. Les chefs d’état major sont arrêtés lors d’une vaste opération policière… menée par des juges de la mouvance Gülen. L’accusation n’est pas sans fondement, des perquisitions ont permis de mettre au jour des documents compromettants que les militaires justifient par des procédures d’entraînement. Libéré de la menace des militaires, Erdogan peut rêver à un avenir radieux.
Mais en 2013, son fils, plusieurs de ses amis ainsi que 4 ministres (sur 25) sont arrêtés, sur ordre des mêmes juges, pour faits de corruption. Erdogan crie au complot. Le procureur est dessaisi du dossier. Gülen toujours en exil, devient un terroriste, il perd la nationalité turque et un mandat d’arrêt international est lancé contre lui avec demande d’extradition. Les Etats-Unis n’ont pas donné suite.
Erdogan avait lancé de grands projets de travaux publics dans le pays et surtout à Istanbul : modernisation de la ville, tunnel sous le Bosphore, aéroport ultra-moderne, extension du métro, troisième pont sur le Bosphore, etc. C’est à l’occasion de ces travaux que des milliards de dollars ont/auraient été détournés.

En 2014, les Panama Papers dévoilent que des proches d’Erdogan et des dirigeants de l’AKP administrent des sociétés offshore. Complot ! 150 journaux, sites d’information et chaînes de télévision sont fermés.

Président

En Turquie, pour être élu président, il faut avoir fait des études universitaires. Des doutes subsistent sur les études d’Erdogan. Mais il arbore un diplôme de la faculté des sciences économiques et commerciales de l’université de Marmara… dirigée par un ami politique. Or, cette faculté n’existait pas lorsqu’il a obtenu son diplôme et il semble qu’on ne l’y ait jamais vu : il ne figure pas sur les photos de classe. L’avoir dénoncé a peut-être coûté la vie à Ömer Basoglü. Il a été retrouvé mort, mais l’enquête n’a pas confirmé l’assassinat.
Cette polémique ne l’empêche pas de remporter les élections de 2014 à une écrasante majorité et à devenir le premier président élu au suffrage universel. Il promet d’islamiser la Turquie et d’effacer l’héritage laïc de Mustapha Kemal. Pourtant il reste dans la voie tracée par Kemal.

Erdogan dans son nouveau palais sous la photo de Mustapha Kemal

En faisant référence au Coran, Erdogan déclare que les femmes sont inférieures aux hommes, leur tâche principale étant de faire des enfants (2014). Sa femme est un modèle : toujours voilée, elle suit docilement son mari et ne prend jamais la parole.
Dans le discours de fin d’année 2015, il compare son régime à celui de « Monsieur Hitler ».

Les programmes scolaires sont revus : le djihad est enseigné comme principe de l’islam, le darwinisme est supprimé. Des milliers de livres luxueux sont envoyés dans les établissements scolaires secondaires des pays européens pour dénigrer le darwinisme.

Nouveau « sultan »

Il déjoue une tentative de coup d’Etat militaire en 2016 en appelant la population à descendre dans la rue… comme Eltsine l’avait fait à Moscou. 250 personnes perdent la vie, 103.000 personnes sont arrêtées (chiffre officiel) dont 18.000 condamnées. 50.000 voient leur passeport confisqué. Rien ne peut plus lui résister : il dira que ce coup d’Etat est un don de Dieu. Beaucoup d’universitaires fuient vers l’Allemagne qui compte 3 millions de Turcs. La plupart acquis à Erdogan.

Le régime présidentiel qu’il soumet à référendum en 2017 est adopté à une courte majorité : 51% des voix grâce à l’appui des nationalistes (MHP : Parti d’action nationale). La presse d’opposition résume ainsi le nouveau régime : l’exécutif, c’est Erdogan, le législatif, c’est l’AKP et le judiciaire est nommé par le président. Il a rétabli de système de Kemal qui proclamait que la séparation des pouvoirs était une aberration qui empêchait le développement du pays.

La presse s’insurge ? On la muselle : des journalistes sont emprisonnés pour outrage, terrorisme ou espionnage. Celui qui a été accusé d’espionnage avait révélé que la Turquie livrait des armes à DAESH en échange de pétrole, photos à l’appui. 3000 journalistes ont perdu leur travail. Les médias sont maintenant contrôlés directement ou indirectement par l’Etat.
La Turquie occupe la 157ème position sur 180 selon l’indice de la liberté de presse.

Erdogan ne s’est pas oublié, il a fait construire un palais de 1000 pièces à Ankara. En comparaison, Versailles en compte 2300 et la Cité interdite de Pékin, 8700 !
Comme les sultans ottomans, il s’est entouré de janissaires.

Le palais d’Ankara et la garde présidentielle
Politique extérieure

La politique extérieure de la Turquie est très complexe. La Turquie fait partie de l’OTAN. Elle constitue la deuxième armée en nombre. Elle occupe une situation stratégique dans l’OTAN comme frontalière avec Russie, bien que depuis la crise de Cuba, les Etats-Unis aient dû démanteler les missiles pointés vers Moscou. Elle contrôle les détroits permettant l’accès de la Mer Noire vers la Méditerranée, points de passage obligés des navires russes. Mais cette situation ne l’empêche pas d’entretenir de très bonnes relations avec la Russie de Poutine. La Turquie a même acheté des missiles S400 à la Russie… missiles conçus pour abattre les avions de l’OTAN ! Elle sera punie, elle sera privée des F35 qu’elle avait commandés.

La Turquie se sent l’héritière de l’empire ottoman : la Syrie, l’Irak lui ont été arrachés au traité de Sèvres en 1920. Lors de la guerre d’Irak, Erdogan a refusé la présence de 62.000 soldats américains sur son territoire… même pour un chèque de 15 milliards de dollars.

La Turquie est proche de l’Iran chiite, son voisin, mais aussi des pays musulmans sunnites. Elle soutient l’intervention des Saoudiens au Yémen, mais elle accuse les mêmes Saoudiens de l’assassinat de Jamal Khashoggi dans leur ambassade à Istanbul. Elle veut se présenter comme l’autre représentant des musulmans dans le monde. En 2017 à Istanbul, lors du sommet des pays musulmans (Organisation de la coopération islamique : OCI), Erdogan a accusé l’Occident (ses alliés) de piller les richesses des pays musulmans.

Erdogan est également l’allié des Israéliens, mais ne manque pas de les critiquer lors des attaques sur la bande de Gaza. Il a déclaré : « Les Israéliens traitent les Palestiniens comme ils ont été traité eux-mêmes il y a 50 ans. » Il a envoyé une flottille pour briser le blocus de Gaza en 2010. Cette opération s’est soldée par un échec et la mort de 9 Turcs. Israël, accusé de terrorisme d’Etat, a présenté ses excuses.

La Turquie et l’Europe

La Turquie menace régulièrement l’Europe de laisser partir les 3,6 millions de réfugiés qui ont fui la guerre en Syrie et en Irak.
Si les négociations avec l’Union européenne se sont pas rompues, la Turquie sait depuis 2009 qu’elle ne peut espérer qu’un partenariat privilégié et non une adhésion complète.

Deux anecdotes pour suivre.
Pour le référendum de 2017, des meetings étaient prévus dans plusieurs pays européens. Les Pays-Bas ont interdit ces meetings sur leur territoire. La ministre turque de la famille, en tournée en Allemagne, a voulu bravé cet interdit et faire un discours à partir du balcon de l’ambassade (extraterritoriale). Elle a été arrêtée devant la grille et expulsée. Erdogan a traité les Pays-Bas d’Etat nazi et fasciste et a demandé des excuses… ce que le premier ministre Mark Rutten a refusé, qualifiant les propos d’Erdogan de nauséabonds et d’hystériques. L’Allemagne et plusieurs pays d’Europe ont pris parti pour les Pays-Bas.

Erdogan a reçu de nombreuses distinctions de par le monde, mais une seule lui a été accordée par un pays européen. La Belgique l’a gratifié de la plus haute distinction en 2015 : le grand cordon de l’ordre de Léopold, qui correspond à la légion d’honneur française. La grande différence entre les deux décorations réside dans le nombre de décorés : des centaines par an en France, 156 en tout en Belgique, surtout des hommes d’Etat belges et étrangers. Devant les critiques, le ministre des relations extérieures a expliqué : « C’est simplement une coutume lors d’une visite d’Etat: des décorations sont échangées entre chefs d’État. Il ne faut y voir qu’une tradition protocolaire. » Donc, pas besoin de la mériter.

Erdogan, le roi et le premier ministre belges lors de la cérémonie de remise de la décoration.
Et aujourd’hui (2019) ?

Erdogan est à l’apogée de son règne en 2016. L’AKP a apporté la stabilité au pays et favorisé son développement économique. Erdogan a gagné son pari : il a redonné son lustre à la Turquie, elle a sa place sur l’échiquier politique mondial. Il reste néanmoins très nostalgique de l’Empire ottoman. Lors de ses voyages au Kosovo et en Bosnie, il ne manque pas de rappeler les liens qui unissent ces pays et la Turquie (la religion et un passé commun). Il a déclaré que la Turquie ne devait pas avoir honte de son passé… lors de l’évocation de « la guerre civile » contre les Arméniens dont il refuse toujours de reconnaître le génocide.

La situation économique est florissante : le taux de croissance flirte avec les 10%. Les investissements étrangers affluent. Les grandes marques automobiles (Ford, Toyota, Renault, Volkswagen, Hyundai, Fiat, Mercedes) produisent un million de voitures par an dont plus de 80% sont exportées.

Mais dès 2018, tout s’arrête.
L’inflation atteint 25% en octobre, le salaire minimum est augmenté de 26%. Les constructeurs automobiles se désengagent suite à l’augmentation des salaires et à l’inflation. Le chômage remonte à 13%.

2019 est l’année noire. C’est une année d’élections municipales. Les partis d’opposition se regroupent, ils présentent une liste unique. L’AKP perd les villes d’Istanbul, d’Izmir et d’Ankara remportées par le CHP : le Parti républicain du peuple. Erdogan dénonce « les irrégularités, les abus et la corruption ». Gonflé le gars ! On recompte les voix à Istanbul, le vote est annulé… nouvelle élection. Le candidat social démocrate l’emporte à nouveau, non plus avec 8000 voix d’avance, mais avec 180.000 !
L’AKP doit faire face à de nombreuses défections dont un ex-président de ce parti et un ex-ministre.

Trois maires kurdes sont accusés de détourner l’argent de la ville au profit du terrorisme. Ils sont destitués et leurs villes placées sous le contrôle de gouverneurs désignés par l’Etat.

Erdogan doit réagir. Il doit regagner la confiance.
Le 9 octobre 2019, il envahit le nord de la Syrie pour y chasser les Kurdes. Les nationalistes se rallient à lui, sa popularité remonte. La question kurde a toujours été son joker.

A suivre

Le jour où Turquie gagna la guerre

La Grande Boucherie, organisée par des généraux incompétents et où les seuls vrais héros ont été fusillés pour insoumission, ne s’est pas terminée le 11 novembre 1918. L’après-guerre ne s’est pas réglée par le traité de Versailles le 28/06/1919. Ces événements n’ont concerné que le front ouest et l’Allemagne. Chaque vaincu a eu son traité : l’Autriche, celui de Saint-Germain-en-Laye le 10/09/1919, la Bulgarie, celui de Neuilly le 27/11/1919, l’Empire Ottoman, celui de Sèvres, le 10/08/1920 et quelques autres… 16 en tout.

Alors que la guerre ne fait plus de doute, l’Empire Ottoman a déjà perdu ses territoires d’Afrique et d’Europe. En Afrique, la France a occupé l’Algérie en 1830 et la Tunisie en 1881. L’Italie a envahi la Tripolitaine (Libye) en 1911. Quant à la Grande Bretagne, elle met l’Egypte sous tutelle en 1882 et en fait un protectorat en 1914. Si en Afrique, l’Empire a laissé faire, faute de moyens, en Europe, il vient d’être vaincu dans une guerre qui l’a opposé à la Grèce, à la Serbie et à la Bulgarie, guerre dans laquelle il a perdu les derniers lambeaux de territoires qu’il conservait en Europe (1912-1913).

En 1914, il entre en guerre, sans enthousiasme, aux côtés de l’Allemagne qui depuis quelques années l’aide. L’Allemagne a pris en main l’armée ottomane et construit les chemins de fer Berlin-Beyrouth et Damas-La Mecque.

En mars 1915, pour ravitailler les Russes, ses alliés français et britannique tentent de forcer le détroit des Dardanelles. C’est un échec, des mines barrent le passage et les canons ottomans, concentrés sur la péninsule de Gallipoli déciment la flotte, 10 navires sur le 18 engagés sont hors combat. Le 25 avril, des fantassins australiens, néo-zélandais et français débarquent sur la péninsule. Bloqués entre la mer et les falaises, ils resteront cloués sur place pendant près d’un an avant que les survivants soient ré-embarqués et redéployés en Grèce pour combattre la Bulgarie qui vient d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne. Les troupes ottomanes de Gallipoli sont commandées par le général allemand Otto Liman von Sanders, mais celui dont le monde va retenir le nom, est un jeune lieutenant-colonel de 34 ans, Ali Rıza oğlu Mustafa qui deviendra célèbre sous le nom de Mustapha Kemal (le parfait) auquel s’ajoutera plus tard le titre d’Atatürk (le père des Turcs).

NB : oğlu = fils de (comme ibn ou ben en arabe)

La victoire de Gallipoli n’empêche pas l’Empire de subir la défaite qui va le priver de tous ses territoires asiatiques excepté l’Anatolie et, chose exceptionnelle en 1918, va entraîner l’occupation de son territoire par les forces alliées.

AfterWar
Zones d’occupation et annexions prévues par le traité de Sèvres de 1920

Le traité de Sèvres prévoit la découpe des territoires d’Asie entre une Arménie et un Kurdistan indépendants, des mandats français sur deux  nouveaux pays : le Liban et la Syrie et des mandats anglais sur l’Irak, la Transjordanie et la Palestine, territoires créés artificiellement.

Mustapha Kemal prétextant que le sultan est retenu prisonnier à Constantinople par les Britanniques et qu’il est donc impossible de réunir le parlement, déplace celui-ci vers Ankara. Ce parlement, la Grande Assemblée Nationale, rejette le traité de Sèvres, et reprend la guerre. Très vite les Français abandonnent la Cilicie, les Britanniques évacuent la région de Constantinople et les Italiens sont repoussés. Kemal reste face aux Grecs. Dans un premier temps, ceux-ci avancent en Anatolie, mais après leur première défaite, les alliés leur retirent leur soutien tandis que le nouvel Etat soviétique offre son aide aux Turcs. Mais il faudra attendre octobre 1922 pour que l’armistice soit signé. Le traité de Lausanne (24 juillet 1923), qui remplace le traité de Sèvres, donne à la Turquie la souveraineté sur toute l’Anatolie, oubliant les Kurdes et les Arméniens. Il prévoit également un nettoyage ethnique, près d’un million de Grecs sont contraints à l’exil et partent vers la Grèce, 360.000 Turcs prennent le chemin inverse. Le nom du pays, Turquie (et non Anatolie) montre bien que c’est un pays mono-ethnique, celui des Turcs.

Mustapha Kemal devient président de la république. Il abolit le califat en 1924. Le dernier sultan Mehmet V avait repris le titre et appelé au djihad tous les musulmans en novembre 1914… sans beaucoup de succès.

Le but de Kemal est de « libérer la Turquie des forces obscurantistes », selon ses propres termes. Il supprime les confréries religieuses et les tribunaux islamiques. En 1925, la Turquie adopte le Code Civil suisse… juste après que Kemal ait répudié son épouse Latifé selon la loi musulmane. Elle était très libre, très éduquée et parlait plusieurs langues. Elle avait fait ses études à Paris. Kemal ne se remariera pas.

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Après son mariage, elle porta le voile lors des sorties officielles.

Les réformes vont continuer : la polygamie est supprimée, le fez est interdit ainsi que le port du voile pour les femmes. Cette mesure aura peu d’effet hors des villes. L’islam n’est plus religion d’Etat.

En 1928, l’alphabet arabe est remplacé par l’alphabet latin sous sa variante allemande. Le Coran est traduit en turc. Auparavant, il était lu en arabe par des personnes qui ne le comprenaient pas, comme la Bible en latin dans la religion chrétienne. Le pays connaît également un boum économique qui va permettre à la Turquie de ne pas subir la crise de 1929.

En 1930, Constantinople devient Istanbul du nom de la Vieille Ville : Stamboul.

Enfin, en 1934, tout citoyen dut adopter un nom de famille. Mustapha Kemal choisit Atatürk.