Les dissensions entre chiites et sunnites

On pourrait croire que les conflits entre chiites et sunnites au Proche-Orient ne sont qu’un remake des guerres de religions, opposant catholiques et protestants. Guerres qui ont ensanglanté l’Europe au XVIe et XVIIe siècle. Il n’en est rien. Au début, la différence entre les deux mouvements n’était pas religieuse mais politique et le rejet des uns et des autres ne sera que très progressif.

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Avons-nous une âme

Cet article est inspiré du hors série 298 de novembre 2021 du périodique Science & Vie

De tout temps les humains se sont questionnés sur la mort d’un des leurs. Où est passée la vitalité qui animait ce corps maintenant inerte.

L’idée de l’existence de l’âme est associée aux croyances selon lesquelles la vie continue après la mort. Cette idée d’âme est liée à la conviction d’une vie future.

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1571 : La dernière croisade

Contexte géopolitique

Au XVIe siècle l’Empire ottoman ne cesse de progresser vers l’ouest.
En 1522, les Hospitaliers, chassés de Jérusalem avec les Templiers, perdent l’île de Rhodes. Ils s’installent à Malte.
En 1526, la Hongrie est conquise après le bataille de Mohacs. Plus que jamais Vienne est menacée.
En 1566, la république de Gênes perd l’île de Chios.
En 1570, la république de Venise perd l’île de Chypre. Lors du siège de Nicosie, plus de 20.000 habitants sont mis à mort.

Les navires turcs s’aventurent de plus en plus loin à l’ouest et effectuent des raids sur les côtes du sud de l’Italie, alors domaine des Habsbourg qui règnent sur l’Espagne, les Pays-Bas, le Saint Empire germanique, Milan, Naples, la Sicile et les Amériques.
Les Ottomans ont installé des régences à Alger, Tunis et Tripoli d’où partent les corsaires barbaresques qui perturbent le trafic maritime.
L’Empire ottoman est à son apogée. Le commerce en Méditerranée est menacé.

La Méditerranée en 1571. Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes)

En 1571, le pape Pie V crée la Sainte-Ligue avec Venise dans le but de s’opposer aux Ottomans. Ce n’est plus une croisade offensive, mais défensive. Ils sont bientôt rejoints par l’Espagne de Philippe II, les Hospitaliers de Saint-Jean (Malte) et les Génois. La participation du Vatican n’est pas symbolique, depuis la fin du XVe siècle, le pape possède une armée efficace qui a étendu ses possessions au détriment de ses voisins.

Mais où est la France, « fille aînée de l’Église » ? Depuis François Ier, la France, adversaire des Habsbourg est l’alliée de l’Empire ottoman. Elle se réfugie dans une discrète neutralité.

La bataille

La Sainte-Ligue rassemble une flotte importante : 202 bâtiments dont 6 galéasses, des navires à trois mâts, propulsés par des rameurs et qui embarquent des canons. L’armée compte 30.000 soldats et 50.000 rameurs. La flotte quitte Messine le 16 septembre 1571 en direction de la Grèce et plus spécialement du Golfe de Corinthe où est réunie une flotte ottomane de 230 navires.

Le commandement des chrétiens est confié à don Juan d’Autriche, bâtard de Charles-Quint, demi-frère de Philippe II. Le pape Pie V lui fait remettre un petit reliquaire contenant un morceau de la « Vraie-Croix » pour solenniser la croisade. Il a embarqué sur une frégate légère aux voiles écarlates, la Réale, qui lui permettra de diriger la manœuvre.
La flotte ottomane est dirigée par Ali Pacha, gendre du sultan Sélim II, le fils de Soliman le Magnifique.

Le 7 octobre, la bataille s’engage au large de Lépante. Ce n’est pas à proprement parler une bataille navale, mais un combat de fantassins à distance. Ce qui n’empêche pas des navires d’être coulés par les boulets tirés les galéasses.
Dès la première salve, un mât de la Sultane, le navire amiral ottoman est touché.

Aperçu artistique de la bataille

Le combat cesse vers 17 heures par la victoire de la Sainte-Ligue. Ali Pacha a été tué par un tir d’arquebuse, ses deux fils ont été fait prisonniers. Soixante-huit galères turcs ont été coulées et 118 saisies : la flotte est anéantie. Plus de 30.000 Turcs ont été tués contre 7.500 chrétiens. Des milliers de prisonniers turcs vont connaître les chaînes dans les galères de la chrétienté. En revanche 15.000 esclaves chrétiens ont été libérés.

Conséquences

Le grand vizir, premier ministre du sultan Sélim II aurait dit à un émissaire vénitien : « En s’emparant de Chypre, nous vous avons coupé un bras, en détruisant notre flotte à Lépante, vous nous avez rasé la barbe. Et une barbe rasée repousse avec plus de force. » Effectivement, si la défaite a semé la panique à Constantinople, elle n’a pas affaibli l’Empire ottoman qui n’a perdu aucun territoire. C’est même la république de Venise qui fait la mauvaise opération. Elle ne récupère pas Chypre, et pour relancer son commerce avec l’Empire ottoman, elle doit céder des territoires en Dalmatie (actuellement en Croatie) et doit payer 300.000 ducats, plus de 10 tonnes d’or ! Un ducat vénitien, à l’époque, contient 3,5 grammes de 99,47% d’or fin.

Ducat vénitien

Néanmoins, si la flotte ottomane a été vite reconstituée, la perte de 20.000 marins expérimentés va affaiblir l’Empire qui se contentera de contrôler le trafic maritime dans l’est de la Méditerranée, en laissant le contrôle de l’ouest à l’Espagne. Les corsaires barbaresques ne cesseront cependant d’arraisonner les navires chrétiens pour capturer des esclaves. Ce qui provoquera l’intervention d’une jeune nation, les Etats-Unis qui après avoir bombardé Alger et Tunis (déjà !) signera un traité en 1797 assurant la liberté de commerce contre paiement d’un tribut et la fourniture de quatre navires. Le course ne prendra fin qu’avec l’invasion française en 1830.

Le vaccin anticovid est-il halal ?

Cet article est inspiré d’un sujet de la télévision belge

C’est la question qu’a posée Joko Widodo, le président de l’Indonésie, le pays qui compte le plus de musulmans. Pour les musulmans, la question est vitale : pour se prémunir d’une maladie mortelle, faut-il risquer la « damnation éternelle » ?

Pourquoi le vaccin ne serait-il pas halal ? Certains vaccins utilisent de la gélatine fabriquée à partir de déchets animaux, dont des porcs. Ce sont les vaccins dit protéiques comme par exemple celui de la rougeole.
Après examen minutieux de la composition du vaccin chinois Sinovac, le Conseil théologique d’Indonésie l’a déclaré halal. Dans un article précédent, j’avais déjà fait référence à ce Conseil théologique qui devait statuer sur les prières à bord de la station orbitale ISS qui accueillait un Indonésien musulman (voir « la prière en question« ).

Aucun vaccin contre le/la Covid ne contient de gélatine, ce ne sont pas des vaccins protéiques.
Le roi du Maroc, Mahommed VI, a montré l’exemple en se faisant vacciner en public avec un autre vaccin chinois, le Sinopharm. Le président indonésien, rassuré, a fait de même.
Au 15 septembre 2021, l’Indonésie comptabilisait plus de 4 millions d’infections et près de 140.000 morts.

Les imams des pays arabes comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Bahreïn de même que le Pakistan ont également déclaré les vaccins halal.

Néanmoins, dans plusieurs pays, certains imams influents estiment qu’une fatwa, une loi islamique qui stipule que les vaccins sont halal est nécessaire pour décider les hésitants. C’est le cas de l’imam anversois Nordin Taouil, qui prévient que « Certains musulmans ne veulent pas être vaccinés parce qu’ils sont influencés par des théories conspirationnistes prétendant que le vaccin n’est pas autorisé par les autorités religieuses ».

Peut-on se faire vacciner durant le ramadan ?

Autre préoccupation : le ramadan. Les imams semblent d’accord à ce sujet : les vaccins, quels qu’ils soient, n’interfèrent nullement sur l’observation du jeûne, ils ne rompent pas le jeûne car ils n’ont aucun effet nutritionnel.

Et les médicaments sous forme de gélule ?

Les gélules sont faites avec de gélatine. Donc, elles peuvent potentiellement contenir des résidus de porc, et elles s’avalent comme un aliment. Les musulmans doivent-ils les proscrire ?

Les juristes de l’Organisation islamique des sciences médicales font remarquer que la nécessité l’emporte sur la prohibition. C’est pourquoi l’insuline pour le traitement du diabète, qui peut être fabriquée à base de pancréas de porc, est autorisée. Donc, les gélules comme médicaments sont halal.

Les mêmes juristes ont également jugé que les nombreux traitements chimiques pour produire la gélatine la rendent pure (istihala), et par conséquent autorisée. Les gélules comme complément alimentaire sont donc également halal.

La Sîra an-nabawîya

La biographie de Mahomet

La tradition raconte que le calife al-Mançur (754-775) convoqua l’historien ibn Ishâq (mort en 767) pour lui demander d’écrire un livre qui enseignerait à son fils al-Mahdi (calife de 775 à 785) tous les événements depuis Adam. ibn Ishâq s’exécuta. Le calife trouva le livre trop long, ibn Ishâq l’abrégea, ce fut la première biographie de Mahomet.

Cette version ne nous est pas parvenue. Plus de 50 ans plus tard, ibn Hicham (mort en 824) reprit le texte d’ibn Ishâq et l’abrégea de nouveau. Dans son introduction, il note : « Par souci de concision, je m’en tiendrai à la seule lignée qui descend directement d’Ismaël au prophète Muhammad ». Et il conçut un livre de 1600 pages qu’on lit encore aujourd’hui. Le texte actuel serait basé sur 17 manuscrits. La dernière édition a été publiée au Caire en 1955.

La Sîra se présente comme un ensemble de hadiths : tous les paragraphes sont précédés d’une chaîne de transmission : « X a entendu dire par Y qui le tenait de Z que Un tel a dit que…« . La version française de Wahib Atallah ne contient pas ces chaînes de transmission, ce qui facilite la lecture.

Le récit commence avec la naissance d’Ibrahim, fils d’Abraham et de son esclave égyptienne Maria (d’après la Sîra, Hagar d’après la Bible). C’est l’ancêtre de Mohamed, annoncé par deux prophètes. Il se termine à la mort du prophète de l’islam par le choix de Abu Bakr pour lui succéder à la tête de la Umma. (voir l’article sur Mahomet)

ibn Hicham est-il resté fidèle à ibn Ishâq ?

ibn Khaldun (1332-1406) considérait ibn Ishâq comme un des plus grands historiens de l’islam. Pour ibn Khaldun, le travail de l’historien ne se résume pas à établir des chaînes de transmission pour certifier un fait : « La meilleure manière de distinguer le vrai du faux consiste à faire l’examen critique des faits avant même d’apprécier la crédibilité des informateurs. Quand un récit est absurde, peu importe le crédit attaché ou non à son auteur « .

Or, la Sîra qui nous est parvenue contient nombre de faits peu crédibles, pour un lecteur neutre. Voici trois exemples :

  • Amina, la mère de Mahomet racontait : « Lorsque je fus enceinte, je vis sortir de moi une lumière qui illumina les châteaux de Bosra en Syrie ».
  • Mahomet déclare que lorsqu’il était enfant : « … je vis deux hommes habillés de blanc qui portaient une cuvette en or pleine de neige. Ils se saisirent de moi, m’ouvrirent le ventre et sortirent de mon cœur un caillot de sang noir qu’ils jetèrent. Puis ils lavèrent et purifièrent mon cœur avec cette neige ».
  • alors que Médine (Yathrib) va être assiégée par les armées de La Mecque, Mahomet ordonne de creuser un fossé tout autour de l’oasis, mais la terre était très dure. « Mahomet demanda une cruche d’eau, y cracha, fit une prière à Dieu et répandit l’eau sur le sol : la couche dure se disloqua, s’effrita et devint comme une dune de sable. »

ibn Ishâq a été accusé d’avoir des affinités avec les chiites. Il aurait donné un rôle exagéré à Ali. Or dans la Sîra d’ibn Hicham, Ali, est certes considéré comme le cousin bien aimé de Mahomet et son beau-fils, mais là s’arrête son rôle. Jamais il n’est considéré comme le successeur désigné du prophète, ni comme le messie que Mahomet aurait annoncé. (voir l’article sur le Coran des chiites)

Mise en contexte du Coran

L’objectif avoué ou sous-jacent de la Sîra est la mise en contexte du Coran. Le récit doit coller au Coran et expliquer en quelles circonstances, tel verset a été suggéré à Mahomet. Ainsi, c’est à cause de la Sîra qu’on a l’habitude de diviser les révélations entre La Mecque et Médine.

Je crois que les évangiles ont la même origine que la Sîra : un membre d’une communauté, de la deuxième ou troisième génération, a dû demander : « Mais Jésus-Christ, qui c’est ? ». On a donc rédigé une vie de Jésus à partir des souvenirs que les anciens avaient gardés des histoires que les prêcheurs leur avaient racontés. Ce qui pourrait expliqué qu’il y en ait plusieurs… qui ont été uniformisés plus tard. Mais chaque grande communauté, probablement Jérusalem, Alexandrie, Antioche, ont insisté pour garder le leur.

Dans l’exemple des évangiles, la mise en contexte ne s’est pas faite : les évangélistes n’ont pas expliqué en quelles circonstances les paraboles ont été prononcées.

Mahomet prophète de l’apocalypse

D’après l’article de Mohammad Ali Amir-Moezzi dans le « Coran des Historiens » (éditions du Cerf)

Mahomet a-t-il annoncé la fin imminente du monde, tout comme Jésus dans les évangiles ?
Plusieurs sourates du Coran parlent de la fin des temps, mais était-ce imminent ?

Contexte dans la région

Au VIIe siècle, le Proche Orient est fortement marqué par des attentes apocalyptiques dans toutes les religions. De 551 jusqu’en 767, la peste sévit dans la région. L’archéologie découvre des villages entiers abandonnés, vidés de leurs habitants. Il est possible que la ville de Pétra, jadis centre commercial prospère, ait perdu ses derniers habitants lors de cette épidémie : les fouilles ont montré que les derniers habitants s’étaient réfugiés dans l’église espérant une vaine protection de leur dieu.

Les guerres incessantes entre les empires byzantin et perse, pourtant affaiblis par l’épidémie, créaient un climat d’angoisse et d’insécurité propice aux « prémonitions les plus sombres et aux espérances les plus folles« .

Le milieu juif est particulièrement actif et cherche à libérer Jérusalem de la domination des Byzantins et à reconstruire le temple, prémisse d’une ère nouvelle.

Sans oublier que les Huns, qui ont terrorisé l’empire romain dans la première moitié du Ve siècle, sont de retour dans le Caucase. Le Coran se fait l’écho de cette présence en comparant les Huns à Gog et Magog, deux peuples barbares qui à la fin des temps briseront les portes qui les retiennent dans les steppes… d’après la tradition. Sur cette légende, voir l’article Gog et Magog.

Toutes les conditions étaient réunies pour que la littérature apocalyptique fleurisse et influence la pensée des fidèles. Dans le milieu juif, l’Apocalypse de Zorobal et les Secrets de Rabbi Shimon ben Yohai circulent. Mais les sources les plus nombreuses sont composées par les auteurs chrétiens, qui attendent toujours le retour du Messie : le Testament des Douze Apôtres, le Sermon sur la Fin des temps, l’Apocalypse du Pseudo-Esdras, etc.

Ce climat pré-apocalyptique n’est pas circonscrit aux cercles religieux, le Proche Orient est un monde connecté, les idées circulent et atteignent les milieux arabes. Ce n’est pas une période d’ignorance comme veut le faire croire l’islam.

La fin des temps dans le Coran et les hadiths

La fin des temps

Le Coran contient plus de deux cents versets mettant en garde sur la fin des temps, promettant la résurrection aux fidèles et la Géhenne aux mécréants. C’est un thème récurrent.

« Le fracas ! Qu’est-ce donc le fracas? Qui te dira ce qu’est le fracas ? C’est le jour où les hommes seront comme des papillons éparpillés [ou des tapis étendus ?] et les montagnes comme des flocons de laine cardée » (Co. 101, 1-5).

« La terre resplendira de la lumière de ton Seigneur ; le livre [des actes des hommes] sera posé et on appellera les prophètes et les témoins. La sentence sera prononcée en tout équité et nul ne sera lésé » (Co. 39, 69).

L’Heure

Mais quand arrivera la fin des temps ? « L’Heure imminente est proche. Allah seul peut la dévoiler. » (Co. 53, 57-58). Un hadith prête même à Mahomet cette déclaration : « L’Heure arrive. Mon avènement et l’Heure sont séparés l’un de l’autre comme ces deux-là (et il montra son index et son médium)« . Donc Mahomet a été envoyé pour avertir le peuple que le Jugement est proche et qu’il faut s’y préparer.

Jésus ne disait pas autre chose : « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (Marc, 13, 30).

Mais comme pour les chrétiens, l’Heure n’est pas venue. Alors dans le Coran , on trouve cette mise en garde : « Ils te pressent de hâter le châtiment. Dieu ne manque jamais sa promesse. Et le jour auprès de ton Seigneur équivaut à mille ans de votre calcul » (Co. 22, 47). Ou plus encore : « Les Anges ainsi que l’esprit montent vers Lui en un jour dont la durée est de cinquante mille ans. Supporte donc une belle patience » (Co. 70, 4-5).

Le messie

Mahomet a-t-il parlé du Messie, figure centrale de l’apocalyptique juive et chrétienne ? Le Coran n’en dit rien, il se contente d’appeler « Isa (Jésus) le Messie », mais sans lui attribuer un rôle particulier. Pourtant, dans la littérature chrétienne, contemporaine de Mahomet, on lit :

Un prophète est apparu avec les Saracènes [les Arabes] proclamant le venue le l’Oint attendu, le Messie. (Doctrina Jacobi, écrit vers 640).

Dans une lettre, Jacques d’Edesse (?-780) écrit :

Les Mahgrayes (musulmans) confessent tous fermement que Jésus est le vrai messie qui devait venir et qui fut prédit par les prophètes. Sur ce point, il n’y a pas de dispute avec nous.

Les chiites prétendent que Mahomet, le prophète, annonçait Ali, le messie. Ils se basent sur la sourate 13, verset 7 : « Tu n’es qu’un avertisseur, et à chaque peuple, un guide« . Ali est présenté par les chiites comme l’Alliance divine. Ils parlent du saint pouvoir d’Ali.

La Doctrina Jacobi (voir extrait ci-dessus) est un ouvrage chrétien, mais il met en scène des Juifs. Ont-ils reconnu Mahomet comme un prophète précédant la venue du Messie ? C’est bien probable puisqu’ils ont rejoint la umma, comme le montre la charte de Yathrib à qui j’ai consacré un article. Ils vont même suivre les troupes arabes à Jérusalem où un lieu de prière va être construit. Pour les Juifs, le retour à Jérusalem et la reconstruction du temple sont des prérequis à l’avènement du Messie (voir l’article sur le Messie).

Mais l’avertisseur (Mahomet) et le Messie (Ali) sont morts sans que la fin du monde n’arrive. D’autre part, les rapides conquêtes et la création d’un empire islamique ne pouvaient tolérer l’idée que la fin des temps était proche : la stabilité de l’État n’a jamais fait bon ménage avec les aspirations messianiques. L’histoire a été réécrite et la tradition réinterprétée.

La transmission de la tradition

Cet article est inspiré du livre de Bart Ehrman : Jésus avant les évangiles (Bayard 2017)

Avant d’être mis par écrit, les récits de la Bible, des évangiles et du Coran ont été colportés oralement. Le sens des récits s’est-il transmis correctement, intégralement ? Jusqu’il y a peu, on croyait que les peuples de l’oralité cultivaient une très bonne mémoire et que lors des récitations des récits traditionnels, les auditeurs corrigeaient le transmetteur s’il s’égarait. Les récentes études en sociologie, psychologie, neurosciences et anthropologie n’ont pas corroboré ces hypothèses.

La mémoire ne se constitue pas par image : on ne mémorise par une scène en entier, mais des flashes. Lors de la restitution des souvenirs, on comble les vides par des associations avec des souvenirs analogues issus d’expériences similaires. Les souvenirs sont une construction, ils varient dans le temps, en fonction des interlocuteurs et du milieu où ils sont évoqués. Les souvenirs se déforment.

Comment se transmet la tradition

Milman Parry et son élève Albert Lord ont mené des études sur l’oralité. Au départ, ils voulaient comprendre comment de longs poèmes comme l’Iliade ou l’Odyssée s’étaient transmis. Ils ont étudié la tradition de la poésie épique chantée, encore de nos jours, dans l’ancienne Yougoslavie. Ils ont donc enregistré plusieurs performances des chanteurs. Et consternation ! ils ont constaté que si l’essentiel demeure, les détails sont modifiés, parfois considérablement. L’interprète modifie le chant en fonction de ses intérêts, mais aussi du temps qui lui est alloué ou de ce que l’auditoire veut entendre.

Des expériences semblables ont été menées au Ghana par Jack Goody, sur plusieurs années. Il s’est aperçu que certains éléments essentiels du mythe raconté par les Lodagaa avaient disparus entre 1951 et 1970.
A quelques jours d’intervalle, le même récitant passait de 1646 versets à 2781… vu l’intérêt de l’interlocuteur. Il brode, ajoute des détails, vagabonde. Que va raconter l’interlocuteur de la première version et celui de la seconde ?

Ces études et bien d’autres montrent que plus on raconte, plus on modifie le récit et quand le souvenir d’une personne sert de base au souvenir d’une autre, il n’y a aucune chance que l’on retrouve l’information initiale.

Les conteurs ne cherchent pas à reproduire les traditions avec exactitude, ce n’est pas leur souci principal. L’auditoire aussi bien que le contexte affectent la manière dont l’histoire est racontée ou l’enseignement transmis. Le témoignage original est perdu et on ignore si le noyau essentiel de l’histoire survit.

La mise par écrit, à un moment donné, va figer le récit. Un « original » va alors servir de référence. On quitte l’oralité pour l’écrit.

Conséquences sur les textes sacrés

Le Coran

De nos jours, le Coran doit être récité tel qu’il a été consigné dans la version de Médine, composée au Caire en 1923 à partir de corans plus anciens. Dans les écoles coraniques, les élèves mettent trois ou quatre ans pour apprendre par cœur les quelques 6236 versets du Coran, souvent sans en comprendre le sens : le Coran se récite en arabe quelque soit la langue de l’élève.

En est-il toujours été ainsi ? Le Coran a-t-il été de tout temps considéré comme immuable : « chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence », comme on peut lire dans l’introduction du Coran de Médine.

Le Coran aurait été mis par écrit sous le calife Uthman vers 650, vingt ans après la dernière révélation (voir l’article sur le Coran). Avant cette mise par écrit (et aussi par après), la récitation était beaucoup plus libre comme le prouve le hadith des sept ahruf (ahruf peut être pris ici dans le sens de différences).
Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande alors au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme et que très vite, du vivant même de Mahomet, les versets récités divergeaient. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Coran a été mis par écrit.

Les évangiles

La modification des souvenirs est encore plus marquée dans les évangiles. Ils sont au nombre de quatre et ils différent grandement sur les détails, mais aussi sur l’essentiel. Dans les évangiles synoptiques, Jésus annonce l’arrivée imminente du royaume de Dieu sur terre. L’Évangile de Jean, écrit plus tard lorsque qu’il est patent que la promesse n’a pas été tenue, n’insiste plus sur le royaume de Dieu sur terre, mais sur une vie éternelle dans l’au-delà.

Bert Ehrman cite un cas intéressant : le voile du temple qui se déchire.
Dans l’Évangile de Marc, le plus ancien (15, 38), on lit :

… Jésus expira. Et le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas.

Dans l’Évangile de Matthieu (27,51-53), l’événement prend une tout autre ampleur :

Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ; les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent : sortis des tombeaux, ils entrèrent dans la ville et apparurent à un très grand nombre de gens.

Pourquoi cette différence ? Il est malaisé de répondre à cette question. Bart Ehrman tente une explication : le sanctuaire du temple de Jérusalem, le saint du saint est l’endroit où Dieu était sensé demeurer. Le voile se déchirant, Dieu sort du temple et tout le peuple, plus seulement les prêtres, ont accès à Dieu. Dans les versions les plus anciennes de l’Évangile de Marc (IVe siècle), le récit de la résurrection est absent. C’est la mort de Jésus et non sa résurrection qui sauve les hommes.

Matthieu vient après Paul qui a basé tout son discours sur la résurrection, lui qui n’a pas connu Jésus, qui ne l’a vu qu’en songe. Matthieu parle donc de la résurrection, mais ne sait que faire avec le voile du temple. Il ajoute donc des détails… incongrus.

La Bible hébraïque

On n’a pas de récits parlant de différences de récitation, comme pour le Coran, ni de plusieurs versions comme pour les évangiles, on peut néanmoins penser que les récits ont été modifiés lors des transmissions successives. On peut en voir des exemples dans le récit de Moïse repris par quatre livres différents de la Torah, où dans la vie des rois qui sont contées dans les Livres des Rois et dans le Livre des Chroniques.

Lors de la conquête d’Israël par les Assyriens en 722, un grand nombre d’Israélites ont fui vers la Judée, emportant avec eux leurs traditions orales. Ces récits ont été fusionnés avec les récits des Judéens pour constituer une histoire unique, créant la filiation Abraham (Judée), Isaac (ajout) et Jacob (Israël).

Conclusions

Les textes « saints » reprennent souvent des souvenirs déformés de récits colportés par plusieurs générations de conteurs dont l’objectif principal n’étaient pas la vérité historique.

Les Safavides : et l’Iran devint chiite

Cet article fait suite à celui consacré aux Mongols.

A l’époque qui nous intéresse (du XIIIe au XVIIIe siècle), la Perse est plus étendue que l’Iran actuel. Elle comprend approximativement l’Irak actuel, l’Afghanistan et les anciennes républiques soviétiques de Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan.

Renaissance de la culture perse

Sous la dynastie mongole des Ilkhanides (1256-1388), la Perse est redevenue une entité politique indépendante, gouvernée de fait par des vizirs perses. Les Mongols ont été absorbés par la culture perse. Le farsi, le persan, a supplanté définitivement l’arabe imposé par les conquérants musulmans, ne conservant que l’alphabet de celui-ci.
Un art typiquement persan glorifie l’islam, la nouvelle religion du groupe dirigeant,… et les Mongols. Ainsi, dans le Shahnameh (le Livre des Rois), les empereurs (Cyrus, Darius) et les personnages mythiques (Rostan) de l’ancienne Perse ont pris les traits mongols. Le Shahnameh avait été écrit au XIe siècle par le poète Ferdowsi afin de préserver la langue et la culture ancienne. C’est aussi un recueil de conseils pour une bonne gouvernance : les bons princes sont toujours récompensés.

Une parenthèse douloureuse

Mais bientôt, à la fin du XIVe siècle, un nouveau conquérant s’agite à la frontière nord-est, en Transoxiane. Ce conquérant, parti de Samarcande, c’est Timour i-Lang, Timour le boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan (1336-1405). Il prétend descendre du grand Gengis Khan. Il va répandre la même terreur et la même désolation que son ancêtre.

En 1387, il s’attaque aux Ilkhanides. Il envahit l’Afghanistan et l’Iran actuels, il attaque l’Inde et prend Delhi. Il se répand tous azimuts : il est en Syrie face aux mamelouks, en Anatolie (Turquie) face aux Turcs ottomans et même en Russie, face aux Mongols de la Horde d’Or. Seule sa mort, suite à une fièvre, arrêtera ses conquêtes.

Car paradoxalement, ses successeurs, les Timourides se montreront pacifiques.
En Inde, ils créeront la dynastie des Moghols. Shah Jahan, roi de cette dynastie, fera construire le Taj Mahal à partir de 1631, à la mémoire de son épouse.
Dans la Perse, les Timourides succomberont aux charmes de la culture locale, comme leurs prédécesseurs, les Mongols.

Ils installeront leur capitale à Hérat (Afghanistan), et en tant que mécènes et esthètes, ils contribueront au développement des arts.

Le chiisme radical

Grands mécènes et esthètes, les Timourides furent de piètres souverains. Ils n’ont pas mesuré le danger qui cette fois ne venait plus de l’est, mais de l’ouest, au début du XVIe siècle.

Ismaïl Shah (1487-1524)

Ismaïl est un personnage étonnant : il entreprit la conquête de la Perse alors qu’il n’avait que 13 ans ! Il était le guide spirituel d’une confrérie soufie. Très jeune, il avait écrit un poème dans lequel il se déclarait mandaté par Ali pour gouverner le monde. Des milliers de partisans dévots appartenant à diverses tribus turkmènes d’Anatolie, du Caucase et de Syrie le suivaient. En 1510, il était le maître de tout l’ouest de la Perse où il créa la dynastie des Safavides (ou Séfévides) qui régna jusqu’en 1732.

Note : Le soufisme est un mouvement mystique à l’intérieur de l’islam. Les soufis renoncent aux biens matériels pour se rapprocher d’Allah. Ils tentent d’entrer en communication avec la divinité. Cette prétention d’union avec Dieu est incompatible avec le principe islamique de la transcendance de Dieu qui vit sur un autre plan que les humains.

Il tenta d’imposer un chiisme extrémiste par la violence, puis s’appuyant sur les oulémas perses présents avant sa conquête, un chiisme plus sage s’installa.
Son extrémisme l’opposa aux Turcs ottomans, sunnites, qui régnaient sur l’Anatolie. Il en résulta un conflit larvé qui dura deux siècles.

Les dix dernières années de sa vie ne furent pas un exemple pour l’islam : il consacra son temps à la chasse, aux beuveries et aux jeunes garçons. Se croyait-il déjà au paradis ?

Shah Abbas (1588-1629)

Abbas Ier est le petit fils d’Ismaïl. Comme son ancêtre, il s’adonnait à la boisson. Il déclarait tenir mieux l’alcool que quiconque. Sous son règne, l’empire safavide connaîtra son âge d’or, illustré par la construction de l’ensemble architectural d’Ispahan (ou Isfahan) avec sa mosquée recouverte de turquoise, couleur du paradis. On raconte que cette construction a servi de modèle aux palais de Versailles, de Topkapi, d’Agra et de Delhi.

Nadir Shah : la fin (1736-1747)

Au XVIIIe siècle, des tribus nomades d’Afghanistan se révoltent. Un chef de guerre, Nadir Shah, prend la tête des armées safavides et repousse les assaillants qui jaillissaient de tout côté : à l’est, les Afghans, à l’ouest, les Ottomans et au nord, les Russes. Il profite de ses succès pour envahir l’Inde, il prend Agra et Delhi où il dérobe le trône du Paon qui deviendra le trône impérial des shahs d’Iran du XXe siècle. Ce trône était orné d’un diamant, le koh-i-nor, qui connaîtra bien des péripéties avant d’être dérobé par les Britanniques et d’orner la couronne royale anglaise.

Nadir Shah finira par renverser le souverain safavide et prendra le pouvoir. Mais sa violence se retournera contre lui : il sera assassiné par ses troupes.
A sa disparition, la guerre civile éclate et les pays colonisateurs en profitent. C’est la fin de l’indépendance de la Perse qui deviendra un État tampon entre l’Empire ottoman, la Russie tsariste et la Grande Bretagne qui occupait l’Inde et l’Afghanistan.

L’empire mongol

La période dont je vais parler est pour le moins déconcertante. À une guerre dévastatrice sans précédent, va succéder une ère de paix, de prospérité et de tolérance. À la disparition quasi complète de l’islam en Asie, va succéder sa résurrection et son renforcement.

Empire mongol à son apogée. (En jaune les peuples nomades asservis, les flèches indiquent les routes commerciales)

Gengis Khan

Temudjin est né dans une tribu mongole nomade de la vallée de l’Onon, dans le nord de la Mongolie actuelle, vers 1162. Il est le deuxième fils d’un chef de clan et n’est pas appelé à une grande destinée. Et pourtant ! Lorsque son père meurt, la direction de la tribu est assurée par un autre clan. Temudjin se réfugie dans la tribu de son épouse, Börte dont il aura quatre enfants : Jochi, Djaghataï, Ogödei et Tolui. Comme on le verra, le pouvoir de l’empire que Temudjin va créer sera partagé uniquement par les descendants de ses quatre fils.

Börte est capturée par les Merkit, d’autres Mongols probablement christianisés, qui se vengent d’un affront que le père de Temudjin leur avait fait. En reconquérant son épouse, Temudjin pose les bases de son prochain empire. Ses alliés lui fournissent des guerriers et il remporte sa première victoire qu’il fait connaitre aux quatre coins de la steppe pour convaincre les nomades à se rallier à lui, leur promettant protection et richesse. Et ça marche ! Il parvient à fédérer la plupart des tribus nomades par alliance ou par la force.

En 1201, il se fait élire Gür Khan, « souverain universel » et son influence va grandissant grâce à ses nouvelles conquêtes. En 1205, toutes les tribus se sont ralliées à lui, il est sacré Gengis Khan, l’empereur océanique ou universel.

Après les conquêtes, l’administration. Il a enrôlé dans son armée les guerriers des différentes tribus, il charge les élites de ces tribus d’établir le registre des possessions, de prélever les taxes et de répartir les bénéfices.

En 1211, fort de l’appui des pouvoirs frontaliers dont les Kirghiz et les Ouïgours, il s’attaque à l’empire chinois. En 1215, il prend Zhongdu (Pékin) mais il faudra encore 19 ans, pour contrôler tout l’Empire. C’est une tâche qu’il confie à ses généraux, ses compagnons d’armes de la première heure.

Un peuple nomade lui échappe toujours, les Turcs kiptchak qui fuient vers l’ouest. Gengis Khan envoie une armée à leur poursuite. Elle va dévier vers le nord et s’attaquer aux principautés russes de Kiev et de Moscou, puis aux Hongrois, aux Polonais et aux Chevaliers Teutoniques. La frontière ouest se dessine.

Le calme est revenu à l’est et dans les steppes. Le commerce peut reprendre : un accord est passé en 1218 avec le shah du Khwarezm, établi dans l’Iran actuel, qui protège l’empire abbasside. C’est un accord de paix et un accord commercial. (voir l’article sur l’Empire abbasside)

Malheureusement, la même année, une caravane venant de Mongolie est attaquée et pillée à la frontière du Khwarezm. Les deux caravanes suivantes subissent le même sort. Genghis Khan demande alors réparation, mais sa requête ne reçoit pas de réponse. Humilié, il décide de châtier le coupable… et de quelle façon. Une formidable armée se met en route vers l’empire abasside dévastant tout sur son passage, elle rase les villes et massacre les habitants dans le but de transformer les terres cultivées en pâturages. Ils sont, et resteront des nomades. Le shah de Khwarezm s’étant enfui, une partie de l’armée mongole le poursuit continuant sa dévastation. Les Mongols vont parcourir près de 20.000 km, partis de la mer d’Aral, ils vont arriver sur la Volga après avoir vaincu les Iraniens, les Géorgiens et enfin les Turcs kiptchak (1223) qui occupaient l’Ukraine.

Entre-temps, Genghis Khan était retourné en Mongolie et il meurt vers 1227 lors d’une campagne en Chine ou… empoisonné par une nouvelle épouse. Il avait 65 ans.

L’art de la guerre

L’Histoire a retenu des Mongols une extrême violence envers les peuples vaincus. Cette image s’applique surtout à l’invasion de l’empire abbasside provoqué par la trahison du shah du Khwarezm. Certains historiens parlent de 40 millions de morts, dont 10 millions en Chine, soit plus de 12% de la population. Ces chiffres sont invérifiables, mais semblent excessifs. Prenons un exemple : la ville de Merv, aux mains des Khwarezmiens (ou Khorezmiens), actuellement au Turkménistan, se situait sur la Route de la soie. La ville et ses environs auraient compté 500.000 habitants. Ce qui semble énorme. Paris à la même époque abritait moins de 200.000 personnes. Soit ! Un document de l’époque de prise de Merv parle d’un million de personnes massacrées lors de la prise de la ville. Un million de morts dans une ville de 500.000 habitants ! Mais l’absurde ne s’arrête pas là. Le même document raconte que chaque guerrier mongol a reçu 400 prisonniers qu’il a dû exécuter. Un rapide calcul nous permet de savoir que les Mongols n’étaient de… 2.500 ! Où est l’erreur ?

En fait, les Mongols appliquaient les mêmes lois de la guerre que tous les peuples de l’époque : si la ville ouvrait ses portes, elle payait un tribu et des otages étaient emmenés, si elle résistait, les hommes étaient exécutés, les femmes et les enfants vendus comme esclaves. Mais les Mongols épargnaient souvent leurs ennemis pour les incorporer dans leur armée.

Les Mongols terrifiaient leurs adversaires pour les forcer à la reddition : ils propageaient eux-mêmes les histoires de massacres. De plus, chaque cavalier possédaient quatre ou cinq chevaux et lors d’une charge, tous les chevaux étaient lancés au galop, montés ou non. Ce qui provoquait la panique. L’approche d’une ville commençait toujours par cette parade. Ils étaient très disciplinés contrairement à ce que leur chevauchée laisse à penser. C’était une de leur force. Une autre caractéristique étaient leur réseau d’éclaireurs ou d’espions si l’on veut.

Les Mongols étaient passés maître dans la prise des villes (art de la poliorcétique) grâce aux techniques apprises des Chinois : machines de siège et utilisation de la poudre à canon.

Le hordes mongoles

La première idée qui vient à l’esprit quand on évoque une horde est celle d’un groupe de personnes indisciplinées causant des dommages par sa violence… C’est aussi la première définition du dictionnaire Larousse. Les hordes mongoles n’ont rien à voir avec cette définition.

Écoutons ce qu’en dit Guillaume de Rubrouck, un moine franciscain, ambassadeur du roi de France Louis IX vers 1250 : « Je crus voir s’avancer vers moi une grande cité, avec des chariots portant les maisons… La quantité de bétail, bœufs et chevaux… La multitude de moutons… »

Les hordes étaient le centre administratif itinérant des Mongols. Leur empire n’était pas dirigé au départ d’une ville. Ce sont des nomades. La configuration de la horde dépendait des circonstances : une longue file en mouvement, en cercles concentriques à l’arrêt.

Le même concept existait chez les Bédouins : la smala. Le terme est passé dans le langage populaire dans le sens de la « famille », mais à l’origine, c’est le centre administratif des nomades. Ainsi, le 16 mai 1843, les troupes françaises ont attaqué la smala d’Abd el-Kader, grande figure de la résistance à la conquête de l’Algérie.

Les successeurs de Gengis Khan

La dynastie
  • Ogodeï (1186-1241), son fils et successeur en tant que Grand Khan (règne sur la Chine et la Mongolie).
  • Djaghataï, un autre fils reçoit la Transoxiane.
  • Son petit-fils Batou (fils de Jochi) dirige la Horde d’Or en Sibérie et en Russie.
  • 1251 : Möngke (fils de Tolui 1209-1259) devient Grand Khan.
  • Hülegü, frère de Möngke, poursuit les opérations militaire au Proche Orient. Il va créer l’État des Ilkhanides.
  • 1260 : Kubilaï (frère de Möngke 1215-1294) devient Grand Khan, puis empereur de Chine. Il y crée la dynastie des Yuan.
Les conquêtes

En 1236, le fils de Gengis Khan et son successeur, Ogodeï décide de revenir à l’ouest, non plus pour punir, mais pour conquérir. Cette fois il passe par l’Inde, l’Iran, asservit la Russie, la Pologne, la Hongrie et  les Balkans. Ses troupes dévastent la Thrace et mènent des raids jusqu’en Lituanie. La Russie ne se débarrassera des Mongols qu’en 1480, sous Ivan III et les vaincra définitivement au XVIe siècle sous Ivan IV dit le Terrible. Les Mongols, soutenus par les Ottomans se maintiendront en Crimée, ce sont les Tatars actuels.

Devant le danger, l’empereur byzantin privilégie la diplomatie. Il lui envoie des cadeaux et marie deux de ses filles à des généraux mongols.

En 1256, le mongol Hülegü, khan d’Iran, prend la forteresse d’Alamut, le repère de l’ordre des Assassins, se débarrassant ainsi des Ismaéliens que les Seldjoukides n’avaient jamais pu vaincre. (voir l’article sur les Ismaéliens) Continuant sa conquête vers l’ouest, il prend Bagdad en 1258, tue le calife, mettant fin au califat des Abbassides. Il est probable que la tête du calife alla grossir les pyramides de crânes qui s’entassaient devant les villes prises par les Mongols pour apeurer leurs adversaires.

Le voici maintenant en Syrie, où il prend Damas et Alep. Il y laissa une petite garnison commandée par un chrétien, Kitbuga, car son frère, le grand khan vient de mourir et il espère bien devenir le nouveau chef de tous les Mongols.

Jusque là, les croisés avaient entretenu de bonnes relations avec les Mongols. L’Arménie et le prince d’Antioche, Bohémond VI, avaient même conclu une alliance avec eux en 1260.

Les Mongols et les chrétiens

Les chefs mongols étaient des personnages cultivés. Ils s’intéressaient à tout, toutes les ambassades étaient les bienvenues, les ambassadeurs étaient conviés à exposer leurs connaissances. La tolérance régnait en maître à la cour mongole : toutes les religions s’y côtoyaient, le bouddhisme et le christianisme surtout nestorien, le taoïsme et le chamanisme. On se rappellera que les chrétiens nestoriens chassés de l’Empire romain s’étaient réfugiés à l’est. (voir l’article) Chacun pouvait exposer sa doctrine et des discussions théologiques s’ensuivaient. Le grand khan Mongke ne déclare-t-il pas : « Nous croyons qu’il n’y a qu’un seul dieu. Mais, comme Dieu a donné à la main plusieurs doigts, il a donné de même aux hommes plusieurs voies ». Sa mère était une chrétienne. Hülegü, son frère avait une épouse chrétienne.
L’islam ne bénéficie pas du même engouement. Les Mongols le jugeaient intolérant et la charia s’opposait à la loi édictée par Genghis Khan : le yasaq ou Grande Loi. Dans cette loi, la liberté religieuse était acquise, le voleur n’avait pas la main tranchée, mais devait rembourser le montant du vol multiplié par 10.

En 1254, Louis IX, Saint-Louis, envoie un ambassadeur, le père franciscain Guillaume de Rubrouck, en Mongolie. Celui-ci a rédigé un compte rendu d’un débat, auquel il a assisté, opposant le catholicisme qu’il défendait, le christianisme nestorien, le bouddhisme et l’islam.

Les ambassades furent nombreuses entre l’Occident et les Mongols. On possède encore aujourd’hui plusieurs courriers qui ont été échangés entre les khans, les papes, les rois de France Louis IX et Philippe le Bel, ainsi que les rois d’Angleterre. Les lettres nous renseignent sur l’évolution des relations entre les Mongols et l’Occident. Au départ c’était l’incompréhension : le grand khan revendiquait la souveraineté universelle tandis que le pape lui enjoignait de venir s’agenouiller devant lui.

Voici la lettre, écrite en persan, du Mongol Güyük, fils d’Ogodeï, au pape Innocent IV qui l’avait traité de barbare et d’assassin (1246) :

À présent, vous devez dire d’un cœur sincère : nous serons vos sujets, nous vous donnerons notre force. Toi, en personne, à la tête des rois, tous ensemble et sans exception, venez nous offrir service et hommage. À ce moment-là, nous connaîtrons votre soumission. Et si vous n’observez pas l’ordre de Dieu et contrevenez à nos ordres, nous vous saurons nos ennemis. 

En 1260, Kubilaï Khan envoie une missive au contenu identique au roi de France Louis IX. Elle nous est connue par la chronique de Jean de Joinville. Le début est trompeur…

C’est une bonne chose que la paix ; car en terre de paix ceux qui vont à quatre pieds mangent l’herbe paisiblement ; et ceux qui vont à deux, labourent la terre paisiblement. Et nous te demandons cette chose pour t’avertir : car tu ne peux avoir la paix si tu ne l’as pas avec nous. Le prêtre Jean se leva contre nous (?), et … [liste de rois] et tous nous les avons passés au fil de l’épée. Ainsi, nous te demandons que chaque année tu nous envoies assez de ton or et de ton argent pour que tu nous retiennes comme ami. Si tu ne le fais pas, nous te détruirons toi et tes gens, ainsi que nous avons fait de ceux que nous avons ci-devant nommés. 

L’envoyé de Louis IX auprès des Mongols, Guillaume de Rubrouck, l’avait averti de la duperie des Mongols.

Les Mongols sont déjà si gonflés d’orgueil qu’ils croient que le monde entier voudrait faire la paix avec eux. A la vérité, si cela m’était permis, dans le monde entier, de tout mon pouvoir, je prêcherais la guerre contre eux…
En effet, ils n’ont jamais conquis aucun pays par la force, mais uniquement par la ruse.
C’est parce que les gens font la paix avec eux que sous le couvert de cette paix ils les détruisent.

Ensuite, les relations se firent plus cordiales, plus humbles : les Mongols avaient besoin d’aide et attendaient des occidentaux l’envoi d’une nouvelle croisade.

La fin de l’expansion

Alors que les Mongols tolérants occupent l’Iran, l’Irak, la Syrie et avaient mis fin au califat, les croisés qui pouvaient être les grands bénéficiaires de ces conquêtes, commirent une grave erreur stratégique. En 1260, alors que tous les khans sont retournés en Chine pour choisir leur chef, Mongke étant mort, ils donnèrent leur accord à l’armée égyptienne de Baybars pour qu’elle traverse leurs territoires sans être inquiétée, alors que le sultan était leur ennemi. Ils assurèrent même son ravitaillement et permirent ainsi la victoire des mamelouks sur un contingent mongol de 15.000 hommes laissé en Syrie sous le commandement d’un chrétien. La bataille a eu lieu à Ayn Jalut, en Palestine. L’histoire n’a pas encore expliqué cette stratégie suicidaire.

À la mort du grand khan Mongke, Kubilaï Khan, son fils, prend le pouvoir. C’est ce souverain que Marco Polo aurait rencontré. L’empire mongol s’étend alors sur quatre régions (ulus) : (1) la Chine, (2) l’Asie centrale, (3) la Russie dominée par la Horde d’Or, et (4) le khanat des Ilkhans (vice-roi), qui va de l’Iran à l’Anatolie (voir la carte). Chaque région est dirigée par un descendant des fils de Gengis Khan. Ces provinces en principe sont vassales du grand khan qui réside à Pékin, mais bientôt, elles vont s’affranchir de sa tutelle et connaître des destinées diverses.  Ainsi, la Horde d’Or va se diviser et donner naissance, entre autres, au khanat de Crimée dont les Tatars sont aujourd’hui les descendants. Le plus vaste empire jamais constitué n’aura duré que cinq générations avant de se morceler.

Pour les chrétiens, la fin est proche. En 1291, la ville d’Acre, leur dernier bastion en Palestine tombe aux mains des musulmans d’Égypte qu’ils avaient aidé à vaincre les Mongols.

Après leurs victoires sur les Mongols et les chrétiens, les mamelouks deviennent maîtres de la Syrie en plus de l’Égypte. Plus à l’est, l’Iran reste aux mains des Mongols mais le véritable pouvoir est aux mains de ministres et gouverneurs musulmans.

La pax mongolica

Leur tolérance a permis un brassage de peuples sans précédent, leur armée étant composée de combattants venant de tous les territoires conquis. Les élites locales continuaient à administrer la région et rapportaient aux fonctionnaires mongols itinérants.

De par l’étendue considérable des territoires sous la domination mongole, les routes commerciales utilisées par les marchands étaient devenues sûres, ce qui permit un accroissement considérable des échanges depuis la Chine jusqu’à l’ouest de l’Europe. Tous les pays d’Eurasie en tirèrent profit et s’enrichirent.
Le nombre de postes de péage qui freinaient le commerce s’était fortement réduit. On peut parler d’un début de mondialisation des échanges.
Les lettres de change, les dépôts bancaires et les assurances en se multipliant ont facilité le commerce sur de longues distances. L’armée était garante de la sécurité des routes qui ont été balisées.

Les poids et mesures ont été standardisés dans l’empire. Il faudra attendre la révolution française pour qu’une proposition de normalisation des poids et mesure, introduisant le mètre, soit déposée. Mais ce n’est qu’en 1837 que le changement a été appliqué… 17 ans après les Pays-Bas (qui à l’époque incluaient la Belgique). L’Espagne et ses colonies adoptèrent la système métrique en 1849.

Un système postal très rapide longeait les voies commerciales. Les Mongols restaient d’habiles cavaliers.

Mais tout a une fin. Vers le milieu du XIVe siècle, les territoires dominés par les Mongols se morcelèrent en khanats rivaux suite aux successions, certains khans devinrent musulmans et renoncèrent à la tolérance. Et surtout, la peste bubonique (peste noire) ravagea l’empire se propageant d’autant plus rapidement que les régions étaient interconnectées.

Macro Polo à la cours de Kubilaï Khan

Marco Polo (1254-1324) alors âgé de 17 ans, part effectuer un voyage de 24 ans qui le mènera à la cour de Kubilaï Khan. A son retour en 1295, il prend part à la guerre qui oppose sa ville de Venise à la ville de Gênes. Il est fait prisonnier. C’est dans les geôles de Gênes qu’il dicte à son codétenu le compte rendu de son expédition : le Livre des merveilles. Il est le premier Européen à mentionner le Japon et à décrire le papier monnaie. Bien qu’il n’hésite pas à mentionner dans son récit que certains événements lui ont été racontés et qu’il ne les a pas vécu, comme l’histoire du Vieux de la Montagne, le grand maître de l’Ordre des Assassins, ordre détruit en 1256 par les Mongols, certains doutent de la véracité de toute son histoire pour la simple raison qu’il ne parle pas de la Grande muraille alors qu’il prétend avoir été enquêteur-messager de l’empereur dans toute la Chine et que son apprentissage s’est déroulé à Ghanzhu… au pied de la muraille.

Gengis Khan controversé

En 2021, devait s’ouvrir une exposition consacrée à l’Empire mongol au musée d’Histoire de Nantes. Mais il faudra attendre 2024 pour voir l’exposition « Fils du Ciel et des steppes : Gengis Khan et la naissance de l’Empire mongol ». Pourquoi se retard ? La faute en revient à la Chine qui devait collaborer à l’exposition en fournissant 225 pièces rares du XIIe et XIVe siècle. Les Chinois ont exigé que certains mots disparaissent des documents officiels comme « Gengis Khan » et « Empire mongol« . Ils ont ensuite exigé de contrôler l’ensemble des productions comme les textes, la cartographie, le catalogue et la communication. Leur objectif était de faire disparaître toute référence aux Mongols… de réécrire l’histoire de la Chine.

La Chine ne renie pas la dynastie Yuan qui a régné de 1234 avec Kubilaï Khan à 1368, elle refuse de considérer cette dynastie comme mongole, pour elle, c’est une dynastie chinoise ! En Chine, les Mongols, les Tibétains, les Ouïgours sont des peuples de seconde importance qu’il faut à tout prix convertir en vrais Hans parlant mandarin.