Mahomet prophète de l’apocalypse

D’après l’article de Mohammad Ali Amir-Moezzi dans le « Coran des Historiens » (éditions du Cerf)

Mahomet a-t-il annoncé la fin imminente du monde, tout comme Jésus dans les évangiles ?
Plusieurs sourates du Coran parlent de la fin des temps, mais était-ce imminent ?

Contexte dans la région

Au VIIe siècle, le Proche Orient est fortement marqué par des attentes apocalyptiques dans toutes les religions. De 551 jusqu’en 767, la peste sévit dans la région. L’archéologie découvre des villages entiers abandonnés, vidés de leurs habitants. Il est possible que la ville de Pétra, jadis centre commercial prospère, ait perdu ses derniers habitants lors de cette épidémie : les fouilles ont montré que les derniers habitants s’étaient réfugiés dans l’église espérant une vaine protection de leur dieu.

Les guerres incessantes entre les empires byzantin et perse, pourtant affaiblis par l’épidémie, créaient un climat d’angoisse et d’insécurité propice aux « prémonitions les plus sombres et aux espérances les plus folles« .

Le milieu juif est particulièrement actif et cherche à libérer Jérusalem de la domination des Byzantins et à reconstruire le temple, prémisse d’une ère nouvelle.

Sans oublier que les Huns, qui ont terrorisé l’empire romain dans la première moitié du Ve siècle, sont de retour dans le Caucase. Le Coran se fait l’écho de cette présence en comparant les Huns à Gog et Magog, deux peuples barbares qui à la fin des temps briseront les portes qui les retiennent dans les steppes… d’après la tradition. Sur cette légende, voir l’article Gog et Magog.

Toutes les conditions étaient réunies pour que la littérature apocalyptique fleurisse et influence la pensée des fidèles. Dans le milieu juif, l’Apocalypse de Zorobal et les Secrets de Rabbi Shimon ben Yohai circulent. Mais les sources les plus nombreuses sont composées par les auteurs chrétiens, qui attendent toujours le retour du Messie : le Testament des Douze Apôtres, le Sermon sur la Fin des temps, l’Apocalypse du Pseudo-Esdras, etc.

Ce climat pré-apocalyptique n’est pas circonscrit aux cercles religieux, le Proche Orient est un monde connecté, les idées circulent et atteignent les milieux arabes. Ce n’est pas une période d’ignorance comme veut le faire croire l’islam.

La fin des temps dans le Coran et les hadiths

La fin des temps

Le Coran contient plus de deux cents versets mettant en garde sur la fin des temps, promettant la résurrection aux fidèles et la Géhenne aux mécréants. C’est un thème récurrent.

« Le fracas ! Qu’est-ce donc le fracas? Qui te dira ce qu’est le fracas ? C’est le jour où les hommes seront comme des papillons éparpillés [ou des tapis étendus ?] et les montagnes comme des flocons de laine cardée » (Co. 101, 1-5).

« La terre resplendira de la lumière de ton Seigneur ; le livre [des actes des hommes] sera posé et on appellera les prophètes et les témoins. La sentence sera prononcée en tout équité et nul ne sera lésé » (Co. 39, 69).

L’Heure

Mais quand arrivera la fin des temps ? « L’Heure imminente est proche. Allah seul peut la dévoiler. » (Co. 53, 57-58). Un hadith prête même à Mahomet cette déclaration : « L’Heure arrive. Mon avènement et l’Heure sont séparés l’un de l’autre comme ces deux-là (et il montra son index et son médium)« . Donc Mahomet a été envoyé pour avertir le peuple que le Jugement est proche et qu’il faut s’y préparer.

Jésus ne disait pas autre chose : « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (Marc, 13, 30).

Mais comme pour les chrétiens, l’Heure n’est pas venue. Alors dans le Coran , on trouve cette mise en garde : « Ils te pressent de hâter le châtiment. Dieu ne manque jamais sa promesse. Et le jour auprès de ton Seigneur équivaut à mille ans de votre calcul » (Co. 22, 47). Ou plus encore : « Les Anges ainsi que l’esprit montent vers Lui en un jour dont la durée est de cinquante mille ans. Supporte donc une belle patience » (Co. 70, 4-5).

Le messie

Mahomet a-t-il parlé du Messie, figure centrale de l’apocalyptique juive et chrétienne ? Le Coran n’en dit rien, il se contente d’appeler « Isa (Jésus) le Messie », mais sans lui attribuer un rôle particulier. Pourtant, dans la littérature chrétienne, contemporaine de Mahomet, on lit :

Un prophète est apparu avec les Saracènes [les Arabes] proclamant le venue le l’Oint attendu, le Messie. (Doctrina Jacobi, écrit vers 640).

Dans une lettre, Jacques d’Edesse (?-780) écrit :

Les Mahgrayes (musulmans) confessent tous fermement que Jésus est le vrai messie qui devait venir et qui fut prédit par les prophètes. Sur ce point, il n’y a pas de dispute avec nous.

Les chiites prétendent que Mahomet, le prophète, annonçait Ali, le messie. Ils se basent sur la sourate 13, verset 7 : « Tu n’es qu’un avertisseur, et à chaque peuple, un guide« . Ali est présenté par les chiites comme l’Alliance divine. Ils parlent du saint pouvoir d’Ali.

La Doctrina Jacobi (voir extrait ci-dessus) est un ouvrage chrétien, mais il met en scène des Juifs. Ont-ils reconnu Mahomet comme un prophète précédant la venue du Messie ? C’est bien probable puisqu’ils ont rejoint la umma, comme le montre la charte de Yathrib à qui j’ai consacré un article. Ils vont même suivre les troupes arabes à Jérusalem où un lieu de prière va être construit. Pour les Juifs, le retour à Jérusalem et la reconstruction du temple sont des prérequis à l’avènement du Messie (voir l’article sur le Messie).

Mais l’avertisseur (Mahomet) et le Messie (Ali) sont morts sans que la fin du monde n’arrive. D’autre part, les rapides conquêtes et la création d’un empire islamique ne pouvaient tolérer l’idée que la fin des temps était proche : la stabilité de l’État n’a jamais fait bon ménage avec les aspirations messianiques. L’histoire a été réécrite et la tradition réinterprétée.

La transmission de la tradition

Cet article est inspiré du livre de Bart Ehrman : Jésus avant les évangiles (Bayard 2017)

Avant d’être mis par écrit, les récits de la Bible, des évangiles et du Coran ont été colportés oralement. Le sens des récits s’est-il transmis correctement, intégralement ? Jusqu’il y a peu, on croyait que les peuples de l’oralité cultivaient une très bonne mémoire et que lors des récitations des récits traditionnels, les auditeurs corrigeaient le transmetteur s’il s’égarait. Les récentes études en sociologie, psychologie, neurosciences et anthropologie n’ont pas corroboré ces hypothèses.

La mémoire ne se constitue pas par image : on ne mémorise par une scène en entier, mais des flashes. Lors de la restitution des souvenirs, on comble les vides par des associations avec des souvenirs analogues issus d’expériences similaires. Les souvenirs sont une construction, ils varient dans le temps, en fonction des interlocuteurs et du milieu où ils sont évoqués. Les souvenirs se déforment.

Comment se transmet la tradition

Milman Parry et son élève Albert Lord ont mené des études sur l’oralité. Au départ, ils voulaient comprendre comment de longs poèmes comme l’Iliade ou l’Odyssée s’étaient transmis. Ils ont étudié la tradition de la poésie épique chantée, encore de nos jours, dans l’ancienne Yougoslavie. Ils ont donc enregistré plusieurs performances des chanteurs. Et consternation ! ils ont constaté que si l’essentiel demeure, les détails sont modifiés, parfois considérablement. L’interprète modifie le chant en fonction de ses intérêts, mais aussi du temps qui lui est alloué ou de ce que l’auditoire veut entendre.

Des expériences semblables ont été menées au Ghana par Jack Goody, sur plusieurs années. Il s’est aperçu que certains éléments essentiels du mythe raconté par les Lodagaa avaient disparus entre 1951 et 1970.
A quelques jours d’intervalle, le même récitant passait de 1646 versets à 2781… vu l’intérêt de l’interlocuteur. Il brode, ajoute des détails, vagabonde. Que va raconter l’interlocuteur de la première version et celui de la seconde ?

Ces études et bien d’autres montrent que plus on raconte, plus on modifie le récit et quand le souvenir d’une personne sert de base au souvenir d’une autre, il n’y a aucune chance que l’on retrouve l’information initiale.

Les conteurs ne cherchent pas à reproduire les traditions avec exactitude, ce n’est pas leur souci principal. L’auditoire aussi bien que le contexte affectent la manière dont l’histoire est racontée ou l’enseignement transmis. Le témoignage original est perdu et on ignore si le noyau essentiel de l’histoire survit.

La mise par écrit, à un moment donné, va figer le récit. Un « original » va alors servir de référence. On quitte l’oralité pour l’écrit.

Conséquences sur les textes sacrés

Le Coran

De nos jours, le Coran doit être récité tel qu’il a été consigné dans la version de Médine, composée au Caire en 1923 à partir de corans plus anciens. Dans les écoles coraniques, les élèves mettent trois ou quatre ans pour apprendre par cœur les quelques 6236 versets du Coran, souvent sans en comprendre le sens : le Coran se récite en arabe quelque soit la langue de l’élève.

En est-il toujours été ainsi ? Le Coran a-t-il été de tout temps considéré comme immuable : « chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence », comme on peut lire dans l’introduction du Coran de Médine.

Le Coran aurait été mis par écrit sous le calife Uthman vers 650, vingt ans après la dernière révélation (voir l’article sur le Coran). Avant cette mise par écrit (et aussi par après), la récitation était beaucoup plus libre comme le prouve le hadith des sept ahruf (ahruf peut être pris ici dans le sens de différences).
Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande alors au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme et que très vite, du vivant même de Mahomet, les versets récités divergeaient. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Coran a été mis par écrit.

Les évangiles

La modification des souvenirs est encore plus marquée dans les évangiles. Ils sont au nombre de quatre et ils différent grandement sur les détails, mais aussi sur l’essentiel. Dans les évangiles synoptiques, Jésus annonce l’arrivée imminente du royaume de Dieu sur terre. L’Évangile de Jean, écrit plus tard lorsque qu’il est patent que la promesse n’a pas été tenue, n’insiste plus sur le royaume de Dieu sur terre, mais sur une vie éternelle dans l’au-delà.

Bert Ehrman cite un cas intéressant : le voile du temple qui se déchire.
Dans l’Évangile de Marc, le plus ancien (15, 38), on lit :

… Jésus expira. Et le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas.

Dans l’Évangile de Matthieu (27,51-53), l’événement prend une tout autre ampleur :

Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ; les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent : sortis des tombeaux, ils entrèrent dans la ville et apparurent à un très grand nombre de gens.

Pourquoi cette différence ? Il est malaisé de répondre à cette question. Bart Ehrman tente une explication : le sanctuaire du temple de Jérusalem, le saint du saint est l’endroit où Dieu était sensé demeurer. Le voile se déchirant, Dieu sort du temple et tout le peuple, plus seulement les prêtres, ont accès à Dieu. Dans les versions les plus anciennes de l’Évangile de Marc (IVe siècle), le récit de la résurrection est absent. C’est la mort de Jésus et non sa résurrection qui sauve les hommes.

Matthieu vient après Paul qui a basé tout son discours sur la résurrection, lui qui n’a pas connu Jésus, qui ne l’a vu qu’en songe. Matthieu parle donc de la résurrection, mais ne sait que faire avec le voile du temple. Il ajoute donc des détails… incongrus.

La Bible hébraïque

On n’a pas de récits parlant de différences de récitation, comme pour le Coran, ni de plusieurs versions comme pour les évangiles, on peut néanmoins penser que les récits ont été modifiés lors des transmissions successives. On peut en voir des exemples dans le récit de Moïse repris par quatre livres différents de la Torah, où dans la vie des rois qui sont contées dans les Livres des Rois et dans le Livre des Chroniques.

Lors de la conquête d’Israël par les Assyriens en 722, un grand nombre d’Israélites ont fui vers la Judée, emportant avec eux leurs traditions orales. Ces récits ont été fusionnés avec les récits des Judéens pour constituer une histoire unique, créant la filiation Abraham (Judée), Isaac (ajout) et Jacob (Israël).

Conclusions

Les textes « saints » reprennent souvent des souvenirs déformés de récits colportés par plusieurs générations de conteurs dont l’objectif principal n’étaient pas la vérité historique.

Les Safavides : et l’Iran devint chiite

Cet article fait suite à celui consacré aux Mongols.

A l’époque qui nous intéresse (du XIIIe au XVIIIe siècle), la Perse est plus étendue que l’Iran actuel. Elle comprend approximativement l’Irak actuel, l’Afghanistan et les anciennes républiques soviétiques de Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan.

Renaissance de la culture perse

Sous la dynastie mongole des Ilkhanides (1256-1388), la Perse est redevenue une entité politique indépendante, gouvernée de fait par des vizirs perses. Les Mongols ont été absorbés par la culture perse. Le farsi, le persan, a supplanté définitivement l’arabe imposé par les conquérants musulmans, ne conservant que l’alphabet de celui-ci.
Un art typiquement persan glorifie l’islam, la nouvelle religion du groupe dirigeant,… et les Mongols. Ainsi, dans le Shahnameh (le Livre des Rois), les empereurs (Cyrus, Darius) et les personnages mythiques (Rostan) de l’ancienne Perse ont pris les traits mongols. Le Shahnameh avait été écrit au XIe siècle par le poète Ferdowsi afin de préserver la langue et la culture ancienne. C’est aussi un recueil de conseils pour une bonne gouvernance : les bons princes sont toujours récompensés.

Une parenthèse douloureuse

Mais bientôt, à la fin du XIVe siècle, un nouveau conquérant s’agite à la frontière nord-est, en Transoxiane. Ce conquérant, parti de Samarcande, c’est Timour i-Lang, Timour le boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan (1336-1405). Il prétend descendre du grand Gengis Khan. Il va répandre la même terreur et la même désolation que son ancêtre.

En 1387, il s’attaque aux Ilkhanides. Il envahit l’Afghanistan et l’Iran actuels, il attaque l’Inde et prend Delhi. Il se répand tous azimuts : il est en Syrie face aux mamelouks, en Anatolie (Turquie) face aux Turcs ottomans et même en Russie, face aux Mongols de la Horde d’Or. Seule sa mort, suite à une fièvre, arrêtera ses conquêtes.

Car paradoxalement, ses successeurs, les Timourides se montreront pacifiques.
En Inde, ils créeront la dynastie des Moghols. Shah Jahan, roi de cette dynastie, fera construire le Taj Mahal à partir de 1631, à la mémoire de son épouse.
Dans la Perse, les Timourides succomberont aux charmes de la culture locale, comme leurs prédécesseurs, les Mongols.

Ils installeront leur capitale à Hérat (Afghanistan), et en tant que mécènes et esthètes, ils contribueront au développement des arts.

Le chiisme radical

Grands mécènes et esthètes, les Timourides furent de piètres souverains. Ils n’ont pas mesuré le danger qui cette fois ne venait plus de l’est, mais de l’ouest, au début du XVIe siècle.

Ismaïl Shah (1487-1524)

Ismaïl est un personnage étonnant : il entreprit la conquête de la Perse alors qu’il n’avait que 13 ans ! Il était le guide spirituel d’une confrérie soufie. Très jeune, il avait écrit un poème dans lequel il se déclarait mandaté par Ali pour gouverner le monde. Des milliers de partisans dévots appartenant à diverses tribus turkmènes d’Anatolie, du Caucase et de Syrie le suivaient. En 1510, il était le maître de tout l’ouest de la Perse où il créa la dynastie des Safavides (ou Séfévides) qui régna jusqu’en 1732.

Note : Le soufisme est un mouvement mystique à l’intérieur de l’islam. Les soufis renoncent aux biens matériels pour se rapprocher d’Allah. Ils tentent d’entrer en communication avec la divinité. Cette prétention d’union avec Dieu est incompatible avec le principe islamique de la transcendance de Dieu qui vit sur un autre plan que les humains.

Il tenta d’imposer un chiisme extrémiste par la violence, puis s’appuyant sur les oulémas perses présents avant sa conquête, un chiisme plus sage s’installa.
Son extrémisme l’opposa aux Turcs ottomans, sunnites, qui régnaient sur l’Anatolie. Il en résulta un conflit larvé qui dura deux siècles.

Les dix dernières années de sa vie ne furent pas un exemple pour l’islam : il consacra son temps à la chasse, aux beuveries et aux jeunes garçons. Se croyait-il déjà au paradis ?

Shah Abbas (1588-1629)

Abbas Ier est le petit fils d’Ismaïl. Comme son ancêtre, il s’adonnait à la boisson. Il déclarait tenir mieux l’alcool que quiconque. Sous son règne, l’empire safavide connaîtra son âge d’or, illustré par la construction de l’ensemble architectural d’Ispahan (ou Isfahan) avec sa mosquée recouverte de turquoise, couleur du paradis. On raconte que cette construction a servi de modèle aux palais de Versailles, de Topkapi, d’Agra et de Delhi.

Nadir Shah : la fin (1736-1747)

Au XVIIIe siècle, des tribus nomades d’Afghanistan se révoltent. Un chef de guerre, Nadir Shah, prend la tête des armées safavides et repousse les assaillants qui jaillissaient de tout côté : à l’est, les Afghans, à l’ouest, les Ottomans et au nord, les Russes. Il profite de ses succès pour envahir l’Inde, il prend Agra et Delhi où il dérobe le trône du Paon qui deviendra le trône impérial des shahs d’Iran du XXe siècle. Ce trône était orné d’un diamant, le koh-i-nor, qui connaîtra bien des péripéties avant d’être dérobé par les Britanniques et d’orner la couronne royale anglaise.

Nadir Shah finira par renverser le souverain safavide et prendra le pouvoir. Mais sa violence se retournera contre lui : il sera assassiné par ses troupes.
A sa disparition, la guerre civile éclate et les pays colonisateurs en profitent. C’est la fin de l’indépendance de la Perse qui deviendra un État tampon entre l’Empire ottoman, la Russie tsariste et la Grande Bretagne qui occupait l’Inde et l’Afghanistan.

L’empire mongol

La période dont je vais parler est pour le moins déconcertante. À une guerre dévastatrice sans précédent, va succéder une ère de paix, de prospérité et de tolérance. À la disparition quasi complète de l’islam en Asie, va succéder sa résurrection et son renforcement.

Empire mongol à son apogée. (En jaune les peuples nomades asservis, les flèches indiquent les routes commerciales)

Gengis Khan

Temudjin est né dans une tribu mongole nomade de la vallée de l’Onon, dans le nord de la Mongolie actuelle, vers 1162. Il est le deuxième fils d’un chef de clan et n’est pas appelé à une grande destinée. Et pourtant ! Lorsque son père meurt, la direction de la tribu est assurée par un autre clan. Temudjin se réfugie dans la tribu de son épouse, Börte dont il aura quatre enfants : Jochi, Djaghataï, Ogödei et Tolui. Comme on le verra, le pouvoir de l’empire que Temudjin va créer sera partagé uniquement par les descendants de ses quatre fils.

Börte est capturée par les Merkit, d’autres Mongols probablement christianisés, qui se vengent d’un affront que le père de Temudjin leur avait fait. En reconquérant son épouse, Temudjin pose les bases de son prochain empire. Ses alliés lui fournissent des guerriers et il remporte sa première victoire qu’il fait connaitre aux quatre coins de la steppe pour convaincre les nomades à se rallier à lui, leur promettant protection et richesse. Et ça marche ! Il parvient à fédérer la plupart des tribus nomades par alliance ou par la force.

En 1201, il se fait élire Gür Khan, « souverain universel » et son influence va grandissant grâce à ses nouvelles conquêtes. En 1205, toutes les tribus se sont ralliées à lui, il est sacré Gengis Khan, l’empereur océanique ou universel.

Après les conquêtes, l’administration. Il a enrôlé dans son armée les guerriers des différentes tribus, il charge les élites de ces tribus d’établir le registre des possessions, de prélever les taxes et de répartir les bénéfices.

En 1211, fort de l’appui des pouvoirs frontaliers dont les Kirghiz et les Ouïgours, il s’attaque à l’empire chinois. En 1215, il prend Zhongdu (Pékin) mais il faudra encore 19 ans, pour contrôler tout l’Empire. C’est une tâche qu’il confie à ses généraux, ses compagnons d’armes de la première heure.

Un peuple nomade lui échappe toujours, les Turcs kiptchak qui fuient vers l’ouest. Gengis Khan envoie une armée à leur poursuite. Elle va dévier vers le nord et s’attaquer aux principautés russes de Kiev et de Moscou, puis aux Hongrois, aux Polonais et aux Chevaliers Teutoniques. La frontière ouest se dessine.

Le calme est revenu à l’est et dans les steppes. Le commerce peut reprendre : un accord est passé en 1218 avec le shah du Khwarezm, établi dans l’Iran actuel, qui protège l’empire abbasside. C’est un accord de paix et un accord commercial. (voir l’article sur l’Empire abbasside)

Malheureusement, la même année, une caravane venant de Mongolie est attaquée et pillée à la frontière du Khwarezm. Les deux caravanes suivantes subissent le même sort. Genghis Khan demande alors réparation, mais sa requête ne reçoit pas de réponse. Humilié, il décide de châtier le coupable… et de quelle façon. Une formidable armée se met en route vers l’empire abasside dévastant tout sur son passage, elle rase les villes et massacre les habitants dans le but de transformer les terres cultivées en pâturages. Ils sont, et resteront des nomades. Le shah de Khwarezm s’étant enfui, une partie de l’armée mongole le poursuit continuant sa dévastation. Les Mongols vont parcourir près de 20.000 km, partis de la mer d’Aral, ils vont arriver sur la Volga après avoir vaincu les Iraniens, les Géorgiens et enfin les Turcs kiptchak (1223) qui occupaient l’Ukraine.

Entre-temps, Genghis Khan était retourné en Mongolie et il meurt vers 1227 lors d’une campagne en Chine ou… empoisonné par une nouvelle épouse. Il avait 65 ans.

L’art de la guerre

L’Histoire a retenu des Mongols une extrême violence envers les peuples vaincus. Cette image s’applique surtout à l’invasion de l’empire abbasside provoqué par la trahison du shah du Khwarezm. Certains historiens parlent de 40 millions de morts, dont 10 millions en Chine, soit plus de 12% de la population. Ces chiffres sont invérifiables, mais semblent excessifs. Prenons un exemple : la ville de Merv, aux mains des Khwarezmiens (ou Khorezmiens), actuellement au Turkménistan, se situait sur la Route de la soie. La ville et ses environs auraient compté 500.000 habitants. Ce qui semble énorme. Paris à la même époque abritait moins de 200.000 personnes. Soit ! Un document de l’époque de prise de Merv parle d’un million de personnes massacrées lors de la prise de la ville. Un million de morts dans une ville de 500.000 habitants ! Mais l’absurde ne s’arrête pas là. Le même document raconte que chaque guerrier mongol a reçu 400 prisonniers qu’il a dû exécuter. Un rapide calcul nous permet de savoir que les Mongols n’étaient de… 2.500 ! Où est l’erreur ?

En fait, les Mongols appliquaient les mêmes lois de la guerre que tous les peuples de l’époque : si la ville ouvrait ses portes, elle payait un tribu et des otages étaient emmenés, si elle résistait, les hommes étaient exécutés, les femmes et les enfants vendus comme esclaves. Mais les Mongols épargnaient souvent leurs ennemis pour les incorporer dans leur armée.

Les Mongols terrifiaient leurs adversaires pour les forcer à la reddition : ils propageaient eux-mêmes les histoires de massacres. De plus, chaque cavalier possédaient quatre ou cinq chevaux et lors d’une charge, tous les chevaux étaient lancés au galop, montés ou non. Ce qui provoquait la panique. L’approche d’une ville commençait toujours par cette parade. Ils étaient très disciplinés contrairement à ce que leur chevauchée laisse à penser. C’était une de leur force. Une autre caractéristique étaient leur réseau d’éclaireurs ou d’espions si l’on veut.

Les Mongols étaient passés maître dans la prise des villes (art de la poliorcétique) grâce aux techniques apprises des Chinois : machines de siège et utilisation de la poudre à canon.

Le hordes mongoles

La première idée qui vient à l’esprit quand on évoque une horde est celle d’un groupe de personnes indisciplinées causant des dommages par sa violence… C’est aussi la première définition du dictionnaire Larousse. Les hordes mongoles n’ont rien à voir avec cette définition.

Écoutons ce qu’en dit Guillaume de Rubrouck, un moine franciscain, ambassadeur du roi de France Louis IX vers 1250 : « Je crus voir s’avancer vers moi une grande cité, avec des chariots portant les maisons… La quantité de bétail, bœufs et chevaux… La multitude de moutons… »

Les hordes étaient le centre administratif itinérant des Mongols. Leur empire n’était pas dirigé au départ d’une ville. Ce sont des nomades. La configuration de la horde dépendait des circonstances : une longue file en mouvement, en cercles concentriques à l’arrêt.

Le même concept existait chez les Bédouins : la smala. Le terme est passé dans le langage populaire dans le sens de la « famille », mais à l’origine, c’est le centre administratif des nomades. Ainsi, le 16 mai 1843, les troupes françaises ont attaqué la smala d’Abd el-Kader, grande figure de la résistance à la conquête de l’Algérie.

Les successeurs de Gengis Khan

La dynastie
  • Ogodeï (1186-1241), son fils et successeur en tant que Grand Khan (règne sur la Chine et la Mongolie).
  • Djaghataï, un autre fils reçoit la Transoxiane.
  • Son petit-fils Batou (fils de Jochi) dirige la Horde d’Or en Sibérie et en Russie.
  • 1251 : Möngke (fils de Tolui 1209-1259) devient Grand Khan.
  • Hülegü, frère de Möngke, poursuit les opérations militaire au Proche Orient. Il va créer l’État des Ilkhanides.
  • 1260 : Kubilaï (frère de Möngke 1215-1294) devient Grand Khan, puis empereur de Chine. Il y crée la dynastie des Yuan.
Les conquêtes

En 1236, le fils de Gengis Khan et son successeur, Ogodeï décide de revenir à l’ouest, non plus pour punir, mais pour conquérir. Cette fois il passe par l’Inde, l’Iran, asservit la Russie, la Pologne, la Hongrie et  les Balkans. Ses troupes dévastent la Thrace et mènent des raids jusqu’en Lituanie. La Russie ne se débarrassera des Mongols qu’en 1480, sous Ivan III et les vaincra définitivement au XVIe siècle sous Ivan IV dit le Terrible. Les Mongols, soutenus par les Ottomans se maintiendront en Crimée, ce sont les Tatars actuels.

Devant le danger, l’empereur byzantin privilégie la diplomatie. Il lui envoie des cadeaux et marie deux de ses filles à des généraux mongols.

En 1256, le mongol Hülegü, khan d’Iran, prend la forteresse d’Alamut, le repère de l’ordre des Assassins, se débarrassant ainsi des Ismaéliens que les Seldjoukides n’avaient jamais pu vaincre. (voir l’article sur les Ismaéliens) Continuant sa conquête vers l’ouest, il prend Bagdad en 1258, tue le calife, mettant fin au califat des Abbassides. Il est probable que la tête du calife alla grossir les pyramides de crânes qui s’entassaient devant les villes prises par les Mongols pour apeurer leurs adversaires.

Le voici maintenant en Syrie, où il prend Damas et Alep. Il y laissa une petite garnison commandée par un chrétien, Kitbuga, car son frère, le grand khan vient de mourir et il espère bien devenir le nouveau chef de tous les Mongols.

Jusque là, les croisés avaient entretenu de bonnes relations avec les Mongols. L’Arménie et le prince d’Antioche, Bohémond VI, avaient même conclu une alliance avec eux en 1260.

Les Mongols et les chrétiens

Les chefs mongols étaient des personnages cultivés. Ils s’intéressaient à tout, toutes les ambassades étaient les bienvenues, les ambassadeurs étaient conviés à exposer leurs connaissances. La tolérance régnait en maître à la cour mongole : toutes les religions s’y côtoyaient, le bouddhisme et le christianisme surtout nestorien, le taoïsme et le chamanisme. On se rappellera que les chrétiens nestoriens chassés de l’Empire romain s’étaient réfugiés à l’est. (voir l’article) Chacun pouvait exposer sa doctrine et des discussions théologiques s’ensuivaient. Le grand khan Mongke ne déclare-t-il pas : « Nous croyons qu’il n’y a qu’un seul dieu. Mais, comme Dieu a donné à la main plusieurs doigts, il a donné de même aux hommes plusieurs voies ». Sa mère était une chrétienne. Hülegü, son frère avait une épouse chrétienne.
L’islam ne bénéficie pas du même engouement. Les Mongols le jugeaient intolérant et la charia s’opposait à la loi édictée par Genghis Khan : le yasaq ou Grande Loi. Dans cette loi, la liberté religieuse était acquise, le voleur n’avait pas la main tranchée, mais devait rembourser le montant du vol multiplié par 10.

En 1254, Louis IX, Saint-Louis, envoie un ambassadeur, le père franciscain Guillaume de Rubrouck, en Mongolie. Celui-ci a rédigé un compte rendu d’un débat, auquel il a assisté, opposant le catholicisme qu’il défendait, le christianisme nestorien, le bouddhisme et l’islam.

Les ambassades furent nombreuses entre l’Occident et les Mongols. On possède encore aujourd’hui plusieurs courriers qui ont été échangés entre les khans, les papes, les rois de France Louis IX et Philippe le Bel, ainsi que les rois d’Angleterre. Les lettres nous renseignent sur l’évolution des relations entre les Mongols et l’Occident. Au départ c’était l’incompréhension : le grand khan revendiquait la souveraineté universelle tandis que le pape lui enjoignait de venir s’agenouiller devant lui.

Voici la lettre, écrite en persan, du Mongol Güyük, fils d’Ogodeï, au pape Innocent IV qui l’avait traité de barbare et d’assassin (1246) :

À présent, vous devez dire d’un cœur sincère : nous serons vos sujets, nous vous donnerons notre force. Toi, en personne, à la tête des rois, tous ensemble et sans exception, venez nous offrir service et hommage. À ce moment-là, nous connaîtrons votre soumission. Et si vous n’observez pas l’ordre de Dieu et contrevenez à nos ordres, nous vous saurons nos ennemis. 

En 1260, Kubilaï Khan envoie une missive au contenu identique au roi de France Louis IX. Elle nous est connue par la chronique de Jean de Joinville. Le début est trompeur…

C’est une bonne chose que la paix ; car en terre de paix ceux qui vont à quatre pieds mangent l’herbe paisiblement ; et ceux qui vont à deux, labourent la terre paisiblement. Et nous te demandons cette chose pour t’avertir : car tu ne peux avoir la paix si tu ne l’as pas avec nous. Le prêtre Jean se leva contre nous (?), et … [liste de rois] et tous nous les avons passés au fil de l’épée. Ainsi, nous te demandons que chaque année tu nous envoies assez de ton or et de ton argent pour que tu nous retiennes comme ami. Si tu ne le fais pas, nous te détruirons toi et tes gens, ainsi que nous avons fait de ceux que nous avons ci-devant nommés. 

L’envoyé de Louis IX auprès des Mongols, Guillaume de Rubrouck, l’avait averti de la duperie des Mongols.

Les Mongols sont déjà si gonflés d’orgueil qu’ils croient que le monde entier voudrait faire la paix avec eux. A la vérité, si cela m’était permis, dans le monde entier, de tout mon pouvoir, je prêcherais la guerre contre eux…
En effet, ils n’ont jamais conquis aucun pays par la force, mais uniquement par la ruse.
C’est parce que les gens font la paix avec eux que sous le couvert de cette paix ils les détruisent.

Ensuite, les relations se firent plus cordiales, plus humbles : les Mongols avaient besoin d’aide et attendaient des occidentaux l’envoi d’une nouvelle croisade.

La fin de l’expansion

Alors que les Mongols tolérants occupent l’Iran, l’Irak, la Syrie et avaient mis fin au califat, les croisés qui pouvaient être les grands bénéficiaires de ces conquêtes, commirent une grave erreur stratégique. En 1260, alors que tous les khans sont retournés en Chine pour choisir leur chef, Mongke étant mort, ils donnèrent leur accord à l’armée égyptienne de Baybars pour qu’elle traverse leurs territoires sans être inquiétée, alors que le sultan était leur ennemi. Ils assurèrent même son ravitaillement et permirent ainsi la victoire des mamelouks sur un contingent mongol de 15.000 hommes laissé en Syrie sous le commandement d’un chrétien. La bataille a eu lieu à Ayn Jalut, en Palestine. L’histoire n’a pas encore expliqué cette stratégie suicidaire.

À la mort du grand khan Mongke, Kubilaï Khan, son fils, prend le pouvoir. C’est ce souverain que Marco Polo aurait rencontré. L’empire mongol s’étend alors sur quatre régions (ulus) : (1) la Chine, (2) l’Asie centrale, (3) la Russie dominée par la Horde d’Or, et (4) le khanat des Ilkhans (vice-roi), qui va de l’Iran à l’Anatolie (voir la carte). Chaque région est dirigée par un descendant des fils de Gengis Khan. Ces provinces en principe sont vassales du grand khan qui réside à Pékin, mais bientôt, elles vont s’affranchir de sa tutelle et connaître des destinées diverses.  Ainsi, la Horde d’Or va se diviser et donner naissance, entre autres, au khanat de Crimée dont les Tatars sont aujourd’hui les descendants. Le plus vaste empire jamais constitué n’aura duré que cinq générations avant de se morceler.

Pour les chrétiens, la fin est proche. En 1291, la ville d’Acre, leur dernier bastion en Palestine tombe aux mains des musulmans d’Égypte qu’ils avaient aidé à vaincre les Mongols.

Après leurs victoires sur les Mongols et les chrétiens, les mamelouks deviennent maîtres de la Syrie en plus de l’Égypte. Plus à l’est, l’Iran reste aux mains des Mongols mais le véritable pouvoir est aux mains de ministres et gouverneurs musulmans.

La pax mongolica

Leur tolérance a permis un brassage de peuples sans précédent, leur armée étant composée de combattants venant de tous les territoires conquis. Les élites locales continuaient à administrer la région et rapportaient aux fonctionnaires mongols itinérants.

De par l’étendue considérable des territoires sous la domination mongole, les routes commerciales utilisées par les marchands étaient devenues sûres, ce qui permit un accroissement considérable des échanges depuis la Chine jusqu’à l’ouest de l’Europe. Tous les pays d’Eurasie en tirèrent profit et s’enrichirent.
Le nombre de postes de péage qui freinaient le commerce s’était fortement réduit. On peut parler d’un début de mondialisation des échanges.
Les lettres de change, les dépôts bancaires et les assurances en se multipliant ont facilité le commerce sur de longues distances. L’armée était garante de la sécurité des routes qui ont été balisées.

Les poids et mesures ont été standardisés dans l’empire. Il faudra attendre la révolution française pour qu’une proposition de normalisation des poids et mesure, introduisant le mètre, soit déposée. Mais ce n’est qu’en 1837 que le changement a été appliqué… 17 ans après les Pays-Bas (qui à l’époque incluaient la Belgique). L’Espagne et ses colonies adoptèrent la système métrique en 1849.

Un système postal très rapide longeait les voies commerciales. Les Mongols restaient d’habiles cavaliers.

Mais tout a une fin. Vers le milieu du XIVe siècle, les territoires dominés par les Mongols se morcelèrent en khanats rivaux suite aux successions, certains khans devinrent musulmans et renoncèrent à la tolérance. Et surtout, la peste bubonique (peste noire) ravagea l’empire se propageant d’autant plus rapidement que les régions étaient interconnectées.

Macro Polo à la cours de Kubilaï Khan

Marco Polo (1254-1324) alors âgé de 17 ans, part effectuer un voyage de 24 ans qui le mènera à la cour de Kubilaï Khan. A son retour en 1295, il prend part à la guerre qui oppose sa ville de Venise à la ville de Gênes. Il est fait prisonnier. C’est dans les geôles de Gênes qu’il dicte à son codétenu le compte rendu de son expédition : le Livre des merveilles. Il est le premier Européen à mentionner le Japon et à décrire le papier monnaie. Bien qu’il n’hésite pas à mentionner dans son récit que certains événements lui ont été racontés et qu’il ne les a pas vécu, comme l’histoire du Vieux de la Montagne, le grand maître de l’Ordre des Assassins, ordre détruit en 1256 par les Mongols, certains doutent de la véracité de toute son histoire pour la simple raison qu’il ne parle pas de la Grande muraille alors qu’il prétend avoir été enquêteur-messager de l’empereur dans toute la Chine et que son apprentissage s’est déroulé à Ghanzhu… au pied de la muraille.

Gengis Khan controversé

En 2021, devait s’ouvrir une exposition consacrée à l’Empire mongol au musée d’Histoire de Nantes. Mais il faudra attendre 2024 pour voir l’exposition « Fils du Ciel et des steppes : Gengis Khan et la naissance de l’Empire mongol ». Pourquoi se retard ? La faute en revient à la Chine qui devait collaborer à l’exposition en fournissant 225 pièces rares du XIIe et XIVe siècle. Les Chinois ont exigé que certains mots disparaissent des documents officiels comme « Gengis Khan » et « Empire mongol« . Ils ont ensuite exigé de contrôler l’ensemble des productions comme les textes, la cartographie, le catalogue et la communication. Leur objectif était de faire disparaître toute référence aux Mongols… de réécrire l’histoire de la Chine.

La Chine ne renie pas la dynastie Yuan qui a régné de 1234 avec Kubilaï Khan à 1368, elle refuse de considérer cette dynastie comme mongole, pour elle, c’est une dynastie chinoise ! En Chine, les Mongols, les Tibétains, les Ouïgours sont des peuples de seconde importance qu’il faut à tout prix convertir en vrais Hans parlant mandarin.

Le califat abbasside

Avant-propos : qui sont les Arabes ?

Les Arabes ne forment pas une ethnie, ils n’ont pas comme ancêtres les bédouins et les commerçants qui arpentaient les déserts du Proche Orient, de la Syrie au Yémen. Est arabe celui qui parle cette langue.
Prenons le cas de l’Égypte du XIIIe siècle pour illustrer cette définition.
A cette époque en Égypte, se côtoient :

  • Des coptes chrétiens descendants des occupants du pays sous la dynastie des Ptolémée. Ils sont égyptiens ou grecs.
  • Des Arabes des déserts du Proche Orient, des Saracènes (Sarrasins) comme les appelaient les Byzantins, venus conquérir et islamiser le pays vers 640.
  • Des Berbères d’Ifriqiya (la Tunisie) accompagnant la dynastie fatimide qui prit le pouvoir en Égypte en 969 et créa un califat chiite.
  • Des Turcs de l’armée de Saladin qui gouverna l’Égypte de 1169 à 1193, renversant le calife fatimide et imposant le sunnisme.
  • Des mamelouks, esclaves-soldats, caucasiens, slaves, turcs kiptchaks vendus par les Mongols, ou nubiens (garde noire du calife). Ils prendront le pouvoir en 1250, arrêterons les Mongols (1261) et chasseront les Francs du littoral libano-palestinien (1291).
  • Sans oublier les esclaves domestiques en provenance de l’Afrique subsaharienne.

Tous les descendants de ces populations sont les Arabes de l’Égypte d’aujourd’hui : ils parlent arabe.

Avec les émigrations de la seconde moitié du XXe siècle, la notion de « qui est Arabe » s’est modifiée. Il est aujourd’hui admis que les personnes issues d’un pays arabophone est Arabe, même s’il a perdu l’usage de la langue de ses parents. Ainsi, le Libanais chrétien, Amin Maalouf, membre de l’Académie française, se considère comme Arabe.

Synthèse

L’histoire du califat abbasside est très complexe, émaillée de faits divers nombreux. On doit distinguer trois périodes radicalement différentes dans la vie de ce califat.
De 749 à 936, le calife gouverne effectivement l’Islam (avec une majuscule : l’empire islamique) et permet le développement d’une brillante civilisation. Néanmoins il perd petit-à-petit le contrôle d’al-Andalous (Espagne) et du Maghreb (voir mon article).

La seconde période, de 936 à 1258, est moins glorieuse : le calife vit sous la tutelle d’un vizir iranien tout d’abord puis d’un sultan turc. Il perd le contrôle de la Syrie et de l’Egypte, passées aux mains d’un autre calife, chiite celui-là et se désintéresse de la présence des Francs (croisés) sur les côtes de Palestine.

1258, c’est la fin. Les Mongols envahissent tout l’est de l’empire. Un descendant du calife se réfugie dans l’Égypte des mamelouks, devenue sunnite, qui l’accueille avec bienveillance pour avaliser leur pouvoir usurpé. Les Ottomans mettront fin au califat en 1517.

749-936 (186 ans)

Tout commence dans le sud de la Syrie avec un descendant l’al-Abbas, un oncle de Mahomet (qui donnera son nom au califat) auquel le chef de file des chiites, descendant d’Ali, cède ses droits au pouvoir. Muhammad ibn Ali, c’est de lui qu’il s’agit, se déplaça alors vers l’est (Irak) moins contrôlé par le pouvoir omeyyade et organisa un mouvement de révolte qui eut peu de succès dans un premier temps. Mais son idée fait du chemin. Un obscur personnage Abu Muslim, rassemble des troupes hétéroclites, à majorité des convertis non arabes (des mawali), au Khorassan, une province de l’est de l’Iran. En 749, il atteint Koufa où il fait allégeance aux princes abbassides descendant de Muhammad ibn Ali.

Les Abbassides ont eu l’excellente idée de se présenter comme descendants « directs » de Mahomet et reconnus par les partisans d’Ali (les chiites ou Alides). Ce qui n’empêchera pas les Alides d’abandonner très vite les nouveaux califes et de leur contester le pouvoir.
Les Omeyyades furent massacrés en 750. Les nouveaux souverains délaissèrent Damas en Syrie pour s’établir dans une toute nouvelle ville, Bagdad, entre le Tigre et l’Euphrate, près de l’ancienne capitale de l’empire perse : Ctésiphon.

Le califat atteint le sommet de sa gloire sous Haroun al Rachid, intronisé en 786. Il entretiendra des relations diplomatiques avec Charlemagne à qui il offrira un éléphant. Cette relation ne doit pas nous surprendre, car une « guerre froide » s’était installée entre l’empire carolingien et l’empire byzantin pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et du monde chrétien. Chacun s’appuyant sur les musulmans : les Carolingiens sur le califat abbasside et les Byzantins sur l’émirat de Cordoue, qui était aux mains des Omeyyades.

Le calife Al-Mamun, qui a fait graver son nom dans le Dôme du Rocher, fonda vers 830 la maison de la science dans sa capitale Bagdad. Elle attira des savants de toutes origines, des Perses, des Grecs, des Indiens, des chrétiens, des juifs et des musulmans. Les textes anciens y sont traduits et la connaissance se diffuse à grande échelle grâce à l’utilisation du papier nouvellement importé de Chine. Son utilisation permettait de multiplier et de conserver plus facilement les manuscrits qu’avec le papyrus ou le parchemin. Cette connaissance retrouvée atteindra l’Occident par l’Espagne (al-Andalous) et la Sicile.

[Citons la présence à Bagdad d’un grand mathématicien, al-Kwarizmi, dont le nom prononcé en Occident « Alchorismi », a donné le mot « algorithme ». C’est également à ce mathématicien que nous devons le mot « algèbre » qui est le titre d’un de ses livres.]

936-1258 (321 ans)

Le califat vit au dessus de ses moyens. Le calife rémunère son armée, composée de mercenaires, en leur octroyant des terres qu’ils gouvernent et où ils peuvent prélever l’impôt. L’empire se morcelle. Les premiers a en profiter sont des Iraniens, les Bouyides, chiites, qui deviennent en quelque sorte les tuteurs, les protecteurs du calife. Trois familles rivales se partagent les territoires de l’ancienne Perse.

Venant des steppes d’Asie centrale, à travers la Transoxiane, des bandes de Turcs nomades vont envahir petit à petit l’Iran. En quelques années, toutes les principautés iraniennes passent sous le contrôle d’une famille turque : les Seldjoukides. Chamanistes au départ comme le prouve le nom de leur chef : Prince Faucon et Prince Épervier, ils vont se convertir à l’islam sunnite et s’entourer d’Iraniens dont ils vont adopter les mœurs et la langue. En 1055, le calife les accueille à Bagdad d’où ils chassent les Bouyides.

Le calife donne à leur chef les titres de sultan, roi d’Orient et d’Occident, c’est-à-dire chef politique de tout le monde musulman. Poursuivant leur conquête, ils se retrouveront en pays byzantin. L’Arménie passe sous leur contrôle en 1064, après la prise de sa capitale (voir l’article). Ils s’attaquent alors à l’empire byzantin et capturent même l’empereur Romain IV Diogène lors de la bataille de Van en 1071. La rançon à payer sera très élevée, l’empereur devra même concéder la ville de Nicée, aux portes de Constantinople.

Mais chez les Turcs, la succession se fait dans la douleur : le pouvoir est un bien familial et lors de la mort d’un chef, des luttes internes opposent les différents clans pour hériter de ce pouvoir ce dont vont profiter les croisés lorsqu’ils entreront en contact avec les Seldjoukides. Ces successions et ces guerres internes vont avoir une autre conséquence, le morcellement à outrance des possessions turques : chaque ville sera gouvernée par un clan.

[Avant de devenir sultan, Saladin, qui n’est pas turc seldjoukide mais kurde, était simple officier dans l’armée du gouverneur seldjoukide de Mossoul.]

Ainsi, lorsque les Francs assiègent la ville d’Antioche aux mains des Turcs seldjoukides aucune armée ne viendra au secours des assiégés. [Antioche est actuellement la ville d’Antakya en Turquie, à la frontière avec la Syrie.] Ce n’est que lorsque la ville fut prise, après un siège de sept mois, qu’une armée venant de la ville voisine d’Alep, tenue par un clan rival, viendra assiéger les croisés qui s’étaient curieusement enfermés dans la ville.

[Les Francs, ou plutôt les Normands, c’est l’armée de Bohémond de Tarente qui prend Antioche, vont briser l’encerclement, galvanisés par la découverte miraculeuse, dans le sous-sol d’une église d’Antioche, de la Sainte-Lance, celle qui a percé le flanc de Jésus sur la croix. C’est un « vrai miracle », car lors du rassemblement des troupes devant Constantinople, les chefs croisés avaient été invités à vénérer cette même lance, propriété de l’empereur byzantin !]

A l’est, le shah du Khwarezm, occupe presque tout l’Iran actuel dès 1157, chassant les Grands Seldjoukides. Le calife lui accorde également le titre de sultan. Le Khwarezm est un territoire situé entre les mers Caspienne et Aral. Cette contrée a été islamisé au IXe siècle (voir l’article). C’est un pays riche grâce au contrôle du commerce est-ouest. Si j’en parle, c’est que cette dynastie sera la cause directe de l’arrivée des Mongols… comme on le verra dans un prochain article.

1258-1517 (258 ans)

En 1215, Gengis Khan fédère toutes les tribus mongoles qui nomadisaient dans les steppes de Mongolie. Il va partir à la conquête du plus grand empire jamais créé, s’étendant de la Chine à la Hongrie.

En 1256, le mongol Hülegü, khan d’Iran, prend la forteresse d’Alamut, le repère de l’ordre des Assassins, se débarrassant ainsi des Ismaéliens que les Seldjoukides n’avaient jamais pu vaincre. Continuant sa conquête vers l’ouest, il prend Bagdad en 1258, tue le calife, al-Musta’sim, mettant fin au califat des Abbassides. Il est probable que sa tête alla grossir les pyramides de crânes qui s’entassaient devant les villes prises par les Mongols. Cette sauvagerie avait pour but d’apeurer leurs adversaires et de les pousser à se rendre plutôt que de combattre.

Fuyant les Mongols, un parent du dernier calife, al-Hakim, va rejoindre l’Égypte où il assurera à la dynastie une survie artificielle : le calife fera de la figuration, se contentant d’apparaître lors de l’accession au trône du nouveau sultan. Il devient par la même occasion le protecteur des lieux saints de l’islam : les villes de La Mecque et de Médine étant contrôlées par l’Égypte. Il apporte aux mamelouks, les nouveaux maître de l’Égypte, une aura face aux États musulmans rivaux en tant que soutien du calife.

Seize califes vont se succéder au Caire jusqu’en 1517 lorsque les Turcs ottomans vont détrôner les mamelouks. Ils vont abolir le califat… qu’ils revendiqueront en 1876 pour tenter de rétablir leur aura.

La théorie d’ibn Khaldun

ibn Khaldun est un historien et un géographe ayant vécu au Maghreb et en Égypte au XIVe siècle (1332-1406). Il a connu la peste, les changements de dynastie et a même rencontré Tamerlan.

Dans ses écrits, ibn Khaldoun divise la société des hommes en nomades, qu’il appelle bédouins et en sédentaires, les empires. Les nomades possèdent l’espace, mais leur activité se limitent à subvenir à leurs besoins. Mais ils rêvent de se procurer d’autres richesses et finissent par se sédentariser.
Les sédentaires eux développent l’urbanisation et des techniques de plus en plus complexes. Le sédentaire, contrairement au nomade, exerce un métier.

ibn Khaldoun pense que la vie bédouine est à l’origine des diverses civilisations dans la mesure où les Bédouins se contentent de satisfaire leurs besoins tandis que les sédentaires sont attirés par le confort et le luxe. Les Bédouins sont jugés par Ibn Khaldoun comme les peuples les plus courageux. Leur puissance est issue de leur esprit de clan. Le clan unit le groupe autour d’une ascendance commune, il permet une assistance mutuelle et crée la solidarité du groupe. Or, celle-ci est fondamentale pour se défendre dans une période de luttes tribales.

Pourtant, une lignée prestigieuse mue par un fort esprit de clan peut s’éteindre au bout de quelques générations. Plusieurs clans peuvent se regrouper pour constituer un ensemble dirigé par le clan le plus puissant, celui qui sera le plus enraciné dans la vie bédouine, le plus sauvage. Mais, au bout de quelques générations, un autre clan peut toujours faire valoir un esprit de clan plus puissant et, donc, diriger le groupe. On assiste ainsi à des luttes incessantes pour accaparer le pouvoir. Les empires musulmans, les Turcs seldjoukides et les Mongols lui servent d’exemple.

L’esprit de clan offre une puissance et une supériorité qui entre en contradiction avec l’objectif des nomades, qui aspirent de plus en plus au confort et au luxe. Il leur faut pour cela se sédentariser, ce qui sera à l’origine de la perte de l’esprit de clan : « Quand un peuple se sédentarise dans les plaines fertiles et amasse les richesses, il s’habitue à l’abondance et au luxe, et son courage décroît de même que sa « sauvagerie » et ses usages bédouins« .

Il explique ainsi les changements incessants de l’autorité dans les califats. Lorsqu’un « empire » sédentarisé est attaqué par un voisin nomade, il n’a plus les ressources militaires nécessaires pour faire face. Il fait donc appel à la « sauvagerie » d’autres nomades qui vivent aux marges de l’empire et ceux-ci finissent par s’implanter dans l’empire… La boucle est fermée, et le cycle reprend.

Une mosquée chrétienne ?

A l’est de Jérusalem, se trouve une étrange mosquée flanquée d’un minaret. On y voit souvent des chrétiens prier et on peut même apercevoir, à certaine occasion, un cortège de prêtres, chantant des psaumes, entrer dans le bâtiment.

C’est la Mosquée de l’Ascension. Quarante jour après Pâques, le jour de l’Ascension, elle est réservée au culte catholique. Une messe y est célébrée.

A l’intérieur, accessible tous les jours pour les chrétiens et les musulmans, se trouve une pierre où, avec beaucoup d’imagination, on décèle une trace de pas. Ce serait de là que Jésus se serait élevé aux cieux. Cet événement est reconnu par l’islam et le christianisme.

Dieu dit : « Ô Jésus, en vérité, je vais te rappeler à moi, t’élever vers moi… » (Co. 3, 55)

Puis, il (Jésus) les (les apôtres) emmena jusque vers Béthanie et levant les mains, il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. (Luc 24, 50-51)

Seul l’Évangile de Luc raconte cette montée au ciel. Elle ne figure pas dans les plus anciens manuscrits de l’Évangile de Marc, qui s’arrête à la visite au tombeau vide, mais bien dans sa version longue.

Trace de l’ascension de Jésus dans la mosquée de l’Ascension

Une première basilique aurait été construite sous le règne de l’empereur romain Constantin, ou un peu plus tard. Ce premier édifice a été détruit lorsque les Perses sassanides prirent Jérusalem en 614. Elle a été reconstruite dans la forme actuelle, en style roman, lors de l’occupation de Jérusalem par les croisés, au XIIe siècle. Après la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, l’édifice a été coiffé d’un dôme. L’église est devenue une mosquée.

Remarquons que Mahomet est également monté au ciel, pas à sa mort, mais lors d’une visite. La marque de son pied est visible dans le Dôme du Rocher, auquel j’ai consacré un article.

Le mystère de la sourate 97

1. Nous l’avons certes fait descendre pendant la nuit d’Al-Qadr.
2. Et qui te dira ce qu’est la nuit d’al-Qadr ?
3. La nuit d’al-Qadr est meilleure que mille mois.
4. Durant celle-ci descendent les anges ainsi que l’Esprit par permission de leur Seigneur pour tout ordre.
5. Elle est paix et salut jusqu’à l’apparition de l’aube.

Voici la sourate telle que traduite dans le très officiel « Saint Coran » de Médine. Mais quel est le sens de ce texte ?
On aurait aimé que Dieu soit plus clair, plus précis dans ses propos. Qu’il utilise une langue aboutie, telle que le grec, la langue des philosophes, ou du moins une « langue arabe très claire », comme le précise la sourate 26, verset 195.
Mais nous resterons dans le flou, puisque l’islam est la dernière révélation, Mahomet étant le sceau des prophètes, d’après l’islam. Et il faut bien avouer que depuis le début du VIIe siècle, plus aucun « prophète » n’a connu le succès… tous les fidèles potentiels étant déjà accaparés, plus ou moins volontairement, par le christianisme ou l’islam, Dieu n’a plus jugé bon d’intervenir.

Signification du texte

Le Coran de Médine, dans une note de bas de page, nous indique que « la nuit d’al-Qadr (laylat-ul-Qadr) » est le nuit glorieuse où le Coran fut révélé pour la première fois et que l’Esprit n’est autre que l’ange Gabriel. La première phrase doit donc être comprise comme « Nous avons fait descendre le Coran pendant la nuit d’al-Qadr ». On objecte à ce point de vue que le Coran n’a pas été révélé en une fois, mais sur une période de 20 ans ! Les oulémas répliquent qu’il a fallu vingt ans à Mahomet pour apprendre le Coran par cœur sous la dictée de Gabriel, mais que le Coran est bien descendu en une fois à mi-chemin entre la terre et les cieux… ou bien, que le verset ne parle que de la première révélation.

Les chiites interprètent la sourate de façon différente. Pour les eux, cette nuit est celle où « le Maître de l’Ordre », l’Imam, descendant d’Ali, recevait par inspiration les informations concernant l’année à venir. Il n’y a plus d’Imam actuellement, la chaîne dynastique s’est interrompue avec septième ou le douzième imam selon les obédiences. Il reviendra à la fin des temps.

Point de vue des chercheurs non musulmans

Les exégètes occidentaux ne sont pas spécialement convaincus par ces explications. Cette courte sourate (5 versets) les intriguent. Dans le volume 2b de l’ouvrage collectif « Le Coran des Historiens », qu’il co-dirige avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, l’islamologue français Guillaume DYE consacre 14 pages de commentaires à la sourate 97, contre 6 aux 8 versets de la sourate suivante.
Pourquoi ?
L’expression « al-Qadr » pourrait signifier « la nuit du destin« , qui est en fait le titre de la sourate. Mais de quel destin s’agit-il et pourquoi cette nuit est-elle meilleure que mille mois ? Cette nuit semble de répéter : « Durant celle-ci descendent les anges… ». Le verbe n’indique par une action passée et unique, mais comme les chiites l’ont bien compris, une nui qui se répète.
La sourate 97 est la seule sourate qui parle de PAIX.
D’où l’idée que cette nuit est la nuit de Noël et que le texte a été interpolé pour effacer cette référence au christianisme, Jésus a été remplacé par le Coran. Pour arriver à cette conclusion, il faut « jouer » avec les mots, ce que permet la langue arabe du Coran qui emprunte beaucoup de mots au syriaque (une version de l’araméen toujours utilisée dans la liturgie des Églises chrétiennes de Syrie) et à l’hébreu, mots qui sont passés dans l’arabe moderne avec un sens parfois différent.

Je ne vais pas me lancer dans une longue démonstration. Soulignons simplement quelques arguments.
Christoph Luxenburg, fait remarquer que le destin est lié à la naissance. C’est ce que croit les personnes qui se réfèrent à l’horoscope : ils associent naissance-étoile-destin. De là à comprendre qu’il s’agit de la nuit de la Nativité de Jésus, il n’y a qu’un pas. Luxenburg souligne également que le mot arabe traduit par « mois » désigne la « veillée » en syriaque. Il en déduit que « mille mois » pourrait être traduit par « mille veillées« , « mille vigiles« , la vigile étant une prière nocturne pour les chrétiens, un office se déroulant entre minuit et l’aube.

Guillaume DYE, pour sa part, met cette sourate en relation avec l’Hymne XXI de la Nativité d’Éphrem  le Syrien (306-373) :

Ne comptons pas notre vigile comme une vigile ordinaire.
C’est une fête dont le salaire dépasse cent pour un…
Les anges et les archanges, ce jour-là, sont descendus entonner sur terre un nouveau Gloria (prière chrétienne)…
Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Est-on face à une appropriation d’une fête chrétienne ou s’agit-il d’un texte original ? Chacun doit se faire sa propre opinion.

Le dialogue inter-religieux

Mais si c’est une appropriation, voici un beau sujet de convergence pour le dialogue inter-religieux.
Ce dialogue avait mal démarré : Benoît XVI, qui venait d’être élu pape, a fait un discours à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, qui a choqué les musulmans. Oubliant sa fonction, il a cité un texte du XIVe siècle dans lequel l’empereur byzantin Manuel II, apostrophe un persan en ces termes : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ».
Le résultat ne s’est pas fait attendre, son discours, pourtant confidentiel, a été relayé, comme d’habitude, dans les pays musulmans et a déchaîné la violence… que voulait stigmatiser le pape. En Irak, en Somalie, en Palestine, des églises ont été attaquées, incendiées et des chrétiens ont été tués.

A l’instigation de la Curie romaine, le pape a dû faire profil bas. Il s’est excusé, prétendant que ce discours ne reflétait pas sa pensée personnelle. A Istanbul, il a prié dans la mosquée bleue aux côtés de l’imam et à Jérusalem, il a visité le Dôme du Rocher avec le Grand mufti. Il a appelé les musulmans et les chrétiens à « marcher sur les chemins d’une compréhension réciproque« .

Note : La curie est l’ensemble des conseillers du pape. Ce terme a été emprunté à l’Empire romain dans lequel la Curie était le siège du Sénat de Rome. D’autres emprunts ont été faits comme « diocèse » (division administrative de l’Empire), « basilique » (édifice public couvert), « vicaire » (responsable d’un diocèse), etc.

Du côté musulman, le prince jordanien Ghazi ibn Muhammad, qui dirige l’Académie Ahl al-Bayt, est engagé depuis de longues années dans le rapprochement entre chrétiens et musulmans : « Conformément au Coran, nous, en tant que musulmans, invitions les chrétiens à s’accorder avec nous sur ce qui nous est commun, et qui constitue également l’essentiel de notre foi et de notre pratique : les deux commandements de l’amour. » Personnellement, je n’ai lu nulle part dans le Coran que le musulman doit aimer son prochain, ni qu’il doit répandre l’amour sur terre. Le message récurrent semble être : « Le musulman doit craindre Dieu et aider les autres musulmans« .

Laissons donc à quelques optimistes ces rencontres enrichissantes… qui n’ont encore donné aucun résultat. Force est de reconnaître qu’un dialogue constructif n’est pas pour demain : « un dialogue » n’est pas synonyme de « deux monologues« .

Ainsi, du côté chrétien, Samir Khalil Samir, prêtre jésuite égyptien, préconise-t-il que « leur devoir apostolique oblige les chrétiens à aider les musulmans à décanter leur foi, pour découvrir ce qu’elle offre de pierres d’attente (sic) et finalement pour s’ouvrir à l’Évangile qu’ils croient connaître à travers le Coran, alors qu’ils l’ignorent. En suscitant le désir d’une spiritualité plus exigeante, on permet la rencontre avec le Christ des Évangiles et pas seulement celui du Coran ». Si on lit entre les lignes, le dialogue consiste donc à faire reconnaître aux musulmans que Jésus est le fils de Dieu, dieu lui-même ! La position de l’Église n’a pas changé depuis Pierre de Montboisier, dit le Vénérable, qui en 1156 publia « Contre la secte des Sarrasins » après avoir fait traduire la Coran en latin. »Pourquoi« , dit-il, « s’ils adhèrent à une partie des Écritures, n’ont-ils pas adhéré à tout ? De deux choses l’une, soit le texte (les Écritures) est mauvais et ils doivent le rejeter, soit il est vrai et il convient de l’enseigner »

Du côté musulman, la réponse est simple, Dieu ne dit-il pas dans le Coran (9, 30) : « Les juifs disent : « Uzaïr est le fils de Dieu ». Les chrétiens disent : « le Messie est le fils de Dieu ». Telles sont les paroles de leurs bouches. Ils répètent ce que les impies disaient avant eux. Que Dieu les écrase ! Ils marchent à reculons ».
La seule issue est donc  la conversion à l’islam. L’islam est la religion « originelle » de l’Homme, tous ont le même dieu, mais la dernière révélation est celle de Mahomet. Elle corrige toutes les interprétations erronées précédentes. Les juifs et les chrétiens n’ont pas compris le message de leurs prophètes, ils l’ont falsifié. D’ailleurs, « comment concevoir un dieu qui engendre, se nourrisse, boive, monte l’âne, dorme, urine et défèque ? » comme le rappelle en 1997 l’imam de la mosquée de Médine en présence de l’ancien président iranien Rafsandjani.

N’oublions pas que l’article 2 de la constitution irakienne (2005), tout en affichant la tolérance envers toutes les religions,  prévoit que : « L’islam est la religion officielle de l’État et une source fondamentale de la législation.  Aucune loi ne peut être promulguée si elle est contraire aux principes établis de l’islam».
En mars 2021, le pape François s’est rendu en Irak et a demandé que les chrétiens d’Irak soient reconnus comme citoyens à part entière. Ce sont actuellement des citoyens de seconde zone, comme les coptes d’Egypte et… les musulmans de l’Algérie au temps de la colonisation française. Ils sont inéligibles au niveau national.
Le rapport de force s’est inversé. L’islam triomphant pavoise partout. En Europe occidentale, on trouve des musulmans à tous les niveaux du pouvoir politique. Et la suprématie de l’islam n’est pas prête à régresser : les musulmans et les musulmanes doivent donner naissance à des enfants musulmans qui s’ils abjurent leur religion risquent la peine de mort. Si cette peine est rarement appliquée, elle reste une menace qu’on ne néglige pas. Des scientifiques prévoient une forte diminution de la population mondiale vers 2050 (Science & Vie de mars 2021). La terre perdrait un milliard de personnes entre 2064 et 2100. C’est une première depuis le début de l’humanité… si on excepte les épidémies et les guerres. Mais la baisse de la natalité affectera nettement moins les pays musulmans.

Conclusion

Dans le texte du chapitre précédent, j’ai souligné les mots « aider » et « invitons » qui montrent que chacun s’attend à ce que l’autre s’adapte. En conclusion, nous devons lire « dialogue inter-religieux« , non comme un dialogue qualifié d' »inter-religieux », c’est-à-dire, entre religion, mais comme un dialogue entre religieux. On se parle, mais rien de concret n’en ressort. Les deux religions ne sont pas des opinions différentes sur un sujet identique, opinions qui pourraient se rencontrer, mais une polarisation des points de vue, et chacun d’entre nous sait que les deux pôles se repoussent. On ne tente pas de faire converger les doctrines, on vise uniquement le « vivre ensemble« … le plus harmonieusement possible. Et ce n’est pas gagné.

Éthiopie , pays des religions atypiques

Cet article est inspiré du dossier paru dans « Le monde de la Bible » n° 235 de décembre 2020.

Introduction

Bien qu’entouré de pays musulmans, l’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique, un des « berceaux de l’humanité », ne compte qu’un tiers de musulmans. Riche de son passé, il a su garder sa propre culture religieuse.

Ses habitants se nomment eux-mêmes les Habesha, les collecteurs d’encens. Ce nom, déformé par les grecs, a donné Abyssinie, l’ancien nom du pays. Sa population sémite aurait immigré depuis le sud de la péninsule arabique (Yémen) au 1er millénaire avant notre ère.

Au IVe siècle de notre ère, la ville d’Axoum, qui donnera son nom à un Etat, devient un acteur majeur du commerce entre l’Egypte et l’Inde grâce au contrôle de la navigation dans la mer Rouge. L’encens, l’or, l’ivoire, la soie et les épices transitent pas ses ports. Non ! La Mecque n’avait pas le contrôle de la route de l’encens entre le sud de la péninsule et le monde romain. Le transport ne se faisait pas à dos de chameau, mais par la mer.

Axoum deviendra le deuxième pays chrétien après l’Arménie. Il a développé une langue originale, le guèze, dont l’alphabet comporte 182 syllabes (!), composées d’une consonne et d’une voyelle. Depuis le IVe siècle, l’Éthiopie produit de nombreuses œuvres littéraires riches et variées. Le guèze est tombé en désuétude depuis le XIXe siècle, mais il reste la langue liturgique du rite chrétien.

Texte ancien en guèze
Le judaïsme éthiopien

On ignore quand le judaïsme s’est implanté en Éthiopie. Est-ce une réaction au christianisme ou au contraire, le christianisme s’est-il développé dans les communautés juives ? La question reste posée tant leurs pratiques et leurs observances se chevauchent. Les juifs d’Éthiopie prétendaient être les descendants du roi Salomon et de la reine de Saba, qui s’appelle ici Makeda. (Elle est appelée Bilqis au Yémen). Celle-ci, enceinte lorsqu’elle quitta Salomon, donna naissance à un fils Ménélik. Ménélik rendit visite à son père et ramena… l’Arche d’alliance en Éthiopie. Elle serait toujours conservée dans une chapelle de l’église Sainte-Marie-de-Sion où seul un prêtre peut la côtoyer en certaines occasions (Voir l’article sur l’Arche). Cette légende a été adoptée tant par les juifs que par les chrétiens.

Mais depuis 1990, il n’y a plus de juifs en Éthiopie ! L’intégralité de la communauté, soit 60.000 personnes, a émigré en Israël… où les Éthiopiens ne sont pas les bienvenus. Leur reconnaissance par les rabbins israéliens a donné lieu à de débats passionnés. Elle s’est assortie de conditions : les hommes ont dû faire don d’une goutte de leur sang, euphémisme pour dire qu’ils ont dû se plier à une seconde circoncision, et les femmes ont dû se soumettre à un bain rituel. Tous ont dû adopter le judaïsme normatif. Une grande partie de la communauté a conservé ses propres rites. La communauté est dirigée par des moines célibataires, des grands prêtres régionaux et des prêtres locaux ! Pas de rabbins.

Cérémonie chrétienne où une réplique le l’Arche est promenée.
Le christianisme éthiopien

Le christianisme éthiopien est apparenté au christianisme copte, les évêques ont été nommés par le patriarche d’Alexandrie jusqu’en 1959. Aujourd’hui, l’Église éthiopienne est indépendante, autocéphale, elle se proclame « Église orthodoxe », mais n’a rien à voir avec le rite gréco-russe.
La majorité de la population est chrétienne. Les chrétiens d’Éthiopie ne reconnaissent pas les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 (voir l’article sur la nature de Jésus) : pour eux, Jésus n’a qu’une seule nature, ses natures divine et humaine ont fusionné.

Ce n’est pas leur seule particularité. Leur Bible comporte 81 livres, contre 73 chez les catholique et 66 chez les protestants. Ils pratiquent la circoncision, ils respectent le double repos sabbatique : celui du samedi et celui du dimanche et évitent de manger les aliments interdits par la Thora.

A côté d’églises de style classique richement décorées, l’architecture de certaines églises sont remarquables et surprenantes.

Elles peuvent être juchées dans des montagnes quasi inaccessibles ou creusées dans le sol, comme à Lalibela, ville qui doit son nom à un souverain qui régna aux environs de 1200.

Les fêtes ne sont pas moins originales, comme la fête de Timkat (baptême en amharique, une des 83 langues d’Éthiopie) qui a lieu en janvier et qui dure trois jours, de grande liberté pour les jeunes dans une société traditionnelle. C’est à cette occasion que les tabot, les copies de l’Arche d’alliance sortent des églises, accompagnées de musiques et de chants. Les cortèges convergent vers un même lieu, différent suivant les régions. Le plus célèbre est le site des bassins de Gondar, où les jeunes se lancent dans l’eau. La fête ne commémore-t-elle pas le baptême de Jésus ? Mêmes les musulmans s’associent à la fête.

Remarquons les couleurs des drapeaux de la seconde photo. Ce sont celles du pays, mais ce sont aussi les couleurs affichées par les « rastas » jamaïcains chantés par Bob Marley. Dans les années 1960, l’Éthiopie était une nouvelle terre sainte (Sion, prononcé Zayen dans les chansons) pour certains Jamaïcains qui considéraient l’empereur éthiopien, Haïlé Sélassié, le négus, le roi des rois, comme un messie. Le culte des rastafari pour Haïlé Sélassié est inspiré des mots du leader nationaliste jamaïcain Marcus Garvey, qui avait déclaré en 1920 : « Regardez vers l’Afrique, où un roi noir devrait être couronné, pour le jour de délivrance ». Haïlé Sélassié est le dernier roi d’une dynastie qui prétendait descendre du roi Salomon. Il a été assassiné lors d’un coup d’Etat en 1975 au grand dam de tous les Jamaïcains qui avaient émigré en Éthiopie.

L’islam éthiopien

La tradition musulmane raconte qu’à La Mecque, les disciples de Mahomet étaient persécutés par les notables. En 615, Mahomet leur conseilla de partir pour l’Éthiopie, où ils furent accueillis par le roi chrétien Ashama. La générosité du roi pour les transfuges a été récompensée par une fatwa de Mahomet : « Laissez les Éthiopiens en paix, tant qu’ils vous laisseront en paix. » L’Éthiopie était un Dar-al-Hyyad, un pays neutre, exempt de djihad. Et effectivement, lors de l’extension de l’islam, l’Éthiopie fut épargnée. Ce qui explique qu’aujourd’hui, elle reste à majorité chrétienne.

Il y eu bien au XVIe siècle, un émir, Ahmad ibn Ibrahim, qui s’attaqua au patrimoine chrétien, mais il fut vaincu avec l’aide des Portugais. La porte était ouverte aux missionnaires chrétiens, dont les jésuites, qui furent bien vite interdits de séjour et expulsés.

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite finance un vaste projet de conversion à l’islam wahhabite.

732 : les Arabes sont arrêtés à Poitiers

Voici une date et un événement qui nourrit l’imaginaire (historique) des Français. Mais que s’est-il passé à Poitiers en 732 ?

Qu’est devenu l’Empire romain ?

Voici déjà plus de 400 ans que les peuples germains ont remplacé les Romains dans les territoires de l’ouest de l’Empire. Les Germains au contact des Gallo-romains se sont romanisés. Ils sont chrétiens et considèrent l’évêque de Rome comme chef de l’Eglise. Mais l’institution religieuse est déjà en déclin : les fils cadets des familles nobles occupent les postes d’évêques… sans renoncer aux plaisirs de la vie : sexe, chasse et ripailles.
On parle latin dans les hautes sphères du pouvoir, mais la culture s’est appauvrie : seule une très petite minorité sait lire et écrire. Dans l’Empire romain, les personnes cultivées étaient nombreuses, non seulement parmi les citoyens, mais aussi parmi les esclaves. Le monopole de la fabrication des papyrus venant d’Egypte avait permis la diffusion de textes écrits. Un écrit sur papyrus pouvait s’acheter pour le montant d’un jour de solde d’un légionnaire. On a retrouvé la trace de 20 bibliothèques à Rome.
Par contre, au VIIIe siècle, les documents sont écrits sur du parchemin, des peaux d’animaux traitées par un processus long et coûteux. Les livres ne sont plus à la portée du peuple. Ecrire et lire devient un art.

La solde des légionnaires a évolué suite à l’inflation : de 1200 sesterces au Ier siècle, elle a atteint 7200 sesterces fin du IVe siècle. C’est un montant brut ! L’Etat gardait 20% pour la retraite du légionnaire, après 25 ans de service… ou comme pension pour sa veuve et ses orphelins. L’armée en prélevait 50% pour la nourriture et l’équipement. Au Ier siècle, le légionnaire gagnait donc 10 sesterces nets par jour, soit 2,5 deniers ou 40 as (1 denier = 4 sesterces = 16 as). Il faut ajouter les primes de victoires et les gratifications des empereurs à l’occasion de leur nomination ou de la naissance d’un héritier.
Un litre de vin coûtait de 2 à 8 as en fonction de sa qualité, une visite dans une maison de prostitution revenait à 4 ou 8 as, boissons non comprises.

Au fil des successions et des mariages, le territoire de l’ancienne Gaule a été partagé ou s’est reconstitué. Au sud, le duché d’Aquitaine, territoire wisigoth, mis à mal par Clovis (456-511), s’est reformé avec comme capitales Toulouse et Bordeaux, il occupe les anciennes régions d’Aquitaine, du Limousin, du Midi-Pyrénées et une partie du Poitou.
La Burgondie, aussi appelée Bourgogne, pays des Burgondes, s’étend d’Orléans à Avignon.
Les Alamans se sont installés en Franche-Comté et en Suisse.
Les Francs gouvernent la Neustrie qui occupe les territoires au nord-ouest de la Loire, d’Arras à Angers en passant par Paris et le royaume d’Austrasie qui s’étend sur la Champagne, l’Alsace, la Lorraine et la Belgique jusqu’au Rhin, avec comme capitales Cologne et Trèves.
Au nord, les Frisons, à l’est les Saxons et au sud-est les Bavarois sont en « cours de conversion au christianisme », euphémisme pour dire qu’ils sont toujours païens. 

Le roi mérovingien d’Austrasie s’appelle Thierry IV. Il a repris les fonctions des anciens rois francs : il règne mais ne gouverne pas. L’histoire nous a fait connaître ses rois sous le nom peu flatteur de rois fainéants. L’autorité est aux mains des maires du palais, les maîtres du palais : les magister palatii. À l’époque qui nous occupe le maire du palais est Charles Martel (688-741), fils de Pépin de Herstal, père de Pépin le Bref et grand-père de Charlemagne.
D’où tient-il son nom ? Il aurait été appelé « le marteau de Dieu » par le pape Grégoire II, d’où son surnom de Martel. Une autre hypothèse, plus prosaïque, lui donne comme nom Charles Martieaux, une variante de Charles Martin ; Martin étant le saint protecteur des Francs.

En 717, à la suite d’un conflit de succession au trône, Pépin le Bref prend le contrôle de la Neustrie.

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
L’Espagne (al Andalus)

Arrivés en Espagne en 711, d’où ils ont chassé les Wisigoths, il ne faut que huit ans aux musulmans pour conquérir la Septimanie, la région de Narbonne.

Les musulmans qui ont débarqué en Espagne ne sont pas des Arabes. Ce sont essentiellement des Berbères, des habitants du Maghreb, appelés Maures en référence à la province romaine de Maurétanie. Dans l’Espagne, l’entente n’est pas cordiale entre ses premiers arrivés, les Berbères, et les Arabes envoyés par le califat de Damas : la distribution des terres n’a pas été équitable, les Berbères n’ont reçu que des terres incultes dans les régions montagneuses. En 20 ans il n’y aura pas moins de 14 émirs à la tête de ce qui s’appelle al Andalous.

À partir de la Septimanie, en remontant le Rhône, les Maures lancent des raids vers la Burgondie. Beaune et Autun sont même dévastées. Ils s’attaquent également à l’Aquitaine, mais en 721, ils sont défaits et mis en déroute devant les murs de Toulouse.

La chevauchée le l’émir abd er-Rahman

Ce n’est que partie remise, en 732, l’émir abd er-Rahman remonte le long de la côte et pille Bordeaux. Cet émir n’a rien à voir avec le dernier des Omeyyades, ni avec celui qui se proclamera calife à Cordoue en 911. Le nom d’abd er-Rahman est très répandu, il signifie le « serviteur du Miséricordieux« .
Face aux attaques, le duc d’Aquitaine, Eudes, demande l’aide de Charles Martel pour se débarrasser des envahisseurs. Il sait que cette requête va inévitablement mettre fin à l’indépendance de son territoire, mais de deux maux il choisit le moindre.

Bordeaux ruinée, les musulmans continuent leur route vers le nord, pillant églises et monastères qui regorgent d’ustensiles d’or et d’argent, comme l’ont fait avant eux les Huns et comme le feront après eux les Normands. Ce n’est pas une armée de conquérants, mais une expédition de razzia, de pillage.

La bataille de Poitiers

En octobre 732, ils sont dans la région de Poitiers. La date n’est pas certaine, des calculs plus récents la situe en octobre 733 car d’après les sources, la bataille a eu lieu un samedi, le premier jour du mois de ramadan.
C’est là que Charles Martel a rassemblé une armée composée non seulement d’Austrasiens et d’Aquitains mais aussi de Frisons, de Burgondes, d’Alamans et de Bavarois. Un chroniqueur, l’Anonyme de Cordoue, probablement Isidore de Beja, désignera cette armée sous le nom d’Européens. Dans ses Chroniques mozarabes, il écrit : « … au point du jour, les europenses voient les tentes du camp».
Quelles sont les forces en présence ? 1000, 10.000, 50.000 hommes. L’histoire ne nous le dit pas. Il est probable que les forces n’étaient pas très équilibrées, un Arabe pour trois coalisés et quelques milliers de combattants peut-être, bien que la légende fasse état de 375.000 morts du côté arabe !

L’issue de la bataille ne fait pas de doute, les troupes de Charles Martel prennent le dessus sur l’armée de l’émir. Une partie des Maures tente de fuir, mais ralentis par leurs chariots remplis d’or, ils sont rattrapés et massacrés. D’autres, moins cupides, ne seront même pas poursuivis : l’armée franque ne disposant pas de cavalerie capable de rivaliser à la course avec les cavaliers musulmans : les Arabes utilisaient des étriers qui venaient à peine d’être découverts par les Francs. Contrairement à ce que montrent les films, l’étrier était inconnu des Romains. C’est une invention chinoise qui s’est propagée lentement vers l’ouest. À l’origine, il semble n’y avoir eu qu’un seul étrier, pour faciliter l’installation du cavalier.

Mosaïque représentant un cavalier vandale au Ve siècle.
Conséquence de la bataille

Les prisonniers furent remis au duc d’Aquitaine qui les envoya dans ses mines d’argent. Le butin des Maures ne fut pas rendu à leurs propriétaires, les églises et les monastères pillés, mais emmené par les Francs chez lesquels il restait un fond de barbarie.

Comme pressenti par le duc d’Aquitaine, Charles Martel aura tôt fait d’annexer son territoire, mais il faudra attendre son fils, Pépin le Bref, pour conquérir la Septimanie et rejeter les Arabes au-delà des Pyrénées malgré deux sièges infructueux de Charles Martel devant la ville de Narbonne. Ces deux expéditions se soldèrent par le pillage et la destruction des villes d’Agde, de Béziers, et d’Avignon… par les Francs.

Un émirat subsistera une centaine d’années (889-973) dans les environs de Saint-Tropez, d’où le nom de massif des Maures.

En 750, Pépin le Bref (714-768) fera destituer le dernier roi mérovingien, Childéric III, par le pape Zacharie auquel il avait posé la question : « Qui, de celui qui porte le titre de roi ou de celui qui en exerce réellement les pouvoirs, doit ceindre la couronne ? ». Le roi mérovingien Childéric sera tonsuré et placé dans un monastère. Depuis, la croyance populaire a répandu le bruit que les rois mérovingiens tenaient leur pouvoir de leur abondante chevelure et dès qu’on les tondait, ils perdaient cette force et leurs sujets les abandonnaient. Ce qui est bien sûr une légende.
Ainsi prend fin la dynastie mérovingienne et commença le règne de la dynastie carolingienne.

C’est son fils, Charlemagne (742 ou 747 ? – 814), qui réunifiera tous les territoires peuplés de Germains en un vaste empire, mais à sa mort l’empire sera de nouveau partagé entre ses trois fils.

Les Turcs contre les Arabes

Introduction

Au VIIe siècle, les tribus turques nomades occupaient les steppes d’Asie intérieure à l’est de la Volga et au nord de la mer Caspienne, jusqu’au monts de l’Altaï. Elles n’allaient pas tarder à entrer en contact avec les Arabes.

Les Arabes à la conquête de l’Empire perse

La conquête de l’Empire perse fut facilitée par le délitement de l’autorité du dernier empereur perse Yazdgard III dont la fuite vers l’est provoqua l’anarchie dans l’empire.Plusieurs gouverneurs des provinces perses se rallièrent aux Arabes. En échange d’un impôt, ils gardaient la mainmise sur leur territoire. Pour eux, la situation changeait peu : au lieu de payer l’impôt à l’empereur, ils rétribuaient les conquérants. Vers 650, les Arabes avaient déjà atteint l’Indus, ils étaient sur les traces d’Alexandre le Grand.

La route de la soie

A l’est de l’Empire perse, se situait la province de Sogdiane, un important carrefour commercial dont les habitants semblent être d’origine scythe. Les villes de Samarcande et Tachkent, aujourd’hui en Ouzbékistan, contrôlaient la « route de la soie » qui reliait la Chine à Byzance à travers la Perse.
Ces villes accueillaient les caravanes et leur fournissaient une escorte pour traverser la région. Elles abritaient des marchés très florissants où s’échangeaient les produits du monde entier.
Au temps de leur splendeur, Pétra et Palmyre étaient des villes étapes sur cette route.

La route de la soie et les confins de la Perse.
Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.

Le relief de cette région, aujourd’hui partagée par l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le nord de l’Afghanistan, est très particulier, on y trouve des montagnes, des vallées fertiles, des déserts et des oasis. La configuration du terrain a façonné la structure politique de la région : un moine chinois, Xuanzong, qui voyageait dans la région entre 629 et 644, a dénombré pas moins de 27 royaumes bouddhistes ou zoroastriens.

Cet éparpillement de l’autorité va avoir des conséquences sur la conquête arabe. Elle va la faciliter car les royaumes sont peu puissants, parfois rivaux et leurs troupes peu nombreuses, mais d’un autre côté, les Arabes vont devoir se battre sur plusieurs fronts et disperser leurs forces. C’est au général Qutayba ibn Islam que revient l’honneur des premières conquêtes au delà du fleuve Oxus (aujourd’hui le Sir Daria) : Boukhara tombe en 709 après 4 ans de guerre, Samarcande est prise en 712.

L’intervention des Turcs

Mais en 715, à la mort du Calife Walid Ier, fils d’Abd al-Malik, les opérations militaires cessent à l’est : son successeur, Sulayman (715-717), se tourne vers Constantinople qu’il espère conquérir. Les royaumes de Sogdiane, sous l’autorité des Arabes, mais où les dirigeants étaient restés au pouvoir, font appel à l’empereur de Chine. On a conservé les courriers qui ont été échangés.

(Roi de Samarcande) : Pendant 35 ans, nous nous sommes constamment battus contre les brigands arabes… sans recevoir la moindre aide militaire de l’empereur. Il y a six ans, le général en chef des Arabes, Qutayba est venu avec une immense armée… nous avons subi une grande défaite…

(Roi de Surkhab (au sud de Kaboul)) : Tout ce qui se trouvait dans mon trésor et mes entrepôts, tous mes objets et bijoux précieux, comme les richesses de mes sujets, ont été saisis par les Arabes…

(Roi de Boukhara) : Chaque année nous subissons les incursions et les pillages des brigands arabes. Notre pays n’ a aucun répit.

Ces seigneurs demandent à l’empereur d’ordonner aux Turcs de leur venir en aide. Et effectivement, une armée turque commandée par un certain Subuk (715-738) leur vient en aide en 730. Il chasse les Arabes qui ne gardent que la ville de Samarcande. Mais en 736, Subuk qui s’est allié aux Tibétains, ennemis des Chinois, est battu par ceux-ci avant d’être écrasé deux ans plus tard par les Arabes commandés par Nasr ibn Sayya. Ce gouverneur du Khorassan (province perse de l’est, aujourd’hui au Turkménistan et en Afghanistan) se montre très magnanime, il pardonne aux rebelles et instaure une ère de paix.

Mais la dynastie omeyyade est en danger. En 747, une armée hétéroclite conduite par Abu Muslim, un chiite non-arabe, nouvellement converti, part du Khorassan et marche sur Damas. Le dernier calife omeyyade est renversé en 750. Les partisans d’Abu Islam souhaitaient l’égalité de tous les musulmans par opposition aux Omeyyades qui ont mené une politique élitiste pro-arabe. La dynastie abbasside voit le jour.

La rencontre des Chinois : Talas (751)

En Sogdiane, les troupes chinoises associées à des tribus turques de l’est viennent au secours d’un de leur allié (le Ferghana), en guerre avec un autre roi (du Shash). Ce dernier fait appel aux Arabes alliés à d’autres tribus turques et aux Tibétains. La confrontation a lieu à Talas en 751. On connaît la bataille par les archives chinoises, mais il faudra attendre près de 700 ans pour que les musulmans la raconte. Les troupes turques de l’armée chinoise auraient fait défection et seraient passées dans le camp adverse. Cette défaite des Chinois marque la limite ouest de leurs conquêtes.

Les Turcs sont maintenant les alliés des Arabes. Ils vont se convertir à l’islam. Ils vont devenir les protecteurs du califat et son bras armé, avant de prendre le relais des Arabes : le dernier calife a été le sultan turc ottoman Mehmet V.

En 755, un général turco-sogdien, An Lushan, général en chef des garnissons du nord-est, au service de la dynastie chinoise Tang, se rebelle contre son empereur. La guerre civile qui s’en suit va durer sept ans, faire des centaines de milliers de morts et causer la perte d’un quart des territoires de la Chine stoppant ses prétentions expansionnistes. C’est de cette époque que date l’établissement des Ouïghurs, peuplade turque musulmane, dans l’est de la Chine.

La Chine étant hors-jeu, les Arabes peuvent asseoir leur domination sur la région de Transoxiane.

La route de la soie… et du papier

La tradition raconte que lors de la bataille de Talas, parmi les prisonniers chinois se trouvaient des artisans qui connaissaient le secret de la fabrication du papier et qu’ils l’auraient transmis aux Arabes. Légende !
Les Sogdiens connaissaient déjà le papier. Mais il est vrai que se sont les Arabes qui vont propagé l’usage de ce support. Le papier était utilisé depuis le IIe siècle avant notre ère en Chine. Il arrive en Occident vers 1100, par l’Espagne. Il n’atteindra le nord de la France qu’au milieu du XIVe siècle.
Le plus ancien document conservé sur papier se trouve aux archives de Marseille, c’est le registre des minutes du notaire Giraud Amalric, qui date de 1248.