Les esséniens

Ceci est le premier de trois articles qui vont parler des esséniens, des manuscrits de la Mer morte, de la figure emblématique de certains manuscrits : le Maître de Justice.

Encore aujourd’hui, les esséniens constituent une énigme. Nous avons peu d’écrits anciens qui y font référence et les découvertes des manuscrits de la Mer Morte, à Qumran en 1947, ne font qu’ajouter à la confusion, car aucun ne mentionne le nom d’essénien. À travers la lecture de ces rouleaux, on découvre une secte apocalyptique à la pensée proche des pharisiens, mais prête à en découdre avec les forces des ténèbres pour hâter la fin des temps.

Apocalypse ne veut pas dire catastrophe, mais bien « révélation ». En anglais, le livre de l’Apocalypse s’appelle d’ailleurs le « livre des Révélations ». Les écrits apocalyptiques révèlent le dessein de Dieu pour les temps à venir. Ces récits sont souvent eschatologiques, l’eschatologie étant un discours sur la fin des temps. Donc, un récit apocalyptique décrit souvent ce que Dieu réserve aux bons et aux forces du mal à la  fin des temps. On y oppose Babylone, la cité du mal (les juifs y ont été déporté) qui symbolise ce qui doit être détruit et la Jérusalem céleste, Sion, qui est le but à atteindre. Babylone ne se réfère pas à la ville ancienne, c’est le symbole de toutes les villes « mauvaises », dont Rome au Ier siècle de notre ère.

Les sources

Nous connaissons les esséniens par trois sources, dans l’ordre chronologique : Philon d’Alexandrie, Pline l’Ancien dans son ouvrage « Histoire naturelle » qu’il dédia en 77 de notre ère à Titus Flavius, le futur empereur et Flavius Josèphe, dont j’ai abondamment parlé. Les talmuds n’en parlent pas, les évangiles non plus. Justin, un auteur chrétien, qui écrit sur les sectes juives les ignore de même qu’Irénée qui disserte sur le monachisme (les moines). Tous deux ont vécu au IIe siècle de notre ère !

On sait donc très peu de chose d’eux.

Pline (23 à 79), qui n’a jamais voyagé en Judée, les présente comme une communauté d’hommes exclusivement, dont le nombre de membres ne diminue jamais : « Ils vivent sans femme et sans rapport sexuel, sur les bords de la Mer Morte au-dessus d’Engadi ». Cette déclaration a beaucoup influencé l’attribution des manuscrits de la Mer Morte aux esséniens. Car Engadi se trouve près de Qumran où les rouleaux ont été découverts. J’en reparlerai.

Pline l’Ancien périra lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il se trouvait à Misène, port de la baie de Naples, en tant que préfet, commandant la flotte militaire romaine. Voulant porter secours aux victimes de l’éruption, il traversa la baie avec ses galères et mourut, probablement étouffé, à 56 ans. Nous devons à son neveu, Pline le jeune, également présent à Misène, le récit, parfaitement précis de cette éruption. notons que les Romains ignoraient tout des éruptions volcaniques. Pompéi, détruite par l’éruption du Vésuve, admirablement conservée sous les cendres, fouillée par une multitude d’archéologues, n’a encore livré aucune trace de chrétiens.

Notons que Pline l’Ancien, philosophe stoïcien, curieux de tout, sciences, arts et bien entendu philosophie, ne parle pas des chrétiens dans ses ouvrages et que son neveu, Pline le Jeune, écrivain et politicien romain, ne les découvrira qu’en 113 !

Philon d’Alexandrie (-25 à 45) parle des esséens (sans le N) vivant en Judée et des thérapeutes vivant en Égypte dans son ouvrage « Contre Flaccus ». D’après lui, ce sont des saints, serviteurs de Dieu, pauvres, tout à fait pacifistes, refusant l’esclavage. Ils rendent service à leurs semblables et ne pratiquent pas le célibat. Il y aurait environ 4000 esséens en Judée.

Philon d’Alexandrie, nous a laissé un nombre impressionnant d’écrits la plupart philosophiques, plus grecs que juifs. À tel point que les chrétiens l’ont longtemps considéré comme l’un des leurs. Philon va être envoyé à Rome auprès de l’empereur Caïus Caligula pour défendre les juifs durant l’hiver 39-40. Dans son réquisitoire « Legato ad Caium », il parle des provocations de Ponce Pilate à Jérusalem où il voulait décorer le temple de boucliers romains, mais il ne mentionne ni Jésus, ni les chrétiens.

Représentation de Philon d’Alexandrie… en évêque chrétien ?

Flavius Josèphe (vers 37 à 100) est plus prolixe sur les esséniens, alors qu’il nous en dit très peu de choses sur les pharisiens et les sadducéens. Il nous explique :

  • Quand ils entrent dans la secte, ils font don de leurs biens. On retrouve cette coutume chez les premiers chrétiens dans les Actes des Apôtres.
  • Ils insistent sur le rôle du destin, de la prédestination : la vie est toute tracée.
  • Ils effectuent un noviciat d’un an suivi d’une période probatoire de 2 ans.
  • Ils s’habillent de blanc.
  • Ils ne rendent pas de sacrifices au temple de Jérusalem, mais participent à des repas pris en commun. Le Cène chrétienne est un repas commun essénien.
  • Ils respectent le gouvernement, quel qu’il soit, car « c’est par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme ». Les évangiles font dire à Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

On ne retrouve pas les caractéristiques énumérées par les trois écrivains dans les manuscrits de la Mer Morte, sauf la vie communautaire et le noviciat. Comme ils ne parlent pas du temple de Jérusalem, on peut supposer que Flavius Josèphe a raison de dire qu’ils ne rendent pas de sacrifice au temple.

La disparition des esséniens

Les esséniens resteront une énigme, même dans leur disparition : on ne parle plus d’eux après la destruction du temple de Jérusalem en 70, conséquence de la révolte des juifs en 66. Ils sortent de l’Histoire quand les chrétiens y font leur entrée. Ils ont des points communs avec les chrétiens. D’ailleurs bon nombre d’écrivains chrétiens l’ont constaté.

  • Au IVe siècle, l’évêque d’Italie Philastre de Brescia dit d’eux qu’ils sont des moines qui considéraient Jésus non comme le fils de Dieu, mais comme un prophète… alors qu’ils existaient avant la prédication de Jésus.
  • Jérôme (347-420) affirme que les thérapeutes sont des moines croyant au Christ et vivant dans des monastères.
  • Eusèbe de Césarée (265-340 env.) indique que les thérapeutes «étaient un groupe de premiers chrétiens »
  • Épiphane de Salamine (315-403) affirme que c’est le nom original des chrétiens.

Le Christ chez Pline le jeune

Contexte : dans un article précédent, j’ai parlé d’un texte de Flavius Josèphe, écrit en 75, qui mentionnait « Jacques, frère de Jésus dit le Christ« . Comme Josèphe ne spécifie pas qui est Jésus, on se trouvait devant une alternative : soit Jésus était un personnage insignifiant, soit il était tellement connu du monde gréco-romain, qu’il était inutile de le présenter. Je réfutais la seconde proposition, je vais m’en expliquer.

On pourrait m’opposer que Flavius Josèphe a parlé de Jésus dans un autre ouvrage : « Antiquités juives ». D’accord, si on n’admet pas l’ajout du paragraphe par un scribe chrétien. Mais cet argument ne tient pas, cet ouvrage ayant été écrit en 93, soit près de vingt ans après le texte qui nous occupe.

Autre remarque, en grec, « christ« , traduction de « messiah« (oint) en hébreux, signifie « huileux« , « frotté d’une substance graisseuse« . J’ignore comment les lecteurs de Josèphe pouvait interpréter ce qualificatif. Pour les Romains, c’était incompréhensible, ils ignoraient ce qu’était un messie, personnage du monde judéo-chrétien.

La lettre de Pline le jeune

Dans la lettre 93 du livre X, adressée à l’empereur Trajan en 112, Pline demande ce qu’il doit faire avec les membres d’une secte qui « s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des hymnes à la louange de Christos, comme s’il eût été un dieu (quasi deo) ». Nous possédons la réponse de Trajan qui est ambiguë. Dans cette lettre, dont rien ne prouve qu’elle soit originale, il demande de ne pas pourchasser les chrétiens, mais de punir ceux qui avouent être chrétiens.

Il faut noter que les avis des historiens divergent sur les recueils des lettres de Pline le jeune. Certains pensent que c’était un genre littéraire, que les lettres n’étaient pas envoyées. Il est troublant que seules les lettres du livre X adressées à Trajan aient reçu une réponse.

Revenons au texte de Pline. Au premier coup d’œil, on peut dire qu’il ne connaît pas les chrétiens. Or Pline est un homme public de l’Empire romain.

La vie de Pline le jeune

Il est contemporain de Flavius Josèphe quoique plus jeune. Il est né en 61 et meurt entre 113 et 115. C’est le neveu de Pline l’ancien qui nous a laissé une « Histoire naturelle » en 37 volumes. Cet oncle est mort lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il était commandant de la flotte romaine basée à Messine (Sicile) face à la baie de Naples. Il a disparu en voulant sauver les habitants de Pompéi et Herculanum sous le feu du volcan. Pline le jeune a assisté à l’éruption dont il a fait un compte-rendu si détaillée qu’il n’a été avalisée qu’au XXe siècle. Depuis lors, les éruptions de ce type, très rares, sont appelées « éruptions pliniennes« .

Pline le jeune est avocat. Il appartient à l’élite romaine, il fait partie de la classe des sénateurs. Sous l’empereur Domitien, il est tribun de la plèbe à Rome, en 93, il devient préteur et en 94, il est administrateur du trésor militaire (il s’occupe de la paie et des pensions). C’est donc un proche de l’empereur, comme il le sera des suivants Nerva et Trajan. C’est sous l’empereur Trajan qu’il devient gouverneur de Bithynie, province du nord-ouest de la Turquie actuelle, qui aurait fait face à Constantinople, de l’autre côté du Bosphore, si cette ville avait existé à l’époque. C’est lorsqu’il exerçait cette fonction qu’il a écrit cette lettre.

Il ne connaît donc pas les chrétiens, or, la tradition chrétienne considère l’empereur Domitien comme grand persécuteur des chrétiens… ce qu’il n’a pas été. Domitien a la fin de sa vie s’en est pris aux hauts personnages de l’Etat qu’il a exilé ou fait assassiné. La tradition a fait de ces hauts fonctionnaires des chrétiens, raison de leur persécution. Domitien fut assassiné par des comploteurs issus de son entourage.

Pline qui a vécu dans l’entourage de Domitien ne connaît pas les chrétiens. Pas plus que Flavius Josèphe qui lui a vécu 30 ans en Judée (après Jésus) avant de rejoindre Rome et le palais impérial.
On peut conclure que les chrétiens n’étaient pas connus à Rome à la fin du Ier siècle. A cette époque, ils étaient encore confondus avec les juifs dont ils formaient une secte. Pour revenir au texte de Flavius Josèphe, le fait de ne donner aucun détail sur Jésus est fortement suspect. Même si Jésus avait été un personnage secondaire, Josèphe l’aurait dit ou alors, il ne l’aurait pas cité. On peut penser qu’un scribe chrétien en recopiant le texte a ajouté les mots « frère de Jésus-Christ » pour bien rappeler : « ce Jacques-là, c’est celui dont parlent nos écritures« .

Pourquoi les textes sont-ils interpolés ? Avant de répondre à cette question, il faut s’en poser une autre : pourquoi les textes sont-ils copiés. A l’évidence, pour les diffuser, mais aussi parce que le support, le parchemin, en rouleau tout d’abord, puis vers le IIIe siècle en codex (parchemins reliés, comme nos livres) sont fragiles, pas toujours de bonne qualité. Les textes étaient lus en petit comité et discutés. Dans le cas qui nous occupe, il est probable qu’un auditeur ait relevé que Jacques était celui dont parlaient les Actes des Apôtres et qu’il serait séant de le mentionné. Jésus étant bien connu du cercle chrétien, il n’a pas été nécessaire de s’étendre sur le personnage. Ainsi au cours des siècles, les textes se modifiaient, s’enrichissaient… mais pervertissaient la pensée de l’auteur.

On peut conclure que Flavius Josèphe ne connaissait pas Jésus, et qu’il n’a rien écrit à son sujet.