Qui a mis par écrit le Coran ?

Cet article a été inspiré par les travaux du professeur Alfred-Louis de Prémare (+) – université de Provence Aix-Marseille.

La tradition nous dit que Uthman, le troisième calife, a « collecté » le Coran. Au IXe siècle, soit 200 ans après les événements, trois historiographes ont chacun donné une version contradictoire de la mise par écrit du Coran. C’est celle de Boukhari que la tradition a retenue.

Ces trois historiographes ont construit leur chronique de la collecte du Coran à partir de courtes narrations appelées akhbar. Comme les hadith, ce sont des récits d’actes et de paroles, mais contrairement à ceux-là, ils ne se réclament pas de Mahomet ou de ses compagnons.

La version de Mouhammad al-Boukhârî (810-870)

C’est cette version de Boukhârî qui fait office d’histoire officielle de l’islam. Elle donne le beau rôle aux trois premiers califes : Abu Bakr (632-634), Umar (634-644) et Uthman (644-656), étrangement présents à Médine alors que leurs troupes guerroient dans la péninsule arabique, puis en Syrie-Palestine et en Égypte contre les Byzantins et enfin en Mésopotamie et en Perse contre l’Empire perse.

Umar, constatant que les compagnons de la première heure, qui savaient réciter le Coran, disparaissaient sur les champs de bataille, incita le calife Abu Bakr à collecter le Coran. Hésitant tout d’abord sous prétexte que Mahomet lui-même ne l’avait pas fait, Abu Bakr se laissa convaincre et chargea Zayd, le secrétaire du prophète de cette tâche. Celui-ci rassembla tous les écrits inscrits sur des matériaux de fortune et nota ce que certains avaient mémorisé. Il consigna le tout sur des feuillets qu’il remit à Abu Bakr. A la mort de celui-ci, les feuillets sont remis à Umar qui les transmet à sa fille, Hafsa, veuve de Mahomet.

C’est Uthman, à qui on raconte que les troupes irakiennes divergent dans la récitation, qui prend la décision de rassembler les feuillets d’Hafsa en un livre (un codex). Zayd recopie donc les feuillets sous le contrôle de trois éminents compagnons de Mahomet pour assurer la qualité de la langue. Zayd était Médinois et ne parlait pas le même dialecte que les Mecquois.

Les feuillets initiaux sont rendus à Hafsa. Des copies du codex sont envoyées dans les villes de garnison et ordre est donné de bruler tous les autres codex ou collections écrites.

Rappel (voir l’article sur le Coran) : Le papier n’existant pas encore, la création d’un coran nécessitait d’énorme quantité de peaux de mouton, environ une peau complète pour deux feuillets de 40 cm, ce qui était la norme à l’époque. Aujourd’hui, le Coran de Médine compte 700 pages soit 350 feuillets. En tenant compte de la différence du format des feuillets et de la taille des caractères, on peut estimer qu’il fallait 70 peaux de mouton pour un coran.

La version de Umar ibn Shabba (?-876)

Contrairement à Boukhârî, son contemporain, Umar ibn Shabba n’a pas essayé de raconter une histoire harmonieuse, univoque ; il a rassemblé toutes les informations disponibles sur le sujet de la collecte du Coran, ce qui nous donne un ensemble de données très diversifiées.

Abu Bakr est absent de ce récit. C’est Umar qui rassemble les notes prises sur divers matériaux, mais il est assassiné avant d’avoir pu terminer sa tâche.
Un peu plus loin, ibn Shabba nous dit que Umar possédait un codex qui lui permettait de reprendre un compagnon qui récitait un verset, non pas dans la langue de Mahomet, mais dans la langue des bédouins. Il entre également en conflit avec plusieurs autres détenteurs de corans concurrents : celui d’ibn Masud à Kufa (Irak), celui de Ubayy à Damas (Syrie) et celui d’Abu Musa à Bassora (Irak) et au Yémen.

Devant ces différences, Uthman intervient et fait rédiger un nouveau codex, ordonnant à bruler les corans existants.

Le recueil d’ibn Masud s’intitulait « Le plus intime du cœur ».

La version de Muhammad ibn Sa’d al-Baghdadi (784-845)

Pour ibn Sa’d, la question de la collecte n’est pas très claire. Abu Bakr et Umar sont absents chez cet auteur. Pour lui, le collecteur du Coran est Ubayy. Il réalise ce travail à la demande de Uthman. A moins que Uthman n’ait rassembler une équipe de douze personnes parmi lesquels figuraient Ubayy et aussi Zayd pour collecter le Coran.

Comme on le voit la version d’ibn Sa’d se caractérise par de nombreux silences et des incohérences. Bien qu’il ait écrit une biographie de Umar et de sa fille Hafsa, ceux-ci ne semblent pas concernés par la mise par écrit du Coran. Cependant, ibn Sa’d indique que Umar avait l’intention de collecter le Coran, mais son assassinat l’en a empêché.
Umar avait envoyé trois experts en récitation du Coran en Palestine pour enseigner la bonne pratique aux troupes de l’émir Yazid, de la famille des Omeyyades.

La confusion des langues ?

Un autre historiographe, Sayt ben Umar (? – 796) nous interpelle au sujet de confusion qui régnait dans la récitation du Coran vingt ans après la mort du prophète Mahomet. Sayt décrit ces événements dans un chapitre nommé « l’émirat de Uthman« .

L’émir Hudhayfa guerroiait en Azerbaïdjan (dans le Caucase). Il recruta une armée en passant dans les différents centres militaires : Damas, Kufa, Bassora, etc. Il constata que chaque ville utilisait son propre recueil coranique. Chaque auteur affirmait détenir la bonne version des révélations faites au prophète. Il se rendit donc à Médine pour enjoindre Uthman de mettre fin au désordre et de faire recopier le codex qui se trouvait à Médine et d’interdire tous les autres.

Conclusion

Au IXe siècle, la collecte du Coran est un sujet important, et ce ne sont pas les versions du récit qui manquent. Alfred-Louis de Prémare a raison de noter que « l’histoire réelle du corpus coranique semble floue et l’identité de ses artisans incertaines« . Cependant trois constantes se dégagent :

  • Le Coran « officiel » a été rédigé à Médine,
  • Des recueils concurrents circulaient dans les différentes villes de garnison,
  • Ordre a été donné de les détruire… ce qui ne se fit pas sans difficulté, ces codex étaient encore utilisés au Xe siècle où des condamnations sont toujours documentées.

… Et si le Coran dont parle la tradition était différent du Coran d’aujourd’hui ? j’en discuterai dans l’article suivant.

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