Les samaritains

A Naplouse, en Cisjordanie, et à Holon, en Israël, vit une communauté mystérieuse de juifs de moins de 1000 membres : les samaritains. Qui sont-ils ? En quoi sont-ils différents ? Quelle a été leur histoire ?

Qui sont-ils ?

Les samaritains ont failli disparaître. Ils n’étaient plus que 146 en 1917 ! Aujourd’hui, ils sont environ 800 répartis à Naplouse, au pied du mont Garizim qui est un endroit sacré pour eux, et à Holon, près de Tel-Aviv où ils se sont installés au début du XXe siècle à la recherche de meilleures conditions de vie.

Avant l’annexion de la Cisjordanie par l’État d’Israël en 1967, le roi de Jordanie avait acheté le mont Garizim et l’avait offert aux samaritains. C’est leur lieu de rassemblement.

La consanguinité a failli leur être fatale. Les samaritains se marient entre eux, ce qui donne naissance à des enfants handicapés. Ils représentent près de 15% de la communauté ! Pour pallier ce problème, le grand prêtre a permis, temporairement, de prendre pour femme des étrangères. Une agence a été créée pour sélectionner des jeunes filles roumaines ou ukrainiennes qui acceptent de se conformer aux règles de la secte. Il n’y a aucun rite de conversion pour devenir samaritain(e).

Les samaritains de Naplouse ont la double nationalité palestinienne et israélienne, ils parlent arabe et hébreu. Ceux d’Holon sont citoyens israéliens.

En quoi sont-ils différents ?

Les samaritains se considèrent comme les seuls vrais juifs, comme le plus vieux peuple monothéiste du monde. Ils suivent les rites qui auraient été imposés par Moïse il y a plus de 3500 ans, sur le seul lieu sacré, le mont Garizim. Effectivement, la Torah ne parle jamais de Jérusalem comme lieu de culte, mais du mont Garizim. Les samaritains ne reconnaissent que les cinq livres de la Torah, le Pentateuque (Genèse, Exode, Nombres, Lévitique et Deutéronome) et le Livre de Josué. Seul Moïse est un prophète à leurs yeux.

Tout Israël… se tenait de part et d’autre de l’arche…moitié sur le front du mont Garizim et moitié sur le front du mont Ebal… (Josué 8, 33)

Lorsque vous aurez passé le Jourdain, voici ceux qui se tiendront sur le mont Garizim pour bénir le peuple : Siméon et Lévi, … Et voici ceux qui se tiendront sur le mont Ebal pour la malédiction : Ruben… (Dt. 27, 12)

Lorsque YHWH ton dieu t’aura conduit dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession, tu placeras la bénédiction sur le mont Garizim et la malédiction sur le mont Ebal. (Dt. 11, 29)

Les trois versets précédents sont identiques dans les Bibles hébraïque et samaritaine. Par contre, dans les versets 27, 4-5 du Deutéronome, la référence au mont est différente. On lit « mont Ebal » dans le texte judaïque et « mont Garizim » dans le texte samaritain :

Et lorsque vous aurez passé le Jourdain, vous dresserez ces pierres sur le mont …, comme je vous l’ordonne aujourd’hui, et vous les enduirez de chaux. Tu y édifieras pour YHWH ton Dieu un autel avec des pierres que le fer n’aura pas travaillées.

On remarque l’incohérence de ce passage avec le verset 27, 12 du même Deutéronome (voir plus haut) où pour les juifs, le mont Ebal est celui de la malédiction ! La Bible samaritaine serait donc l’originale ?
La ville de Naplouse est située dans la vallée entre le mont Garizim et le mon Ebal, qui se font face.

Les samaritains pratiquent toujours le sacrifice d’agneaux pour la Pâque. Une cinquantaine d’agneaux sont sacrifiés ce jour sur le mont Garizim et rôtis dans de grands feux creusés à même le sol.

Ils observent strictement le shabbat et les règles de purification. Le jour du shabbat, ils ne peuvent pas utiliser d’appareils électriques, ni allumer une lampe. Les femmes indisposées ou les jeunes mères sont totalement isolées du groupe.

Comme les juifs, ils ont adopté un calendrier lunaire de 12 ou 13 mois, mais leurs calendriers respectifs ne sont pas synchronisés : l’ajout du 13ème mois ne se fait pas conjointement. De plus, le calendrier juif démarre à la création biblique du monde, il y a 5782 ans, celui des samaritains démarre à la première année de l’installation des Hébreux à Canaan, il y a 3661 ans. Bien entendu, ces événements sont plus théologiques que réels.

Contrairement aux juifs pour qui la judéité se transmet par les femmes, le statut de samaritain se transmet par les hommes. Un mariage entre un samaritain et une juive est donc problématique. Mais un mariage entre un juif et une samaritaine est impossible, les femmes doivent se marier dans la communauté.

D’où viennent-ils ?

D’après les samaritains

Les samaritains seraient les descendants des tribus du royaume d’Israël qui se seraient séparées des tribus de Juda et de Benjamin qui ont constitué le royaume de Juda (voir l’article sur la chronologie biblique). Le grand prêtre des samaritains est le doyen d’une famille de la tribu de Lévi. Les 7 autres familles se rattachent aux tribus de Manassé et d’Ephraïm (enfants de Joseph). La communauté ne comporte que huit familles.

Naplouse (Nea polis) est une ville romaine construite par Vespasien sur les ruines de Sichem, première capitale du royaume d’Israël.

D’après le Bible hébraïque

Pour les juifs, les habitants du royaume d’Israël ont été déportés par les Assyriens lors de l’occupation du pays en 722 avant notre ère. Donc, les samaritains ne sont pas des Hébreux, mais des païens installés par les Assyriens sur le territoire occupé d’Israël, païens qui ont adopté le culte de YHWH.

YHWH écarta Israël de sa face comme il l’avait annoncé par le ministère de ses serviteurs, les prophètes ; il déporta les Israélites loin de leur pays, en Assyrie, où ils sont encore aujourd’hui. (2Roi 17, 23)

Les juifs ont toujours déconsidéré les samaritains. L’Évangile de Luc contient la parabole du « bon samaritain » (Luc 10, 30-35), l’insistance sur le qualificatif de « bon » est la preuve que l’opinion des juifs à leur égard était négative. Quand Jésus dit : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de samaritains, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mat. 10, 5-6), c’est le juif qui parle.

Les juifs les appelaient les « Cuthim » en référence à Cutha (en Mésopotamie) :

Le roi d’Assyrie fit venir des gens de Babylone, de Cutha, … et les établit dans les villes de Samarie à la place des enfants d’Israël. (2Rois 17, 24)

D’après les historiens

La théorie développée par les Juifs ne correspond pas à la réalité historique. D’après les textes assyriens, seuls 20% de la population du royaume d’Israël a été déplacée.

Les historiens d’aujourd’hui avancent plusieurs hypothèses.

La fixation du Pentateuque ne s’est faite qu’au VIe ou Ve siècle avant notre ère, après le retour des exilés judéens de Babylone. Or les deux versions du Pentateuque sont très semblables, elles datent donc de la même époque, après le retour d’exil.

Il semble que la rupture se soit passée lors de l’occupation grecque (après 332). C’est de cette époque que date la construction du temple sur le mont Garizim… pense-t-on généralement, mais des vestiges d’un temple (?) du Ve siècle ont été mis à jour sur le mont Garizim. Ce temple serait contemporain du second temple de Jérusalem.
La Palestine était un enjeu entre les descendants d’Alexandre le Grand : les Lagides d’Égypte et les Séleucides de Syrie. La Samarie et Juda n’ont pas toujours été dans le même camp. Lorsqu’Antiochos IV, le roi séleucide (-175 à -164), a voulu placer les temples sous l’égide de Jupiter, les Samariens se sont ralliés à lui et ont consacré leur temple du mont Garizim à YHWH-Jupiter. Les Judéens se sont révoltés et ont fini par recréer un royaume semi-autonome sous la dynastie de Hasmonéens.

La rupture définitive s’est produite en 128 avant notre ère, lorsque le souverain hasmonéen Jean Hyrcan a fait raser le sanctuaire du mont Garizim.

Quand la génétique confirme le récit biblique

Des études génétiques comparatives ont été effectuées sur des samaritains et des Juifs d’Israël. L’étude conclut que des ressemblances significatives existent entre les chromosomes Y (hérités du père) juifs et samaritains, mais que l’ADN mitochondrial (hérité de la mère) diffère entre les populations juives et samaritaines. En gros, les pères sont juifs mais les mères non.

Ce qui fait penser à un épisode du Livre d’Esdras. Esdras est un prêtre revenu d’exil à Babylone. Il a rassemblé le peuple composé des exilés de retour et des Judéens qui n’avaient pas quitté Jérusalem (vers 444 avant notre ère ?). Il a exclu de la communauté qui se reformait tous les hommes qui avaient pris des femmes non juives. La plupart ont répudié leur épouse pour rester dans la communauté, mais d’autres ont probablement préféré s’en aller. Sont-ils à l’origine des samaritains et du temple construit sur le mont Garizim au Ve siècle ?

Quelle a été leur histoire ?

Sous l’Empire romain, les samaritains vivent en paix. Ils reconstruisent même un temple sur le mont Garizim après la révolte juive de Bar Kochba (132-135). Ce temple sera détruit quand l’Empire basculera dans l’intolérance avec l’adoption du christianisme. C’est sous l’empereur byzantin Zénon (474-491) que la destruction a eu lieu.

En 529, les samaritains, sous la conduite de Julianus ben Sabar, se révoltent contre les Byzantins. L’empereur Justinien les écrase. Des milliers de samaritains sont tués ou vendus comme esclaves. Ils remettent ça en 554 et en 594. Ces révoltes mènent à l’effondrement démographique des samaritains.

La conquête musulmane du VIe siècle apporte une période de paix relative. Les samaritains ne sont plus persécutés. Plusieurs familles deviennent musulmanes. Ce qui accroit la précarité de la communauté qui en 1596 ne compte plus que 132 membres.

En 1841, des religieux musulmans de Naplouse décrètent que les samaritains ne sont pas des gens du livre comme les juifs et les chrétiens et qu’ils peuvent être convertis de force. C’est le grand rabbin de Palestine qui va les sauver en les reconnaissant comme « fils d’Israël« .

Laissons le dernier mot au grand-prêtre Matzliach ben Phinhas, à la fin des années 1930, il déclara : « Je ne suis pas contre un nouveau royaume juif. Je suis fâché qu’ils doivent s’installer sur la terre d’Israël qui n’a jamais été à eux ». [NB : Israël est ici utilisé dans le sens de l’ancien royaume d’Israël concurrent du royaume de Juda.]


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