La civilisation judéo-chrétienne n’a jamais existé !

D’après le livre de l’historienne et chercheuse franco-tunisienne Sophie Bessis : La civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture, paru en 2025.
Dans cet ouvrage, l’auteur déconstruit le concept de « civilisation judéo-chrétienne », le qualifiant de mythe récent, de construction politique et d’« extraordinaire trouvaille sémantique ».
Elle soutient que cette formule, devenue omniprésente et hégémonique dans le discours public occidental depuis les années 1980, sert avant tout des objectifs idéologiques de réécriture historique et d’exclusion.

Naissance de l’expression et glissement sémantique

L’analyse historique

L’expression est née vers 1830 de la plume du théologien allemand, Ferdinand Christian Baur, pour décrire les premières communautés chrétiennes restées fidèles aux pratiques juives.
Il distingue trois sectes judéo-chrétiennes :

  • Les nazoréens dirigés à Jérusalem par le frère de Jésus, Jacques. Ils acceptent la naissance virginale de Jésus.
  • Les ébionites dont le nom signifie « les pauvres ». Pour eux, Jésus est un homme ordinaire qui a été « adopté » par Dieu comme prophète ou messie en raison de sa morale et de son observance de la Torah.
  • Et enfin, les elkasaïtes, apparus plus tard, au IIe siècle. Ils tirent leur nom de nom d’Elkasaï qu’ils suivent comme prophète. Ils considèrent Jésus comme un esprit céleste qui se réincarne à travers l’Histoire. Ils se revendiquent dans la continuité de Jean le Baptiste.

Ces sectes ont perduré jusqu’au Ve siècle bien que combattues par les Juifs et par les chrétiens. A Antioche, Jean Chrysostome (v345-407) a prononcé huit homélies regroupées dans « Adversus Judaeos », contre les chrétiens qui fréquentaient les synagogues. En voici un extrait :

Dites-moi : si un homme avait tué votre fils, pourriez-vous supporter de le regarder en face, ou d’accepter son salut ? Ne le fuiriez-vous pas comme un démon méchant, comme le diable en personne ?

Ils ont tué le Fils de votre Seigneur ; et vous, avez-vous l’audace d’entrer avec eux sous le même toit ? Après qu’Il a été mis à mort, Il vous a comblés de tant d’honneurs qu’Il a fait de vous Ses frères et Ses cohéritiers. Mais vous, vous Le déshonorez tellement que vous rendez honneur à ceux qui L’ont cloué sur la croix, que vous observez avec eux la communion des fêtes, que vous allez dans leurs lieux profanes, franchissez leurs portes impures et partagez la table des démons.

Glissement sémantique vers la morale

A la fin du XIXe siècle, l’expression prend un sens nouveau : on commence à parler de la morale judéo-chrétienne.
Pour Friedrich Nietzche, très critique, c’est une morale du renoncement, de la culpabilité et de la piété qu’il oppose à la force vitale antique.
Pour ses partisans, comme Ernest Renan, elle est associée à la notion de dignité humaine.

Après la seconde guerre mondiale

L’expression subit une grande modification. La formule sert à masquer l’antisémitisme européen qui prévalait en Europe avant la guerre. C’est un rachat sémantique. En associant les deux termes, on crée l’illusion d’une filiation continue entre les deux religions, effaçant deux millénaires de persécutions et d’antijudaïsme théologique.

Après 1980, le terme judéo-chrétien est passé dans la langue courante pour désigner une civilisation alors qu’antérieurement, on parlait de civilisation gréco-romaine ou humaniste. Le terme a été repris dans le contexte de la guerre froide pour l’opposer au bloc communiste matérialiste et athée.

Portée par le garde des Sceaux René Pleven, la loi du 1er juillet 1972, pose le principe républicain moderne selon lequel le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des opinions, mais des délits. Elle crée le délit de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale et religieuse.

L’antijudaïsme chrétien

Dans les évangiles, les Juifs sont rendus responsables de la mort de Jésus. Ainsi dans l’Évangile de Matthieu, 27:24-25, on lit :

Pilate prit de l’eau et se lava les mains en présence de la foule en disant : « Je suis innocent de ce sang, c’est votre affaire. » Tout le peuple répondit : « Nous prenons ce sang sur nous et sur nos enfants. »

Cette responsabilité des Juifs est reprise dans le Coran 5:70-71 :

Nous avons accepté le pacte des enfants d’Israël et leur avons envoyé des prophètes. Chaque fois qu’un prophète leur annonçait un message contraire à leurs penchants, ils les accusaient de mensonges ou les assassinaient.

Dans ces conditions la cohabitation était difficile, les Juifs vivaient en dehors des communautés chrétiennes et musulmanes. Comment parler d’une civilisation judéo-chrétienne quand les deux communautés ont vécu dans des quartiers séparés qui ont pris le nom de ghettos. Le mot ghetto désignait une ancienne fonderie de canons sur une petite île du quartier de Cannaregio, à Venise, où un décret de la République de Venise a obligé la communauté juive de se regrouper.

De 1080 à 1492, les Juifs ont été expulsés 17 fois d’un pays européen, sans compter les villes : France (4), Angleterre (3), Rus de Kiev (2), Espagne (2), Tchéquie, Italie, Suisse, Hongrie, Pologne et Sicile (1).

Les critiques de Sophie Bessis

  • L’occultation de deux millénaires d’antisémitisme : L’auteure rappelle que la chrétienté européenne s’est historiquement construite sur un antijudaïsme théologique violent (notamment le mythe du « peuple déicide »), suivi au XIXe siècle par un antisémitisme racial qui a culminé avec la Shoah. Présenter ces deux religions comme le bloc harmonieux d’une même civilisation permet à l’Occident post-1945 de masquer ses propres crimes historiques et de restaurer une forme d’innocence morale.
  • L’exclusion délibérée de l’islam : En érigeant le « judéo-christianisme » comme le socle exclusif de la modernité occidentale, cette formule rejette l’islam, pourtant la troisième branche historique du monothéisme abrahamique. Elle nie de fait l’apport culturel, philosophique et scientifique majeur de l’Orient et du monde islamique dans l’histoire de l’Europe.
  • Une instrumentalisation géopolitique globale : Sophie Bessis démontre que ce concept sert d’arme idéologique à géométrie variable.
    En Occident, il alimente les rhétoriques des partis d’extrême droite qui se pose en défenseurs de ces « valeurs » face à un péril supposé.
    Parallèlement, l’État d’Israël utilise cette notion pour affirmer son ancrage exclusif à l’Occident face au monde arabo-musulman, tandis que les nationalismes arabes s’en saisissent pour occulter la présence séculaire et l’histoire des Juifs orientaux au sein du monde arabe.

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