Le disciple que Jésus aimait

Dans l’Évangile de Jean, apparaît un personnage non nommé, appelé « le disciple que Jésus aimait ». Qui est-il ? La version officielle veut que ce soit Jean lui-même, qui aurait rédigé son évangile sur l’île de Patmos, où il avait été déporté par les Romains lors des (hypothétiques) persécutions de Domitien. Comme cet évangile est le dernier à avoir été écrit selon la chronologie la plus couramment admise, on fait de Jean un centenaire !

Mais dans cet évangile,  les fils de Zébédée (Jean et son frère Jacques), n’apparaissent qu’au chapitre 21 et c’est un ajout pour donner une importance à Jean.

Cet amour pour Jean n’est cité que dans un texte tardif, l’Assomption de Marie. Marie dit de Jean qu’elle appelle « père Jean »  : « Souviens-toi qu’il t’a aimé plus que les autres ».

Faire de Jean le disciple que Jésus aimait est très ambigu. Léonard de Vinci et plusieurs autres peintres ne s’y sont pas trompés, qui ont représenté un Jean androgyne dans la Cène, dans des positions particulièrement équivoques.

Plusieurs tableaux de la scène : Léonard di Vinci (1495), Andrea del Castagno (1447) et en bas, Soeur Marie Agnès Godard (1670)

Lors de sa crucifixion, Jésus confie sa mère à ce disciple. La tradition chrétienne voit donc Marie accompagnant Jean à Delphes. Or Jean, qui est un apôtre, n’a pas assisté à la crucifixion d’après les évangiles : les apôtres se sont tous enfuis. Dans les Actes de Jean, datés du IIe siècle, mais considérés comme hérétiques dès le IVe siècle et condamnés par le concile de Nicée de 787, Jean apparaît comme un homme chaste recherchant la souffrance, mais jamais il ne se présente comme le disciple que Jésus aimait. Il ne connaît d’ailleurs pas Jésus, ni l’Ancien ou le Nouveau Testament. Pour lui Jésus est synonyme de Dieu, un et unique. Ce qui explique la condamnation de ce livre. Dans ces actes, il serait mort à Ephèse.

Il y a d’autres candidats au titre de disciple aimé. Le premier est Marie-Madeleine, c’est ce que disent les manuscrits de Nag Hammadi. Si Jésus et Marie-Madeleine entretenaient une relation, il est naturel que Jésus confie sa mère à sa compagne. Et Marie-Madeleine était bien présente lors de la crucifixion contrairement à Jean et aux apôtres, toujours d’après nos seules sources, les évangiles.

Marie-Madeleine est un personnage secondaire, dans les évangiles, mais elle a fait couler beaucoup d’encre. Qui est-elle ? Le pape Grégoire Ier en a fait une prostituée au VIe siècle, ce qui n’apparaît pas dans les évangiles, et au XXe siècle, plusieurs auteurs en ont fait la femme de Jésus. Que faut-il penser ?

En fait, il n’y a pas de Marie-Madeleine dans les évangiles, mais une série de Marie, dont une est dite de Magdala, une ville située près du lac de Génésareth (actuellement mer de Galilée). Tous les évangiles sont d’accord : cette Marie, que nous appelons Marie-Madeleine, a assisté à la crucifixion et a été la première à découvrir le tombeau vide et à rencontrer Jésus ressuscité. Mais qui est-elle ? Seul Luc nous dit que Marie de Magdala accompagnait Jésus dans ses voyages de prédication. C’est un grand honneur qu’une femme soit citée parmi les disciples de Jésus.

Nous connaissons Marie-Madeleine par d’autres textes que les évangiles canoniques, ceux trouvés à Nag Hammadi, en Égypte en 1945. Parmi ces documents, deux font la part belle à Marie-Madeleine : l’Évangile selon Marie et l’Évangile selon Philippe. Ce sont des ouvrages gnostiques (secte chrétienne considérée comme hérétique) qui remontent probablement au IIe siècle. Contrairement aux évangiles canoniques, ils ne racontent pas l’histoire de Jésus, mais regroupent des paroles qu’il aurait prononcées. Dans ces deux ouvrages, Marie-Madeleine apparaît comme la disciple préférée de Jésus.

Dans l’Évangile de Marie, on lit : « Pierre dit à Marie : Sœur, nous savons que le Sauveur t’aimait plus qu’aucune autre femme ».

Dans l’Évangile de Philippe, c’est encore plus explicite :

32.  Il  y  avait  trois  femmes  qui  étaient  proches  du  Seigneur :  sa  mère  Marie  et  sa  sœur et  Marie-Madeleine, qu’on  appelait  sa  compagne (= sa femme). En  effet,  sa  sœur  était  une  Marie,  sa  mère  et  sa  compagne aussi.

55. … Quant à Marie-Madeleine, le Sauveur l’aimait plus que tous les disciples et l’embrassait souvent sur la bouche. Le reste des disciples lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? ». Le Sauveur répondit et leur dit : « Pourquoi ne vous aimai-je pas comme elle ? »

L’honnêteté nous oblige à dire que le verset 55 est en mauvais état, certaines parties manquent. Mais la traduction ne semble pas faire de doute. Le baiser n’a peut-être rien de sexuel, car dans un autre apocryphe gnostique, c’est Jacques que Jésus embrasse sur la bouche (voir ci-après).

James Tabor, professeur à l’université de Caroline du Nord, qui défend l’idée d’une dynastie succédant à Jésus, voit dans le disciple bien aimé Jacques, le frère de Jésus. Et ici aussi, il est logique que Jacques, devenant le chef de famille, prenne soin de sa mère. De plus, dans la seconde Apocalypse de Jacques, on lit : « Et il me baisa la bouche et m’embrassa, en disant : mon bien-aimé ». C’est Jacques, son frère, qui parle de Jésus.

Un autre candidat est Lazare, frère de Marthe que Jésus a ressuscité. Dans un apocryphe (livre non repris dans la nouveau Testament) appelé l’Évangile Secret de Marc, on peut lire ces passages pour le moins curieux :

  • « Et il (Jésus) entra aussitôt à l’endroit où se trouvait le jeune homme (dans le tombeau), étendit la main et le ressuscita en lui saisissant la main. Le jeune homme l’ayant regardé l’aima ».
  • « Et après six jours, Jésus lui donna un ordre et le soir venu, le jeune homme se rend auprès de lui, le corps nu enveloppé d’un drap. Et il resta avec lui cette nuit-là, car Jésus lui enseignait le mystère du royaume de Dieu ». Notons, que dans l’évangile canonique attribué à Marc, un jeune homme s’enfuit nu, délaissant son drap lors de l’arrestation de Jésus (Ma. 14, 51-52).
  • « Et là (à Béthanie), se trouvaient la sœur du jeune homme que Jésus aimait et sa mère et Salomé »

Que penser de ces extraits ?

Ils feraient partie d’une lettre de Clément d’Alexandrie (150-215) à un certain Théodore, dont une copie datée de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle aurait été retrouvée au monastère de Mar Saba (près de Jérusalem) par le professeur Morton Smith de l’Université de Columbia en 1958. Personne d’autre n’a vu cette lettre copiée sur les pages de garde d’un ouvrage d’Ignace d’Antioche. Plusieurs universitaires mettent en doute l’authenticité de ce texte et plusieurs soupçonnent même Morton Smith de s’être livré à cette supercherie. D.H. Atkinson concluant : « C’est une belle et gaie (Morton Smith était homosexuel ) plaisanterie pleine d’ironie au détriment de tous les spécialistes imbus d’eux-mêmes, qui non seulement manquent d’humour, mais qui  croient que ce prétendu fragment d’évangile nous vient de la première lettre connue du grand Clément d’Alexandrie »

Nous avons tenu à rapporter cette histoire pour montrer la difficulté d’avoir des certitudes sur les textes qui nous sont parvenus.

L’Église s’est mise dans un bel embarras en refusant à Jésus aussi bien une femme qu’un frère.

D’où viennent les Hébreux ?

Dans un article précédent, on se demandait d’où venaient les Hébreux s’ils n’avaient pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’avaient pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ?

La réponse est très simple, les Hébreux sont des Cananéens, ils n’ont rien conquis, ils ont toujours vécu dans la région. Ils honorent les mêmes dieux que les autres habitants des lieux : El, le père des dieux, Baal dont le nom signifie « seigneur »et qui recouvre plusieurs dieux suivant son aspect, et Ashéra, une déesse qui deviendra l’épouse de Yahvé sur certaines représentations. La Bible ne cache pas ce polythéisme qu’elle attribué à de mauvais rois.

Comment les Hébreux sont entrés dans l’Histoire

Depuis l’expédition de Thoutmosis III au XVe siècle avant notre ère, Canaan est sous le contrôle des pharaons d’Egypte. Ils ont construit des bastions le long du littoral où stationnent des soldats. De petites cités indépendantes contrôlent les campagnes environnantes où se sont développés des villages.

A partir du XIVe siècle avant notre ère, un changement s’opère. Les cités disparaissent sans qu’il y ait eu conquête externe. L’étude du site d’Haçor, au nord de la Palestine, est très instructive à cet égard : la ville haute a été incendiée et les statues décapitées, mais les fouilles n’ont pas retrouvé d’armes. Par contre, la ville basse où s’entassait le peuple est restée intacte. Les archéologues chargés des fouilles, sous la direction de Mme Zukermann, en déduisent que la ville a été détruite lors d’une révolte sociale.

On a une preuve directe de ces révoltes dans les tablettes trouvées à Tell el-Amarna à 200 km au sud du Caire. Cette ville a été construite par le pharaon Aménophis IV plus connu sous le nom d’Akhenaton, mais moins célèbre que son épouse principale Néfertiti et son fils Toutankhamon. Les archives trouvées à Tell el-Amarna nous renseignent sur la situation politique et sociale de Canaan. Ces tablettes, au nombre de 382, sont écrites en akkadien (la langue de Sumer) en utilisant des caractères cunéiformes.

Le roi de Jérusalem (Urushalim en akkadien) se plaint de la non-intervention du pharaon lors de révoltes :

« Regarde : Turbasu a été tué à la porte de Silé et le roi (le pharaon) n’a rien dit. Regarde, Zimrida, le roi de Lakish a été frappé par des serviteurs traîtres et le roi n’a rien dit, il n’a pas bougé »

La détérioration des conditions climatiques qui ont provoqué de mauvaises récoltes et des disettes est-elle à l’origine de ces révoltes ? L’arrivée des Peuples de la Mer et l’affaiblissement des empires hittite au nord et égyptien, ont-ils fait naître un sentiment de liberté qui s’est transformé en révolte contre les puissants ? Au milieu de XXe siècle, on attribuait ces changements politiques aux Apirous (ou Habirous), qui ont vite été assimilés aux Hébreux, confirmant ainsi l’histoire biblique et la conquête de Josué. Aujourd’hui, les historiens pensent que le terme Apirous, mentionné dans les stèles de Tell el-Amarna ne désigne pas un peuple, mais un état de rébellion. Les Apirous formaient des bandes de nomades marginalisés, qui offraient parfois leurs services comme mercenaires. D’ailleurs, le roi de Jérusalem alors occupée par les Jébusiens, ne demande que dix soldats au pharaon pour maintenir l’ordre dans sa cité.

Quoi qu’il en soit, l’archéologie constate un regroupement de population en hameaux sur les hauts plateaux pour échapper à la crise, se distanciant ainsi des cités-États. Ces réfugiés forment des clans qui s’adonnent à l’agriculture et à l’élevage. Quand les récoltes sont bonnes, les éleveurs se sédentarisent, quand elles sont mauvaises, ils repartent en transhumance avec leurs troupeaux. Ce sont ces clans qui sont à l’origine des Hébreux.

Leur mode de vie va donner naissance à un peuple solidaire et égalitaire, ce qui pourrait faire croire que la crise est survenue suite à des inégalités sociales que les Hébreux ne veulent plus reproduire. La Bible semble confirmer cette voie :

  • A l’aube de leur autonomie, les Hébreux n’ont pas de chef. Lorsque la situation exige une coordination de plusieurs clans, ils nomment temporairement un juge. Le plus célèbre juge de la Bible est Samson séduit pas Dalila.
  • Si un homme endetté ne peut rembourser son créancier, il peut, lui ou un membre de sa famille être placé en esclavage. Mais au bout de 7 ans, il sera libre. : « Lorsque tu acquerras un esclave hébreu, son service durera 6 ans, la septième année, il s’en ira libre, sans rien payer ». (Ex. 20, 2). On notera qu’en ancien hébreu, le même mot désigne un esclave et un serviteur. Il en est de même en arabe, où ABD a les deux sens. Abdallah peut signifier « serviteur de Dieu » ou « esclave de Dieu« .
  • Les fuyards, qu’ils soient esclaves ou assassins (sans préméditation), sont protégés. Six villes refuges, distantes d’environ 50 km ont été désignées : « Quiconque frappe quelqu’un et cause sa mort sera mis à mort. S’il ne l’a pas traqué mais que Dieu l’a mis à portée de sa main, je (Dieu) te fixerai un lieu où il pourra se réfugier ». (Ex. 21, 12-14).
  • Lorsque les Hébreux voudront se choisir un roi, à la fin du XIe siècle, le prophète Samuel fera un long discours pour montrer les inconvénients de la royauté ou plutôt les problèmes entraînés par une inégalité sociale. Le roi et sa cour vivront aux dépens du peuple :
    « Tel sera le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les établira chefs de mille et chefs de cinquante ; il leur fera labourer ses champs, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs et les donnera à ses serviteurs. Sur vos semences et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes deviendrez ses serviteurs. Ce jour-là, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais YHWH ne vous répondra pas, ce jour-là ». (1S : 8, 11-17).
    Malgré cette mise en garde, Saül deviendra roi. David, puis Salomon lui succéderont.

Vers 1200, après les invasions des Peuples de la Mer, l’Égypte et l’empire hittite (Turquie) perdent de leur influence. Le vide laissé par les peuples dominateurs du Croissant Fertile va faire place à de nouveaux acteurs : les Philistins, issus des Peuples de la Mer, vont occuper le littoral de Canaan et les tribus des hauts plateaux vont se développer et former une société égalitaire d’hommes libres. Les Hébreux entrent dans l’Histoire. Ils vont conserver la culture cananéenne, mais se contenter d’un habitat modeste, sans palais.

C’est donc un concours de circonstances qui a propulsé les Hébreux à la tête d’un État. La morale est sauve, les Hébreux n’ont pas occupé Canaan à la suite d’une épuration ethnique comme le suggère la Bible. Ils n’ont fait que prendre le pouvoir dans un pays, dévasté, où ils ont toujours vécu.

Pour se défendre face aux Philistins et aux autres peuples nés de l’instabilité, comme les Araméens, les Hébreux vont former deux royaumes vers le Xe siècle avant notre ère. Au sud, le petit royaume de Juda, qui a hérité de terres arides et d’un désert, au nord, le royaume d’Israël qui, favorisé par des terres riches, arrivera à rivaliser avec ses voisins, la Phénicie à l’ouest (le Liban actuel), Aram-Damas au nord (la Syrie) et Ammon à l’est.


Moïse au delà du mythe

La légende : ce qu’en dit la Bible

Pas moins de quatre livres sur les cinq du Pentateuque (la Torah) sont consacrés à Moïse : l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome (deuxième loi en grec). Les livres de la Bible n’ont pas été écrits pour former un tout. Chaque livre se lisait individuellement : ils étaient écrits sur des rouleaux de peaux. Ce n’est qu’au IVe siècle de notre ère que 39 d’entre eux furent rassemblés.

Le récit commence 430 ans après l’entrée des Hébreux en Egypte, fuyant la famine, à l’invitation de Joseph, alors vizir de Pharaon. Le clan se composait de 80 personnes, avec à leur tête, le patriarche Jacob-Israël. « Pharaon » n’est pas nommé dans la Bible.

430 ans après, la situation a bien changé, d’invités, les Hébreux sont devenus esclaves et se sont multipliés. Leur nombre inquiète Pharaon qui décrète que chaque nouveau-né mâle devra être mis à mort.

Un garçon est né dans la tribu de Lévi. Sa mère ne peut se résoudre à le tuer, elle confie l’enfant aux eaux du Nil. C’est la fille du pharaon qui découvre la corbeille de papyrus étanchéifiée par du bitume et de la poix. Moïse, puisque c’est de lui qu’il s’agit, grandira donc à la cour du pharaon.

Un jour, il tue un Égyptien qui maltraitait un Hébreu. Ayant été reconnu, il s’enfuit vers le pays de Madian où il est accueilli par Réhuel ou Jéthro (suivant les livres). Moïse reste 8 ans au service de Jéthro et épouse sa fille Séphora (Tsippora en hébreu qui signifie « petit oiseau« ).

Les Hébreux d’Égypte appelèrent leur dieu à l’aide. Celui-ci les a entendus, il charge Moïse de les délivrer du joug égyptien et de les conduire vers le pays de Canaan qui avait été promis à la descendance d’Abraham. Moïse hésite, il doute de lui-même. Mais Dieu le rassure : il sera à ses côtés, il lui révèle même son nom : YHWH, « Je suis celui qui est ».

Moïse part vers l’Egypte pour demander à Pharaon de libérer les Hébreux. Il est aidé dans sa tâche par son frère Aaron. Pour convaincre Pharaon, Dieu provoque des calamités sur l’Egypte. Pharaon ne pliera qu’après la dixième : la mort de tous les nouveaux-nés. Les Hébreux enfermés chez eux en prière échappent à la colère divine. Cette attente de la délivrance est encore fêtée chaque année, c’est la Paque célébrée le 14 du mois de nisan, le premier mois du printemps.

Les Hébreux peuvent partir, c’est ce qu’on appelle l’Exode. Les Égyptiens leur donnent même de l’or et des vêtements. Une colonne de 600.000 hommes, plus leur famille et des animaux, s’ébranle vers le désert qui sépare l’Egypte de Canaan. Immédiatement Pharaon regrette son geste et lance ses troupes à la poursuite des Hébreux massés devant la « Mer des Joncs« . Les eaux de celle-ci s’écartent pour laisser passer les Hébreux et se referment sur les troupes égyptiennes.

Maintenant, il faut traverser le désert. Moïse va y recevoir les instructions de Yahvé (YHWH) : les dix commandements. Alors qu’il est sur le mont Sinaï face à Dieu, les Hébreux impatients façonnent une idole, un veau d’or, qu’ils vénèrent avec la bénédiction d’Aaron, le frère de Moïse. On notera que la loi hébraïque ne compte pas que 10 commandements, mais 613 prescriptions et interdits.

A son retour, Moïse, de rage, brise les tables de la loi qu’il a reçues de Dieu et ordonne de tuer 3.000 Hébreux. Il devra remonter sur la montagne pour y recevoir de nouvelles tables. Les Hébreux se remettent en marche, précédés de la nuée divine et d’un coffre où sont enfermées les tables de la loi : l’Arche d’alliance.

La traversée du désert pèse sur les Hébreux qui regrettent le temps où ils étaient heureux (?) en Egypte. A l’approche de Canaan, Moïse envoie 12 éclaireurs pour évaluer la situation. A leur retour, seuls deux d’entre eux sont enthousiastes à l’idée de retrouver la terre de leurs ancêtres. Suivant l’avis des autres, les Hébreux refusent de passer le Jourdain et de conquérir la terre que Dieu leur destine. Ce refus provoque la colère de Yahvé qui les condamne à errer pendant 40 ans dans le désert et à n’entrer à Canaan que lorsque tous ceux qui ont connu l’Egypte seront morts. Moïse n’entrera donc pas en terre promise, c’est Josué qui prendra la tête des Hébreux pour conquérir Canaan. Ce sera un massacre, un génocide, une épuration ethnique comme Yahvé l’a ordonné : tous les hommes, toutes les femmes et les enfants doivent être tués et les idoles détruites : « Quant aux villes de ces peuples que YHWH te donne en héritage, tu n’en laisseras rien subsister de vivant. » (Dt. 20, 18).

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
Ce qu’en dit l’archéologie

J’ai déjà tenté, en vain, de retrouver le pharaon qui a tenu tête à Moïse. On ne retrouve rien dans les archives égyptiennes ni dans l’archéologie du pays des pharaons. Je vais donc m’intéresser à l’errance dans le désert et à la conquête de Canaan.

… sur la traversée du désert

Les archéologues n’ont mis à jour aucune trace du passage dans le désert d’une colonne de près de deux millions de personnes qui vont y rester 40 ans. C’est bien de deux millions de personnes dont on parle, une colonne de plus de 30 km de long ! Notons que Memphis qui était la capitale de Ramsès II n’abritait pas plus de 100.000 habitants. Comment les Hébreux ont-ils survécu ? De quoi se sont-ils nourri ? Où se sont-ils abreuvé ?

On pourrait penser qu’il est normal de ne trouver aucune trace dans le désert d’un événement qui s’est passé il y a plus de 3.000 ans. L’archéologie a fait d’immenses progrès. Ainsi, vers 1457 avant notre ère, soit avant Moïse, le pharaon Thoutmosis III quitte l’Égypte pour contrer une coalition ennemie qui se rassemble à Megiddo, dans le nord de la Palestine. C’est la toute première bataille documentée de l’Histoire. Il traverse en 10 jours les 250 km du désert du Sinaï à la tête de 10.000 hommes. Quatre mille animaux complètent l’armée : des bœufs pour le trait, des ânes pour le bât et des chevaux pour tracter les chars. Cette armée consomme 60.000 litres d’eau par jour, soit quatre camions-citernes actuels. La logistique ne suit pas, elle a précédé la colonne : des jarres ont été enterrées préventivement. C’est probablement suite à cette expédition que les Égyptiens laissèrent des garnisons en Canaan pour contrôler la zone.

Aujourd’hui, on retrouve encore des traces de cette armée. Mais rien des Hébreux. Les fouilles des villes citées n’ont rien donné.

… sur la conquête de Canaan

On peut se poser une question essentielle : pourquoi les Hébreux se rendent-ils à Canaan pour échapper aux Égyptiens alors que ceux-ci contrôlent la région.

Situation du Proche Orient sous Ramsès II. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes)

Suivant le récit biblique, les Hébreux, sous la conduite de Josué, passent donc le Jourdain et attaquent la ville de Jéricho dont les murailles d’effondrent au son des trompettes. Puis ils conquièrent toutes les villes de Canaan, massacrant la population. Heureusement pour la morale, cette histoire n’est qu’un mythe. Jéricho a bien été détruite, mais par un tremblement de terre. À l’époque qui nous occupe, celle du bronze récent (1500-1200 avant notre ère), elle avait été reconstruite mais la ville n’était plus fortifiée. La ville d’Ai, également mentionnée dans le Livre de Josué, avait été détruite vers 2400 avant notre ère.

L’archéologie ne trouve donc aucune preuve de l’arrivée massive ou non de conquérants extérieurs. De plus, vers le XIe siècle avant notre ère, la population de Canaan ne s’élevait qu’à 45.000 habitants répartis dans quelques dizaines de hameaux. Qu’étaient donc devenus les centaines de milliers d’Hébreux ?

Y a-t-il d’autres sources ?

Aucune source autre que la Bible ne parle de Moïse. Paradoxalement, alors que quatre livres lui sont consacrés et que son nom est le plus cité de la Bible, Moïse n’est jamais mentionné dans les 35 autres livres de la Bible, sauf dans deux psaumes récents (77,21 et 105,26). L’Exode, lui, est évoqué incidemment dans le livre d’Osée et celui d’Amos, mais Moïse n’y est pas mentionné. C’est Dieu qui conduit les Hébreux.

Pourtant moi, je suis YHWH, ton dieu depuis le pays d’Egypte… Moi je t’ai connu au désert (Osée 13,4-5).
Et moi (Dieu) je vous ai fait monter du pays d’Egypte, et pendant 40 ans, menés dans le désert pour que vous possédiez le pays de l’Amorite (Amos, 2-10).

A partir du IIIe siècle avant notre ère, quelques auteurs grecs (Manéthon, Hécatée d’Abère, Lysimaque, Apion), probablement au contact des communautés juives ayant fui l’invasion babylonienne, ont interprété différemment l’Exode. Pour eux, il ne s’agit pas de la fuite de centaines de milliers d’esclaves, mais de l’expulsion de quelques lépreux des terres d’Egypte. Sous la conduite de Osarseph/Moïse, ils ont fondé Jérusalem. Même Tacite a propagé cette idée. Cette animosité envers les Juifs fait vraisemblablement suite au repli sur elles-mêmes des communautés juives exilées et à leur actes de purification, comme s’ils ne voulaient contaminer personne ou se protéger d’une maladie.

Que nous apprend l’analyse des textes de la Bible ?

L’analyse des livres de la Bible révèle certains détails qui nous permettent de dater le texte. Ainsi, les Hébreux travaillent à la construction de deux villes Pi-Ramsès (bâtie sous Ramsès II) et Pithom (Per-Atou). Cette dernière n’est connue qu’au VIe siècle, fondée par le pharaon Nékao II, contemporain des derniers rois de Juda, avant l’invasion babylonienne. Ce récit n’a donc pu être écrit qu’à cette époque… au plus tôt.

Les Hébreux fabriquent des briques en terre. Cette technique est utilisée essentiellement par les Babyloniens. Pi-Ramsès, redécouverte récemment, était bâtie en pierre.

L’histoire de Moïse, abandonné dans les eaux du Nil, est identique à celle de Sargon, roi fondateur de l’Empire akkadien au deuxième millénaire, histoire populaire dès le VIIe siècle chez les Assyriens et les Babyloniens. On remarquera qu’il n’y a pas de bitume en Egypte, mais bien dans les pays riches en pétrole, comme la Mésopotamie.

L’histoire de Moïse a donc été mise par écrit lors de la captivité de l’élite juive à Babylone, ou lors de la période perse qui a suivi. Moïse est le prédicateur du monothéisme qui ne se propagera qu’à partir du Ve siècle avant notre ère. Son histoire démontre qu’il faut avoir confiance en Yahvé, malgré les vicissitudes infligées au peuple élu pas toujours reconnaissant faut-il le dire.

Le retour des exilés de Babylone ne s’est pas fait sans heurts avec la population restée sur place. Cette résistance aux nouveaux venus, qui étaient restés plus de 50 ans en exil, nous a probablement valu les épisodes de la conquête sanglante de Canaan.

Moïse n’est donc pas un personnage historique, c’est la figure mythique du fondateur d’une nation liée à la croyance en un dieu unique.

On peut maintenant se poser une autre question : d’où viennent les Hébreux s’ils n’ont pas échappé à l’esclavage en Egypte grâce à Moïse et s’ils n’ont pas conquis Canaan sous la conduite de Josué ? Et quand Yahvé est-il devenu leur (seul) dieu ? Je tenterai de répondre à ces questions dans les prochains articles.

Célibat et chasteté

Les moines catholiques prononcent les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. Ils s’engagent à ne pas (plus) avoir de relations sexuelles, de donner leurs biens à la communauté et rejoindre le lieu que leur assignera l’évêque.

Les prêtres catholiques prononcent le vœux de célibat. C’est ce que dit l’article 277 du droit canon, alinéa 1 : « Les clercs sont tenu par obligation de garder la continence parfaite et perpétuelle à cause du Royaume des Cieux, et sont donc astreints au célibat, don particulier de Dieu par lequel les ministres sacrés peuvent s’unir plus facilement au Christ avec un cœur sans partage et s’adonner plus librement au service de Dieu et des hommes ». Et l’alinéa 3 de préciser : « Il revient à l’évêque diocésain d’édicter des règles plus précises en la matière… ». Que faut-il en conclure ? L’évêque décide !

Est-ce que cela veut dire que les prêtres peuvent avoir des relations sexuelles ? En théorie, oui. Et les évêques, archevêques, cardinaux et papes ne s’en sont pas privés du XVe au XVIIIe siècle. Il faut dire qu’à cette époque, on n’entrait pas en religion par vocation. Seul l’aîné de la famille héritait du patrimoine. Si les autres enfants voulaient trouver une place dans la société, ils devaient se tourner vers la carrière ecclésiastique où ils pouvaient acquérir puissance et richesse. Si en théorie, les prêtres pourraient avoir (légalement) des relations sexuelles, ça leur est interdit religieusement : un catholique ne peut pas avoir de relations sexuelles hors du mariage. Ouf, la morale est sauf.

Qu’en est-il des jésuites ? Ils se présentent comme des prêtres et ne vivent pas en communauté. Néanmoins, ils prononcent les mêmes vœux que les moines, plus un quatrième, celui de l’obéissance spéciale au pape en ce qui concerne les missions. Ils dépendent donc directement du pape et non des évêques, comme c’était le cas pour les templiers en leur temps.

Chronologie biblique

L’objectif de cet article est d’offrir un cadre pour des articles à venir sur Moïse, David et Salomon et la destruction du temple de Jérusalem.

Légende biblique

Tout commence le 23 octobre 4004 (avant notre ère) comme l’a « calculé » James Ussher, archevêque d’Armagh en 1650. En 6 jours, Dieu crée la terre, les cieux, les animaux, la végétation, l’homme et la femme… puis il se repose.
On connaît deux fils d’Adam et Ève : Abel et Caïn. Caïn, le cultivateur, tue Abel, l’éleveur, par jalousie : Dieu préfère le fumet d’un barbecue aux effluves du pain qui cuit. Avis aux croyants végans.
Mais c’est d’un troisième fils qu’est née l’humanité : Seth, l’ancêtre des patriarches, dont Noé. Âgé de 600 ans, Noé survit à l’anéantissement de toute vie sur terre. Dieu regrettant sa création provoque le déluge. Nous sommes en –2349. Note : bien qu’elles reflètent la chronologie biblique, ces dates sont fantaisistes, elles n’ont aucune valeur historique.

Les trois fils de Noé se séparent et vont peupler la terre : Sem l’Asie, Japhet l’Europe et Cham l’Afrique : « Tels furent les fils de Noé, selon leur clan et leur langue, d’après leurs pays et leurs nations. »

Rideau. On n’en saura pas plus.
Le temps a passé, l’horloge marque –1923, le deuxième acte débute par l’entrée en scène d’Abraham venu de Mésopotamie, littéralement, « le pays entre deux fleuves » : l’Euphrate et le Tigre. Dieu le choisit pour donner naissance à son peuple, le peuple élu. Il a deux fils : Ismaël et Isaac. Isaac engendrera, entre autres, Jacob qui après avoir lutté contre un « ange » sera appelé Israël, ce qui signifie : « celui qui a lutté avec Dieu« .

La généalogie des patriarches touche à son terme : Jacob (Israël) aura 12 fils, avec 4 femmes différentes. Vous avez deviné, ils vont donner naissance (indirectement) aux 12 tribus mythiques d’Israël. L’entente n’est pas parfaite entre eux : Joseph est vendu par ses frères à une caravane qui va en Egypte. Après des péripéties, Joseph devient vizir du pharaon en –1715. Il fera venir toute sa famille en Egypte lorsqu’elle ne trouvera plus de quoi se nourrir en Canaan.

D’où vient ce nom de Canaan ? C’est le nom d’un des fils de Cham (le fils de Noé qui a hérité de l’Afrique). Désobéissant aux directives de Noé, il se serait arrêté en chemin. C’est la Palestine romaine aujourd’hui occupée par Israël et les territoires palestiniens. J’utiliserai indifféremment les noms de Canaan ou de Palestine pour désigner cette région.

Rideau. Le troisième acte commence. On est entre –1451 et –1266 suivant les livres de la Bible, les descendants de Jacob, les Hébreux, sont maintenant réduits en esclavage au pays de Pharaon. Dieu mandate Moïse pour les en sortir et les ramener à Canaan. Je n’insiste pas sur cet épisode que je commenterai prochainement.

Quand la pièce reprend, les Hébreux se choisissent un roi : Saül. On a fait un bond dans le temps, nous sommes à la fin du XIe siècle avant notre ère. Vont lui succéder David (1009-970) puis son fils Salomon (970-931). J’en reparlerai.

On entre enfin dans l’Histoire

Les Hébreux forment deux Etats distincts et rivaux. Israël au nord, avec comme capitale Samarie, plus étendu, plus riche, plus puissant et Juda au sud autour de Jérusalem, petit pays pauvre.

En –722, les Assyriens, venant du nord de la Mésopotamie, envahissant Israël et déportent une partie de sa population pour la remplacer par des étrangers. Beaucoup d’Israélites se réfugient chez leur voisin, à Jérusalem.

Petit aparté : Abraham est un personnage des récits du sud de la Palestine (Juda), plus précisément d’Hébron. Par contre, Jacob est un héro du nord de la Palestine (Péniel). Ils ont été réunis artificiellement par Isaac… qui ne joue aucun rôle dans le récit biblique. Leur union « familiale » a été consacrée après la fuite des Israélites vers Jérusalem pour créer une histoire commune à tous les Hébreux.

En -597, puis en –586, c’est au tour de Juda d’être envahi par les Babyloniens de Nabuchodonosor II, peuple du sud de la Mésopotamie. Le temple attenant au palais royal est détruit et l’élite judéenne, la cour et les prêtres, emmenée en captivité à Babylone. C’est un événement majeur de l’histoire des Hébreux. J’en reparlerai.

La roue tourne, les Perses venus d’au delà du Tigre, chassent les Babyloniens (-539) et libèrent les Hébreux qui retournent à Jérusalem et bâtissent un second temple, inauguré en –515. Les Perses créent la satrapie de Transeuphratène qui englobe la province de Judée et s’étend du l’Euphrate à la Mer Rouge. Ce détail a son importance.

Les Perses seront défaits par Alexandre le Grand qui annexe la Judée en –332 avant notre ère. Les Judéens vont vivre sous domination grecque pendant près de 300 ans. Après une révolte contre les Grecs vers –160, une dynastie judéenne, les Hasmonéens, va acquérir une certaine autonomie. Mais faute de s’entendre lors d’une succession, les Romains interviennent en –63 et portent sur le trône le père de celui que l’on nomme Hérode le Grand. Il doit son surnom à l’embellissement de la ville de Jérusalem et principalement son temple.

Les Kurdes

Origine et Moyen Age

Les Kurdes sont originaires du sud de la mer Caspienne, des montagnes du nord de l’Iran. Leurs langues sont apparentées au persan. J’ai utilisé le pluriel car les Kurdes ne forment pas une communauté homogène : ils parlent des dialectes différents et s’ils sont à majorité sunnite, on trouve des Kurdes alévis, yésidis, chiites, juifs et chrétiens.
Ils nous sont connus depuis d’Antiquité. Certains historiens les considèrent comme descendants des Mèdes. Un royaume kurde est devenu province romaine en 66 avant notre ère, conquis par Pompée. A titre de comparaison, les Turcs originaires des steppes de l’Asie centrale et de la Sibérie font leur entrée dans l’Histoire du Proche Orient vers 750 lorsqu’ils accompagnent les troupes du futur calife abbasside venant des confins orientaux de la Perse.

Les Kurdes se feront remarquer lors des croisades où l’un de leurs émirs, Salah al-Din (qui signifie « la perfection de la religion », connu sous le nom de Saladin) défait les chrétiens aux Cornes de Hattin (en Galilée) en juillet 1187 puis reprend Jérusalem en octobre de la même année. En 1190, il prend le contrôle de l’Egypte fatimide.

Salah al-Din est né en 1138 à Tikrit, comme Saddam Hussein. Il est mort à Damas en 1193. A cette époque, le Proche Orient est une mosaïque d’émirats. Le calife de Bagdad ne contrôle plus rien, il est une autorité spirituelle, rien de plus. Des Turcs seldjoukides occupent une partie de l’Anatolie et le sud du Caucase. Une autre tribu seldjoukide s’est installée autour de Bagdad. Une dynastie turque différente, les Zengides, dirigée par Nur al-Din (qui signifie « la lumière de la religion », connu sous le nom de Nourédine) occupe la Syrie et effectue des raids dans le califat fatimide d’Egypte. Il a sous ses ordres Salah al-Din qui deviendra vizir du calife égyptien tout en servant Nur al-Din. (Ô le faux-cul.) A la mort de ce dernier, il continuera son oeuvre et mettra fin au califat du Caire. (Ô le traître.) Il va placer la Syrie (d’alors) et l’Egypte sous le contrôle d’une éphémère dynastie kurde, les Ayyoubides (du nom de son père).
Nur al-Din et Salah al-Din, comme leur nom l’indique, ont beaucoup œuvrer pour la religion musulmane en ouvrant, entre autres, des écoles coraniques dans les villes qu’ils avaient conquises. Mais ils n’ont jamais fait le pèlerinage à La Mecque.

Le Proche Orient au temps de Saladin. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande vivement.
Situation des Kurdes dans l’Empire ottoman

Après l’occupation mongole (vers 1230-1340) et les raids de Tamerlan (vers 1380-1405), le Proche Orient est dominé par un empire turc sunnite (l’Empire ottoman) et un empire perse chiite. Dans l’Empire ottoman, une douzaine d’émirats kurdes vivent de façon autonome : l’émir possède la terre en échange d’un impôt et de la mise à disposition d’une armée.

En 1846, le sultan ottoman met fin aux émirats et crée une province appelée Kurdistan, qui se transformera en district de Diyarbakir (une ville de l’est de la Turquie actuelle). Les émirs reçoivent en compensation des postes honorifiques. Bien entendu, cette « annexion » n’est pas acceptée de bon cœur, et des insurrections éclatent.

Lors de la guerre de 1914-1918, les Kurdes restent fidèles au sultan et rejoignent l’armée ottomane. Ils participeront au génocide des Arméniens chrétiens, leurs voisins.

Situation actuelle

Aujourd’hui, on dénombre 40 millions de Kurdes. C’est l’ethnie la plus importante sans Etat. A titre de comparaison, il n’y a que 15 millions de Juifs de par le monde, dont 6 millions en Israël. Les Kurdes vivent dans le sud-est de la Turquie (12 à 15 millions sur 82 millions), le nord de la Syrie (environ 3 millions sur 17 millions), le nord de l’Irak, où ils forment une entité politique autonome (5 à 7 millions sur 40 millions), et en Iran (6 à 9 millions sur 82 millions). Lors de la guerre contre DAESH, ils ont fourni les seules troupes à combattre sur le terrain, avec les Syriens.

On distingue plusieurs groupes de peshmergas, mot kurde désignant les combattants :

  • Les forces de défense du peuple du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) implantées en Turquie où ils sont considérés comme terroristes. L’Union européenne et les Etats-Unis leur donnent également cette étiquette.
  • Les unités de protection du peuple (YPG) opèrent en Syrie contre DAESH.
  • Les unités de protection des femmes (YPJ) combattent avec les YPG. Les femmes tiennent un rôle important chez les Kurdes. Elles sont égales aux hommes, elles ne sont pas soumises à un tuteur. Contrairement aux autres musulmans, hommes et femmes dansent ensemble lors des fêtes.
En pointillé, les populations kurdes. Cette carte est issue de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes).
Situation des Kurdes en Iran, en Syrie et en Iraq

En Iran, les Kurdes sont tolérés, mais n’ont aucun droit spécifique, ils doivent se comporter comme des Iraniens. Toute contestation est sévèrement réprimée.

La situation n’est guère différente dans la Syrie de Bachar al-Assad. Les Kurdes doivent parler arabe et donner des noms arabes à leurs enfants. Bien que combattant DAESH, ils s’opposent également aux troupes gouvernementales.

En Iraq, après la guerre du Golfe, ils ont obtenu un territoire autonome dans le nord autour d’Erbil. Ils avaient soutenu l’intervention militaire américaine. En 1988, le gouvernement de Saddam Hussein avait mené des attaques à l’arme chimique contre des villages kurdes. Les Kurdes irakiens ont également combattu DAESH.

Situation des Kurdes en Turquie

En 1920, le traité de Sèvres prévoyait le démembrement de l’Empire ottoman qui aurait donné naissance à un Etat kurde indépendant (en bleu ciel sur la carte) et un Etat arménien (en rouge). Le refus de reconnaître ce traité par certains officiers ottomans dont Mustapha Kémal et l’offensive contre l’occupation de l’Anatolie qui s’en suivit, a forcé les vainqueurs de la première guerre mondiale à revoir leurs exigences. Un nouveau traité, celui de Lausanne de 1922, a abouti à la création de la Turquie moderne, abandonnant l’idée d’une Arménie et d’un Kurdistan indépendants.

Ce revirement est la source des dissensions entre les Turcs et les Kurdes qui n’ont pas accepté d’être spolié par un morceau de papier. Il faut rappeler que le président américain Wilson avait posé comme préalable aux traités mettant fin à la guerre qu’ils devaient tenir compte de l’intérêt des peuples.

Sous le gouvernement de Mustapha Kémal, plusieurs révoltes kurdes ont été réprimées : dont celles de 1920-1922 et de 1937-1938.

En 1980, profitant du climat d’insurrection en Turquie, le PKK, le Parti des ouvriers kurdes, prend les armes. Depuis, la région du Kurdistan est placée en état d’urgence, elle devient un territoire occupé par l’armée turque et des groupes paramilitaires qui font régner la terreur. Un cessez-le-feu a été décrété en 1999. La guerre aura fait 40.000 morts.

En 2005, Erdogan, alors premier ministre, promet de résoudre le problème kurde dans le respect de la constitution. Il autorise la création d’une chaîne de télévision kurde (TRT 6) ainsi que l’ouverture d’écoles privées enseignant en kurde. Il prononce même quelques mots en kurde lors de l’inauguration de la chaîne TRT 6. Mais cette libéralisation sera de courte durée, en 2016, suite au coup d’Etat avorté, les écoles kurdes sont fermées. Les Kurdes sont priés de s’exprimer en turc lors des contacts avec l’Administration ou dans les hôpitaux.

En 2019, l’AKP, le parti d’Erdogan est désavoué lors des élections municipales. Le parti du président perd les grandes villes et des membres importants du parti font défection. Erdogan doit réagir : il va créer une vague nationaliste favorable en s’attaquant aux Kurdes de Syrie qu’il considère comme des terroristes menaçant la Turquie. Un scénario bien huilé est mis au point avec les Etats-Unis. C’est l’opération « Source de paix » !

Le 6 octobre 2019, les Etats-Unis retirent leurs troupes du nord de la Syrie pour laisser la voie libre à l’armée turque et à ses supplétifs islamistes.
Le 9 octobre, les forces turques bombardent les positions kurdes et entrent en Syrie. Il faut savoir que le nord de la Syrie n’est pas désert, il abrite une population nombreuse. Pour faire face à l’invasion de ce qui est encore son pays, Bachar al-Assad, le président syrien, envoie deux divisions. On pense que le conflit va s’internationaliser.
Le 13 octobre, suivant le scénario écrit par avance, les Etats-Unis « obtiennent » une trêve pour permettre aux combattants kurdes d’évacuer les zones de combats.
La trêve va prendre fin lorsque la Russie entre en jeu. Elle propose de sécuriser le nord de la Syrie et se porte garante de l’évacuation des combattants kurdes pour laisser un no-man’s land de 30 km de profondeur en territoire syrien.
Le 22 octobre, on apprend que les soldats russes et turcs vont patrouiller ensemble pour sécuriser la frontière.

Qui sort vainqueur de cette invasion ? Certainement Poutine et son allié Bachar al-Assad, mais aussi Erdogan qui a reconquis son électorat en se montrant ferme avec les « terroristes ».

Et l’Union européenne ? Elle s’est agitée ou plutôt, elle a gesticulé. Erdogan l’avait menacée : si elle osait utiliser le mot « invasion », il lâchait les 3,6 millions de réfugiés qui stationnent en Turquie. Timidement, l’UE a proposé que le no-man’s land établi passe sous contrôle de l’ONU. Les deux organisations (l’UE et l’ONU) dont l’inefficacité est proportionnelle à leur coût de fonctionnement espéraient revenir au premier plan… C’est raté.

Recep Tayyip Erdogan

Enfance

Recep Tayyip Erdogan naît le 26 février 1954 à Beyoglu, un des districts européens d’Istanbul, dans une famille modeste : son père est capitaine sur un navire du Bosphore. Un quartier de Beyoglu est bien connu pour son équipe de football et son université : Galata. Pour rappel, la Turquie est un pays d’Asie avec un tout petit bout de territoire en Europe séparé de l’Asie par le Bosphore.
Il suit les cours d’une école religieuse qui forme des imams.
De 1969 à 1982, il joue au football et deviendra même semi-professionnel.

Entrée en politique

Il travaille dans une entreprise de transport lorsqu’il épouse Emine Gülbaran (née en 1955) en 1978. Elle militait au sein de l’Association des femmes idéalistes, une organisation islamique ultranationaliste proche des « Loups gris ». Ils ont 4 enfants.

Sa femme et ses enfants

En 1983, après que les militaires aient rendu le pouvoir aux civils, il adhère au Parti du salut national, le parti islamique d’Erbakan qui deviendra premier ministre mais sera démis de ses fonctions par un nouveau putsch militaire en 1997.
Pour comprendre l’intervention de l’armée, il faut se remémorer la création de la Turquie moderne. Le pays a été fondé par un militaire, Mustapha Kemal, qui a refusé les conditions du traité de Sèvres de 1920 et continué la guerre, chassant les Grecs, les Italiens, les Britanniques et les Français qui s’étaient installés dans l’Empire ottoman démembré. Il avait créé une république laïque que l’armée devait protéger. L’armée est la gloire nationale, l’âme turque. Elle reversera quatre fois le gouvernement élu : en 1960, 1971, 1980 et une dernière fois en 1999.

Maire d’Istanbul

A 40 ans (1994) il devient maire d’Istanbul avec comme objectif la lutte contre la corruption. Il n’y restera pas longtemps. En 1998, il est condamné à 10 mois de prison pour incitation à la haine. Il avait minimisé le rôle de l’armée en récitant un poème nationaliste qui dit « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats ».

En 2001, il s’éloigne d’Erbakan et fonde l’AKP, le Parti de la justice et du développement.

Premier ministre

Il devient premier ministre en 2003. Il prône l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Pour cela, la Turquie doit réunir plusieurs conditions dont :

  • œuvrer à la réunification de Chypre (en 1974, l’armée turque a créé la République turque de Chypre du nord, un Etat indépendant non reconnu par l’ONU)
  • et éloigner l’armée du pouvoir.

En 2008, à Cologne lors d’un meeting électoral, il déclare que l’assimilation et l’intégration des Turcs est un crime contre l’Humanité. La même année, il autorise le port du voile à l’université, où sa fille vient d’entrer, déclarant que son interdiction empêche les femmes de se cultiver.
Il faut savoir qu’en 1999, une élue avait fait son entrée au Parlement la tête couverte d’un foulard. Elle avait été huée et expulsée avant d’avoir pu prêter serment. Les choses changent. Mais il faudra attendre 2013 pour que les premières députées voilées reviennent au Parlement. En France et en Belgique, les députées peuvent siéger voilées. Les fonctionnaires ne peuvent pas arborer de signes religieux, mais les politiciens le peuvent puisqu’ils ne sont pas neutres. Dans les années 60, la France, laïque, a connu des députés en soutane !

En 2009, il s’attaque aux militaires. Ici, je dois introduire un nouveau personnage : Fethullah Gülen (né en 1941).

C’est un ami d’Erdogan. Il est philosophe et prédicateur musulman. Pour lui, l’islam doit être au service du bien commun. Il croit en la science, à la démocratie et au dialogue interconfessionnel. Il a rencontré le pape Jean-Paul II, le patriarche orthodoxe grec et le grand rabbin israélien. Objet d’une enquête par les militaires lors du putsch de 1999, il s’est exilé aux Etats-Unis.
Pourquoi est-il important ? Son mouvement, Hizmet (le service), gère des centaines d’écoles mixtes en Turquie. Je parle ici de mixité au sens islamique : dès la puberté les femmes sont séparées des hommes en dehors des cours. Ces écoles ont une très bonne réputation et elles fournissent les cadres de la société. De fait, ses diplômés contrôlent l’administration et la justice.

Gülen doit le succès de son mouvement au financement des Etats-Unis. Pour comprendre, il faut remonter aux années 70. Le communisme prend de l’ampleur en Turquie. Tous les jours des heurts violents opposent la droite et la gauche. On déplore des morts chaque jour à Istanbul. En 1980, l’armée met fin à l’anarchie en prenant le pouvoir. Les communistes sont arrêtés, la censure instaurée. Pour contrer le communisme, l’armée remet la religion au premier plan : les cours de religion sont rétablis dans les écoles et le prosélytisme est favorisé. Avec l’accord de l’armée, les Etats-Unis mettent la main au portefeuille en finançant les confréries musulmanes ce dont va profiter Gülen.

Erdogan et Gülen au temps de leur amitié

L’armée est accusée de préparer des attentats pour déstabiliser le pays. Les chefs d’état major sont arrêtés lors d’une vaste opération policière… menée par des juges de la mouvance Gülen. L’accusation n’est pas sans fondement, des perquisitions ont permis de mettre au jour des documents compromettants que les militaires justifient par des procédures d’entraînement. Libéré de la menace des militaires, Erdogan peut rêver à un avenir radieux.
Mais en 2013, son fils, plusieurs de ses amis ainsi que 4 ministres (sur 25) sont arrêtés, sur ordre des mêmes juges, pour faits de corruption. Erdogan crie au complot. Le procureur est dessaisi du dossier. Gülen toujours en exil, devient un terroriste, il perd la nationalité turque et un mandat d’arrêt international est lancé contre lui avec demande d’extradition. Les Etats-Unis n’ont pas donné suite.
Erdogan avait lancé de grands projets de travaux publics dans le pays et surtout à Istanbul : modernisation de la ville, tunnel sous le Bosphore, aéroport ultra-moderne, extension du métro, troisième pont sur le Bosphore, etc. C’est à l’occasion de ces travaux que des milliards de dollars ont/auraient été détournés.

En 2014, les Panama Papers dévoilent que des proches d’Erdogan et des dirigeants de l’AKP administrent des sociétés offshore. Complot ! 150 journaux, sites d’information et chaînes de télévision sont fermés.

Président

En Turquie, pour être élu président, il faut avoir fait des études universitaires. Des doutes subsistent sur les études d’Erdogan. Mais il arbore un diplôme de la faculté des sciences économiques et commerciales de l’université de Marmara… dirigée par un ami politique. Or, cette faculté n’existait pas lorsqu’il a obtenu son diplôme et il semble qu’on ne l’y ait jamais vu : il ne figure pas sur les photos de classe. L’avoir dénoncé a peut-être coûté la vie à Ömer Basoglü. Il a été retrouvé mort, mais l’enquête n’a pas confirmé l’assassinat.
Cette polémique ne l’empêche pas de remporter les élections de 2014 à une écrasante majorité et à devenir le premier président élu au suffrage universel. Il promet d’islamiser la Turquie et d’effacer l’héritage laïc de Mustapha Kemal. Pourtant il reste dans la voie tracée par Kemal.

Erdogan dans son nouveau palais sous la photo de Mustapha Kemal

En faisant référence au Coran, Erdogan déclare que les femmes sont inférieures aux hommes, leur tâche principale étant de faire des enfants (2014). Sa femme est un modèle : toujours voilée, elle suit docilement son mari et ne prend jamais la parole.
Dans le discours de fin d’année 2015, il compare son régime à celui de « Monsieur Hitler ».

Les programmes scolaires sont revus : le djihad est enseigné comme principe de l’islam, le darwinisme est supprimé. Des milliers de livres luxueux sont envoyés dans les établissements scolaires secondaires des pays européens pour dénigrer le darwinisme.

Nouveau « sultan »

Il déjoue une tentative de coup d’Etat militaire en 2016 en appelant la population à descendre dans la rue… comme Eltsine l’avait fait à Moscou. 250 personnes perdent la vie, 103.000 personnes sont arrêtées (chiffre officiel) dont 18.000 condamnées. 50.000 voient leur passeport confisqué. Rien ne peut plus lui résister : il dira que ce coup d’Etat est un don de Dieu. Beaucoup d’universitaires fuient vers l’Allemagne qui compte 3 millions de Turcs. La plupart acquis à Erdogan.

Le régime présidentiel qu’il soumet à référendum en 2017 est adopté à une courte majorité : 51% des voix grâce à l’appui des nationalistes (MHP : Parti d’action nationale). La presse d’opposition résume ainsi le nouveau régime : l’exécutif, c’est Erdogan, le législatif, c’est l’AKP et le judiciaire est nommé par le président. Il a rétabli de système de Kemal qui proclamait que la séparation des pouvoirs était une aberration qui empêchait le développement du pays.

La presse s’insurge ? On la muselle : des journalistes sont emprisonnés pour outrage, terrorisme ou espionnage. Celui qui a été accusé d’espionnage avait révélé que la Turquie livrait des armes à DAESH en échange de pétrole, photos à l’appui. 3000 journalistes ont perdu leur travail. Les médias sont maintenant contrôlés directement ou indirectement par l’Etat.
La Turquie occupe la 157ème position sur 180 selon l’indice de la liberté de presse.

Erdogan ne s’est pas oublié, il a fait construire un palais de 1000 pièces à Ankara. En comparaison, Versailles en compte 2300 et la Cité interdite de Pékin, 8700 !
Comme les sultans ottomans, il s’est entouré de janissaires.

Le palais d’Ankara et la garde présidentielle
Politique extérieure

La politique extérieure de la Turquie est très complexe. La Turquie fait partie de l’OTAN. Elle constitue la deuxième armée en nombre. Elle occupe une situation stratégique dans l’OTAN comme frontalière avec Russie, bien que depuis la crise de Cuba, les Etats-Unis aient dû démanteler les missiles pointés vers Moscou. Elle contrôle les détroits permettant l’accès de la Mer Noire vers la Méditerranée, points de passage obligés des navires russes. Mais cette situation ne l’empêche pas d’entretenir de très bonnes relations avec la Russie de Poutine. La Turquie a même acheté des missiles S400 à la Russie… missiles conçus pour abattre les avions de l’OTAN ! Elle sera punie, elle sera privée des F35 qu’elle avait commandés.

La Turquie se sent l’héritière de l’empire ottoman : la Syrie, l’Irak lui ont été arrachés au traité de Sèvres en 1920. Lors de la guerre d’Irak, Erdogan a refusé la présence de 62.000 soldats américains sur son territoire… même pour un chèque de 15 milliards de dollars.

La Turquie est proche de l’Iran chiite, son voisin, mais aussi des pays musulmans sunnites. Elle soutient l’intervention des Saoudiens au Yémen, mais elle accuse les mêmes Saoudiens de l’assassinat de Jamal Khashoggi dans leur ambassade à Istanbul. Elle veut se présenter comme l’autre représentant des musulmans dans le monde. En 2017 à Istanbul, lors du sommet des pays musulmans (Organisation de la coopération islamique : OCI), Erdogan a accusé l’Occident (ses alliés) de piller les richesses des pays musulmans.

Erdogan est également l’allié des Israéliens, mais ne manque pas de les critiquer lors des attaques sur la bande de Gaza. Il a déclaré : « Les Israéliens traitent les Palestiniens comme ils ont été traité eux-mêmes il y a 50 ans. » Il a envoyé une flottille pour briser le blocus de Gaza en 2010. Cette opération s’est soldée par un échec et la mort de 9 Turcs. Israël, accusé de terrorisme d’Etat, a présenté ses excuses.

La Turquie et l’Europe

La Turquie menace régulièrement l’Europe de laisser partir les 3,6 millions de réfugiés qui ont fui la guerre en Syrie et en Irak.
Si les négociations avec l’Union européenne se sont pas rompues, la Turquie sait depuis 2009 qu’elle ne peut espérer qu’un partenariat privilégié et non une adhésion complète.

Deux anecdotes pour suivre.
Pour le référendum de 2017, des meetings étaient prévus dans plusieurs pays européens. Les Pays-Bas ont interdit ces meetings sur leur territoire. La ministre turque de la famille, en tournée en Allemagne, a voulu bravé cet interdit et faire un discours à partir du balcon de l’ambassade (extraterritoriale). Elle a été arrêtée devant la grille et expulsée. Erdogan a traité les Pays-Bas d’Etat nazi et fasciste et a demandé des excuses… ce que le premier ministre Mark Rutten a refusé, qualifiant les propos d’Erdogan de nauséabonds et d’hystériques. L’Allemagne et plusieurs pays d’Europe ont pris parti pour les Pays-Bas.

Erdogan a reçu de nombreuses distinctions de par le monde, mais une seule lui a été accordée par un pays européen. La Belgique l’a gratifié de la plus haute distinction en 2015 : le grand cordon de l’ordre de Léopold, qui correspond à la légion d’honneur française. La grande différence entre les deux décorations réside dans le nombre de décorés : des centaines par an en France, 156 en tout en Belgique, surtout des hommes d’Etat belges et étrangers. Devant les critiques, le ministre des relations extérieures a expliqué : « C’est simplement une coutume lors d’une visite d’Etat: des décorations sont échangées entre chefs d’État. Il ne faut y voir qu’une tradition protocolaire. » Donc, pas besoin de la mériter.

Erdogan, le roi et le premier ministre belges lors de la cérémonie de remise de la décoration.
Et aujourd’hui (2019) ?

Erdogan est à l’apogée de son règne en 2016. L’AKP a apporté la stabilité au pays et favorisé son développement économique. Erdogan a gagné son pari : il a redonné son lustre à la Turquie, elle a sa place sur l’échiquier politique mondial. Il reste néanmoins très nostalgique de l’Empire ottoman. Lors de ses voyages au Kosovo et en Bosnie, il ne manque pas de rappeler les liens qui unissent ces pays et la Turquie (la religion et un passé commun). Il a déclaré que la Turquie ne devait pas avoir honte de son passé… lors de l’évocation de « la guerre civile » contre les Arméniens dont il refuse toujours de reconnaître le génocide.

La situation économique est florissante : le taux de croissance flirte avec les 10%. Les investissements étrangers affluent. Les grandes marques automobiles (Ford, Toyota, Renault, Volkswagen, Hyundai, Fiat, Mercedes) produisent un million de voitures par an dont plus de 80% sont exportées.

Mais dès 2018, tout s’arrête.
L’inflation atteint 25% en octobre, le salaire minimum est augmenté de 26%. Les constructeurs automobiles se désengagent suite à l’augmentation des salaires et à l’inflation. Le chômage remonte à 13%.

2019 est l’année noire. C’est une année d’élections municipales. Les partis d’opposition se regroupent, ils présentent une liste unique. L’AKP perd les villes d’Istanbul, d’Izmir et d’Ankara remportées par le CHP : le Parti républicain du peuple. Erdogan dénonce « les irrégularités, les abus et la corruption ». Gonflé le gars ! On recompte les voix à Istanbul, le vote est annulé… nouvelle élection. Le candidat social démocrate l’emporte à nouveau, non plus avec 8000 voix d’avance, mais avec 180.000 !
L’AKP doit faire face à de nombreuses défections dont un ex-président de ce parti et un ex-ministre.

Trois maires kurdes sont accusés de détourner l’argent de la ville au profit du terrorisme. Ils sont destitués et leurs villes placées sous le contrôle de gouverneurs désignés par l’Etat.

Erdogan doit réagir. Il doit regagner la confiance.
Le 9 octobre 2019, il envahit le nord de la Syrie pour y chasser les Kurdes. Les nationalistes se rallient à lui, sa popularité remonte. La question kurde a toujours été son joker.

A suivre