L’Arabie

Où est l’Arabie ?

La question paraît saugrenue. Tout le monde sait que l’Arabie (saoudite) se trouve dans la Péninsule arabique. D’accord, mais c’est une situation nouvelle, le pays n’existe que depuis 1932.
Avant la fin de la première guerre mondiale, tout le Proche Orient était sous le contrôle de l’Empire ottoman. Il n’y avait pas de pays, pas de frontières.
Certaines régions avaient un nom qui, la plupart du temps, avait été donné par les Romains.

  • La Syrie-Phénicie, une province romaine, comprenant les monts du Liban.
  • La Palestine, ancienne province perse de Judée, renommée par les Romains après la révolte des Juifs de l’an 135. Littéralement, le pays des Philistins.
  • La Mésopotamie, le pays entre (meso) les deux fleuves (potamos) : l’Euphrate et le Tigre.
  • Le reste, le désert, c’était l’Arabie, peuplées de Bédouins.
Le Croissant fertile et les déserts

Le fameux colonel Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, a recruté les troupes du prince Fayçal, dont le père, Hussein ben Ali était chérif de La Mecque,… en Jordanie. C’est à partir du sud de ce pays (actuel) qu’ils sont partis à la conquête de Damas, et pas à partir de la Péninsule arabique.

L’Arabie a-t-elle toujours été un désert ?

Non, il y a 12.000 ans, alors que la banquise recouvre le nord de l’Europe, l’Arabie et le Sahara se couvrent de savanes et même de forêts. Le gibier abonde, la société néolithique s’épanouit. Mais 3000 ans avant notre ère, la sécheresse s’abat sur ces régions qui se désertifient petit à petit. Les hommes fuient, des petits groupes s’adaptent : les Bédouins qui ont domestiqué le dromadaire vers 1200 avant notre ère.

Déserts et civilisations

Aucune civilisation ne s’est développée dans les déserts. Elles ont pris naissance dans le Croissant fertile : Sumer, Babylone, l’Assyrie, le Hatti (les Hittites), le Mittani (les Hourrites), l’Égypte. Que faut-il pour faire éclore une civilisation ? De la richesse, une population élevée et des ressources alimentaires en suffisance. Or dans le désert, les nomades n’accumulent pas de richesse et les habitants des oasis n’ont pas assez d’espace pour permettre à la population d’atteindre un seuil critique.

Quid de La Mecque, qui est présentée comme une riche ville de caravaniers prospères ? Combien comptait-elle d’habitants ? Aucun recensement n’ayant été fait, il faut se baser sur les textes décrivant des batailles. Dans la Sîra, lors de la bataille du fossé, les 3000 hommes de Mahomet se retrouvent face à 10.000 Quraysh venant de La Mecque. Or dans une population, 40% des hommes ont entre 15 et 50 ans, en Europe (30% en Afrique). Comme il y a autant d’hommes que de femmes, 20% de la population sont des hommes en âge de guerroyer. La Mecque aurait donc compté 50.000 habitants. Ce qui est suffisant pour donner naissance à une civilisation. Or, malgré les travaux d’embellissement de la ville au XXe siècle, on n’a découvert aucune trace archéologique, pas un mur de fondation, pas une pièce de monnaie, pas un tesson de poterie. La Mecque n’était pas une ville caravanière, mais un lieu de pèlerinage des bédouins. Elle ne prit de l’importance (littéraire) qu’à l’avènement de l’islam, comme substitut de Jérusalem trop chrétienne à l’époque. (voir mon hypothèse sur les débuts de l’islam).

Remarquons que les civilisations musulmanes se sont développées, non pas dans les déserts, mais dans le Croissant Fertile : à Damas avec les Omeyyades, à Bagdad avec les Abbassides et au Caire avec les Fatimides (voir : La fin des califats)

Les Romains en Arabie

Par contre, une civilisation du désert a bien vu le jour, dans l’actuelle Jordanie, au Ier siècle avant notre ère : la civilisation nabatéenne, avec sa capitale Pétra (voir l’article sur Pétra et La Mecque). Grâce au contrôle des routes commerciales sud-nord et est-ouest, les Nabatéens se sont enrichis. Leur ingéniosité dans la domestication de l’eau leur a permis de créer, en plein désert, une ville de 20.000 habitants. Les monuments que l’on peut encore voir témoignent de la richesse de leur culture.
En 106, l’empereur romain Trajan annexe leur territoire à l’Empire et en fait la province d’Arabie. Pétra va péricliter quand les routes commerciales vont se déplacer : le transport maritime en Mer Rouge et dans le Golfe persique va remplacer les déplacements caravaniers. La montée en puissance des empires parthe puis sassanide (en Perse) va modifier les relations est-ouest. La ville, située sur une faille sismique (comme toute la région), figurée par la Mer Morte, a dû subir plusieurs tremblements de terre qui ont endommagé les canalisations, privant la ville de l’abondance de l’eau. Les habitants restants lors de l’arrivée des musulmans étaient de simples fellah.

Puisqu’on parle des Nabatéens, je dois citer un fait historique qui va à l’encontre du récit des évangiles. Le cousin de Jésus, Jean le Baptiste a été arrêté par Hérode Antipas (ethnarque de Galilée) pour avoir critiqué son mariage avec Hérodiade, la femme de son frère Philippe. A l’occasion de ce mariage, Hérode Antipas avait répudié son épouse Phasaélis, la fille d’Arétas IV, le roi des Nabatéens. Arétas lui déclara la guerre.
Et c’est là que l’on rencontre des problèmes de chronologie dans les évangiles. Jean est mort, décapité lors d’un banquet à la demande de la fille d’Hérodiade (Mt. 14, 1-12). Le passage de Matthieu se termine par : « Les disciples de Jean vinrent prendre le cadavre et l’ensevelirent ; puis ils allèrent informer Jésus ». Jean meurt donc avant Jésus. Or l’Eglise situe la mort de Jésus en 33. Par contre, la guerre entre Arétas IV et Hérode Antipas s’est déroulée en 36. Aurait-il pris plus de 3 ans avant de venger l’affront fait à sa fille ? Ou alors, les Évangiles ont-elles inventé la relation entre Jésus et un prophète avéré appelé Jean ?

Les Romains avaient fait plusieurs tentatives pour annexer le sud de la Péninsule arabique qu’ils nommaient Felix Arabia, l’Arabie heureuse, en raison des (faibles) pluies de mousson qui permettent la production de l’encens utilisé dans les cérémonies religieuses. En 25 avant notre ère, Aelius Gallus tenta de conquérir le Yémen… à plus de 2.000 kilomètres de sa base ! Sur les conseils des Nabatéens, il organise d’abord une expédition maritime au départ du port de Cléopatris (au sud de l’actuel canal de Suez), qui est un échec : les bateaux n’étant pas adaptés à la navigation dans la Mer Rouge. L’année suivante, il repart par le désert, probablement au départ d’Hégra, un comptoir nabatéen dans le nord de la péninsule arabique. Mais mal préparé, il doit de nouveau renoncer à son projet. L’Arabie restera inviolée.

L’islam du désert

La première radicalisation de l’islam est l’œuvre d’un prêcheur solitaire, un bédouin nommé Muhammad ibn Abd al-Wahhab, qui au beau milieu du désert d’Arabie, vers 1740, proclamait qu’il n’y a de dieu que Dieu. On ne peut pas dire que les débuts de son mouvement furent un succès : il se heurta à l’hostilité des populations à tendance chiite. Par dérision on a appelé son mouvement le wahhabisme, la religion du seul Abd al-Wahhab… c’est son frère qui l’aurait ainsi nommée.

Les région et les villes de la Péninsule arabique.

Le wahhabisme est l’exemple type du fondamentalisme musulman. Quoi de plus fondamental en effet que sa profession de foi : il n’y a de dieu que Dieu, point. L’homme ne doit pas compter sur les saints ni même sur le prophète pour intercéder auprès d’Allah. Abd al-Wahhab s’attaque donc au culte des saints (les marabouts) et des ancêtres. Il rejette les confréries soufies. Il interdit le tabac, la musique, toute espèce de loisir ainsi que les chapelets qu’on égraine. Tout ce qui n’existait pas au temps de Mahomet est interdit, dont les armes à feu !
On le traite d’ignare, d’égaré et même d’hérétique.
Mais la situation change du tout au tout lorsqu’il rencontre un émir du Nadjd, la région centrale de l’Arabie, dont il aurait épousé la fille. Son ambitieux beau-père, Muhammad ibn Saoud, va transformer le prêcheur en une figure de proue d’un mouvement militaro-religieux et va prendre petit à petit le contrôle du centre de l’Arabie puis, de la péninsule entière. A Médine, les wahhabites détruisent plusieurs tombeaux de saints qui entouraient celui de Mahomet dont ceux de Khadija, d’Hassan et d’Hussein… qu’ils avaient déjà détruits lors d’une incursion dans le sud de la Mésopotamie, à Karbala. Pour eux, il ne s’agit pas d’un sacrilège, mais d’un retour à la normale. Un hadith ne proclame-t-il pas « le prophète m’a ordonné de démolir les idoles et d’aplanir toute tombe » ? Ils ont également emporter l’or et les pierres précieuses déposées en offrande par les pèlerins. Aujourd’hui, cette violence est oubliée et on présente le wahhabisme comme un mouvement religieux pieux et nationaliste.

Le sultan ottoman qui s’était désintéressé d’un mouvement se développant dans une région qui échappait à son contrôle va réagir à l’occupation des lieux saints de l’islam. N’est-il pas leur protecteur ? En 1818, il envoie la troupe, une armée commandée par l’émir Mehmet Ali, vice-roi d’Égypte de 1804 à 1849, qui balaye les wahhabites. L’émir Abdallah ibn Saoud est capturé, il sera décapité à Istanbul.

La conquête du pouvoir

Un de ses descendants, Abdelaziz ibn Saoud profite de la révolte des Arabes contre l’Empire ottoman de 1916, pour chasser le gouverneur ottoman de Riyad et reprendre sa conquête. Alors que les Français et les Britanniques se partagent les territoires arabes pris aux Ottomans, au mépris des promesses faites au prince Fayçal qui les avait aidé à chasser les Turcs, Abdelaziz ibn Saoud prend La Mecque et Médine en 1924. En 1932, il se proclame roi de l’Arabie saoudite qui sera un Etat wahhabite. (Pour le partage d’empire ottoman, voir « Le jour où la Turquie gagna la guerre« )

En 1945, après avoir participé à la conférence de Yalta qui a redessiné l’Europe d’après-guerre, le président américain Roosevelt a invité le roi saoudien Abdelaziz sur le bateau qui le ramenait aux États-Unis, le Quincy. Un pacte, tacite, a été conclu : le pétrole, découvert en 1938, contre la protection des États-Unis qui veilleront à la sécurité de l’Arabie et se porteront garants de la monarchie. Cette sécurité comprend, bien entendu, l’éloignement de toute influence soviétique. À cette occasion, le président américain a offert un premier avion à l’Arabie, un DC3. Une longue discussion va s’en suivre entre les oulémas wahhabites pour savoir si le déplacement des pèlerins en avion ne va pas amoindrir la valeur du pèlerinage à La Mecque. Une réponse négative va donner une vigueur exceptionnelle au pèlerinage. De 20.000 participants en 1932, on passe à 2 millions dès 1’an 2000. Aujourd’hui le pèlerinage est limité à 2 millions pour des questions sécuritaires.

Le luxe et la pauvreté

L’Arabie saoudite s’ouvre progressivement à l’Occident et à son progrès… jusqu’en novembre 1979. Le pèlerinage touche à sa fin lorsque plusieurs centaines de fondamentalistes islamistes armés font irruption dans la grande mosquée et prennent une centaine de fidèles en otage. Son chef, Juhaiman, est un opposant à la famille régnante à qui il reproche son laxisme, sa corruption, son luxe, son goût immodéré pour les images (voir : 1979 que le djihad commence). Après avoir maté la rébellion, un vent de radicalisation va souffler sur l’Arabie Saoudite. Les cinémas sont fermés, les publicités à l’occidentale enlevées, la stricte séparation des femmes et des hommes dans les lieux publics est décrétée. Il est conseillé aux hommes de se laisser pousser la barbe. La police religieuse, renforcée, veillera à la stricte application des nouvelles dispositions. Des prêcheurs wahhabites vont être envoyés de par le monde pour convertir les musulmans à un islam radical.

En Arabie, la famille Saoud dépense sans compter pour embellir les villes de La Mecque et de Médine. Ces lieux de culte dépassent en luxe le Vatican pourtant considéré comme une insulte à l’humilité prônée par les chrétiens qui se réfèrent à la vie de Jésus. Ne lit-on pas dans l’Évangile de Matthieu (19, 24) : « Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Luc, envoie les riches habillés de pourpre (les cardinaux ?) en Enfer (Luc 16, 19-23)

Mais Mahomet ne s’est pas prononcé sur la richesse et l’humilité. Il a simplement déclaré « qu’un cinquième du butin lui était réservé ainsi qu’à ses proches, aux orphelins et aux pauvres » (Co. 8, 41). Et de fait, la manne pétrolière profite essentiellement à la famille royale qui compte plus de 500 princes. La plupart de ceux-ci alimentent un fonds qui porte leur nom pour aider les démunis. Car l’Arabie saoudite possède de nombreux pauvres : 800 mille familles bénéficient des aides sociales, soit plus de 6 millions de pauvres sur une population de 33 millions dont 20% d’étrangers. Notons qu’en 1960, Il n’y avait que 4 millions d’habitants. L’aumône faite aux démunis n’est pas égalitaire, tous ne reçoivent pas leur part : les dons sont faits aux mosquées et à des associations qui redistribuent les sommes reçues. Les étrangers en sont exclus.

Aujourd’hui et demain

L’avenir de l’Arabie saoudite est promise à Mohammed ben Salmane dit MBS à qui j’ai consacré l’article : Les enfants gâtés de la Péninsule arabique. Il semble ouvert à une certaine libération des mœurs, mais il reste respectueux des oulémas qui guettent le moindre de ses gestes : il donne avec modération. Il a la lourde tâche de préparer l’Arabie à la crise prochaine du pétrole dont tous les pays essaient de s’affranchir n’en déplaise aux frères Koch, magnas américains du pétrole et de la chimie, grand pourvoyeur de fonds du parti républicain à hauteur de 40 millions de dollar. Ils ont fait oublier aux députés républicains leur position de défenseur de la planète contre le réchauffement climatique. Trump a remercié les deux frères en sortant de l’accord de Paris pour le climat.

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