Les reliques de la passion

Importance des reliques

Au Moyen-Age, en Europe, les gens ont constamment peur, peur de la maladie, peur des guerres, peur de la famine, peur des autres, peur du châtiment divin. Ils vivent dans une angoisse permanente, entretenue par le clergé catholique : la fin du monde est proche, il faut se préparer pour le Jugement dernier. Il faut être en règle avec la foi et quelle plus grande protection que celle des saints qui vivent au contact de Dieu.

Dès de IXe siècle, des reliques de saints vont envahir les églises. Les gens vont pouvoir entrer directement en contact avec les saints, baiser un morceau de leur squelette, une pièce des vêtements qu’ils ont portés. On déterre les morts, on vide les catacombes. Dans la ferveur religieuse, des miracles ont lieu. Des pèlerinages sont organisés vers les lieux de miracle. On peut toucher les reliques miraculeuses… mais il faut payer. Les évêchés s’enrichissent. En plus de la dîme qu’ils perçoivent, les « dons » des pèlerins affluent. Aux XIIe et XIIIe siècles, cette manne céleste permettra de construire des cathédrales à la mesure de l’orgueil des évêques. La plupart sont des nobles déshérités, ils n’ont pas de titre nobiliaire, hérité par l’aîné, mais ils ont l’argent et la puissance. La première église novatrice est l’abbatiale de Saint-Denis au nord de Paris. C’est un puits de lumière, la Jérusalem céleste décrite dans l’Apocalypse de Jean. Plus de 80 cathédrales de style gothique seront construites en France en 150 ans. Le qualificatif « gothique » a été donné à la Renaissance où la mode était au classicisme gréco-romain. Le « gothique » était devenu « barbare ».

Une relique est d’autant plus puissante qu’elle est proche de Dieu. Les reliques les plus convoitées sont donc celles de Jésus… et elles sont nombreuses comme nous allons le voir. Dans cette vénération, la raison est absente, c’est la foi qui domine. La foi est basée sur la confiance (c’est l’origine du mot) : le prêtre le dit, c’est donc vrai. La confiance se mue souvent en abus de confiance !

En préambule de cet article, je vais brosser tous les changements structurels que Jérusalem a subi de l’année 70 jusqu’à 135. Mon objectif est de montrer que s’il y avait des reliques de Jésus dans la ville, elles auraient dû disparaître… sous les bulldozers de l’époque. Mais miracle, on les a retrouvées. C’est le propre des reliques de provoquer des miracles.

De Jérusalem à Aélia

En 70 de notre ère, les Romains ont utilisé tout le bois qu’ils trouvaient aux alentours de Jérusalem pour construire, comme à leur habitude, une palissade de 7 kilomètres autour de la ville assiégée (voir : Jérusalem incendiée par les légions romaines). Ils ont également arasé la partie nord de la ville, la nouvelle ville, pour construire une butte arrivant à hauteur des murs d’enceinte derrière lesquels s’étaient retranchés les assiégés. Lors de la prise de Jérusalem, le temple a été incendié. Flavius Josèphe raconte dans la « Guerre des Juifs » : « Titus abandonna ensuite toute la ville au pillage et à ses soldats, et leur permit d’y mettre le feu… Cette embrasement gagna jusqu’au palais de la reine Hélène, bâti sur le milieu de la montagne d’Acra, et consommait avec les maisons les corps morts dont les rues de la ville étaient pleines.« 

En 135, lors de la seconde révolte, la « charrue a été passée sur la ville », expression romaine pour signifier que la ville a été totalement détruite et reconstruite. Un temple dédié à Jupiter, Junon et Minerve s’est élevé sur les ruines du temple juif. Dans le nord de la ville, un temple à la gloire de Vénus a été construit, là où se trouve aujourd’hui le Saint-Sépulcre, tombeau présumé de Jésus et emplacement du mont Golgotha où il aurait été crucifié.

Jérusalem a cessé d’exister. La ville s’appelle désormais Aélia du nom de famille de l’empereur romain Hadrien. Les Juifs sont interdits de séjour dans la ville. Lorsque le christianisme deviendra la religion officielle de Rome, les temples seront détruits. Lors de la conquête arabe, l’emplacement du temple de Jupiter était encore un dépotoir., mais la ville s’appelait toujours Aélia.

Les reliques de la passion de Jésus

La tradition veut que la mère de l’empereur Constantin, Hélène (qui n’a rien à voir avec la reine dont parle Flavius Josèphe dans l’extrait cité) ait été la première à « découvrir »  des reliques de la passion vers 325. Rien ne corrobore cette affirmation : Eusèbe de Césarée qui raconte la vie de Constantin n’y fait pas allusion, or ses chroniques s’arrêtent en 339, année de sa mort. La découverte se serait faite après cette date. Constantin est né en 272. Même si sa mère n’avait que 15 ans à sa naissance, elle aurait eu près de 90 ans en 339 !

Dans cet article, nous n’allons pas énumérer toutes les reliques vénérées, mais uniquement les plus importantes ou les plus insolites.

La croix

C’est précisément à Aélia, lors de la destruction du temple de Vénus, trois siècles après les événements, qu’Hélène découvre trois croix similaires. Laquelle est celle qui a porté Jésus ? Plusieurs récits nous content la découverte. (Curieusement, pour les reliques, on parle non pas de découverte, mais d’invention, du latin « inventio »). On fait venir un infirme ou un malade selon les sources, et miracle, dès qu’il touche la « vraie » croix, il s’en trouve guéri. La découverte fut faite le 3 mai, qui deviendra un jour férié au Moyen-Age, le  Inventio Sanctae Crucis, jour de l’invention de la sainte croix. Notons que les premiers empereurs romains christianisés ont protégé les temples qui étaient propriétés de l’Etat. Donc, la destruction du temple de Vénus est bien postérieure à Constantin… et à sa mère.

La croix va être conservée à Jérusalem où elle sera prise par les Perses en 614. Héraclius, l’empereur romain la reprendra et viendra la replacer solennellement en 624.

Des siècles plus tard, après la prise de Jérusalem occupée par les Fatimides d’Égypte, les croisés vont récupérer la croix et l’emmener imprudemment avec eux lorsqu’ils partent guerroyer. Elle sera prise par Saladin lors de la bataille des Cornes de Hattin, qui marque le coup d’arrêt des croisés en Terre sainte.

Elle disparaît alors de l’Histoire, mais de nombreux fragments réapparaissent.

Le titulus

Le titulus, le morceau de bois qui indiquait le motif de la condamnation de Jésus, est conservé dans la Basilique Sainte-Croix de Jérusalem à Rome. Il y est depuis 1492… il venait d’être retrouvé lors de travaux effectués dans l’édifice. Certains chercheurs y voient une écriture du Ier siècle, d’autres un faux du XIe siècle.

Le titulus a une particularité remarquable, il est composé de 3 lignes, l’une en hébreu (ou en araméen), une en grec et la dernière en latin… mais tout le texte est écrit de droite vers la gauche. En latin, on y lit « US NAZARENUS RE », qui pourrait vouloir dire : « Jésus le nazaréen, votre roi ». C’est du moins ce qui a été traduit de l’araméen alors qu’il ne subsiste que 6 lettres.

Il me vient une réflexion iconoclaste : les artisans de Jérusalem travaillaient rudement vite. Jésus a été arrêté la nuit, traduit devant le Sanhédrin, présenté à Pilate, présenté à Hérode puis de nouveau à Pilate qui le condamne. Et à 9 heures du matin, il est crucifié (voir : Le procès de Jésus).

Sur Internet vous trouverez des photos de dizaines de titulus tous différents.

La couronne d’épines

C’est également Hélène qui découvre la couronne d’épines que les légionnaires romains avaient mise sur la tête de Jésus en guise de couronne royale. Un des premiers disciples l’avait conservée pieusement. Cette couronne, ainsi que plusieurs autres reliques ont été achetées par Louis IX, dit Saint-Louis, à l’empereur byzantin en mal de finance vers 1240, et ramenées à Paris où le roi fit construire la Sainte-Chapelle, une annexe, toujours debout, du palais royal de l’Île de la Cité qui lui a disparu. Ces reliques protégeaient personnellement le roi. La chapelle a été vidée de ses reliques lors de la Révolution de 1789. La plupart sont à Notre Dame et elles n’ont pas soufferts de l’incendie d’avril 2019.

Dans la Sainte Chapelle, on trouvait également :

  • Un morceau de la croix,
  • La pierre qui recouvrait la tombe de Jésus, le Saint-Sépulcre. La pierre actuelle date des croisades d’après les derniers travaux effectués dans l’église.
  • Un morceau du voile de la Vierge. Un autre voile se trouve dans la cathédrale de Chartres, elle le portait lorsqu’un ange lui annonça qu’elle enfanterait le fils de Dieu.
  • Du lait de la Vierge,
  • Une mèche de ses cheveux,
  • Le linge avec lequel Jésus a essuyé les pieds des apôtres lors de la Cène,
  • Un peu de sang de Jésus,
  • L’éponge avec laquelle les soldats romains l’ont abreuvé,
  • Et un morceau de la lance qui a percé le côté de Jésus pour s’assurer qu’il était mort.
La Sainte-lance

Dans le seul Évangile de Jean (19, 33-37) on trouve le récit de cette lance. On y lit le midrash (interprétation de la Bible) suivant

Arrivés à Jésus, ils constatèrent qu’il était déjà mort et ils ne lui brisèrent pas les jambes. Mais un des soldats, d’un coup de lance, le frappa au côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est conforme à la vérité, et d’ailleurs celui-là sait qu’il dit ce qui est vrai afin que vous aussi vous croyiez. En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Ecriture : « Pas un de ses os ne sera brisé » ; il y a un autre passage de l’Ecriture qui dit : « Ils verront celui qu’ils ont transpercé »

Par un des heureux hasards de l’Histoire, on connaît le nom du légionnaire romain qui a donné ce coup de lance, il s’appelle Longinus .

Lorsque les armées de la première croisade se réunissent dans les environs de Constantinople, leurs chefs sont conviés à entrer dans la ville, pour prêter allégeance à l’empereur byzantin, c’est du moins ce que l’empereur souhaite. Dans la ville, ils peuvent se recueillir sur une relique : la Sainte-Lance.

Quelque temps plus tard, lors de la prise d’Antioche après un très long siège, les croisés un peu trop confiants, se font enfermer et assiéger à leur tour dans la ville par une armée musulmane venue, trop tard, au secours de la garnison. Déjà très éprouvés par le siège, les croisés connaissent la faim et la soif. C’est à ce moment qu’un prêtre a une vision : la Sainte-Lance est enterrée dans l’église d’Antioche. On creuse et on trouve cette fameuse lance, dont une autre version était à Constantinople ! Et le miracle s’accomplit, galvanisé par cette trouvaille, les croisés brisent l’encerclement et peuvent progresser vers Jérusalem.

Voici quelques exemplaires de la Sainte-Lance. Faites votre choix. Ces pointes de lance ne ressemblent pas du tout au pilum romain (voir Internet).

Le Graal

Le Graal aurait été la coupe dans laquelle Jésus a célébré la dernière Cène, la veille de son arrestation. Cette coupe aurait aussi recueilli le sang de Jésus après sa crucifixion. Elle a fait l’objet d’une abondante littérature à partir du Moyen Âge : le Graal est à la base du cycle des chevaliers de la Table Ronde. Certains ésotéristes y voit un simple enseignement hérétique, contraire à celui de Rome. Pour Dan Brown dans son « Da Vinci Code« , c’est la descendance de Jésus que Marie Madeleine aurait amené dans le Sud de la France.

Concentrons-nous sur la coupe. Où se trouve-t-elle donc aujourd’hui ?

Plus de 200 coupes se disputent le titre de Saint-Graal officiel. Une coupe conservée dans la cathédrale de León en Espagne tient aujourd’hui la corde. Pour quelle raison ? C’est une coupe en onyx serti d’or, la parure date du XIe siècle. Or, c’est au XIe siècle qu’un ambassadeur arabe a remis cette coupe au roi Ferdinand le Grand de León. Au IXe siècle, Charlemagne avait fait dresser l’inventaire des objets se trouvant dans le Saint-Sépulcre et, ce document administratif fait mention d’une coupe qui est gardée par deux diacres. Depuis cette coupe avait disparu, il est probable qu’elle ait été emportée lors d’un pillage, le Saint-Sépulcre ayant été détruit par les musulmans en 1009 sous les califes Fatimides, après plusieurs incendies probablement accidentels au siècle précédent. Ce qui est très intéressant, c’est le compte rendu d’un pèlerin qui ayant visité le Saint-Sépulcre décrit le calice qui y est exposé comme étant une coupe en onyx.

La coupe de la cathédrale de León, sertie d’or.

On peut donc penser que la coupe exposée dans la cathédrale de León est bien celle qui se trouvait dans le Saint-Sépulcre. Il reste cependant un grand pas à franchir : démontrer que ce calice a survécu aux trois siècles qui séparent la Cène de la construction du Saint-Sépulcre et qu’il a bien appartenu à Jésus

Aix-la-Chapelle

Les Carolingiens ne sont pas restés inactifs : Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne regorge de reliques, plus surprenantes les unes que les autres.

Ici on retrouve :

  • La robe de la Vierge,
  • Le vêtement que Jésus portait sur la croix… où plus que probablement il était nu, humiliation supplémentaire qui accompagnait la crucifixion.
  • Le drap qui a reçu la tête de Jean le Baptiste,
  • Un lange de Jésus.
Et ailleurs

À Cologne, on trouve le squelette des trois rois mages. Lors de leur découverte, les squelettes étaient reliés par un fil en or, c’est ainsi qu’on a reconnu les célèbres mages.

Châsse des rois mages à Cologne

La basilique Saint-Denys d’Argenteuil possède la tunique que Jésus portait lors de son jugement. C’est Charlemagne qui avait fait don de cette tunique à la basilique française. Une analyse au carbone 14 faite en 2015 date cette relique du IXe siècle. Cette analyse a été faite lors d’un reportage de la télévision française. En principe, la tunique est exposée tous les 50 ans : en 34 et 84. Exceptionnellement, elle a été exposée en 2016. Et malgré le documentaire, plus de cent cinquante mille personnes ne sont pressées pour adorer le relique.

NB : une cathédrale est l’église du siège de l’évêché, basilique est un titre honorifique donné par le pape à une église qui attire beaucoup de pèlerins.

Et aussi…

A Rome, on peut voir l’emprunte des pieds de Jésus. Où a été trouvée cette relique ?

Dans les Actes de Pierre, un apocryphe du VIe siècle, on apprend que Pierre, alors à Rome, rencontre Jésus sur la Via Appia et lui demande « Quo vadis, Domine », où vas-tu Seigneur… qui sera le titre d’un roman célèbre qui vaudra à son auteur, Henryk Sienkiewicz, le prix Nobel de littérature en 1905. C’est lors de cette rencontre que le moule a été pris. Jésus chaussait du 44 ! Le moule se trouve dans l’église Sainte-Marie de Palmis, sur la via Appia.

Le Suaire de Turin, autre relique célèbre permet de mieux connaître les mensurations de Jésus, si  le suaire a bien contenu son corps, ce qui est loin d’être démontré, il mesurait 1,75 m environ et pesait de 75 à 80 kg. C’était un grand gaillard à l’époque. Il formait un couple bizarre avec Marie-Madeleine qui ne mesurait que 1,48 m. Mais personne ne nous oblige à croire aux reliques. Autre précision sur Jésus, son sang était du groupe AB.

Le corps de Marie-Madeleine se trouve à la Sainte-Baume (dans la commune de Saint-Maximin dans le Var)… mais on vénère également sa tombe dans la basilique de Vézelay. C’est sur cette tombe que Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste se sont recueillis avant de partir en croisade en 1146. En 1244, le roi de France Louis IX vient également faire ses dévotions au tombeau de Marie-Madeleine à Vézelay.

Le corps de Marie-Madeleine a été découvert à Saint-Maximin en 1279 par Charles d’Anjou, comte de Provence, roi de Naples et de Sicile… frère de Louis IX. A cette époque, le roi de France ne règne pas sur un vaste territoire, mais sur des vassaux parfois plus puissants que lui. Le roi possède uniquement le domaine royal qui va s’agrandir au cours des siècles par des mariages et des conquêtes.

Dans le village de Saint-Maximin, on vous raconte l’histoire de Marie-Madeleine, de Jérusalem aux Saintes-Maries de Provence (en France) puis dans son refuge de la montagne de Sainte-Baume. Ce n’est pas de l’Histoire, mais un roman imaginaire, que les fidèles gobent en s’extasiant.

Le village de Calcata en Italie gardait jalousement le prépuce de Jésus. Gardait, car celui-ci a été « volé » en 1983. Mais ce n’est pas grave, car en France, on connaît au moins deux autres prépuces, à Vébret et à Conques.

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