Le soufisme

Le Coran commande de craindre Allah. Les soufis ont une autre lecture : ils recherchent l’union avec Allah par la connaissance, l’amour ou l’extase. Ce sont les mystiques de l’islam. Ce mouvement a beaucoup évolué avec le temps et revêt diverses formes.

L’islam se caractérise par son manque de spiritualisme, sa sécheresse et son formalisme. Allah n’est pas un interlocuteur, on ne dialogue pas avec Dieu, on le craint, on le vénère. On ne parle pas à Allah comme le font les chrétiens qui s’adressent à Dieu comme à un père. Ainsi dans le Coran on retrouve 123 versets demandant de craindre Dieu, 23 versets proclamant qu’il faut lui obéir et cinq seulement qu’il faut l’aimer.

Le fidèle n’a rien à attendre d’Allah, sa destinée est toute tracée, il lui reste à espérer qu’Allah le mène sur le droit chemin. C’est la raison pour laquelle le musulman utilise si souvent l’expression « in sha Allah« , qui signifie « si Dieu le veut » ou « si Dieu l’a prévu pour moi« . La première sourate du Coran, la Fatiha (l’ouverture), qui est une prière, est significative à cet égard :

Au nom de Dieu, le Clément qui fait miséricorde.
Louange à Dieu, maître de l’univers, le Clément, le Miséricordieux, souverain du jour de la rétribution.
C’est toi [seul] que nous adorons, toi [seul] dont nous implorons le secours.
Dirige-nous sur la voie droite, la voie de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, non pas de ceux qui encourent ta colère et qui se sont égarés.

Certains musulmans ont voulu aller au-delà du formalisme, aller au-delà de la crainte de Dieu et entretenir avec Dieu une relation d’amour. Ils vont s’opposer aux docteurs de la Loi qui les accusent d’affaiblir l’islam, de commettre le plus grand crime contre la religion : diviser la communauté.
Les soufis refusent de s’enfermer dans une voie toute tracée, ils recherchent le sens profond, au-delà du texte. Ils veulent prolonger la lettre du Coran par la connaissance et l’expérience intérieure.

Les grands maîtres soufis vont être persécutés, emprisonnés et pour plusieurs, exécutés.

Pour échapper à la persécution, le soufisme trouve des justifications à sa recherche dans des versets du Coran parlant de l’amour de Dieu. Par exemple le verset 54 de la sourate 5 :

Ô vous qui croyez !
… Dieu fera venir des hommes qu’il aimera et qui l’aimeront.

Mais après le temps des martyrs, vint le temps de la reconnaissance. En 980, à la mosquée du Caire fut instituée la première chaire doctrinale du soufisme et 11 ans plus tard une chaire fut ouverte à Bagdad… ce qui n’empêcha pas les persécutions.

Le soufisme tire son nom du mot arabe « suf » qui veut dire laine car certains de ses adeptes étaient vêtus d’une tunique de laine blanche. Ce mouvement mystique et initiatique existe encore de nos jours. L’objectif du soufisme est la recherche de l’union à Dieu par la connaissance et par l’amour, chose impensable pour un musulman non soufi. L’islamologue Henry Corbin décrit le soufisme comme étant « l’intériorisation de la révélation coranique, la rupture avec la religion purement légalitaire, le propos de revivre l’expérience intime du prophète en la nuit de l’ascension [la rencontre supposée de Mahomet avec Dieu] ; à terme, une expérimentation des conditions de la proclamation de l’unité divine conduisant à la conscience que Dieu seul peut énoncer lui-même, par les lèvres de son fidèle, le mystère de son unité« .

Certains soufis tentent d’approcher Dieu par l’extase. Toutes les techniques sont bonnes pour atteindre cet état second. Les derviches tourneurs, par exemple, se saoulent littéralement en tournant sur eux-mêmes au son d’une musique lancinante.

Confrérie de derviches tourneurs

Quelques maîtres du soufisme

La plupart des maîtres soufis ont beaucoup voyagé, se rendant de ville en ville, de l’Anatolie à la Perse en passant par La Mecque, pour prodiguer un enseignement orale ou pour rencontrer d’autres maîtres. La nature même de la recherche ne pouvait pas se contenter de l’écrit, qui ne circulait pas comme de nos jours. Cette recherche nécessitait un contact personnel, une perception directe du vécu.

Mansur al-Hallaj (858-922)

Al-Hallaj (858-922) est un persan, il se présenta comme la Vérité c’est-à-dire Dieu lui-même, il estime qu’il a réalisé la fusion entre son être et Dieu. Il prend conscience de la totale emprise de Dieu sur son moi, il avait l’habitude de déclarer : « Ce n’est plus moi, c’est Dieu qui vit en moi« .

J’ai étreint de tout mon être, tout ton amour, ô Saint !
Tu t’es tant manifesté qu’il me semble qu’il n’y a plus que toi en moi.
Je retourne mon cœur au milieu de tout ce qui n’est pas toi,
mais je ne vois plus rien que détachement de moi à eux et familiarité de moi à toi.

… Ah ! prends-moi avec toi hors des humains.

Il rejette le formalisme de la religion, le rituel, le juridique. Il proclame que le bonheur est dans l’union avec Dieu. Il va même jusqu’à dire que le pèlerinage à La Mecque n’est pas nécessaire, que c’est un rite d’avant l’islam, donc païen. Se démarquer aussi nettement dans un milieu traditionaliste ne pouvait que lui attirer des ennuis. Il finira sa vie, assez âgé il est vrai, crucifié, décapité et brûlé. Lors de son procès, on lui a reproché de désunir la communauté de l’islam en révélant à tous qu’il avait joui de faveurs divines individuelles. Il mettait en péril l’ordre religieux, social et politique.

Abu Hamid Ghazali (1058-1111)

Ghazali est également persan. Il est contemporain de la première croisade qu’il vivra de loin, à Bagdad, où il enseigne à l’université, se désintéressant de l’invasion des chrétiens.
Il doute de tout, il écrit :

Depuis les jours de ma jeunesse jusqu’à aujourd’hui, je me suis précipité sans crainte dans cette mer tumultueuse et profonde [de la connaissance] et j’ai plongé à travers ses eaux redoutables. J’ai pénétré au plus profond des ténèbres et fouillé toute obscurité.

Un jour, il a une illumination : la vérité n’est pas dans les dogmes imposés, mais dans l’expérience intérieure. Le Coran ne doit pas être lu ou récité mécaniquement, il faut comprendre la symbolique et l’allégorie qu’il contient.
Dans son ouvrage « Le jeune homme » il fait l’éloge du soufisme :

… efface les traits blâmables en coupant toute attache avec le monde et en te vouant de toute ta pensée à Dieu. Ce point acquis, la miséricorde se répand sur celui qui s’est astreint à cette discipline, le secret du Royaume lui est dévoilé et les vérités lui apparaissent. Celui qui se donne à Dieu, Dieu se donne à lui.

Il rejette la prétention d’autres soufis qui affirment communiquer avec Dieu. Il n’est ni un ascète, ni un fou de Dieu.

Yahya Sohrawardi (1155-1191)

Autre persan, il connut les invasions mongoles. Il parcourut le monde musulman cherchant la solitude pour méditer et prier et un compagnon pour l’initier, mais il ne l’a pas trouvé. Il étudie Zarathoustra et Platon, mais reste monothéiste : « il progressait vers la lumière, diminuant la part des ténèbres, source du mal, qui est en lui » dira son biographe. Il rejetait la théorie et favorisait la pratique. Il se décrivait comme un mystique philosophe : l’extase doit permettre de réfléchir sur la destinée humaine :

Le chemin est en toi. De quelque côté que tu ailles si tu es un vrai pèlerin, tu accompliras le voyage.

Ce qui signifie : quelque soit le chemin, tu reviens toujours vers toi.

A Alep, il se lie d’amitié avec l’émir al-Malik, le fils de Saladin. Celui-ci verra d’un mauvais œil l’influence de Sohrawardi sur son fils et exigera qu’il l’exécute pour avoir mis en danger l’unité de l’islam. A cette époque, Saladin connaît plusieurs défaites, dont la perte de la ville d’Acre, face aux armées de Richard Cœur de lion.

Sohrawardi mourra dans la citadelle d’Alep. On ignore son sort, mais il est probable qu’il a orchestré sa mort pour éviter un cas de conscience à son ami.

ibn al-Faridh (1181-1235)

al-Faridh est un poète égyptien qui a écrit l’éloge du vin, d’inspiration soufie : « Nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un vin qui nous a enivré avant la création de la vigne. »

Ce poème est une invitation au voyage mystique : le vin est la prière et la méditation et l’ivresse est l’extase par l’anéantissement en Dieu.

ibn Arabi (1165-1240)

ibn Arabi est né à Murcie, dans le sud de l’Espagne. Dès son enfance, il est sujet à des visions, des prémonitions. Il communique avec les morts. Ce don va influencer sa pensée. En route vers Tunis, il « rencontre » son maître, al-Khidr, un personnage fabuleux dont parlait Mahomet. Il dira :

Dieu est donc le miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es son miroir dans lequel il contemple ses noms. Or, ceux-ci ne sont rien d’autre que lui-même, en sorte que la réalité s’inverse et devient ambiguë.

Son périple l’amène à Konya, capitale des Ottomans à l’époque. Sa présence dans cette ville fut primordiale pour le soufisme. Il y fit de nombreux disciples, dont Djalal ud-Din Rumi, le fondateur de la confrérie des derviches tourneurs.

ibn Arabi se considérait comme le Sceau de la Sainteté, il était la « brique d’or » qui manquait à la prophétie. Malgré sa prétention, il ne fut jamais inquiété, il est mort en paix à Damas.

1487 : la Perse devient chiite

C’est un guide spirituel d’une confrérie soufie, Ismaïl qui entreprit la conquête de la Perse alors qu’il n’avait que 13 ans ! Très jeune, il avait écrit un poème dans lequel il se déclarait mandaté par Ali pour gouverner le monde. (voir l’article)

Et aujourd’hui

Source : Cheikh Ali n’Daw

Cible des persécutions des fanatiques wahhabites et de la tribu des Saoud au XIXe siècle, les confréries soufies se sont réorganisées. La résurgence de la spiritualité dans la société contemporaine a permis au soufisme de prospérer, surtout au Maghreb où il est une réelle alternative à l’islamisme. Comme hier, il propose de regarder à l’intérieur de l’être humain pour en découvrir les potentialités. L’expérience de l’amour divin est toujours un de ses objectifs.

Mais loin de se concentrer sur l’islam, il s’ouvre vers d’autres maîtres de sagesse, comme Gandhi… et Mère Thérésa.

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