Les Templiers

A cause de leur origine obscure et de leur disparition tragique, ces moines-soldats ont suscité de nombreux fantasmes et rumeurs. Dans ce premier article, je me contenterai d’exposer les faits historiques. Dans un prochain article j’aborderai les mystères entourant l’ordre.

Naissance d’un ordre religieux

Une dizaine d’années après la prise de Jérusalem (juillet 1099) par les croisés, un petit nombre de chevaliers français, la tradition en rapporte neuf, se mettent à la disposition des chanoines du Saint-Sépulcre pour escorter les pèlerins sur les chemins de Jérusalem. Parmi eux, se trouvent Hugues de Payns et André de Montbard.

En 1129, Hugues de Payns revient dans sa Champagne natale où se tient le concile de Troyes. Sa fraternité est reconnue et devient un ordre religieux d’un nouveau genre : ses membres seront des chevaliers. Il est probable que cette reconnaissance soit due à Bernard de Clairvaux (saint-Bernard), parent d’André de Montbard qui rédigea « De laude novæ militiæ » (Éloge d’une nouvelle chevalerie).

La règle de l’ordre est stricte. Les frères-chevaliers doivent faire vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. En entrant dans l’ordre, ils se dépouillent de tous leur biens, ils ne possèdent plus rien en propre.
En retour, l’ordre lui bénéficie d’importants avantages. Il ne sera pas soumis à la dîme, ni à aucune taxe, il ne répondra que devant le pape. Il échappe donc à la justice seigneuriale qu’elle soit royale ou épiscopale.

Rapidement, de tous les pays d’Europe, les dons affluent, des seigneurs leur confient des bois, des friches et même des villages. De nombreux candidats se pressent pour rejoindre le nouvel ordre. Lorsqu’il revient à Jérusalem en 1130, Hugues de Payns est escorté d’une troupe nombreuse.

Le roi de Jérusalem, Baudouin II, loge les nouveaux chevaliers dans son palais royal qui n’était autre que la mosquée al-Aqsa, sur le mont du temple. Ils porteront le nom de Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, en abrégé, les Templiers. Le roi déménage sa résidence dans la Tour de David, une construction du 2ème siècle avant notre ère, rénovée pour l’occasion.

Cette milice religieuse comprend trois catégories de membres :

  • les chevaliers qui doivent être nobles. Ils sont revêtus d’un long manteau blanc frappé d’une croix rouge. L’ordre leur alloue trois ou quatre chevaux. Ils vivent en commun, comme des moines, ils sont tenus d’assister aux offices religieux, ils doivent faire l’aumône et se contenter de ce que l’ordre leur donne.
    Les chevaliers ne seront jamais très nombreux, à leur apogée, il n’y aura pas plus de 2000 chevaliers du temple.
  • les frères chapelains, ordonnés prêtres, ils s’occupent de l’encadrement spirituel. Ils sont en petit nombre.
  • les frères sergents dont une partie combat aux côtés des chevaliers, ce sont les sergents d’armes et l’autre s’occupe des tâches quotidiennes et de la gestion, les sergents de métier. Ils portent un manteau brun ou noir. Ce sont les plus nombreux.

L’ordre est dirigé par un grand maître, élu à vie, assisté d’un chapitre de 12 conseillers. En 188 ans d’existence, l’ordre du Temple aura connu 23 grands maîtres.

Croix templières

Réalisations en Orient

Ils forment l’armée permanente des Etats latins. Après une croisade, la plupart des combattants retournaient chez eux. Seuls restaient ceux qui avaient pu s’approprier une terre. La défense des Etats reposait donc sur les ordres religieux. Ils étaient rompus aux techniques de combats et n’hésitaient pas à affronter des adversaires bien plus nombreux qu’eux. Les forces qu’ils alignaient peuvent paraître dérisoires : quelques centaines de chevaliers et de sergents d’armes accompagnés de fantassins payés pour appuyer les combattants. Leur force résidait dans leur discipline et leur courage.
A côté de l’ordre du temple, on trouvait d’autres ordres de moines-soldats :

  • Les chevaliers teutoniques (manteau noir et croix blanche) qui avaient comme mission initiale de prendre soin des malades et des blessés. Ils recentreront leurs activités sur la frontière est de la chrétienté, la Prusse où ils combattront les Lituaniens.
  • L’ordre de Saint Lazare qui soignaient les lépreux (croix verte).
  • Et surtout l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, plus connu sous le nom d’Hospitaliers (manteau rouge et croix blanche). Ce sont les concurrents et parfois les adversaires des Templiers. Cet ordre existe toujours sous le nom d’Ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, mais ce n’est plus un ordre religieux.
Croix de Malte

En Orient, les Templiers vivaient dans des monastères ou dans des forteresses qu’ils ont construites le long des frontières des Etats latins. Lors des croisades, ils accompagnaient les troupes venues d’Occident, conseillant et appuyant les souverains engagés dans la croisade, même s’ils n’approuvaient pas les décisions prises par ceux-ci, comme lors de la bataille de Mansourah (Égypte), où Louis IX (Saint-Louis) est fait prisonnier.

Réalisations en Occident

En Occident, les Templiers gèrent les terres qu’ils ont acquises comme dons. Ils ont construit des commanderies, des fermes-châteaux, un peu partout. Ces commanderies sont gérées par un chevalier ou un sergent. On peut dire qu’ils ont apporté la paix et la sécurité dans un Occident brutal et barbare. Ils ont sécurisé les routes et les marchés et garanti l’accès libre aux ponts favorisant ainsi les déplacements. Ils accueillent les voyageurs et protègent leurs biens : en tant que moines, ils jouissent du droit d’asile. Il ont créé les premiers chèques de voyage : le marchand déposait son argent dans une commanderie et le récupérait à son arrivée… grevé d’une légère taxe.
C’est exploitation des commanderies qui génère la richesse de l’ordre, richesse qui est investie dans la défense des Etats latins d’Orient.

La situation des Templiers en Espagne et au Portugal est différente : ils combattent aux côtés des rois chrétiens qui tentent de conquérir les territoires pris par les musulmans aux Wisigoths après 711.
Mais dans le Languedoc, où ils ont de nombreuses commanderies, jamais ils ne prendront part à la croisade des rois de France contre les Albigeois (voir l’article sur les Cathares).

Les grandes défaites en Orient

En Orient, les musulmans sont divisés, chaque ville de Syrie est tenue par une famille qui ne représente pas un danger pour les Etats latins. Aucun calife de Bagdad n’a jamais tenté de chasser les « infidèles ». Les califes fatimides d’Égypte, pourtant chassés de Terre sainte par les croisés, ont des problèmes internes à régler. Les Francs ont donc peu de combats importants à livrer. Mais vers 1170, la situation change, la menace se précise. Le calife d’Égypte nomme un nouveau vizir : Saladin, issu d’une famille qui gouverne le nord de la Syrie (Damas, Mossoul). Saladin finira par prendre le pouvoir en Égypte. Les Etats latins sont alors pris en étau entre la Syrie et l’Égypte… et ils sont faibles : le nouveau roi de Jérusalem est lépreux et peu apte à diriger.
Cependant, Saladin privilégie la diplomatie : il conclut une trêve de 5 ans avec les chrétiens en 1180 qu’il renouvelle en 1185. Il est trop occupé à conforter son pouvoir en Égypte et en Syrie.

A la mort de Baudouin IV, le roi lépreux, différents barons briguent le pouvoir qui devient instable. C’est le moment que choisit Renaud de Châtillon, seigneur d’Hébron, pour attaquer des caravanes. Saladin demande au roi de Jérusalem d’intervenir, mais il n’a aucun autorité sur le félon qui avait même envisagé de voler le corps de Mahomet à Médine et de détruire la Kaaba.

La guerre est inévitable, les chrétiens réunissent une armée puissante, comme on n’en avait jamais vue en Terre sainte. Saladin les attend en Galilée, aux Cornes de Hattin. Les Francs sont rassemblés à 25 km de là. Le grand maître des Templiers, malgré l’opposition du grand maître des Hospitalier, persuade le nouveau roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, de ne pas attendre et de passer à l’attaque en allant à la rencontre de Saladin. L’armée se met en marche de jour, en plein soleil, sans ravitaillement en eau : Saladin a fait saler ou empierrer les puits. L’affrontement ne fait pas de doute. C’est un massacre, le roi et la plupart de ses barons sont capturés, les Templiers et les Hospitaliers résistent comme leur règle les y obligent. Ils se font tuer sur place ou sont capturés blessés. Pour eux, il n’y a pas de différence. Si les barons capturés seront libérés contre rançon, eux qui ne possèdent rien et ne peuvent donc pas se racheter sont égorgés.
Nous sommes en 1187, le royaume de Jérusalem va disparaître. Profitant de sa victoire et de l’anéantissement des armées chrétiennes, Saladin met le siège devant Jérusalem sans défense. Suite à une négociation, les habitants peuvent quitter la ville contre une rançon. Ceux qui ne peuvent pas payer seront vendus comme esclaves. Alors que les prêtres quittent la ville emportant leur or, les Templiers restant paient la rançon des pauvres.

Un domaine chrétien va subsister en Terre sainte encore un siècle, accroché à quelques ports dont le dernier Saint-jean d’Acre tombera en 1291. Alors que les marchands vénitiens, génois et pisans se livrent une guerre interne, les Templiers et les Hospitaliers rassemblent leurs dernières forces et résistent sur les remparts qui finiront par céder. Bien peu pourront prendre les derniers bateaux et se réfugier à Chypre avec l’espoir de revenir. Le grand maître du Temple perdra la vie dans la bataille. En tout, six grands maîtres périront au combat.

Disparition

Tandis que les Hospitaliers s’installent à Chypre, le nouveau grand maître du Temple, Jacques de Molay, s’installe dans l’enclos du Temple à Paris. Il serait aujourd’hui dans le 5ème arrondissement de la capitale française, mais à l’époque, c’était un village fortifié hors des murs de Paris, dont il ne subsiste plus rien… que des marquages au sol. C’est dans la tour du temple (au fond à droite sur l’image) que le roi de France Louis XVI sera détenu avant son exécution.

Enclos du temple

Tout semble bien se passer entre Jacques de Molay et le roi de France, Philippe IV dit le Bel. Le roi a même confié la gestion de son trésor au Temple. Mais le vendredi 13 octobre 1207, les Templiers, les chevaliers au blanc manteau, sont arrêtés dans tout le royaume. Un mois plus tôt le roi avait fait parvenir une lettre cachetée, à n’ouvrir que le 13 octobre, à tous les baillis du royaume.

Ils sont accusés, selon les dénonciations de deux anciens Templiers exclus de l’ordre, de quatre crimes :

  • Initiation secrète accompagnée d’insultes à la croix, du reniement du Christ et de baisers infâmes.
  • Omission des paroles de consécration lors de la messe.
  • Adoration d’une idole comme image du vrai Dieu.
  • Autorisation de pratiquer le « crime contre nature », c’est-à-dire l’homosexualité.

Les interrogatoires sont menés par l’Inquisition qui n’hésite pas à recourir à la torture quand les réponses aux questions ne correspondent pas à leur attente. Les inquisiteurs dépendent des évêques qui en France sont nommés par le roi.

En Angleterre et au Portugal, les Templiers ne sont pas inquiétés. En Espagne, ils se retranchent dans leurs forteresses et dans l’Empire germanique, ils se présentent en armes lors d’un concile. C’est donc une affaire typiquement française.

Le pape Clément V, qui pourtant doit son élection à Philippe le Bel, s’insurge dès le 28 octobre et casse le pouvoir des inquisiteurs. Fin novembre, il ordonne que de tous les Templiers lui soient remis. Il prend donc les Templiers sous sa protection en feignant de suivre l’initiative du roi de France.

Le roi de France résiste et accuse le pape de simonie, d’avoir favorisé ses parents. Il garde ses prisonniers. D’autant plus que la plupart ont avoué puis se sont rétractés lors de l’intervention du pape.

En été 1308 va se dérouler un événement inexplicable. Le pape, qui réside à Poitiers, en France, demande à interroger personnellement 72 Templiers. Après l’interrogatoire de quelques-uns, ils les remet à la justice royale. On ignore ce que les templiers ont révélé pour être abandonnés par le pape. En juin 1311, l’instruction est terminée et le dossier remis au pape.

Le 3 avril 1312, après plus de 4 ans de procédures, un concile est convoqué à Vienne (en France). La lumière va être faite sur cette affaire. Mais coup de théâtre, dès la première séance, le pape donne lecture de la bulle « Vox clamantis in excelso » (la voix de celui qui pleure là-haut) dans laquelle il dissout l’ordre du Temple, « non pas par décision de justice, mais par ordonnance apostolique ». Toute personne qui posera une question sur cette affaire sera excommuniée.

Le 18 mars 1314, les hauts dignitaires de l’Ordre, sont amenés sur l’île aux Juifs, aujourd’hui disparue et devenue Square du vert Galant à la pointe ouest de l’île de la Cité à Paris. Ils vont recevoir, en public, leur sentence prononcée par l’évêque de Paris, le seul à Paris à pouvoir juger les crimes relevant de la religion. Ils sont condamnés à la réclusion à perpétuité. Mais Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, commandeur de Normandie, se rebellent et nient les faits. Relaps, ils sont condamnés au bûcher. Le soir même, ils sont brûlés face à la cathédrale Notre-Dame.

square du vert Galant où une stèle rappelle les faits.

Motivations de Philippe le Bel

Pourquoi Philippe le Bel s’est-il acharné sur les Templiers ? On n’a aucune certitude, les historiens pensent qu’il espérait récupérer les biens des Templiers lui dont le trésor avait fondu. Mais leurs biens fonciers ont été donnés aux Hospitaliers. Le roi a récupéré son trésor qui s’élevait à 300.000 livres plus 60.000 de frais de procès. Une livre tournois pèsait environ 80 grammes d’argent (20 sous de 4,2 g).

On a accusé Philippe le Bel d’avoir dilapidé sa fortune dans des guerres. Ce qui est faux, il a juste financé deux guerres, l’une contre son vassal le roi d’Angleterre, seigneur de Guyenne (Aquitaine) et l’autre contre le comte de Flandre lui aussi son vassal.
En fait, c’est son grand-père, Louis IX (saint-Louis) qui par ses dépenses somptuaires a ruiné le royaume. Il n’a cessé d’être en guerre. Il a mené la croisade contre les Cathares. Il a entrepris deux croisades désastreuses. Lors de la première il a été fait prisonnier et a dû payer une rançon de 500.000 livres tournois. La seconde lui a été fatale, il est mort à Tunis avant d’atteindre son objectif.
De plus, il a fait construire la Sainte-Chapelle (toujours visible) dans le palais de l’île de la Cité, pour la somme de 40.000 livres. Cette chapelle était son musée personnel où il a exposé les reliques de Passion de Jésus qu’il a achetées à l’empereur byzantin. La grand châsse en or, pour contenir la couronne d’épine, lui a coûté 100.000 livres. A l’époque, les matériaux étaient plus chers que la main-d’oeuvre.

On avance aussi une autre explication. Philippe le Bel voulait asseoir son autorité sur l’Église de France. Il ne pouvait tolérer l’indépendance d’une force religieuse comme les Templiers, qui étaient placés sous la tutelle et l’autorité exclusive du pape. Il les a donc compromis et jeté la suspicion sur leur ordre.

Coupables ou innocents

Légalement, le procès n’a pas débouché sur un verdict clair : les Templiers n’ont pas été déclarés coupables ni innocentés, l’ordre a été dissous. Comme la torture a été appliquée, il est difficile de se faire une idée à la lumière des minutes du procès.
Presque tous les accusés ont nié avoir eu des relations homosexuelles, ils ont aussi réfuté la modification des paroles de consécration, qui étaient prononcées non pas par les chevaliers mais par les chapelains dans les grands monastères. Dans les commanderies, la messe était publique.

Quelques-uns ont dit avoir aperçu une « idole » sous forme de tête, mais les descriptions données sont tellement discordantes qu’il nous faut rejeter cette accusation d’autant plus que personne n’a parlé de rites autour de cet idole. Était-ce simplement une relique, comme chaque église en possédait ?

Par contre, la plupart ont avoué avoir dû cracher sur la croix lors de leur initiation. Ils se sont démarqués du geste en affirmant qu’ils ont cru que c’était pour éprouver leur serment d’obéissance. Quelle est la signification de ce rituel ? Pourquoi à deux reprises, le pape a-t-il évité un débat public sur les « crimes » des Templiers (à Poitiers et à Vienne) ? Quel secret devait être caché à tout jamais ?
Les Templiers n’ont probablement pas renié le Christ. Ils suivaient régulièrement la messe, ils étaient très attachés au culte marital ; la dernière demande de Jacques de Molay est d’avoir les mains jointes et le regard tourné vers la cathédrale Notre-Dame. C’était donc contre la croix et le crucifié que leur aversion se portait. Avaient-ils la conviction que Jésus n’avait pas été crucifié ? On ne le saura jamais, le secret a été bien conservé. J’ai rédigé plusieurs articles sur une histoire différente de Jésus que celle présentée par les évangiles (voir la liste des articles).

Que sont devenus les Templiers ?

Leurs biens fonciers ont été attribués aux Hospitaliers de Saint-Jean.
Les Templiers qui avaient avoué ont été remis en liberté, ils pouvaient rester dans leur commanderie ou rejoindre un autre ordre. Ceux qui étaient revenus sur leurs aveux ont probablement été conduits au bûcher comme relaps.

Dans les autres territoires que ceux du roi de France, les Templiers n’ont pas été condamnés.
Au Portugal, ils ont formé un nouvel ordre, l’ordre du Christ dont le roi est devenu le grand-maître. En Aragon, toutes les possessions des Templiers ont été données à un nouvel ordre, qui se substitua aux Templiers, l’ordre de Santa Maria de Montesa, qui s’ajoute aux ordres déjà établis comme les Hospitaliers de Saint-Jean, les ordres de Santiago, Calatrava et Alcantara. La péninsule ibérique est une terre de guerre contre l’Islam qui ne gardait à cette époque que l’émirat de Grenade. Les chevaliers du Temple restaient indispensables.

La fin des califats

La croyance populaire fait état d’un califat islamique s’étendant de l’Océan Atlantique au Gange. C’est aussi faux que de croire qu’à la même époque, le pape régnait sur toute l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural ou qu’au XIIe siècle, le roi de France gouvernait tout le territoire français (voir la carte dans l’article sur les Cathares). A l’exception des VIIIe et IXe siècles, les califes n’avaient qu’un pouvoir limité, plusieurs émirats ou sultanats indépendants administraient ce vaste territoire. Cette mosaïque d’États favorisa l’installation dans le Levant des barons chrétiens lors des croisades. Jamais ils ne durent affronter une armée levée par le calife. Ils combattaient des troupes locales commandées par des émirs. La seule armée de coalition qu’ils durent affronter est celle rassemblée par Saladin (Salah al-Din) à la bataille des Cornes de Hattin en juillet 1187. Mais cette armée se dispersa bien vite, empêchant Saladin de rejeter les chrétiens à la mer. Ils purent se maintenir jusqu’en 1291.

Il n’y a pas eu un califat, mais cinq, si l’on ne tient pas compte de l’éphémère califat autoproclamé d’Abu Bakr al-Baghdadi, le chef spirituel de DAESH. Voyons comment ils ont fini.

Les califat omeyyade (661-749)

La première dynastie califale n’a régné que 88 ans. Les Omeyyades ont toujours été considérés comme des usurpateurs, des impies. Ils ne font pas partie de la famille du prophète et ils ne descendent même pas d’un compagnon de Mahomet. La tradition islamique les considère comme héritiers du plus grand adversaire du prophète : Abu Sufyan, maître de La Mecque qui lui fit la guerre jusqu’à Médine. Pour ma part, j’estime qu’ils sont issus de l’aristocratie ghassanide établie en Syrie.

Ils ont toujours dû faire face à l’opposition des disciples d’Ali, descendant d’Abu Talib, l’oncle protecteur de Mahomet ou des compagnons du prophète.
Pourtant, c’est d’ailleurs qu’allait venir le danger. Des confins de la Perse, du Khurasan et de la Transoxiane, une armée hétéroclite commandée par un descendant d’un autre oncle de Mahomet, Abbas, se dirige vers Damas, et massacre tous les membres de la famille omeyyade… sauf un dont on reparlera. Cette armée est composée d’Arabes, de Perses, de Turcs descendus des steppes, mais aussi de Sindis, d’Alains, de Khazars et de Mèdes ! La civilisation islamique rompt avec l’orientation judéo-chrétienne de Damas. L’élite syro-arabe fait place à un monde cosmopolite. Délaissant Damas, le deuxième calife abbasside, al-Mansur, fait construire une ville nouvelle là où le Tigre et l’Euphrate sont les plus proches : la ville de Bagdad, face à l’ancienne capitale perse, Ctésiphon qui servira de carrière. Elle sera inaugurée en 762.

A ma connaissance, l’oncle Abbas n’apparaît pas dans la Sîra, la biographie de Mahomet pourtant écrite sous la dynastie abbasside.

Quatorze califes omeyyades se sont succédés.
Pour plus de détails, voir mes articles sur Muawiya, Abd al-Malik et le Dôme du Rocher.

Le califat de Cordoue (912-1031)

Fuyant la rage homicide des Abbassides, le prince Abd al-Rahman, le dernier des Omeyyades, trouve refuge dans la tribu de sa mère en Ifriqya, la Tunisie actuelle. Là, il recrute une armée et passe en Espagne où il se fait reconnaître émir de Cordoue. On est en 756. C’est le premier territoire perdu par les califes abbassides, d’autres suivront à commencer par le Maghreb. Sous le règne des Omeyyades de Cordoue, la ville va prendre de l’éclat et devenir la seconde ville de l’Islam après Bagdad.

En 912, Abd al-Rahman III se proclame calife d’Al-Andalus. Dans cet État, les chrétiens et les juifs vivent en bonne entende avec les musulmans, tous parlent arabe, en plus de leur langue maternelle. Les sciences sont à l’honneur à Cordoue et à Tolède. Les savants traduisent les textes des auteurs grecs, perdus du monde chrétien.

En 976, le calife qui monte sur le trône n’est encore qu’un enfant. C’est son conseiller surnommé al-Mansur, le victorieux, qui dirige effectivement le califat. Il entreprend de soumettre les royaumes chrétiens qui subsistent dans le nord de l’Espagne : d’ouest en est, les royaumes de Léon, de Castille, de Navarre, d’Aragon et le comté de Barcelone. L’antagonisme qui règne entre les royaumes chrétiens lui facilite la tâche. Mais quand ils s’allient enfin, al-Mansur doit faire appel à des mercenaires maghrébins, les Almoravides qui ont acquis leur indépendance vis à vis du califat abbasside.

A la mort d’Al-Mansur, les Almoravides, islamistes radicaux, imposent leur vision de l’islam et prennent petit à petit le pouvoir. C’est la fin d’Al-Andalus et de son califat. Divers émirats, indépendants et concurrents, vont se partager le territoire, ce sont les taïfas (faction en arabe).

Les rois chrétiens, surtout Alphonse VI roi de Léon puis de Castille, vont profiter de la situation pour conquérir la taïfa de Tolède (1085), la plus étendue. La culture d’Al-Andalus subsistera dans la ville de Tolède au grand dam des papes qui iront jusqu’à considérer les chrétiens de Tolède comme des hérétiques. Grâce à la prise de Tolède, les auteurs grecs dont Aristote, seront étudiés dans l’Europe chrétienne.

Après la bataille de Las Navas de Toloso (1212), il ne restera plus qu’une seule taïfa, celle de Grenade, qui sera conquise en 1492

Le califat fatimide (909-1171)

Au Maghreb oriental (Ifriqya), une dynastie chiite proclame un califat qui s’oppose à celui de Bagdad. Leur nom leur vient de la fille de Mahomet, Fatima, épouse d’Ali dont le premier calife, Ubbay Allah al-Madhi, se prétend le descendant. Malgré l’opposition des oulémas sunnites, la dynastie va se maintenir et commencer son expansion, en Sicile tout d’abord, puis en Égypte (en 969). Les Fatimides vont développer la ville du Caire qui deviendra le pendant de Bagdad et de Cordoue au point de vue architectural et culturel. Ils n’imposent pas leur foi, ils font preuve de tolérance. Au Xe siècle, il y avait encore près de 50% de chrétiens en Égypte (les coptes),
Toute l’Afrique, sauf le Maroc actuel passe sous la domination du califat chiite.

Les califes visent maintenant la Syrie, qui est repassée aux mains des Byzantins bientôt chassés par les Turcs seldjoukides. Turcs et Égyptiens vont se disputer la possession de Jérusalem. Cette guerre permanente décidera les papes à organiser la croisade pour permettre aux pèlerins de gagner la Palestine sans risque.

Les Égyptiens (re-) prennent Jérusalem en 1098. C’est donc eux que les croisés affronteront en juillet 1099. L’armée califale constituée de Berbères dans les premiers temps, devient hétéroclite, incorporant des Turcs et des esclaves capturés très jeunes en pays chrétiens et convertis à l’islam. Pour faire face aux barons chrétiens, les califes font appel à des armées syriennes dont celle de Saladin qui va infliger une défaite mémorable aux chrétiens en Galilée, aux Cornes de Hattin en 1187, avant de reprendre Jérusalem.

Saladin va s’installer en Egypte. Il mettra fin au califat chiite, prêtant allégeance au calife de Bagdad. Sa dynastie, les Ayyoubides ne se maintiendra au pouvoir que 79 ans. En 1250, l’armée prend le pouvoir et installe ce que l’on a appelé le sultanat mamelouk. Mamelouk signifie « qui appartient aux autres ». Souvenons-nous que l’armée égyptienne était composée d’esclaves convertis. Ce sont eux qui ont pris le pouvoir. Ils vont se maintenir jusqu’en 1517, lorsque les Turcs ottomans envahiront la Syrie et l’Egypte. Mais le corps d’armée mamelouk continuera à servir ses nouveaux maîtres. Lorsque le général Bonaparte quittera l’Egypte en 1799, il emmènera avec lui Roustan, un mamelouk arménien qui sera son intendant, son garde du corps.

Quatorze califes fatimides se sont succédés.

Le califat abbasside (750-1258-1517)

C’est le califat qui va résister le plus longtemps. Il a très vite perdu toutes velléités expansionnistes, perdant petit à petit des territoires et se contentant d’un rôle spirituel, laissant la direction du califat à des émirs ou des sultans, essentiellement turcs.

Au XIIIe siècle, une nouvelle puissance apparaît sur l’échiquier politique : les Mongols. Ils envahissent toute l’Asie du nord, et occupent l’Europe jusqu’à Vienne. Ils abandonnent leurs conquêtes en l’Europe à la mort de leur grand khan Ogodeï en 1241. Tous les chefs quittent leurs positions pour participer à l’élection du nouveau khan. Möngke le successeur d’Ogodeï, reprend la conquête, délaissant l’Europe, il s’attaque à l’empire islamique. Il s’empare de l’Iran en 1253 et détruit Bagdad en 1258, mettant fin au califat. Des membres de la famille abbasside vont se réfugier en Egypte, sous la protection des mamelouks. Ils garderont le titre honorifique de calife.

Les Mongols sont des guerriers redoutables. Si une ville ne se rend pas, elle est détruite et ses habitants massacrés, leurs têtes empilées aux portes de la ville. C’est ce qui est arrivé à Bagdad. Mais, ils sont aussi très hospitaliers, curieux des autres cultures. Des prêtres chrétiens nestoriens vivaient à la cour mongol. Les nestoriens sont les disciples de l’évêque Nestorius qui a refusé de considérer Marie comme « mère de Dieu », car en toute logique, la mère précède le fils, donc Marie aurait dû être créée avant Dieu. Les Nestoriens ont été expulsés de l’empire Byzantin au Ve siècle, ils sont partis vers l’est.

Dans leur combat contre les musulmans, les Mongols ont demandé l’aide du pape et des rois de France (Louis IX et Philippe le Bel) et d’Angleterre (Richard Cœur de lion). En vain. Seuls le royaume d’Arménie et le principat d’Antioche s’allieront à eux. Par contre, les autres barons chrétiens permettront au mamelouk Baybars de traverser leur territoire, tout en assurant leur ravitaillement, pour s’attaquer à une faible armée mongole, laissée en Palestine, alors que les chefs étaient retournés à Pékin pour élire le successeur de Möngke (1260). Cette coutume leur a coûté de nombreux territoires.

On compte 37 califes abbassides à Bagdad et 17 au Caire.

Le califat ottoman (1876-1924)

La tradition circulant au XVIe siècle dans l’empire ottoman rapporte que le sultan Selim Ier, au moment de la conquête de l’Egypte s’est fait remettre les insignes du califat abbasside transféré au Caire au moment de la prise de Bagdad par les Mongols. Mais ce n’est qu’en 1876 que la constitution précisa que le sultan était le calife, protecteur de la religion musulmane.

Lorsque Mustapha Kémal reprit les armes en 1919 pour s’opposer au traité de Sèvres qui morcelait l’empire ottoman, il abolit le sultanat, mais conserva à Abdulmecit II le titre de calife. Ce titre ne sera aboli qu’en février 1924, comme ne correspondant plus à une réalité, au grand dam des musulmans de l’Inde et des Arabes.