Éthiopie , pays des religions atypiques

Cet article est inspiré du dossier paru dans « Le monde de la Bible » n° 235 de décembre 2020.

Introduction

Bien qu’entouré de pays musulmans, l’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique, un des « berceaux de l’humanité », ne compte qu’un tiers de musulmans. Riche de son passé, il a su garder sa propre culture religieuse.

Ses habitants se nomment eux-mêmes les Habesha, les collecteurs d’encens. Ce nom, déformé par les grecs, a donné Abyssinie, l’ancien nom du pays. Sa population sémite aurait immigré depuis le sud de la péninsule arabique (Yémen) au 1er millénaire avant notre ère.

Au IVe siècle de notre ère, la ville d’Axoum, qui donnera son nom à un Etat, devient un acteur majeur du commerce entre l’Egypte et l’Inde grâce au contrôle de la navigation dans la mer Rouge. L’encens, l’or, l’ivoire, la soie et les épices transitent pas ses ports. Non ! La Mecque n’avait pas le contrôle de la route de l’encens entre le sud de la péninsule et le monde romain. Le transport ne se faisait pas à dos de chameau, mais par la mer.

Axoum deviendra le deuxième pays chrétien après l’Arménie. Il a développé une langue originale, le guèze, dont l’alphabet comporte 182 syllabes (!), composées d’une consonne et d’une voyelle. Depuis le IVe siècle, l’Éthiopie produit de nombreuses œuvres littéraires riches et variées. Le guèze est tombé en désuétude depuis le XIXe siècle, mais il reste la langue liturgique du rite chrétien.

Texte ancien en guèze
Le judaïsme éthiopien

On ignore quand le judaïsme s’est implanté en Éthiopie. Est-ce une réaction au christianisme ou au contraire, le christianisme s’est-il développé dans les communautés juives ? La question reste posée tant leurs pratiques et leurs observances se chevauchent. Les juifs d’Éthiopie prétendaient être les descendants du roi Salomon et de la reine de Saba, qui s’appelle ici Makeda. (Elle est appelée Bilqis au Yémen). Celle-ci, enceinte lorsqu’elle quitta Salomon, donna naissance à un fils Ménélik. Ménélik rendit visite à son père et ramena… l’Arche d’alliance en Éthiopie. Elle serait toujours conservée dans une chapelle de l’église Sainte-Marie-de-Sion où seul un prêtre peut la côtoyer en certaines occasions (Voir l’article sur l’Arche). Cette légende a été adoptée tant par les juifs que par les chrétiens.

Mais depuis 1990, il n’y a plus de juifs en Éthiopie ! L’intégralité de la communauté, soit 60.000 personnes, a émigré en Israël… où les Éthiopiens ne sont pas les bienvenus. Leur reconnaissance par les rabbins israéliens a donné lieu à de débats passionnés. Elle s’est assortie de conditions : les hommes ont dû faire don d’une goutte de leur sang, euphémisme pour dire qu’ils ont dû se plier à une seconde circoncision, et les femmes ont dû se soumettre à un bain rituel. Tous ont dû adopter le judaïsme normatif. Une grande partie de la communauté a conservé ses propres rites. La communauté est dirigée par des moines célibataires, des grands prêtres régionaux et des prêtres locaux ! Pas de rabbins.

Cérémonie chrétienne où une réplique le l’Arche est promenée.
Le christianisme éthiopien

Le christianisme éthiopien est apparenté au christianisme copte, les évêques ont été nommés par le patriarche d’Alexandrie jusqu’en 1959. Aujourd’hui, l’Église éthiopienne est indépendante, autocéphale, elle se proclame « Église orthodoxe », mais n’a rien à voir avec le rite gréco-russe.
La majorité de la population est chrétienne. Les chrétiens d’Éthiopie ne reconnaissent pas les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 (voir l’article sur la nature de Jésus) : pour eux, Jésus n’a qu’une seule nature, ses natures divine et humaine ont fusionné.

Ce n’est pas leur seule particularité. Leur Bible comporte 81 livres, contre 73 chez les catholique et 66 chez les protestants. Ils pratiquent la circoncision, ils respectent le double repos sabbatique : celui du samedi et celui du dimanche et évitent de manger les aliments interdits par la Thora.

A côté d’églises de style classique richement décorées, l’architecture de certaines églises sont remarquables et surprenantes.

Elles peuvent être juchées dans des montagnes quasi inaccessibles ou creusées dans le sol, comme à Lalibela, ville qui doit son nom à un souverain qui régna aux environs de 1200.

Les fêtes ne sont pas moins originales, comme la fête de Timkat (baptême en amharique, une des 83 langues d’Éthiopie) qui a lieu en janvier et qui dure trois jours, de grande liberté pour les jeunes dans une société traditionnelle. C’est à cette occasion que les tabot, les copies de l’Arche d’alliance sortent des églises, accompagnées de musiques et de chants. Les cortèges convergent vers un même lieu, différent suivant les régions. Le plus célèbre est le site des bassins de Gondar, où les jeunes se lancent dans l’eau. La fête ne commémore-t-elle pas le baptême de Jésus ? Mêmes les musulmans s’associent à la fête.

Remarquons les couleurs des drapeaux de la seconde photo. Ce sont celles du pays, mais ce sont aussi les couleurs affichées par les « rastas » jamaïcains chantés par Bob Marley. Dans les années 1960, l’Éthiopie était une nouvelle terre sainte (Sion, prononcé Zayen dans les chansons) pour certains Jamaïcains qui considéraient l’empereur éthiopien, Haïlé Sélassié, le négus, le roi des rois, comme un messie. Le culte des rastafari pour Haïlé Sélassié est inspiré des mots du leader nationaliste jamaïcain Marcus Garvey, qui avait déclaré en 1920 : « Regardez vers l’Afrique, où un roi noir devrait être couronné, pour le jour de délivrance ». Haïlé Sélassié est le dernier roi d’une dynastie qui prétendait descendre du roi Salomon. Il a été assassiné lors d’un coup d’Etat en 1975 au grand dam de tous les Jamaïcains qui avaient émigré en Éthiopie.

L’islam éthiopien

La tradition musulmane raconte qu’à La Mecque, les disciples de Mahomet étaient persécutés par les notables. En 615, Mahomet leur conseilla de partir pour l’Éthiopie, où ils furent accueillis par le roi chrétien Ashama. La générosité du roi pour les transfuges a été récompensée par une fatwa de Mahomet : « Laissez les Éthiopiens en paix, tant qu’ils vous laisseront en paix. » L’Éthiopie était un Dar-al-Hyyad, un pays neutre, exempt de djihad. Et effectivement, lors de l’extension de l’islam, l’Éthiopie fut épargnée. Ce qui explique qu’aujourd’hui, elle reste à majorité chrétienne.

Il y eu bien au XVIe siècle, un émir, Ahmad ibn Ibrahim, qui s’attaqua au patrimoine chrétien, mais il fut vaincu avec l’aide des Portugais. La porte était ouverte aux missionnaires chrétiens, dont les jésuites, qui furent bien vite interdits de séjour et expulsés.

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite finance un vaste projet de conversion à l’islam wahhabite.

732 : les Arabes sont arrêtés à Poitiers

Voici une date et un événement qui nourrit l’imaginaire (historique) des Français. Mais que s’est-il passé à Poitiers en 732 ?

Qu’est devenu l’Empire romain ?

Voici déjà plus de 400 ans que les peuples germains ont remplacé les Romains dans les territoires de l’ouest de l’Empire. Les Germains au contact des Gallo-romains se sont romanisés. Ils sont chrétiens et considèrent l’évêque de Rome comme chef de l’Eglise. Mais l’institution religieuse est déjà en déclin : les fils cadets des familles nobles occupent les postes d’évêques… sans renoncer aux plaisirs de la vie : sexe, chasse et ripailles.
On parle latin dans les hautes sphères du pouvoir, mais la culture s’est appauvrie : seule une très petite minorité sait lire et écrire. Dans l’Empire romain, les personnes cultivées étaient nombreuses, non seulement parmi les citoyens, mais aussi parmi les esclaves. Le monopole de la fabrication des papyrus venant d’Egypte avait permis la diffusion de textes écrits. Un écrit sur papyrus pouvait s’acheter pour le montant d’un jour de solde d’un légionnaire. On a retrouvé la trace de 20 bibliothèques à Rome.
Par contre, au VIIIe siècle, les documents sont écrits sur du parchemin, des peaux d’animaux traitées par un processus long et coûteux. Les livres ne sont plus à la portée du peuple. Ecrire et lire devient un art.

La solde des légionnaires a évolué suite à l’inflation : de 1200 sesterces au Ier siècle, elle a atteint 7200 sesterces fin du IVe siècle. C’est un montant brut ! L’Etat gardait 20% pour la retraite du légionnaire, après 25 ans de service… ou comme pension pour sa veuve et ses orphelins. L’armée en prélevait 50% pour la nourriture et l’équipement. Au Ier siècle, le légionnaire gagnait donc 10 sesterces nets par jour, soit 2,5 deniers ou 40 as (1 denier = 4 sesterces = 16 as). Il faut ajouter les primes de victoires et les gratifications des empereurs à l’occasion de leur nomination ou de la naissance d’un héritier.
Un litre de vin coûtait de 2 à 8 as en fonction de sa qualité, une visite dans une maison de prostitution revenait à 4 ou 8 as, boissons non comprises.

Au fil des successions et des mariages, le territoire de l’ancienne Gaule a été partagé ou s’est reconstitué. Au sud, le duché d’Aquitaine, territoire wisigoth, mis à mal par Clovis (456-511), s’est reformé avec comme capitales Toulouse et Bordeaux, il occupe les anciennes régions d’Aquitaine, du Limousin, du Midi-Pyrénées et une partie du Poitou.
La Burgondie, aussi appelée Bourgogne, pays des Burgondes, s’étend d’Orléans à Avignon.
Les Alamans se sont installés en Franche-Comté et en Suisse.
Les Francs gouvernent la Neustrie qui occupe les territoires au nord-ouest de la Loire, d’Arras à Angers en passant par Paris et le royaume d’Austrasie qui s’étend sur la Champagne, l’Alsace, la Lorraine et la Belgique jusqu’au Rhin, avec comme capitales Cologne et Trèves.
Au nord, les Frisons, à l’est les Saxons et au sud-est les Bavarois sont en « cours de conversion au christianisme », euphémisme pour dire qu’ils sont toujours païens. 

Le roi mérovingien d’Austrasie s’appelle Thierry IV. Il a repris les fonctions des anciens rois francs : il règne mais ne gouverne pas. L’histoire nous a fait connaître ses rois sous le nom peu flatteur de rois fainéants. L’autorité est aux mains des maires du palais, les maîtres du palais : les magister palatii. À l’époque qui nous occupe le maire du palais est Charles Martel (688-741), fils de Pépin de Herstal, père de Pépin le Bref et grand-père de Charlemagne.
D’où tient-il son nom ? Il aurait été appelé « le marteau de Dieu » par le pape Grégoire II, d’où son surnom de Martel. Une autre hypothèse, plus prosaïque, lui donne comme nom Charles Martieaux, une variante de Charles Martin ; Martin étant le saint protecteur des Francs.

En 717, à la suite d’un conflit de succession au trône, Pépin le Bref prend le contrôle de la Neustrie.

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
L’Espagne (al Andalus)

Arrivés en Espagne en 711, d’où ils ont chassé les Wisigoths, il ne faut que huit ans aux musulmans pour conquérir la Septimanie, la région de Narbonne.

Les musulmans qui ont débarqué en Espagne ne sont pas des Arabes. Ce sont essentiellement des Berbères, des habitants du Maghreb, appelés Maures en référence à la province romaine de Maurétanie. Dans l’Espagne, l’entente n’est pas cordiale entre ses premiers arrivés, les Berbères, et les Arabes envoyés par le califat de Damas : la distribution des terres n’a pas été équitable, les Berbères n’ont reçu que des terres incultes dans les régions montagneuses. En 20 ans il n’y aura pas moins de 14 émirs à la tête de ce qui s’appelle al Andalous.

À partir de la Septimanie, en remontant le Rhône, les Maures lancent des raids vers la Burgondie. Beaune et Autun sont même dévastées. Ils s’attaquent également à l’Aquitaine, mais en 721, ils sont défaits et mis en déroute devant les murs de Toulouse.

La chevauchée le l’émir abd er-Rahman

Ce n’est que partie remise, en 732, l’émir abd er-Rahman remonte le long de la côte et pille Bordeaux. Cet émir n’a rien à voir avec le dernier des Omeyyades, ni avec celui qui se proclamera calife à Cordoue en 911. Le nom d’abd er-Rahman est très répandu, il signifie le « serviteur du Miséricordieux« .
Face aux attaques, le duc d’Aquitaine, Eudes, demande l’aide de Charles Martel pour se débarrasser des envahisseurs. Il sait que cette requête va inévitablement mettre fin à l’indépendance de son territoire, mais de deux maux il choisit le moindre.

Bordeaux ruinée, les musulmans continuent leur route vers le nord, pillant églises et monastères qui regorgent d’ustensiles d’or et d’argent, comme l’ont fait avant eux les Huns et comme le feront après eux les Normands. Ce n’est pas une armée de conquérants, mais une expédition de razzia, de pillage.

La bataille de Poitiers

En octobre 732, ils sont dans la région de Poitiers. La date n’est pas certaine, des calculs plus récents la situe en octobre 733 car d’après les sources, la bataille a eu lieu un samedi, le premier jour du mois de ramadan.
C’est là que Charles Martel a rassemblé une armée composée non seulement d’Austrasiens et d’Aquitains mais aussi de Frisons, de Burgondes, d’Alamans et de Bavarois. Un chroniqueur, l’Anonyme de Cordoue, probablement Isidore de Beja, désignera cette armée sous le nom d’Européens. Dans ses Chroniques mozarabes, il écrit : « … au point du jour, les europenses voient les tentes du camp».
Quelles sont les forces en présence ? 1000, 10.000, 50.000 hommes. L’histoire ne nous le dit pas. Il est probable que les forces n’étaient pas très équilibrées, un Arabe pour trois coalisés et quelques milliers de combattants peut-être, bien que la légende fasse état de 375.000 morts du côté arabe !

L’issue de la bataille ne fait pas de doute, les troupes de Charles Martel prennent le dessus sur l’armée de l’émir. Une partie des Maures tente de fuir, mais ralentis par leurs chariots remplis d’or, ils sont rattrapés et massacrés. D’autres, moins cupides, ne seront même pas poursuivis : l’armée franque ne disposant pas de cavalerie capable de rivaliser à la course avec les cavaliers musulmans : les Arabes utilisaient des étriers qui venaient à peine d’être découverts par les Francs. Contrairement à ce que montrent les films, l’étrier était inconnu des Romains. C’est une invention chinoise qui s’est propagée lentement vers l’ouest. À l’origine, il semble n’y avoir eu qu’un seul étrier, pour faciliter l’installation du cavalier.

Mosaïque représentant un cavalier vandale au Ve siècle.
Conséquence de la bataille

Les prisonniers furent remis au duc d’Aquitaine qui les envoya dans ses mines d’argent. Le butin des Maures ne fut pas rendu à leurs propriétaires, les églises et les monastères pillés, mais emmené par les Francs chez lesquels il restait un fond de barbarie.

Comme pressenti par le duc d’Aquitaine, Charles Martel aura tôt fait d’annexer son territoire, mais il faudra attendre son fils, Pépin le Bref, pour conquérir la Septimanie et rejeter les Arabes au-delà des Pyrénées malgré deux sièges infructueux de Charles Martel devant la ville de Narbonne. Ces deux expéditions se soldèrent par le pillage et la destruction des villes d’Agde, de Béziers, et d’Avignon… par les Francs.

Un émirat subsistera une centaine d’années (889-973) dans les environs de Saint-Tropez, d’où le nom de massif des Maures.

En 750, Pépin le Bref (714-768) fera destituer le dernier roi mérovingien, Childéric III, par le pape Zacharie auquel il avait posé la question : « Qui, de celui qui porte le titre de roi ou de celui qui en exerce réellement les pouvoirs, doit ceindre la couronne ? ». Le roi mérovingien Childéric sera tonsuré et placé dans un monastère. Depuis, la croyance populaire a répandu le bruit que les rois mérovingiens tenaient leur pouvoir de leur abondante chevelure et dès qu’on les tondait, ils perdaient cette force et leurs sujets les abandonnaient. Ce qui est bien sûr une légende.
Ainsi prend fin la dynastie mérovingienne et commença le règne de la dynastie carolingienne.

C’est son fils, Charlemagne (742 ou 747 ? – 814), qui réunifiera tous les territoires peuplés de Germains en un vaste empire, mais à sa mort l’empire sera de nouveau partagé entre ses trois fils.

Les Turcs contre les Arabes

Introduction

Au VIIe siècle, les tribus turques nomades occupaient les steppes d’Asie intérieure à l’est de la Volga et au nord de la mer Caspienne, jusqu’au monts de l’Altaï. Elles n’allaient pas tarder à entrer en contact avec les Arabes.

Les Arabes à la conquête de l’Empire perse

La conquête de l’Empire perse fut facilitée par le délitement de l’autorité du dernier empereur perse Yazdgard III dont la fuite vers l’est provoqua l’anarchie dans l’empire.Plusieurs gouverneurs des provinces perses se rallièrent aux Arabes. En échange d’un impôt, ils gardaient la mainmise sur leur territoire. Pour eux, la situation changeait peu : au lieu de payer l’impôt à l’empereur, ils rétribuaient les conquérants. Vers 650, les Arabes avaient déjà atteint l’Indus, ils étaient sur les traces d’Alexandre le Grand.

La route de la soie

A l’est de l’Empire perse, se situait la province de Sogdiane, un important carrefour commercial dont les habitants semblent être d’origine scythe. Les villes de Samarcande et Tachkent, aujourd’hui en Ouzbékistan, contrôlaient la « route de la soie » qui reliait la Chine à Byzance à travers la Perse.
Ces villes accueillaient les caravanes et leur fournissaient une escorte pour traverser la région. Elles abritaient des marchés très florissants où s’échangeaient les produits du monde entier.
Au temps de leur splendeur, Pétra et Palmyre étaient des villes étapes sur cette route.

La route de la soie et les confins de la Perse.
Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.

Le relief de cette région, aujourd’hui partagée par l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le nord de l’Afghanistan, est très particulier, on y trouve des montagnes, des vallées fertiles, des déserts et des oasis. La configuration du terrain a façonné la structure politique de la région : un moine chinois, Xuanzong, qui voyageait dans la région entre 629 et 644, a dénombré pas moins de 27 royaumes bouddhistes ou zoroastriens.

Cet éparpillement de l’autorité va avoir des conséquences sur la conquête arabe. Elle va la faciliter car les royaumes sont peu puissants, parfois rivaux et leurs troupes peu nombreuses, mais d’un autre côté, les Arabes vont devoir se battre sur plusieurs fronts et disperser leurs forces. C’est au général Qutayba ibn Islam que revient l’honneur des premières conquêtes au delà du fleuve Oxus (aujourd’hui le Sir Daria) : Boukhara tombe en 709 après 4 ans de guerre, Samarcande est prise en 712.

L’intervention des Turcs

Mais en 715, à la mort du Calife Walid Ier, fils d’Abd al-Malik, les opérations militaires cessent à l’est : son successeur, Sulayman (715-717), se tourne vers Constantinople qu’il espère conquérir. Les royaumes de Sogdiane, sous l’autorité des Arabes, mais où les dirigeants étaient restés au pouvoir, font appel à l’empereur de Chine. On a conservé les courriers qui ont été échangés.

(Roi de Samarcande) : Pendant 35 ans, nous nous sommes constamment battus contre les brigands arabes… sans recevoir la moindre aide militaire de l’empereur. Il y a six ans, le général en chef des Arabes, Qutayba est venu avec une immense armée… nous avons subi une grande défaite…

(Roi de Surkhab (au sud de Kaboul)) : Tout ce qui se trouvait dans mon trésor et mes entrepôts, tous mes objets et bijoux précieux, comme les richesses de mes sujets, ont été saisis par les Arabes…

(Roi de Boukhara) : Chaque année nous subissons les incursions et les pillages des brigands arabes. Notre pays n’ a aucun répit.

Ces seigneurs demandent à l’empereur d’ordonner aux Turcs de leur venir en aide. Et effectivement, une armée turque commandée par un certain Subuk (715-738) leur vient en aide en 730. Il chasse les Arabes qui ne gardent que la ville de Samarcande. Mais en 736, Subuk qui s’est allié aux Tibétains, ennemis des Chinois, est battu par ceux-ci avant d’être écrasé deux ans plus tard par les Arabes commandés par Nasr ibn Sayya. Ce gouverneur du Khorassan (province perse de l’est, aujourd’hui au Turkménistan et en Afghanistan) se montre très magnanime, il pardonne aux rebelles et instaure une ère de paix.

Mais la dynastie omeyyade est en danger. En 747, une armée hétéroclite conduite par Abu Muslim, un chiite non-arabe, nouvellement converti, part du Khorassan et marche sur Damas. Le dernier calife omeyyade est renversé en 750. Les partisans d’Abu Islam souhaitaient l’égalité de tous les musulmans par opposition aux Omeyyades qui ont mené une politique élitiste pro-arabe. La dynastie abbasside voit le jour.

La rencontre des Chinois : Talas (751)

En Sogdiane, les troupes chinoises associées à des tribus turques de l’est viennent au secours d’un de leur allié (le Ferghana), en guerre avec un autre roi (du Shash). Ce dernier fait appel aux Arabes alliés à d’autres tribus turques et aux Tibétains. La confrontation a lieu à Talas en 751. On connaît la bataille par les archives chinoises, mais il faudra attendre près de 700 ans pour que les musulmans la raconte. Les troupes turques de l’armée chinoise auraient fait défection et seraient passées dans le camp adverse. Cette défaite des Chinois marque la limite ouest de leurs conquêtes.

Les Turcs sont maintenant les alliés des Arabes. Ils vont se convertir à l’islam. Ils vont devenir les protecteurs du califat et son bras armé, avant de prendre le relais des Arabes : le dernier calife a été le sultan turc ottoman Mehmet V.

En 755, un général turco-sogdien, An Lushan, général en chef des garnissons du nord-est, au service de la dynastie chinoise Tang, se rebelle contre son empereur. La guerre civile qui s’en suit va durer sept ans, faire des centaines de milliers de morts et causer la perte d’un quart des territoires de la Chine stoppant ses prétentions expansionnistes. C’est de cette époque que date l’établissement des Ouïghurs, peuplade turque musulmane, dans l’est de la Chine.

La Chine étant hors-jeu, les Arabes peuvent asseoir leur domination sur la région de Transoxiane.

La route de la soie… et du papier

La tradition raconte que lors de la bataille de Talas, parmi les prisonniers chinois se trouvaient des artisans qui connaissaient le secret de la fabrication du papier et qu’ils l’auraient transmis aux Arabes. Légende !
Les Sogdiens connaissaient déjà le papier. Mais il est vrai que se sont les Arabes qui vont propagé l’usage de ce support. Le papier était utilisé depuis le IIe siècle avant notre ère en Chine. Il arrive en Occident vers 1100, par l’Espagne. Il n’atteindra le nord de la France qu’au milieu du XIVe siècle.
Le plus ancien document conservé sur papier se trouve aux archives de Marseille, c’est le registre des minutes du notaire Giraud Amalric, qui date de 1248.

Les Berbères contre les Arabes

Introduction

Les Berbères occupaient ce qu’on appelle aujourd’hui le Maghreb (ⵜⴰⵎⴰⵣⵖⴰ en berbère), c’est à dire le couchant. Dans l’Histoire, ils ont reçu plusieurs dénominations. Les Grecs les appelaient les Libyens, pour les Phéniciens qui ont fondé Carthage, c’étaient des Numides et pour les Romains, des Maures. Le mot « berbère » vient de « barbare », nom que donnaient les Grecs puis les Romains à tous les peuples dont ils ne comprenaient pas la langue ou qui avaient une culture différente.
Les Berbères formaient plusieurs tribus très indépendantes les unes des autres. Il n’était pas rare qu’ils combattent dans des camps différents, comme ce fut le cas lors des guerres puniques, durant lesquelles ils appuyaient et les Carthaginois et les Romains.

Les Berbères occupent cette région depuis la « nuit des temps ». Ils ont laissé des peintures rupestres à Tassili n’Ajjer, dans le Sahara algérien. Ces peintures ont plus de 10.000 ans. A cette époque, le Sahara était une savane qui s’est asséchée progressivement avec la fin de la dernière ère glacière (voir l’article sur le Déluge).

La région fut conquise par les Vandales vers 430. C’est tout un peuple germanique qui s’installe dans le nord de l’Afrique. Ils n’occupent que les terres agricoles proches de la côte, surtout dans l’est, aujourd’hui en Tunisie. Les Berbères jouissent alors d’une très grande autonomie dans les zones montagneuses et désertiques. Ils sont en majorité chrétiens et leur culture est un mélange d’éléments maures et byzantins. Un de leur roi se présentait comme « le roi des Maures et des Romains« , un autre comme « chef et empereur, qui ne fut jamais déloyal envers les Maures et les Romains« .

En 530, les Romains de Byzance reprennent le contrôle de la région et tentent d’imposer leur autorité. Les Berbères se révoltent. Il faudra quatre ans aux Byzantins (544-548) pour mater le soulèvement… mais la confiance était rompue, jamais une paix complète ne fut rétablie.

Islamisation

En 647, les premiers contingents arabes font leur apparition dans ce qui est aujourd’hui la Tunisie (la province Proconsulaire pour les Romains). Ils ne rencontrèrent pas une grande résistance de la part des Byzantins. Les Arabes fondent la ville de Kairouan, à 160 kilomètres au sud de l’actuelle Tunis, une ville de garnison d’où ils vont pouvoir mener la conquête du reste du Maghreb.

En 670, les Arabes s’aventurent plus à l’ouest, en Maurétanie romaine. Mais là, ils vont se heurter aux armées d’un certain Kusayla qui a réussi à fédérer les Berbères et les Byzantins. En 689, il prend même Kairouan. Mais cette occupation ne sera que temporaire. Les Arabes se réorganisent, des troupes fraîches arrivent d’Égypte et de Syrie.

En 695, puis en 698, Carthage, qui était restée byzantine, tombe. Les Arabes peuvent progresser vers l’ouest. Mais ils vont devoir faire face à une nouvelle opposition dans les Aurès, dans le nord-est de l’Algérie moderne. Une femme, Dihya, appelée la Kahina (prophétesse) a rassemblé une armée de Berbères. Elle va mener la vie dure aux conquérants de 692 à 697.

Au fur et à mesure des conquêtes, l’islamisation progresse. Les Arabes enrôlent des Berbères dans leurs armées et les convertissent. En 708, les Arabes prennent Tanger à l’extrême ouest du Maghreb. Mais la conquête n’est pas complète. La région est un vrai patchwork. Certaines régions sont toujours aux mains des Berbères et les Byzantins résistent encore à certains endroits, comme dans le port de Ceuta, aujourd’hui ville espagnole du Maroc.

La conquête de l’Espagne

L’Espagne est un royaume wisigoth divisé en principautés autonomes. La Septimanie autour de Narbonne (grosso modo le Languedoc-Roussillon actuel) et les Vascons (la Gascogne, le Pays basque) ont déjà fait sécession. Depuis plus d’un siècle, les Wisigoths sont devenus catholiques alors qu’ils étaient ariens (voir l’article). Ce changement fut néfaste aux Juifs brimés puis persécutés.

En 711, le roi Wittiza meurt. Un noble du nom de Rodéric brigue le pouvoir. Il fait appel au comte byzantin de Ceuta, Julien, qui lève une armée de Berbères et organise la logistique pour son passage vers l’Espagne. Les troupes berbères sont commandées par le musulman Tariq ben Zayd, commandant de la place de Tanger. C’est le début de l’occupation musulmane de l’Espagne. Avec l’aide des communautés juives et s’alliant à des nobles wisigoths en échange de leur indépendance, les musulmans vont progressivement conquérir une grande partie de la péninsule espagnole.

Tariq va laisser son nom au rocher de Gibraltar (Djebel Tariq, le mont de Tariq).

La révolte des Berbères

Mais bientôt, le calife Abd al-Malik mène une politique pro-arabe. Les Berbères, bien que musulmans, sont considérés comme des citoyens de seconde zone, ils doivent payer l’impôt comme les non-musulmans. En Espagne, les Arabes se sont appropriés les meilleures terres. Les Berbères adhèrent alors à des mouvements radicaux s’opposant au calife. Des révoltes éclatent dans tout l’ouest du Maghreb, les Berbères chassent les Arabes du pouvoir et constituent des royaumes indépendants.

Notons que la politique élitiste pro-arabe des Omeyyades leur sera fatale. En 747, ce sont des convertis non-arabes qui vont se révolter dans l’est de la Perse et porter au pouvoir la dynastie des Abbassides. Le calife va quitter Damas pour s’établir en territoire perse et fonder la ville de Bagdad.

Le Maghreb au VIIIe siècle : des royaumes berbères indépendants. En rose, les régions contrôlées par les Berbères.
Les empires indépendants

En 1061, alors que le califat de Bagdad perd un a un ses territoires (voir l’article sur la fin des califats), une tribu berbère venant du grand sud désertique prend le contrôle de tout le Maghreb, du fleuve Sénégal à la Méditerranée. Cette riche tribu qui contrôle les routes caravanières de l’ouest, fonde l’empire almoravide. A l’initiative d’un religieux radical, elle est mue par l’esprit de guerre sainte. Elle installe sa capitale à Marrakech.
Le calife de Cordoue fait appel à eux pour contenir les rois chrétiens du nord de l’Espagne qui contestent son pouvoir. Mais à la mort du calife, les Almoravides chassent les derniers Omeyyades et prennent le contrôle de l’Espagne (al-Andalus).

Divers émirats, indépendants et concurrents, vont se partager ce territoire, ce sont les taïfas (faction en arabe). Al-Andalus ne forme plus un Etat unique.

En 1147, une autre tribu berbère, issue des monts Anti-Atlas, dans le sud du Maroc actuel, va s’imposer et créer un nouvel empire sur les ruines de l’empire almoravide. Ce sont les Almohades dont le nom signifie « les unificateurs« . Eux aussi sont conduits sur le chemin du djihad par un prédicateur radical qui prône une morale rigoureuse. En Andalus, ils repoussent les assauts des rois chrétiens à Alarcos en 1195, mais ils sont défaits en 1212 à Las Navas de Tolosa face aux 12.000 hommes des royaumes chrétiens coalisés (Aragon, Castille, Léeon, etc.). Ils délaissent alors Al-Andalus et se replient sur le Maghreb où ils furent supplantés par une autre dynastie berbère, les Mérinides, qui subsista jusqu’en 1465.
En Andalus, ils furent remplacés dès 1237 par une dynastie arabe, les Nasrides, qui régna sur le dernier bastion musulman, le royaume de Grenade, jusqu’en 1492.

Les richesses des Almohades leur ont permis de bâtir de somptueux édifices telle la mosquée de Séville dont le minaret a été incorporé à la cathédrale après la reconquête de l’Espagne. Ce minaret est appelé « Giralda« .

Cathédrale de Séville. La Giralda s’élève à gauche.

Toutes les cartes de cet article sont extraites de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande vivement.

Islam : la prière en question

Allah a imposé à ses fidèles de le vénérer cinq fois par jour. Il a codifié le rituel de la prière : la génuflexion, la prosternation et la direction de celle-ci. Mais il a oublié que le monde, qu’il est censé avoir créé, évolue.

Le 10 octobre 2007, le médecin Sheikh Muszaphar Shukor s’envole à bord du vaisseau Soyouz TMA-11 pour une mission de 10 jours à bord de la Station spatiale international (ISS). Le médecin est malaisien et musulman.

Un comité d’oulémas se réunit en urgence pour déterminer comment il devra prier une fois arrivé là haut, où physiquement tout est différent : la station fait 16 fois le tour de la Terre par jour, on a donc une succession de 16 jours et de 16 nuits par 24 heures, la station tourne sur elle-même et tous les modules ne sont pas pressurisés : les passagers sont souvent en apesanteur. De plus, le planning est très strict et l’espace exigu.

Le travail des oulémas n’est pas facile, mais il faut définir un mode de prière adéquat, car Sheikh Muszaphar Shukor est maintenant un homme public, héro vers qui toute la Malaisie porte les yeux. Première chose, sa femme devra porter le voile, ce qu’elle ne portait sur les premières photos du couple.

Très vite, les oulémas oublient la direction de la prière, trop difficile à déterminer alors que rien n’assure que l’astronaute sera face à la Terre, il se présentera peut-être de dos. Ils passent sous silence les ablutions et le changement de vêtement qui précédent la prière… impossibles dans la station spatiale.
Dans la mesure du possible, il devra placer son front sur le sol de l’habitable, mais il sera dispensé du rite de la génuflexion que l’apesanteur rend trop difficile. Si la prière rituelle n’est pas possible, on lui demande de trouver un lieu et un geste approprié. En dernier recours, il devra se contenter de s’imaginer qu’il prie, de prier dans sa tête. L’important n’est pas le cérémonial, mais la sincérité de la prière.

Est-ce valable pour tous les musulmans ?

Rappelons que les modalités de la prière ne sont pas fixées par le Coran qui ne spécifie pas comment prier, ni quand prier. J’ai traité ce sujet en détail dans un article sur le salafisme.

La circoncision

« Huit jours plus tard, quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus… » (Luc 2, 21). Jésus était juif, il fut donc circoncis. Dans l’Antiquité, la circoncision était déjà pratiquée par les Égyptiens. Une stèle du site de Saqqarah montre un prêtre accroupi pratiquant une circoncision sur un homme debout. Mais on ignore la portée de cet acte et son ampleur. La circoncision était-elle généralisée ou était-ce un marqueur social ? Cette pratique faisait horreur aux Grecs et aux Romains, qui l’assimilaient à une mutilation.

La circoncision, comme acte rituel, est une « obligation » religieuse pour tous les garçons juifs d’après la Bible. Elle se pratique le huitième jour de la naissance. En Genèse 17, 10-12, Dieu dit à Abraham : « Et voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, et ta postérité après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération. »

Le Coran n’en parle pas. Malgré la centaine de versets sur Abraham, pas de trace de la circoncision. Il faut recourir aux hadiths pour expliquer le rituel musulman. Quand les fidèles se posaient des questions comme « faut-il circoncire mon garçon ? », quelqu’un se souvenait des paroles du prophète : « j’ai entendu dire par X qui le tenait de Y que le prophète a dit… ». Et un nouvel hadith prenait vie. En 20 ans de révélations, Allah a fait descendre 6236 versets du Coran. Pendant la même période, Mahomet a prononcé des dizaines de milliers de hadiths. Entre autres, il aurait dit : « Cinq actes font partie de la nature saine originelle : la circoncision, le rasage du pubis, le fait de se couper la moustache, le fait de se couper les ongles et l’épilation des aisselles« .

Situations en Europe

En France

Autrefois, fête tribale ou rituel religieux, la circoncision est devenue une banale opération chirurgicale effectuée en clinique, bien souvent aux frais de la société, dans laquelle les communautés musulmanes et juives sont minoritaires. Donc, dans certains pays, c’est la Sécurité Sociale qui prend en charge l’acte médical, dans d’autres pays, ce sont les parents qui paient l’intervention. Ainsi, en France, une circoncision coûte environ 900 EUR aux parents.

En Belgique

En Belgique, en 2012, l’assurance maladie-invalidité (INAMI) est intervenue pour 25.286 circoncisions, pour un coût total de 2,476 millions d’euros, révèle le quotidien Le Soir (10/8/2012). Alors que certains s’interrogent sur la pertinence du remboursement de cet acte chirurgical, le nombre d’interventions prises en charge par l’INAMI aurait augmenté de 21% entre 2006 et 2011. On estime que depuis 25 ans, environ un garçon sur trois né en Belgique serait circoncis. Si aucune statistique officielle ne permet de distinguer les circoncisions effectuées pour raisons médicales, personnelles ou rituelles (l’INAMI n’impose pas au médecin de spécifier les raisons de la circoncision), selon les hôpitaux wallons et bruxellois, 80 à 90 % des cas répondraient à un impératif culturel et/ou religieux.

En 2017, le Comité d’éthique médicale des hôpitaux de Bruxelles, a émis un certain nombre de questions :

  • Est-il éthiquement admissible de procéder à une circoncision en dehors de toute indication médicale ?
  • Est-il éthiquement admissible qu’une circoncision en dehors de toute indication médicale soit pratiquée par un médecin et en milieu hospitalier ?
  • Est-il éthiquement admissible que cette intervention soit à charge de la sécurité sociale ?
  • Est-il éthiquement admissible que la loi traite différemment la circoncision masculine et la circoncision féminine (excision) ?

[NB : l’excision est qualifiée de “torture” selon l’article 3 de la Convention Européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle est passible de 15 ans de prison et 150.000 d’amende en France, qui poursuit également les délits commis hors de son territoire. Tous les pays européens ont des législations équivalentes.]

Le Comité bruxellois précise : « Le simple fait de poser une question éthique, même lorsqu’elle entretient un rapport étroit avec des prescrits religieux ou des conformités culturelles, ne peut, dans une société pluraliste et tolérante comme la nôtre, être compris comme une atteinte à cette religion, à cette culture ou à la liberté de religion ou d’opinion et à la liberté de manifester celles-ci« .

Allemagne

En Allemagne, toujours en 2012, une polémique est née après une circoncision ratée par un médecin.
La justice allemande a estimé que la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux était une blessure corporelle passible d’une condamnation. Dans son jugement, le tribunal de grande instance de Cologne a estimé que « le corps d’un enfant était modifié durablement et de manière irréparable par la circoncision. Cette modification est contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse. Le droit d’un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents« .
Les droits des parents en matière d’éducation et de liberté religieuse ne sont pas bafoués s’ils attendent que l’enfant soit en mesure de décider d’une circoncision comme « signe visible d’appartenance à l’islam », poursuit le tribunal.
Mais le gouvernement n’a pas suivi la Justice. Le circoncision reste permise. On ne s’érige pas contre une communauté de 4 millions de personnes qui sont de potentiels électeurs. Depuis la fin des années 1970, tout ce qui touche à l’islam est devenu tabou. L’Europe a peur. Même les historiens hésitent à défendre des thèses allant à l’encontre de la tradition musulmane : la Sîra et les récits des expéditions et de la conquête, écrits au IXe siècle, sont devenus la référence.

L’idée que chacun puisse disposer de son corps à sa guise est très louable… mais contraire à la charia. Tout enfant né d’un père musulman est musulman de facto. Une musulmane ne peut épouser qu’un musulman… pour ne pas se laisser convaincre par son mari. On est musulman à vie : tout apostat est puni de mort. Cette loi a probablement été édictée au début de la conquête arabe lorsque les non musulmans se sont convertis en masse pour bénéficier des avantages accordés aux musulmans (respect, impôts, libertés). Une fois musulmans, ils ne pouvaient plus revenir à leur religion d’origine sous peine de mort.

Union européenne

En octobre 2013, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe adopte, par 77 voix pour et 19 contre, la résolution 1952 invitant les États membres à prendre des mesures contre les « violations de l’intégrité physique des enfants« . Les parlementaires recommandent d' »adopter des dispositions juridiques spécifiques pour que certaines interventions et pratiques ne soient pas réalisées avant qu’un enfant soit en âge d’être consulté« .
Cette résolution, qui ne cite pas nommément la circoncision, n’a jamais été mise en application dans la législation des pays membres.

Deux poids, deux mesures : le tatouage

Dans la Bible, le livre du Lévitique 19, 28 proclame « Vous ne vous ferez pas d’incisions sur le corps pour un mort et vous ne vous ferez pas de tatouages« . Les rabbins justifient cette interdiction en rappelant que le corps est un don de Dieu, le temple du Seigneur. Il faut le conserver tel quel pour ne pas lui manquer de respect. Il était interdit aux mutilés de pénétrer dans le temple. Donc, pour les juifs, la circoncision n’est pas une mutilation, enlever le prépuce n’est pas une modification du corps, temple de Dieu ?

[NB : dans certaines sociétés tribales, on s’incisait le corps lors de la mort d’un proche pour marquer son deuil.]

La même interdiction des tatouages se retrouve, bien entendu, dans l’islam, bien que le Coran n’en parle pas.
A la question « Pourquoi les tatouages sont-ils interdits en Islam alors qu’ils n’ont aucun effet sur la santé ? « , un spécialiste de la loi islamique (un ouléma) donne un avis juridique (une fatwa) sur le site islamweb.net : le tatouage est considéré comme un changement dans la création d’Allah, donc interdit… mais pas la circoncision, ni l’excision.

Voici le texte intégral de la fatwa. Certains musulmans sont atteints de schizophrénie qui « se caractérise par des pensées ou des expériences qui semblent complètement détachées de la réalité, un discours ou un comportement désorganisé« . Vouloir appliquer des normes tribales d’un autre temps à la réalité d’une société interconnectée conduit inexorablement à un dérèglement mental. Satan doit être omniprésent dans leur monde.

Louange à Allah et que la paix et la bénédiction soient sur Son Prophète et Messager, Mohammed, ainsi que sur sa famille et ses Compagnons :

Sachez, qu’Allah, exalté soit-Il, est Sage dans Ses Lois et Ses Décrets. Toutes Ses Paroles sont véridiques et tous Ses jugements sont équitables. Il dit (sens du verset) : « Et la parole de ton Seigneur s’est accomplie en toute vérité et équité… » (Coran : 6/115). Sa Législation tout entière émane d’une parfaite Sagesse. Il nous rend licites des choses en raison de leurs immenses bénéfices et Il rend illicites des choses en raison de leurs immenses méfaits. Il se peut que l’être humain ne soit pas au courant de tous ces bénéfices et ces méfaits.

C’est pour cela qu’il incombe au musulman de se soumettre aux ordres d’Allah, exalté soit-Il. Allah, exalté soit-Il, dit (sens du verset) : « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir…  » (Coran 33/36)

Le mieux que nous puissions dire concernant l’interdiction du tatouage est que cette interdiction provient du Messager d’Allah et est une Révélation d’Allah, exalté soit-Il. Abû Djuhayfa a dit : « Le Prophète a maudit les tatoueuses et les tatouées. » (Boukhari : NB : Boukhari et Mouslim sont des collecteurs d’hadiths)

Il n’y a pas d’inconvénient à chercher la sagesse contenue dans certaines interdictions après  avoir cru et s’être conformé aux ordres pour augmenter la foi dans le cœur. Parmi les sagesses mentionnées par les oulémas figure le fait que le tatouage est un changement de la création d’Allah, exalté soit-Il. Certains hadiths font allusion à ce fait : «[…] modifiant ainsi la création d’Allah.  » (Boukhari et Mouslim). Aussi, le tatouage peut causer des dommages au corps et n’a aucun bénéfice véritable.

Sachez enfin que les tatouages n’ont aucune incidence sur les ablutions car ils se trouvent sous la peau et n’empêchent pas l’eau d’atteindre celle-ci.

Et Allah sait mieux.

Jésus n’est pas né le 25 décembre

J’ai déjà consacré un article à la naissance pour le moins invraisemblable de Jésus. Et je ne parle que du point de vue historique. Je ne veux même pas aborder l’aspect théologique d’une naissance miraculeuse. En quelques mots, je résume l’article mentionné.
Seuls deux évangiles relatent la naissance de Jésus. L’Évangile de Matthieu le fait naître dans la maison de ses parents à Bethléem : « Il prit chez lui son épouse mais ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eut enfanté un fils auquel il donna le nom de Jésus. Jésus étant né à Bethléem… » (Ma. 1, 24-25 et 2, 1). Celui de Luc, que suit la tradition chrétienne, est plus magique, plus féerique, mais absurde d’un point de vue historique. Les parents de Jésus, qui habitent Nazareth en Galilée, se rendent à Bethléem en Judée pour se faire recenser par le romain Quirinus, alors qu’Hérode est roi de Judée. Toutes les auberges étant complètes, ils sont hébergés dans une étable où Jésus né.
Ce qui ne va pas dans cette histoire, ce sont les dates : Jésus est né sous Hérode qui est mort en -4 et le recensement de Quirinus a eu lieu en 6 ou 7, alors que les Romains avaient pris le contrôle de la Judée. Le recensement servant à déterminer l’impôt. La Galilée restait indépendante et ses habitants n’étaient donc pas recensés.
Dans l’article précité, j’élabore une hypothèse sur l’ajout de la naissance de Jésus dans les évangiles.

Donc, pour la Noël, pas d’étable, pas de crèche, pas de vache, ni d’âne, encore moins de bergers avec leurs agneaux, agneaux qui même en Judée, naissent au printemps !

Alors pourquoi le 25 décembre ?
Le 25 décembre fait partie de ces quelques jours où le soleil semble se figer sur l’horizon à son lever avant d’inaugurer des jours de plus en plus longs : c’est le solstice d’hiver qui met fin au raccourcissement des jours. Le mot Solstice décrit bien le phénomène : sol (soleil) stare (se tenir immobile). Les peuples de l’Antiquité n’ont pas attendu les chrétiens pour célébrer le solstice d’hiver. A Rome, une fête appelée Dies Natalis Solis Invicti, « jour de la naissance du soleil invaincu » avait été fixée au 25 décembre par l’empereur Aurélien en 274, comme grande fête du culte de Sol Invictus (le soleil invaincu) qui était devenu le dieu principal des empereurs. Aurélien avait choisi cette date, proche du solstice d’hiver, qui tombait  au lendemain de la fin des festivités célébrant Saturne : les Saturnales. C’était aussi le jour où la naissance de la divinité solaire Mithra, originaire de Perse et populaire dans l’armée, était célébrée.

Les chrétiens se sont associés à la fête romaine sous l’empereur Constantin. Auparavant, ils ne célébraient pas la naissance de Jésus, mais ils s’associaient aux fêtes juives auxquelles ils donnaient une autre signification. On n’a de trace d’une célébration de la naissance de Jésus avant 336. Les chrétiens s’étaient d’abord vus comme le « vrai Israël », Jésus devenait maintenant le « vrai Soleil ».
Rappelons que la mère de Mithra, dont la naissance est fêtée le 25 décembre, la déesse-mère Anahita était vierge. Les traditions chrétiennes ne sont pas apparue ex-nihilo, dans un coin retiré de la Judée, elles se sont substituées aux pratiques anciennes.
Il faudra attendre 529, sous le règne de Justinien, pour que le 25 décembre soit un jour chômé.

Les Saturnales étaient célébrées du 17 au 24 décembre en l’honneur du dieu (déchu) Saturne. On vivait le crépuscule de l’année. Une certaine liberté régnait à Rome. Lors de banquets, on s’offrait des cadeaux. Les maisons étaient ornées de plantes vertes pour fêter le renouveau qui s’annonçait.
On retrouve tous ces ingrédients dans la tradition chrétienne. La liberté de mœurs associée aux Saturnales a donné naissance à la fête des Fous durant laquelle, même le clergé et les évêques dansaient dans les rues. Elle ait été interdite en 1431, elle a aujourd’hui presque disparu. Le roman de Victor Hugo, Notre Dame de Paris, s’ouvre sur la fête des Fous.

La bûche de Noël, qui est servie au dessert lors du réveillon, commémore la fête de Yule des peuples germaniques (Yul signifie solstice dans les langues nordiques). Les Germains faisaient brûler un arbre en l’honneur des dieux, pour les remercier d’avoir restauré la lumière. Ils ornaient leurs cheveux de houx. C’était l’occasion de grandes fêtes familiales.

La fête de Yule

Rien de bien nouveau sous le soleil… invaincu

La charte de Yathrib (Médine)

La charte de Yathrib, aussi appelée « constitution de Médine », est à la politique ce que le Coran est à la religion pour les compagnons de Mahomet.
Ali, le cousin, beau-fils du prophète et quatrième calife gardait le document dans le fourreau de son épée d’après les hadiths collectés par ibn Hanbal (mort en 855), le théologien le plus traditionaliste, dont l’école de jurisprudence a donné naissance au wahhabisme.
Nous connaissons deux copies de ce document dont l’original ne nous est pas parvenu. Le document est repris dans la Sîra d’ibn Hicham (mort en 830), l’autre copie nous vient de Abu-Ubayd (mort en 838) et semble la plus ancienne.
L’archaïsme du style et les mots utilisés prouvent l’ancienneté du document dont l’authenticité n’est plus guère remise en cause.

Des différences entre les versions

Avant d’analyser le contenu de la charte, pointons les différences (pour se familiariser avec l’histoire de Mahomet, on peut se référer à l’article : Mahomet).
Dans la version de Abu-Ubayd, le texte commence par :

Ceci est un écrit de Mahomet, le prophète, établi entre ceux des Quraysh (NB : les premiers compagnons de Mahomet) et des gens de Yathrib (NB : ceux qui les ont accueillis) et ceux qui les ont suivis et, s’étant joints à eux, ont combattu avec eux. Ils sont une communauté unique à l’exception des autres hommes.


La version de ibn Hicham ne varie que sur un point, elle ajoute derrière le mot prophète, la bénédiction rituelle : que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui« . L’aspect religieux a été ajouté.

Si le début montre des différences, la fin aussi, et elles sont plus marquées.
Dans la version de Abu-Ubayd, on lit : « Si entre les gens de cette charte survient une agression dont on peut craindre une détérioration, on soumettra l’affaire à Dieu le Très-Haut et à Mahomet le prophète. »
A ce texte, la version d’ibn Hicham ajoute : « Allah est le plus sûr et le plus loyal garant de ce qui est dans cette charte. On n’accorde protection ni aux Quraych (NB : les habitants de La Mecque), ni à ceux qui les assistent ».

Comme on peut le voir, des éléments religieux sont, encore une fois, venus s’ajouter au texte et une mention est faite à la ville de La Mecque qui n’apparaît pas dans le document d’Abu-Ubayd, alors que le nom de Yathib (identifié comme Médine) y apparaît 3 fois.

Quel est l’objectif de la charte ?

Ce document structure l’organisation interne d’une communauté, appelée umma, et son activité guerrière « sur le chemin de Dieu ». Ce traité aurait été rédigé par Mahomet lui-même (voir l’introduction ci-avant)… alors qu’il était illettré d’après la tradition. Ce que conteste une chronique arménienne de 660 : « Il était très instruit et très versé dans l’histoire de Moïse ». Mahomet apparaît dans le texte comme un prophète et un simple arbitre en cas de différend… et surtout le garant de la cohésion entre les composantes de la communauté, les muminûn que l’on traduit souvent par croyants, mais qui n’a pas ce sens dans la charte. Ce sont plutôt « des gens qui se font confiance ». Le professeur Alfred-Louis de Prémare le traduit par « les affidés » du mot latin « fides » (la foi, la confiance), enlevant toute connotation religieuse au terme, ce qui semble plus correct comme on va le voir.

Les droits et les devoirs des affidés sont bien spécifiés et Dieu, le Très-Haut, est garant de ces clauses.

Un affidé ne tue pas un autre affidé pour venger un « infidèle ».
Le moindre d’entre les affidés les protège tous.
Les affidés sont alliés les uns des autres à l’exclusion des autres hommes.
Les affidés exercent la vengeance les uns au profit des autres.
Un affidé n’établit pas la paix séparément des autres affidés lors d’un combat sur le chemin de Dieu.
Les affidés qui respectent les clauses de ce document sont dans la voie la meilleure et la plus droite.

Plus inattendu (et j’en reparlerai) :

Ceux des juifs qui nous suivent ont droit à l’assistance en parité : on ne les lèse pas, on ne s’allie pas contre eux.

Qui concerne-t-elle ?

La charte concerne donc les premiers compagnons de Mahomet, des gens de Yathrib et des juifs. Ils constituent tous la umma primitive.
C’est très troublant quand on connaît la biographie (romancée) de Mahomet, la Sîra mise par écrit par ibn Hicham au IXe siècle. En résumé, Mahomet est accueilli à Yathrib par deux tribus arabes non juives, les Banu Aws et Banu Khazraj. Trois autres tribus, juives celles-là, vivaient également à Yathrib. Mahomet va entrer en conflit avec ces tribus, en chassant deux et exterminant la troisième. Pour plus de détails, lire l’article sur Mahomet.

Or dans la charte, on dénombre pas moins de huit tribus non juives et leurs alliés juifs, ce qui va à l’encontre du point de vue traditionaliste. Et la charte est très explicite :

Les juifs supportent les dépenses avec les affidés aussi longtemps que ceux-ci sont en guerre.
Les juifs alliés des Banu Awf constituent une communauté avec les affidés. Aux juifs leur loi religieuse et aux affidés leur loi religieuse, qu’ils s’agissent de leurs alliés ou d’eux-mêmes. Celui qui est injuste et viole les clauses n’attire la mort que sur lui et sur sa maison.

Pour les juifs alliés des Banu I-Harith, il en est comme pour les juifs des Banu Awf.
Pour les juifs alliés des Bani I-Awsil, il en est comme pour les juifs des Banu Awf.
[Et de même pour les huit tribus (banu)].

Que penser ?

Ce document est le tout premier écrit proto-islamique. Certains l’appelle la « constitution de l’an 1 ». Il nous présente une communauté multi-culturelle, sans contrainte religieuse, réunie pour combattre sur le chemin de Dieu. Les spécialistes de l’histoire de l’islam sont circonspects, car cette communauté n’a rien d’équivalent dans la Sîra, qui reste la référence pour ces historiens : Mahomet avait chassé ou massacré les trois tribus juives de Yathrib qui ne voulaient pas se soumettre à sa vision du monothéisme. Il ne restait donc plus de juifs à Yathrib, cinq ans après l’arrivée du prophète. Comme les historiens refusent de remettre en cause la Sîra, cette biographie de Mahomet mise par écrit deux siècles après la mort du prophète, ils sont face à un problème qu’ils bottent en touche en qualifiant la charte de document disparate, regroupant des traités signés séparément, sur plusieurs années. Le paradigme reste traditionnel : la communauté (umma) de Mahomet est mono-culturelle, exclusivement islamique, elle a pour objectif de répandre la nouvelle religion dans la monde.

On se trouve face à deux vues différentes qui s’opposent sur le rôle des juifs et l’objectif de la communauté.

Commençons par analyser le rôle des juifs. Dans la charte, ils sont les alliés, les clients des tribus arabes. Dans la Sîra, ils ont l’air de dominer l’oasis de Yathrib (Médine) : leurs villages sont fortifiés, ils ne sont pas seulement cultivateurs, mais ils exercent d’autres métiers comme métallurgistes : ils fabriquent les armes. Yathrib était aussi un centre culturel juif. On ne décèle pas de lien de dépendance des juifs par rapport aux deux tribus non juives.
Les historiens minimisent le nombre de tribus : 8 dans la charte, contre seulement 2 non juives dans la tradition. Pour eux, il s’agit non pas de huit tribus, mais des différents clans des deux tribus mentionnées dans la Sîra. Soit.

Si ce ne sont pas les juifs de Yathrib, éliminés selon la tradition, qui sont-ils ? Pour certains historiens, sceptiques, il est peu probable qu’il y ait eu des tribus juives aussi loin dans le désert arabique. Les juifs étaient présents dans l’empire byzantin, mais surtout dans l’empire perse beaucoup plus tolérant. Dans la péninsule arabe, les rois de Himyar, au Yémen actuel, s’étaient convertis au judaïsme en 380. Le royaume est resté juif jusqu’en 525 quand il a été conquis par les chrétiens du royaume d’Aksoum (Ethiopie).

Ce qui est très étonnant, dans la charte et dans la tradition, c’est l’absence des chrétiens à Yathrib alors qu’ils évangélisaient tout azimut. Les prédicateurs accompagnaient les caravanes et parcouraient toutes les routes commerciales. On les retrouve en Chine et chez les Mongols. Plusieurs évêchés ont été créé sur la côte orientale de la Péninsule arabique. Mais comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, je doute que La Mecque et Médine soient sur des grandes routes commerciales (voir l’article : Pétra – La Mecque). Cette partie centrale de l’Arabie (le Hidjaz) est ignorée des grands empires, elle n’est desservie que par un commerce local.

D’où pouvaient venir les juifs mentionnés dans la charte de Yathrib. Il faut remonter 8 ans avant l’arrivée de Mahomet à Yathrib. Nous sommes en 614, les Perses envahissent l’Empire byzantin profitant d’une guerre de succession. Ils sont aidés par des contingents juifs qui prennent d’ailleurs le contrôle de Jérusalem, d’où ils avaient été chassés en 137. Les Perses iront jusqu’à Constantinople avant que le nouvel empereur, Héraclius, ne les repousse au-delà de l’Euphrate vers 622 (voir mon article sur la conquête arabe). Héraclius va s’en prendre aux juifs de l’Empire. Il leur pose un ultimatum : ils se convertissent au catholicisme ou ils quittent le territoire. Que vont-ils faire ? Laissons parler l’évêque Sébéos qui, vers 660, écrit l’Histoire d’Héraclius.

Ils (NB : les juifs) prirent le chemin du désert et arrivèrent en Arabie, chez les enfants d’Ismaël ; ils les appelèrent à leur secours et leur firent savoir qu’ils étaient parents, d’après la Bible…

Mahomet (NB : s’adressant à ses partisans) ajoutait : « Dieu a promis par serment ce pays à Abraham et à sa postérité après lui en toute éternité ; il a agi selon sa promesse, lorsqu’il aimait Israël. Or vous, vous êtes les fils d’Abraham et Dieu réalise en vous la promesse faite à Abraham et à sa postérité. Aimez seulement le dieu d’Abraham, allez vous emparer de votre territoire, que Dieu a donné à votre père Abraham, et personne ne pourra vous résister dans le combat, car Dieu est avec vous ».

Alors ils (NB : les partisans de Mahomet) se rassemblèrent tous, depuis Ewiwlay jusqu’à Sur et en face de l’Égypte; ils sortirent du désert de Phapan répartis en douze tribus, d’après la race de leurs patriarches. Ils répartirent parmi leurs tribus les douze mille enfants d’Israël,  mille par tribu, pour les guider dans le territoire d’Israël.

NB : Le désert de Phapan désigne probablement le désert de Paran (ou Faran en arabe qui ne connaît par le P) situé au nord-est du Sinaï. C’est là selon la Bible, qu’Agar et son fils Ismaël sont arrivés lorsqu’ils ont été chassés du clan d’Abraham (Gen. 21, 21)

Ce récit est plus cohérent avec la charte de Yathrib. Il explique aussi le sens de « combattre sur le chemin de Dieu » : conquérir la terre d’Israël que Dieu à donné aux fils d’Abraham, les Israéliens et les Ismaéliens. Quand Jérusalem tombera aux mains des armées arabes (vers 638), des artisans seront recrutés pour construire un lieu de prière sur l’emplacement du temple, au grand dam du patriarche chrétien Sophronios qui vit son diacre, tailleur de pierre, répondre à l’appel des Arabes.

Vers 640, un auteur chrétien anonyme, dans la Doctrina Jacobi, met en scène un juif qui raconte à Jacob, le héro de l’histoire : « Et nous les juifs, nous étions en grande joie. On disait que le prophète était apparu, venant avec les Saracènes (Arabes), et qu’il proclamait l’arrivée du Messie qui allait venir« . En 640, Jérusalem était déjà tombée (638).

NB : Lors de la conquête arabe, Jérusalem s’appelait Aelia et la Judée était devenue la Palestine. Ce changement de désignation était l’oeuvre de l’empereur romain Hadrien (son nom complet est Publius Aelius Traianus Hadrianus Augustus) qui, en 137, avait maté la deuxième révolte juive. Il avait détruit Jérusalem, expulsé les Juifs et rebâti une ville romaine à qui il avait donné son nom.

L’anti-judaïsme n’est pas inhérent à l’islam, il ne viendra que plus tard : les chrétiens de l’administration des Omeyyades, restés en place, persuadés que les Juifs étaient responsables de la mort de Jésus imposeront leur idéologie aux musulmans (voir l’article sur l’élaboration du Coran).

Conclusion

Cette hypothèse est-elle la véritable histoire des débuts de la conquête arabe ? A-L de Prémare, un islamologue réputé, dans son livre « Les fondations de l’islam » s’étonne : « On peut effectivement éprouver une certaine réticence à admettre que Mahomet ait envisagé, à partir du Hidjaz, une expédition aussi lointaine dans une zone aussi peuplée que la Palestine ».
Un autre historien, l’américain Hoyland, professeur à Oxford et à l’UCLA, dans son livre « Dans la voie de Dieu » voit dans les conquêtes, non pas une « invasion » musulmane, mais des insurrections d’Arabes et de non Arabes de toute confession, juifs, chrétiens ou zoroastriens, résidant dans les empires byzantins et perses et profitant du marasme causé par la fin de la guerre entre ces empires (603 à 628) et l’arrivée de la umma de Mahomet. Ces attaques sur plusieurs fronts expliquent les guerres civiles de 656 à 661 et de 683 à 692 entre les différentes armées conquérantes.

Cette vision va à l’encontre de la tradition islamique mise par écrit au IXe siècle (au IIe siècle de l’ère musulmane), alors que les lois n’étaient plus édictées par les califes, mais par les religieux. Les chroniqueurs de IXe siècle ont réinterprété les expéditions et les conquêtes à l’aune du contexte de leur époque, en amplifiant l’aspect religieux, en exaltant et en glorifiant l’islam.

La conversion des peuples conquis n’a jamais été un objectif pour les conquérants. Comme indiqué dans la charte de Yathrib, à chacun sa religion. Cette maxime est même reprise dans le Coran, sourate 2, verset 256 : « Nulle contrainte en religion. Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc, quiconque mécroit au Rebelle (Satan) tandis qu’il croit en Dieu saisit l’anse la plus solide qui ne peut se briser« . Il n’est pas question de religion dans les premières années de la conquête. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre civile en 692 sous le règne d’Abd al-Malik pour que Mahomet soit mentionné en tant que prophète par les califes omeyyades. Son nom va apparaître sur les pièces de monnaie et dans le Dôme du Rocher. A ce moment, on peut parler de l’islam en tant que religion califale.


Une autre culture islamique

La culture islamique est une culture sans image. Vraiment ?
La première dynastie musulmane, les Omeyyades, qui succède aux compagnons du prophète Mahomet, installe son pouvoir en Syrie-Palestine, entre Damas et Jérusalem. Elle ignore ce qui deviendra les lieux saints de l’islam : La Mecque et Médine. Les califes omeyyades ont conquis le pouvoir par les armes, en battant le quatrième calife, Ali, gendre et beau-fils du prophète (voir mon article sur les premiers califes omeyyades).

Ils vont tisser un réseau de résidences fortifiées dans tout le territoire qu’ils contrôlent, d’Alep au nord de la Syrie jusqu’au nord de la péninsule arabique en passant par l’actuelle Jordanie. On dénombre aujourd’hui plus d’une trentaine de « châteaux de désert » ainsi qu’on les appelle. Ils sont tous de forme et de taille différente. Ils servaient de résidence à la cour califale lors des déplacements du calife que l’on peut imaginer rendant visite à ses sujets, comme les rois de France le pratiquaient… d’où l’abondance des châteaux royaux en France.

Le château du désert de Qusayr Amra en Jordanie

Un de ces châteaux a gardé sa décoration originale et elle surprend. Les murs sont recouverts de 400 m² de fresques qui montrent une tout autre culture musulmane que celle que véhicule l’islam d’aujourd’hui. On se croirait dans une villa romaine : les scènes de fêtes succèdent aux scènes de chasse. Des femmes dansent et se baignent. C’est un lieu de perdition pour les intégristes.

J’ai parlé de lieu de perdition, mais ce sont plutôt des scènes de paradis, tel que se l’imagine les salafistes. C’est là toute l’ambiguïté des combattants d’Allah : ils veulent détruite la civilisation occidentale qu’ils jugent décadente et débauchée pour gagner un paradis où ils pourront vivre une vie de repos et de débauche.
(Exemples de citations sur le Paradis tirées du Coran d’après Les Grands Thèmes du Coran par Jean-Luc Monneret) :

Le Paradis est un jardin parcouru de ruisseaux (Co. 4, 122). On y trouve d’immenses ombrages (56, 30) , non le soleil implacable. On y reçoit des fruits (56, 32) et des boissons en abondance, du vin dont on ne se lasse pas et qui n’enivre pas (37, 47). Des « houris » aux grands yeux sont là, toujours vierges et d’âge égal (55, 36) ainsi que de beaux éphèbes (56, 17). Vêtus de brocart et de soie, parés de bijoux précieux (18, 31) les élus se reposeront pour l’éternité dans de profonds divans (76, 13).

Mais revenons aux Omeyyades. Doit-on s’étonner de la décoration de ces châteaux ? Oui si on se réfère à la tradition islamique qui fait des Omeyyades, les descendants d’Abu Sufyan, le maître de La Mecque, un fils du désert, converti sur le tard à l’islam. Non, si on suit l’hypothèse que j’ai développée dans l’article précité, qui fait des Omeyyades des Arabes de Syrie, alliés (abandonnés) des Byzantins, donc de culture grecque. Leur tribu dirigeait la confédération des Ghassan (ou Ghassanides) et construisaient déjà des résidences dans les déserts comme Jabiya dans le Golan ou Jilliq au sud de Damas.

Mais connaît-on vraiment l’histoire de l’islam ?

Les représentations humaines dans l’islam

Aucun verset du Coran n’interdit de représenter des personnes. La tradition islamique vient probablement du judaïsme. Dans le livre de l’Exode 20, 4-5, il est dit : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point. Cette interdiction vise à éviter l’idolâtrie.
Certains auteurs considèrent que l’interdiction des images dans l’islam serait une conséquence de la crise des icônes qui frappa l’Empire byzantin au VIIIe siècle. En 730, l’empereur Léon III l’Isaurien (empereur de 717 à 741 né en Isaurie, région du centre de la Turquie moderne) interdit l’usage des icônes du Christ, de Marie et des saints, et ordonne leur destruction. Cette raison est peu probable, car le Dôme du Rocher, construit avant la crise, ne comporte aucune représentation « d’être ayant une âme« .

Mahomet a-t-il fait des miracles ?

Que dit le Coran ?

Le Coran est formel : NON, Mahomet n’a pas fait de miracle. Ce n’est qu’un homme.

Dis-leur : « Je ne prétends pas disposer des trésors de Dieu, ni de connaître les mystères, je ne vous dis pas que je suis un ange. Je ne fais que suivre ce qui m’a été révélé. (Co. 6, 50)

Ils disent : ‘Pourquoi ne nous apporte-il pas un miracle de son Seigneur ? » La preuve de ce que contiennent les écritures anciennes ne leur est-elle pas parvenue ? (Co. 20, 133) [NB : à lire de verset, on pourrait croire que les habitants de La Mecque devaient connaître la Bible hébraïque ???]

Ne leur suffit-il pas que nous ayons fait descendre sur toi le Livre et qu’il leur soit récité ? Il y a certes là une miséricorde et un rappel pour les gens qui croient. (Co. 29, 51)

En résumé, les miracles ne sont pas nécessaires pour croire, la révélation du Coran suffit.

Qu’en pensent les musulmans ?

Et pourtant de nombreux miracles sont attribués à Mahomet, que ce soit dans sa biographie (la Sîra) ou dans les hadiths (la sunna). Les musulmans ne lisent-ils pas le Coran ?
Le site islamreligion.com nous enseigne que « le prophète Mohammed (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) a accompli de nombreux miracles dont ont été témoins des centaines, et parfois des milliers de personnes.  Le récit de ces miracles nous est parvenu par l’intermédiaire d’une méthode de transmission d’une efficacité jamais égalée dans l’histoire. » Sic.

Mahomet aurait divisé la lune en deux lors d’une prière. Ce « miracle » est déduit du verset 54, 1 du Coran qui dit « L’heure approche et la lune s’est fendue en deux ». Le verset parle en fait de la fin du monde. Le site islamreligion.com nous dit même que les habitants de Washington n’ont pas pu voir le miracle car il était 2 heures de l’après-midi chez eux !

Lors de son prêche, Mahomet avait l’habitude de monter sur une souche. Les fidèles devenant de plus en plus nombreux, on lui construisit une chaire. A l’office suivant, tous les participants ont entendu la souche pleurer et Mahomet l’a consolée en la caressant.

Lors d’un déplacement, l’eau vint à manquer. Mahomet avait conservé une petite fiole pour ses ablutions. Il l’ouvrit et l’eau coula en abondance entre ses doigts.

Bien entendu, il a multiplié les pains, il a guéri Ali qui soufrait des yeux et il a exorcisé un démon qui avait pris possession d’un enfant. Il a aussi exaucé les vœux des fidèles. Il a rétabli des jambes brisées et a fait d’un fantassin un cavalier émérite?

La Sîra raconte qu’alors que les armées de La Mecque s’apprêtaient à attaquer Médine, Mahomet demanda de creuser un fossé tout autour de l’oasis. Le travail était ardu, le sol était très dur. Mahomet cracha par terre et le sol devint meuble et malléable. Grâce à ce fossé (une tranchée avant l’heure ?), les 10.000 assaillants n’ont pas osé s’attaquer aux fidèles du prophète, se contentant de les invectiver en leur récitant des poèmes. Après quelques jours de siège, ils ont refait, en sens inverse, les 350 kilomètres qui les séparaient de La Mecque.

Le voyage nocturne

On raconte qu’une nuit, alors qu’il était toujours à la Mecque, Mahomet fut réveillé par l’ange Gabriel qui lui fit enfourché un animal fabuleux Buraq, mi-femme, mi-cheval ailé, pour se rendre à Jérusalem. De là, Mahomet s’envola vers les cieux où il rencontra Abraham, Moïse, Jésus et finalement Allah à côté duquel trônait l’original du Coran. Au petit matin, il était de retour et raconta son aventure. Personne ne le crut. Il annonça alors qu’il avait survolé une caravane qui arriverait le surlendemain. Ce qui se réalisa. On peut encore voir « l’empreinte du pied de Mahomet » sur la pierre conservée à l’intérieur le Dôme du Rocher à Jérusalem.

Mahomet montant Buraq

D’où vient ce récit ? Il fait partie du Coran, sourate 17, verset 1 :

Gloire à celui qui a fait voyager de nuit son serviteur du lieu de prière sacré vers le lieu de prière éloigné dont nous avons béni l’enceinte, et ceci pour lui montrer certains de nos signes. Dieu entend et voit tout.

Voilà le texte intégral (j’ai remplacé « mosquée » par « lieu de prière », car il n’ y avait pas de mosquées lorsque Mahomet résidait à La Mecque).
Comme on peut le voir, le verset ne parle ni de Mahomet, ni de l’ange Gabriel, ni de Buraq (qui est un personnage de la mythologie persane), ni de La Mecque, ni de Jérusalem. C’est un vrai miracle que ce texte soit devenu le récit fantastique du voyage nocturne.

Quand le verset a été interprété, une mosquée avait bien été édifiée à La Mecque et on l’avait appelée « la mosquée sacrée« , elle existe toujours, très embellie. Ca rapproche le texte du récit.
En 705, Walid I, le fils d’Abd al-Malik, fit construire une mosquée à Jérusalem, mosquée qui sera appelé « al Aqsa« , c’est à dire, la mosquée éloignée. Et le tour est joué.

On raconte que Aïcha la femme préférée du prophète aurait dit que le voyage s’était fait en songe. Or Aïcha est morte en 678, bien avant la construction de la mosquée al-Aqsa. Qui croire ? Que croire ?