D’autres chrétiens : les gnostiques

Cet article est inspiré de l’ouvrage « Écrits gnostiques. La bibliothèque de Nag Hammadi » publié par Gallimard dans la collection de la Pléiade.

Les premiers siècles de notre ère ont vu la prolifération des sectes chrétiennes. Chaque communauté créée par les prédicateurs se faisait une idée personnelle de Jésus et adaptait ses croyances à sa propre vision. Les épîtres du prédicateur Paul en témoignent, qui recadrent les communautés visitées. Bien sûr, la foi reste identique : Dieu a créé le monde, son fils s’est incarné pour sauver les hommes, puis est venu le Saint-Esprit et l’évangélisation a commencé. Mais le langage et les traditions ne sont pas identiques : il n’y a pas encore d’orthodoxie.

Parmi ces mouvements, va naître le gnosticisme chrétien. Son nom vient du mot « gnose », la connaissance. Il naît de la rencontre du christianisme (juif) et des philosophies grecques comme le platonisme.

Connais-toi toi-même

Le gnosticisme chrétien repose sur une initiation. Il apprend que la vie ici bas est une déchéance, on y est jeté malgré soi, on devient autre chose, d’où le besoin d’être racheté. Mais le secret du rachat doit être trouvé par l’initié. C’est le connais-toi toi même, de Platon auquel s’ajoute… et tu connaîtras Dieu. Mais pour atteindre ces connaissances, il faut connaître la voie, celle révélée par le Sauveur ; c’est ici que le christianisme intervient. Pour les gnostiques, ce n’est pas le sacrifice de Jésus qui sauve, mais son enseignement. Il n’a pas pu être crucifié puisqu’il est un être spirituel (un éon) et immortel.
Les postulants doivent se poser les questions suivantes :

  • Qui étions-nous ?
  • Que sommes-nous devenus ?
  • Où étions-nous ?
  • Où avons-nous été jeté ?
  • Vers où nous hâtons-nous ?
  • Par qui sommes-nous rachetés ?

Ces questions amènent des réponses différentes. Le gnosticisme chrétien revêtira donc plusieurs formes, il n’y aura pas un mouvement gnostique, mais plusieurs. Il n’y a pas d’organisation reconnue, de groupe unifié. Les principaux initiateurs des mouvements sont Basilide (Alexandrie, début du IIe siècle), Marcion (à qui j’ai consacré un article) et Valentin (Egypte puis Rome, début du IIe siècle). Les gnostiques apparaissent dès le début du christianisme alors qu’il n’est pas encore une religion officielle et centralisée. Chaque communauté est largement autonome.

L’origine du mal

Les gnostiques vont étudier la Genèse : la création du monde et la chute d’Adam et Ève. Ils vont arriver à la conclusion que Dieu, le tout-puissant, celui qu’on ne peut appréhender n’est pas responsable du mal. Or YHWH, le dieu de la Bible, est un dieu cruel et jaloux, qui utilise le mal pour punir les Hommes : il chasse Adam et Ève, il est à l’origine du meurtre d’Abel en suscitant la jalousie de Caïn, il anéantit l’Humanité par un déluge, il détruit Sodome et Gomorrhe. Ce n’est pas le vrai dieu, celui que Jésus annonce. YHWH n’est qu’un démiurge qui a créé le monde lors d’une catastrophe cosmique qui s’est produite dans le monde supérieur. [NB : « démiurge » est le nom donné par Platon au créateur du monde]

A partir de ces constatations, les gnostiques élaborent une cosmologie pour expliquer la création du monde et la chute de l’Homme. Le monde supérieur, c’est le Plérôme, le Tout. L’Homme, qui était pur esprit, y a été arraché lors de la catastrophe cosmique qui a conduit à la création du monde, englué dans la matière. Mais une étincelle divine est restée en lui. Le salut consiste à ramener cette étincelle, l’âme, vers le Tout, le Plérôme. Pour cela, l’Homme doit s’affranchir de la matière, de ses passions.

Certains vont même jusqu’à prétendre que Jésus était le serpent de la Genèse, celui qui apporte la connaissance du bien et du mal aux Hommes, qui permet à l’Homme de devenir « comme l’un de nous » (Gen. 3, 22). Cette réflexion est sujette à interprétation, car dans la Bible, elle est attribuée à Dieu lui-même. Veut-il dire que par la connaissance, l’homme deviendra un dieu ? C’est bien ce que pensent les gnostiques.

Les sources

Nous connaissons les gnostiques, comme toutes les autres « hérésies », par les écrits des Pères de l’Eglise qui les dénoncent. On peut citer les 5 livres d’Irénée de Lyon (v130-202) intitulés « Contre les hérésies« . Mais ce qui différencie le gnosticisme des autres mouvements chrétiens jugés hérétiques, c’est que, depuis 1945, nous disposons de leurs propres écrits. On a découvert en Egypte, à Nag Hammadi, au nord de Luxor, 13 codex, reprenant 46 textes gnostiques distincts. On connaissait déjà quelques-uns de leurs ouvrages : « LÉvangile de Marie » (fragmentaire) et la « Pistis Sophia » (la fidèle sagesse) mais ils étaient restés confidentiels.

Les codex de Nag Hammadi, datant du IVe siècle, regroupent des traductions coptes d’originaux grecs probablement du IIe siècle. Parmi les textes trouvés à Nag Hammadi, on peut citer :

  • L’Évangile de Thomas qui contient 144 paroles de Jésus que « son frère jumeau Jude a recueillies« . Thomas veut dire jumeau en araméen. Jude est cité parmi les frères attribués à Jésus dans les évangiles canoniques avec Jacques, Jose et Simon.
  • L’Évangile de Philippe
  • L’Évangile de la Vérité
  • Livre des secrets de Jean
  • Livre sacré du Grand esprit invisible
  • La sagesse de Jésus
  • L’Apocalypse d’Adam (apocalypse dans le sens grec de « révélation »)
  • L’Apocalypse de Pierre
  • etc.
Ève éternelle

Le Plérôme est peuplé d’éons, d’êtres lumineux, se suffisant à eux-mêmes, ils sont androgynes, mâle et femelle, comme l’était le premier Adam (Gen. 1, 27 : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa, homme et femme il les créa ») ou vivent en couple. Dans la mythologie construite sur base de la Genèse, certains points sont communs, comme le Plérôme, le Grand esprit invisible (Dieu), les éons et le Démiurge. Mais d’autres diffèrent d’une école gnostique à l’autre.

Par exemple, pour les séthiens, des principes féminins (des éons) se distinguent dans le Plérôme : (1) la Mère, première pensée du Dieu suprême, le Grand Esprit invisible ; (2) Sophia, la Sagesse, mais pas sage du tout, c’est elle qui est à l’origine de la catastrophe cosmique d’où émerge le Démiurge qui a créé le monde matériel ; et enfin (3) l’Ève spirituelle qui a été envoyée sur terre pour avertir les Hommes (Adam). Le nom de cette école (les séthiens) vient du troisième fils d’Adam : Seth, l’ancêtre des tous les hommes d’après la Bible. Seth serait le fils d’Adam et de l’Ève spirituelle. Les deux autres fils seraient nés d’Adam, issu de la glaise, donc de la matière et de la première Ève, comme lui issue de la matière.

Cette primauté des femmes va se retrouver dans la figure de Marie, Marie-Madeleine. Elle est le personnage principal de l’Évangile selon Philippe, de l’Évangile selon Marie et du Pistis Sophia. Elle est la disciple préférée de Jésus (ou sa compagne), elle reçoit son enseignement. Pierre lui dit :« Sœur, nous savons que le Sauveur t’aimait plus qu’aucune autre femme, rapporte-nous les paroles du Sauveur que tu as en mémoire, celles que tu connais mais nous pas. » (Evangile de Marie : 10, 1-5). Dans la Pistis Sophia, Jésus ressuscité revient sur terre pour répondre aux questions de Marie, citée plus de 100 fois et des apôtres, à peine une dizaine de fois.

Pierre n’a rien compris

Le gnosticisme chrétien est une philosophie très riche, expliquant le passé et l’avenir des hommes. Trop intellectuel et élitiste, il avait peu de chance de devenir le mouvement principal du christianisme. Pour les gnostiques, la voie du salut est la connaissance, pas la foi, ni les œuvres. Ils s’opposent aux chrétiens ordinaires qui ont divinisé «  l’auteur impuissant d’un monde dépravé, qui les retient prisonniers de sa création« .

Pierre, apôtre central du christianisme, qui prendra le pas sur les autres mouvements, est raillé par les gnostiques. Il est contesté, il représente le « masculin » qui s’oppose au « féminin », il incarne la misogynie. En contestant Pierre, les gnostiques contestent la vision étriquée de l’Eglise qui se construit sur une structure d’épiscopats, un ministère masculin, rejetant les femmes.

Dans la Pistis Sophia, Marie dit à Jésus : « Je crains Pierre, parce qu’il m’intimide et qu’il a de la haine pour notre sexe« . et plus loin, Pierre se plaint : « Seigneur, ne permet pas à cette femme de prendre notre place et de ne laisser parler aucun de nous, car elle parle bien des fois« .

Dans l’Évangile de Marie, Pierre ayant critiqué Marie est vertement tancé par Lévi : « … je te vois argumenter contre cette femme comme un adversaire. Pourtant, si le Seigneur l’a rendue digne, qui es-tu toi, pour la rejeter ? » (18, 9-10).

Les mouvements gnostiques ne résisteront pas à la montée du christianisme nicéen (l’Eglise de Rome). Le temps n’est plus à la philosophie, on ne cherche plus à connaître Dieu, il est imposé par le dogme. Les derniers gnostiques seront l’objet de violentes attaques de la part des chrétiens « orthodoxes » et disparaîtront vers la fin du IVe siècle.

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