La fin d’un monde : Julien l’Apostat

Je consacre cet article à un personnage qui fait tache dans la galerie des empereurs romains : Julien II, dit Julien l’Apostat par les chrétiens qui le haïssent et Julien le Philosophe par ceux qui l’ont compris. Ce qui singularise Julien, c’est d’être revenu à la religion de Rome, le polythéisme néoplatonicien, en pleine période de christianisation de la cour. Il est le seul empereur romain qui semble avoir compris vers quelle régression les chrétiens amenaient l’Empire. Aurait-il pu infléchir le cours de l’Histoire si son règne ne s’était brusquement arrêté en 363, lors d’une expédition contre les Perses, après 1 an, 7 mois et 23 jours de règne ?
Malgré ce très court règne, nous connaissons bien le personnage qui s’est mis en scène dans les nombreux textes qui nous sont parvenus malgré l’opprobre jeté sur lui par ses détracteurs chrétiens, .

Une vie brève et mouvementée

Julien est né vers 331, probablement à Constantinople, dans la famille de l’empereur Constantin dont il est le neveu. A la mort de Constantin, Julien a alors 6 ans, toute sa famille est massacrée. De cette famille de l’empereur, restent trois enfants de Constantin, Julien et son frère, Gallus, alité, gravement malade.
Les trois enfants de Constantin vont se partager le pouvoir : Constance II, Constantin II et le jeune Constant, 17 ans.
L’éducation de Julien est confiée à Eusèbe de Nicomédie, l’évêque arien qui a baptisé Constantin sur son lit de mort. A côté de son éducation religieuse, Julien est initié aux philosophes grecs par un affranchi goth, Mardonios. Mais l’empereur Constance, qui a évincé ses frères et règne maintenant seul, a vite fait de le séquestrer en Cappadoce. Sans aucun contact avec l’extérieur, soumis aux enseignements rigoureux de l’évêque Georges, il se réfugie dans lecture des ouvrages philosophiques de la bibliothèque de sa résidence forcée.
Il aurait pu terminer sa vie dans cette prison « dorée », si la femme de l’empereur Eusébie, ne l’avait rappelé à la cour puis envoyé à Athènes terminer son cursus scolaire.

En 355, coup de théâtre ! Constance lui donne sa fille, Hélène, en mariage, le nomme César (empereur en second) et l’envoie en Gaule pour combattre les tribus germaniques en rébellion. Il n’a aucune formation militaire et ne parle même pas le latin, la langue de commandement des armées. Mais il fait des merveilles, repoussant les Germains sur la rive droite du Rhin, à tel point qu’en 360, ses légions le proclame imperator (empereur). Colère de Constance qui rassemble ses légions dans le nord de l’Italie pour marcher contre cet imposteur de cousin. Mais il meurt entre temps : Julien devient donc le seul Auguste (empereur) de tout l’empire, contre son gré et contre toute attente.

Il promulgue un édit de tolérance et remet au gout du jour l’ancienne religion romaine, réorganisée autour du dieu solaire. Il promet aux Juifs qu’il veillera personnellement à la restauration du temple de Jérusalem (la lettre nous est parvenue). N’ayant pas digéré son éducation chrétienne, il interdit aux chrétiens d’enseigner la grammaire, la rhétorique et la philosophie : « Qu’ils cessent d’enseigner ce qu’ils ne prennent pas au sérieux ou qu’ils l’enseignent comme la vérité. ». Mais il n’entreprend pas de persécutions contre les chrétiens et condamne même le meurtre de son pédagogue, Georges de Cappadoce, par la foule : « Vous n’auriez pas dû faire justice vous-mêmes, mais du fait de ses crimes, il méritait une mort plus atroce encore ».

Il sera un bon empereur, régnant de façon moins autocrate en se basant sur le Sénat. Il assainit l’administration et diminue les impôts en les répartissant de manière plus juste.

Au printemps 363, il entreprend une vaste expédition contre les Perses qui menacent les frontières d’Asie. Au cours d’une bataille, il est mortellement blessé. Des auteurs chrétiens proclament qu’il a été tué par un de ses soldats chrétiens et qu’avant de mourir, il aurait prononcé : « Tu es vainqueur, Galiléen » . Par contre, un de ses fidèles raconte que Julien s’est élancé imprudemment au milieu de la masse des ennemis fuyant et qu’il fut transpercé par une lance.

Que va devenir l’empire ? Ni Julien, ni ses trois cousins, qui l’ont précédé à la tête de l’empire, n’ont de descendants.
L’armée acclame Sallustius, un proche de Julien, comme empereur. Le polythéisme va-t-il s’installer ? Non, Sallustius refuse de devenir prince. C’est Jovien, de façon éphémère puis Valentinien qui sont élus et ils sont chrétiens. L’œuvre de Constantin peut se poursuivre.

Ses écrits

Bien que sa vie fut brève, il est mort à 31 ans, Julien a beaucoup écrit. Et un grand nombre de ses œuvres nous sont parvenues. Certaines nous sont connues par ses détracteurs.

On connaît pas moins de 83 de ses lettres. Il parle des chrétiens, qu’il appelle « Galiléens » dans certaines où il confirme qu’il ne veut pas les persécuter.

Ainsi dans une lettre adressée à Attrabius, il écrit :

J’en atteste les dieux, je ne veux ni massacrer les Galiléens, ni les maltraiter contrairement à la justice, ni leur faire subir tout autre mauvais traitement : je dis seulement qu’il faut leur préférer des hommes qui respectent les dieux, et cela en toute circonstance. Car la folie de ces Galiléens nous a mené à notre perte, tandis que la bienveillance des dieux nous a sauvés tous. Il faut donc honorer les dieux, ainsi que les hommes et les villes qui les respectent.

Dans une autre lettre, il condamne les ariens d’Éphèse qui s’en sont pris physiquement aux membres de la secte gnostique des valentiniens (voir l’article sur les gnostiques) :

J’ai résolu d’user de douceur et d’humanité envers tous les Galiléens, de manière que jamais personne n’ait à souffrir de violence, à se voir traîné dans un temple ou contraint à toute autre action contraire à sa propre volonté. Cependant ceux de l’Église arienne, enflés de leurs richesses, se sont portés contre les valentiniens, dans la ville d’Édesse, à des excès tels qu’on n’en saurait voir dans une cité bien policée. Nous avons ordonné que tous les biens de l’Église d’Édesse leur soient enlevés pour être distribués aux soldats, et que leurs propriétés soient ajoutées à notre domaine privé, afin que la pauvreté les rende sages et qu’ils ne soient pas privés, comme c’est leur espérance, du royaume des cieux.

Parmi ses ouvrages, on peut citer :

Sur le roi soleil. Il s’attaque à la mythologie : « Que pense-je des dieux ? Vouons ces ténèbres à l’oubli. L’homme engendre l’homme, mais l’âme, étincelle sacrée, il la recueille des dieux ».
En fait, il adhère à la philosophie néoplatonicienne : un « Être suprême », le créateur, a donné naissance à tout ce qui est immortel : le soleil, la lune, la terre, l’air, l’eau, les astres et les autres dieux. Ces autres dieux, créateurs des choses mortelles, ont été choisi par les hommes pour les guider. Tous les peuples ont une nature, un tempérament différent qui est forgée par leur environnement et ils se sont choisis des dieux s’accordant à leur caractère. Ainsi, un Gaulois, un Germain, un Juif et un Romain n’ont pas la même nature, la même sensibilité, ils n’ont pas les mêmes dieux.

Sur la mère des dieux. Il philosophe dans cet ouvrage sur le mythe phrygien de Cybèle et d’Attis, son fils et son amant. Il en déduit que : « La Providence (Cybèle) s’est prise à aimer la cause énergétique et génératrice des êtres (Attis) ».

Épître au Sénat et au peuple athénien. Il y raconte son enfance traumatisante.

A côté d’ouvrages philosophiques, il a aussi écrit deux panégyriques de l’empereur Constance et un éloge de sa bienfaitrice Eusébie. On trouve aussi un curieux Misopogon ou l’ennemi de la barbe, la barbe étant l’apanage des philosophes.

Représentation de l’empereur Julien

Contre les Galiléens. Cet ouvrage est un plaidoyer contre les religions juive et chrétienne. Il se basant sur la Bible et les évangiles que Julien semble bien connaître. Bien entendu, cet écrit ne nous est pas parvenu, mais il a été reconstitué à partir de l’ouvrage de Cyrille d’Alexandrie (« Contre Julien » écrit 40 ans après la mort de Julien) qui nous en livre des passages tout en les critiquant.
Pourquoi traite-t-il les chrétiens de Galiléens ? On peut y voir trois raisons : (1) la Galilée est un pays étranger, (2) un tout petit pays et (3) les Juifs disent, dans le Talmud, que rien de bon ne peut venir de Galilée.
Cet ouvrage peut être consulté sur le site : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/julien/galileens.htm

C’est un ouvrage qui, reconstitué, occuperait aujourd’hui une quarantaine de pages. Qu’y lit-on ? Se référant à sa croyance en un Être suprême, il dénie ce titre à YHWH qui dans la Genèse ne crée pas la terre et l’eau, mais les transforment. Il s’interroge sur les anges et ne trouve pas dans la Bible qui les a créés.
Il critique la façon dont YHWH a traite Adam et Ève : en leur interdisant de manger du fruit de l’arbre du bien et du mal, « il les empêchait de devenir sages et prudents« .
Le récit de la tour de Babel, où Dieu confond les langues, lui inspire le sarcasme : « Quel dieu est-il qui craint les hommes« . Il poursuit : « Comment pouvez-vous croire que Dieu soit susceptible de haine et de jalousie, lui qui est la souveraine perfection ? ». Si Dieu, jaloux, veut être adoré seul… pourquoi adorer son fils ? Et pourquoi adorer Jésus qui durant sa vie n’a rien fait d’exceptionnel.
A la lecture des lettres de Paul, il déduit que les chrétiens sont mauvais car Paul ne cesse de leur reprocher leurs erreurs et leurs vices.
Marie est la mère de Dieu ? Comment une mortelle peut-elle donner naissance à un dieu immortel ?
Si Jésus est dieu de tout éternité, pourquoi Moïse n’en a-t-il pas parlé, lui qui a eu contact avec Dieu. Il en conclut que c’est Jean (dans son évangile) qui a fait de Jésus un dieu.

Son argumentation n’est jamais virulente, il commente des passages de la Bible et des évangiles. Il conclut que le christianisme est une hérésie du judaïsme.

(NB : Mahomet a dû lire les arguments de Julien, car dans le Coran, c’est Allah qui crée la terre, l’eau et les anges)

La fin d’un monde : de la tolérance au fanatisme religieux

Constantin avait promulgué un édit de tolérance en 313 afin de rétablir « l’unité et la sécurité publiques ». (voir l’article sur les ariens) Malheureusement, cet objectif n’a pas été atteint, la prolifération des sectes chrétiennes va perturber grandement le calme et la sécurité dans les villes surtout, les campagnes étant peu christianisées. Cent ans après Constantin, en 428, l’empereur Théodose II, fervent chrétien nicéen (catholique), supprima le droit de réunion de tous les « hérétiques » (en grec, « hérésie » veut dire « choix » ou « préférence », pas déviance de l’orthodoxie). Et il cite : les ariens, les macédoniens, les appolinaristes, les novatiens, les sabbathiens, les eunomiens, les valentiniens, les montanistes, les phryges, les marcionites, les borborites, les messaliens, les euchites, les donatistes, les audiens, les hypoparastates, les tascodrogites, les plotiens, les donatistes, les photiniens, les pauliens et les marcelliens. Soit 23 sectes différentes. Et les adeptes de ces sectes, qui toutes se réclamaient de Jésus, symbole d’amour, ne se contentaient pas de se réunir et de prier ensemble, ils agressaient leurs adversaires, souillaient leurs temples, perturbaient les cérémonies, quand ils n’assassinaient pas ceux qui les gênaient… avec l’assentiment des évêques qui entretenaient des hommes de main pour leurs basses besognes. Ainsi, en 415, à Alexandrie, où l’évêque Cyrille faisait la loi, Hypathie, une mathématicienne et philosophe va être massacrée par les milices de l’évêque. Ils vont la battre, la démembrer et promener son corps dans la ville. Ils n’admettaient pas qu’une femme puisse avoir une telle influence sur la société.
Libanios, contemporain de Julien, écrit au sujet des moines : « Ces hommes vêtus de noir, qui mangent plus que des éléphants, au mépris de la loi toujours en vigueur, courent vers les temples avec des morceaux de bois et des barres de fer pour les détruire« .
Malgré le peu de succès de la nouvelle religion auprès des élites et dans les campagnes, la persécution a changé de camp. Les chrétiens n’étaient pas majoritaires du temps de Julien, mais on les remarquait. Les historien.ne.s estiment que seuls 10% de la population adhéraient au christianisme au temps de Constantin (j’ignore comment ils sont arrivés à cette conclusion !). Julien n’a interdit aucune religion, il n’a persécuté personne, il espérait convaincre les chrétiens de leurs erreurs par des discours philosophiques. On sait ce qu’il en fut.

La fin d’un monde : de la puissance de l’empereur à celle des évêques

En devenant chrétiens, les empereurs romains ont perdu leur prestige et leur pouvoir. Ils ne sont plus tout puissants, ils sont soumis à Dieu… et à leurs représentants sur terre, les évêques et les moines. L’empereur, comme tous les chrétiens, doit se confesser, il se met à nu devant l’évêque qui peut l’excommunier, le rejeter de la communauté des fidèles, le priver des sacrements. C’est ce qui est arrivé à l’empereur Théodose I (379 à 395) qui avait pourtant publié, en 380, conjointement à Gratien, un édit consacrant la foi catholique, telle qu’elle avait été définie par le Concile de Nicée, comme religion d’État ! Et l’empereur a fait amende honorable pour éviter une révolte. Car le peuple n’obéit plus à l’empereur, mais aux évêques.

Gratien (mort en 383) a cédé son titre de « pontifex maximus » à l’évêque de Rome.
En 389, Théodose fait fermer le temple de Vesta, protectrice de Rome et éteint le « feu sacré » qui n’avait cessé de brûler pour la sauvegarde de la cité, et ce malgré l’opposition de l’aristocratie restée hostile à la nouvelle religion. Deux ans plus tard, il va plus loin, il interdit l’accès aux temples. En 394, les Jeux olympiques n’auront pas lieu. Le corps cesse d’être cultivé, il n’est plus que la prison de l’âme.
Par contre à Athènes, l’Académie néoplatonicienne restera ouverte jusqu’en 560.

L’évêque de Rome, le pape, va prendre de plus en plus d’importance, bien que Rome ait été abandonnée au profit de Constantinople et de Ravenne. Un faux va même attribuer au pape tout le pouvoir de l’empereur. J’ai commenté cette « donation de Constantin » dans un article précédent.

En l’an 800, Charlemagne a été sacré empereur par le pape, en opposition flagrante à la tradition franque qui voulait que l’empereur soit investi par ses pairs. On a parlé d’un sacre « par surprise » : le pape aurait couronné Charlemagne alors qu’il avait le dos tourné. Mais l’habitude était prise, c’est l’Église qui sacre les rois. Le roi de France n’obtenait son titre qu’après avoir été sacré par l’évêque de Reims. Il a fallu attendre Napoléon pour que le cercle soit brisé. Il a convoqué le pape à Paris pour son sacre, mais il lui a assigné un rôle de spectateur… Napoléon s’est couronné lui-même. L’empereur reprenait ses prérogatives.

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