Les dissensions entre chiites et sunnites

On pourrait croire que les conflits entre chiites et sunnites au Proche-Orient ne sont qu’un remake des guerres de religions, opposant catholiques et protestants. Guerres qui ont ensanglanté l’Europe au XVIe et XVIIe siècle. Il n’en est rien. Au début, la différence entre les deux mouvements n’était pas religieuse mais politique et le rejet des uns et des autres ne sera que très progressif.

Une opposition politique

Les débuts de la conquête arabe nous sont mal connus : les récits ont été écrits une centaine d’années après les événements, ils sont partiaux, parfois contradictoires, ils mêlent des faits réels ou du moins vraisemblables et des fables.

De ces débuts, retenons que la quatrième calife, Ali, cousin et gendre de Mahomet, s’est opposé à Muawiya, régnant sur la Syrie. La bataille finale se serait déroulée à Siffin en 658… et c’est ici que la fable rejoint le vraisemblable. Cette fable est colportée par la grande majorité des historiens, qui n’y voient aucune incongruité : « Lors de la bataille de Siffin (658), tandis que les troupes syriennes semblaient faiblir, leur chef [Muawiya] fit hisser des feuillets du Coran sur les lances demandant par là que l’on recourût à un arbitrage fondé sur la consultation du Coran. » Dans le même ouvrage, le très sérieux « Dictionnaire de l’islam », on lit sous la rubrique « Coran » que le troisième calife, Uthman, qui est mort deux ans avant la bataille, fut chargé de compiler le Coran : « Le calife conserva un exemplaire à Médine où il résidait et envoya les (trois) autres exemplaires dans les grandes villes de l’empire Bassorah, Koufra et Damas ».
D’où venaient donc ces feuillets du Coran fichés sur les lances. Et quel sacrilège que détruire un Coran ! De plus qui avait établi la règle que des feuillets du Coran attachés sur une lance signifiait le recours à un arbitrage. Où est le sens critique des historiens ?

Ali et Muawiya se sont donc livrés une guerre pour prendre le contrôle des territoires conquis. Les partisans d’Ali, et non ses disciples, ont pris le nom de chiites, de l’arabe shia’t Ali qui signifie « partisans d’Ali« . Finalement vaincus, les partisans d’Ali se sont fait discrets dans le sud de l’Irak actuel et Muawiya est devenu le premier calife omeyyade.

Le ralliement

En 750, lorsque des troupes (musulmanes) venant de l’est de l’Iran actuelle, prennent le contrôle de l’empire omeyyade, les chiites, les partisans d’Ali, se rallient à eux. Leur chef se présentait comme le descendant l’Abbas, un oncle de Mahomet et donc un oncle d’Ali. Cet oncle n’apparaît que très furtivement dans la Sîra qui a pourtant été écrite du temps de Abbassides.

Les protecteurs du califat, la garde rapprochée des califes abbassides, n’est autre qu’une famille chiite, les Bouyides, alors que le calife est le garant de l’orthodoxie de l’islam, qui deviendra le sunnisme. Les sultans bouyides exercent effectivement le pouvoir à la place du calife (sulta en arabe signifie pouvoir).
A cette époque, les chiites partagent la même religion que les autres musulmans, car elle n’est pas encore pleinement définie. Quelle est la doctrine alors ? Elle est gravée en long et en large sur les murs du Dôme du Rocher : « Il n’y a d’autre dieu que Dieu. Il est UN. Jésus et Mahomet sont ses serviteurs.« 

La distanciation

A la fin du VIIIe siècle, les hadiths, les « paroles » du prophète, vont être répertoriés, ils constituent la sunna, la tradition, base du sunnisme et de la charia. Les écoles juridiques vont alors mettre en place la science de la charia, le fiqh, son interprétation, définissant ce qui est permis (halal) ou proscrit (haram). Les écoles juridiques ne sont pas toujours d’accord entre elles. Mais on est loin du radicalisme actuel. Ainsi, en 833, le calife Al-Mamun, prend même le parti des mutazilites qui professent que le Coran est, certes, inspiré par Dieu, mais néanmoins une création de l’homme.

Les chiites ne se reconnaissent pas ces interprétations du Coran. Ils ne veulent pas être enfermés dans un cadre juridique stricte, ils veulent pouvoir interpréter les textes (ijtihad). Pour la première fois, ils se rendent compte que leurs convictions divergent des autres.
Pour les sunnites, il n’y a pas d’intermédiaire entre Allah et les hommes, alors que les chiites reconnaissent un guide quasi divin, descendant d’Ali, l‘imam.
Lorsqu’en 874, le fils du onzième imam, Muhammad, âgé de cinq ans, disparaît, c’est la hiérarchie religieuse qui prend le relais pour guider les chiites en attendant le retour le l’imam disparu, caché, le Mahdi. Il sera envoyé par Allah à la fin des temps pour rétablir la foi corrompue et la justice sur Terre.
Malgré leurs différences, les chiites ne sont pas considérés comme des hérétiques et ne sont pas persécutés. Par contre, ils se regroupent en communautés.

Il n’y a toujours pas d’antagonisme religieux lorsqu’au début du Xe siècle, une famille chiite, venue de l’actuelle Tunisie, fonde un califat en Egypte qui entre en guerre contre les Turcs seldjoukides, protecteurs du califat de Bagdad, pour le contrôle de la Syrie, pas pour une raison religieuse. On peut dire la même chose pour l’opposition qui naîtra entre l’Empire ottoman (sunnite) et l’Empire safavide (chiite) qui s’installa en Perse vers 1510… après avoir tenté d’imposer le chiisme par la violence.

Le bouleversement politique

Au XVIIIe siècle, dans le centre de l’Arabie, dans la région de Riyad, un prédicateur fondamentaliste, Abd al-Wahhab, s’associe à l’émir de la région, Muhammad ibn Saoud. Il va déclarer hérétiques tous les musulmans qui ne se conforment pas à sa doctrine radicale. Avec son allié, ils vont faire régner la terreur dans le sud de l’Irak en s’attaquant aux chiites de Karbala, détruisant le tombeau de Hussein, fils d’Ali, mais aussi à Médine où ils détruisent tous les tombeaux, sauf celui du prophète Mahomet. On les a surnommés les wahhabites, par dérision : le mouvement du seul al-Wahhab.
Les descendants de Saoud règnent sur l’Arabie saoudite depuis 1932 et imposent toujours leur vision radicale de l’islam à de nombreux musulmans de par le monde.

Après la première guerre mondiale, la plupart des musulmans vivent dans des pays colonisés, administrés ou contrôlés par les Européens. En réaction, des mouvements nationalistes, ou pan-arabiques ou salafistes vont voir le jour.

Aujourd’hui

Jamais l’islam n’a été plus radicalisé et politisé qu’aujourd’hui.
Les Frères musulmans construisent des mosquées et des centres culturels islamiques dans la plupart des pays européens, financés par Qatar Charity. Cette organisation se définit comme une organisation non gouvernementale d’aide au développement et à l’aide humanitaire au Proche-Orient. Dans son organigramme on rencontre la famille al-Thani, régnant sur le Qatar. Elle est plus active en Europe qu’au Moyen-Orient.
Pour les Frères musulmans, l’Europe est une terre de guerre (Dar al-Harb) qu’il faut conquérir… par la conversion.

Proche-Orient ou Moyen-Orient ? C’est plus ou moins la même chose, ces termes sont des expressions diplomatiques utilisées par les Français (Proche Orient) ou les Britanniques (Middel East) à la fin du XIXe siècle. Le Middel East englobe, en plus, l’Egypte et l’Afghanistan, alors contrôlés par les Britanniques.

L’Arabie saoudite, ennemie du Qatar, n’est pas en reste et tente d’imposer le wahhabisme dans les mosquées du monde entier, à coup de pétro-dollars.

A côté de cet aspect religieux, une opposition entre les pays chiites et sunnites s’est mise en place à partir de 1979, lorsque l’Iran est devenu une république islamique chiite. Le centre spirituel du chiisme s’est déplacé du sud de l’Irak (Nadjaf et Karbala) vers l’Iran.
Les interventions américaines au Proche-Orient ont fortement contribué à ce clivage qui aujourd’hui penche en faveur de l’Iran chiite qui est parvenu à s’allier le Hezbollah libanais (parti de Dieu), la Syrie alaouite de Bachar al-Assad, l’Irak dont le président est chiite, mais surtout abrite une milice à la dévotion de l’Iran : le Hezbollah iranien. L’Iran a réussi à créer un axe chiite qui sépare les deux grandes puissance sunnites, la Turquie et l’Arabie saoudite, qui n’entretiennent pas d’excellentes relations.

Les conflits entre les sunnites et les chiites

La guerre du Yémen oppose les houthis chiites soutenus par l’Iran aux armées de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes.
Le guerre de Syrie était un conflit entre le pouvoir chiite de Bachar al-Assad protégé par l’Iran et le Hezbollah libanais et des opposants sunnites armés par l’Arabie saoudite et le Qatar, et al-Qaïda.

Al-Qaïda est toujours présent dans toute l’Afrique.

En Irak, DAESH a exécuté des centaines de militaires chiites dans la région de Tikrit.
An Afghanistan, DAESH mène des attaques terroristes contre les talibans, pourtant fondamentalistes sunnites, les accusant d’avoir traité avec le grand Satan, les Etats-Unis. Les talibans, épaulés par al-Qaïda, ménagent pourtant les Hazari, des tribus chiites de l’ouest de l’Afghanistan, non par tolérance, mais pour éviter un conflit avec le voisin iranien.

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