Satan

Satan est un mot hébreu signifiant « adversaire« , il n’est utilisé qu’une seule fois dans la Bible comme nom propre. Sa traduction en grec est « diabolos » (« celui qui sépare« ) qui a donné Diable.

Les religions monothéistes ont associé un dieu créateur à un être « malfaisant », Satan, alter égo de Dieu, ou créé par lui. Dans cet article, on va développer deux sujets par religion : que disent les textes « sacrés » de Satan et comment les théologiens ont interprété les textes pour faire vivre Satan dans le dogme.

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Les interdits alimentaires

Il est consternant de noter que les interdits moraux tels que « tu ne tueras point« , « tu ne voleras pas » et « tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin » ont été ignorés partout et de tout temps, alors que les interdits alimentaires ont été et sont toujours scrupuleusement respectés, devenant des marqueurs sociaux.

Tour d’horizon.

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Avons-nous une âme

Cet article est inspiré du hors série 298 de novembre 2021 du périodique Science & Vie

De tout temps les humains se sont questionnés sur la mort d’un des leurs. Où est passée la vitalité qui animait ce corps maintenant inerte.

L’idée de l’existence de l’âme est associée aux croyances selon lesquelles la vie continue après la mort. Cette idée d’âme est liée à la conviction d’une vie future.

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Qui est Juif ?

A la recherche d’une définition

Répondons tout d’abord à la question « qui est juif ? ». Est considéré comme juive toute personne qui suit peu ou prou les préceptes du judaïsme. Dans ce cas, on écrit un juif avec une minuscule, comme on écrit un chrétien ou un musulman.

Répondre à la question « qui est Juif ? » (avec la majuscule) est beaucoup plus complexe. Jérôme Segal, dans son ouvrage « Athée et Juif » assure que toute personne qui se dit juive est juive. C’est un raccourci. Attention à la syntaxe ! Si on écrit Juif en tant que nom (avec une majuscule), on écrit juif en tant qu’adjectif, quelque soit la signification.

Quels sont les critères qui définissent l’identité juive, c’est-à-dire la judéité ?

La judéité ce n’est pas une race. Aujourd’hui sur terre, il n’y a qu’une seule race d’hommes : les Homo sapiens. Voici 40.000 ans, cette race cohabitait avec ses cousins, les Néandertaliens et les Hommes de Denisova, ou Dénisoviens.

La judéité, ce n’est pas une ethnie. Certains Juifs sont jaunes (des Chinois et des Japonais), certains viennent d’Éthiopie et sont noirs. Ils ont tous émigrés vers Israël où ils ont été assez mal accueillis : les hommes ont été re-circoncis, certaines femmes ont été stérilisées à l’occasion d’une hypothétique vaccination (voir l’article sur l’Éthiopie). D’autres juifs sont caucasiens (blancs) ou sémites, cousins des Arabes. Contrairement à la définition des dictionnaires, les Juifs ne sont pas (tous) des descendants du peuple hébreu.

Ce n’est pas une nationalité. Tous les Juifs ne vivent pas en Israël, loin s’en faut, comme on va le voir.

Enfin, la judéité n’est pas une religion. Il y a des Juifs athées et même des Juifs chrétiens, comme Bob Dylan (Robert Zimmerman) par exemple.

La meilleure définition fait appel à la descendance : est considérée comme Juive toute personne s’étant convertie au judaïsme ou née d’une mère juive. Cette disposition est inscrite dans le Talmud, édité au IVe ou Ve siècle de notre ère. La judéité est inaltérable, quand bien même le Juif serait idolâtre, incroyant, hérétique ou apostat.

On ne trouve pas trace de cette filiation dans la Bible hébraïque (L’Ancien Testament), sauf dans le Livre d’Esdras.
Vers -537, les premiers Judéens, ou du moins leurs descendants, sont de retour de captivité à Babylone. Ils sont minoritaires, les Juifs qui n’ont pas été déportés ont continué à vivre sur les ruines laissées par les Babyloniens. Soixante ou quatre-vingt ans plus tard, Esdras revient sur la terre de ses ancêtres et constate que les Juifs ont épousé des femmes « étrangères ». Il se désole, pleure, se prosterne et s’adresse à YHWH : « pourrions-nous encore violer tes commandements et nous allier à ces gens abominables ? » Alors le peuple jure : « Nous avons trahi notre Dieu en épousant des femmes étrangères… Nous allons prendre devant notre Dieu l’engagement solennel de renvoyer toutes nos femmes étrangères et les enfants qui en sont nés » (Es. 10, 2-3). Ces enfants n’étaient donc pas considérés comme des Juifs.

Les Juifs dans l’Allemagne nazie

En 1935, dans l’Allemagne nazie, sont édictées les « Lois de Nuremberg » retirant aux Juifs la nationalité allemande, les considérant dorénavant comme des « sujets de l’Allemagne« . Ils sont exclus de la fonction publique, il leur est interdit d’épouser des « aryen-ne-s » et de prendre à leur service des citoyens allemands. Certains métiers leur sont interdits, comme rédacteur dans les journaux, enseignants, etc.
Pour mettre en application ces lois, les juristes nazis ont dû définir la notion de Juif. Ce ne fut pas sans mal, tellement ils ont trouvé d’exception. Au départ, pour les nazis, est Juif celui qui a au moins trois grands-parents juifs. Voici la liste des critères adoptés par l’État français du Maréchal Pétain en 1941 :

Loi (simplifiée) adoptée en France en 1941

Juifs laïcs et religieux

A la Knesset, le parlement israélien, les laïcs et les religieux se déchirent sur la définition de l’État d’Israël. La Knesset est actuellement (juillet 2021) composée comme suit (huit partis sont représentés) :

  • 50 venant de partis nationalistes de droite dont l’ancien premier ministre Benyamin Netanyahou du parti Likoud
  • 38 laïcs (droite ou centre) dont le premier ministre actuel Mickey Levy du parti Yesh Atid (centre laïc)
  • 22 ultra orthodoxes
  • 10 Arabes

Les nationalistes veulent faire d’Israël une démocratie juive comme l’avait décrété l’ONU en 1947, lors de la résolution de création de deux États en Palestine, » l’un juif et l’autre arabe ». Cette vision des nationalistes suggère que seuls les Juifs en seront citoyens, à l’exclusion des Arabes qui n’avaient pas quitté la région lors de la création d’Israël et qui avaient reçu la nationalité israélienne.
Aujourd’hui, seul 75% de la population d’Israël est juive d’après le Ministère de l’intérieur.

Les laïcs, eux, veulent que l’État reste multiculturel.

Les ultra orthodoxes souhaitent qu’Israël devienne une théocratie, un État régit par les lois religieuses.

Les ultra orthodoxes

Il suffit de se rendre dans un quartier ultra orthodoxe à Jérusalem pour voir ce que signifie pour eux un État régit par les lois religieuses.

  • code vestimentaire strict, interdiction de suivre la mode. Les ultra orthodoxes s’habillent comme dans l’Allemagne et la Pologne du XIXe siècle.
  • respect complet du shabbat : les quartiers sont fermés lors du shabbat, personne n’y rentre, personne ne sort.
  • éloignement des étrangers : les Juifs vivent entre eux. Les femmes sont aussi tenues à l’écart.
    Le journal israélien Yediot Aharonot, repris par le quotidien français Libération, a révélé qu’un catalogue Ikea destiné à la communauté juive ultra-orthodoxe avait été publié. L’ouvrage présente des livres religieux alignés sur les étagères, un père et ses deux garçons portant kippas et papillotes, une armoire remplie de vêtements masculins traditionnels. Il ne comporte aucune image de femme ! Ce n’est pas un acte isolé. Il n’est pas rare que les femmes soient effacées des photos de presse dans les journaux, c’est ce qui arrive souvent à Angela Merkel. Dans les manuels scolaires en Angleterre, les images des femmes ont été floutées.

Les ultra orthodoxes (les haressim) vivent isolés dans des quartiers qui leur sont réservés, ou plutôt qu’ils se sont réservés. Ils représentent 11% de la population d’Israël, mais leur taux de fécondité est de sept enfants. En 2060, ils pourraient représenter 25% de la population.
La plupart des hommes ne travaillent pas, ils étudient la Torah. Ils vivent des dons d’associations et des allocations de l’État. Se sont leurs femmes qui font vivre le ménage en plus de s’occuper de l’éducation des enfants. On estime que 45% des haressim vivent dans la pauvreté.

Ils constituent une exception en Israël : ils sont exemptés du service militaire alors que toute la population, femmes et hommes, est appelée sous les drapeaux… mais ils bénéficient de tous les avantages sociaux.

Les nationalistes

Le mouvement sioniste moderne est né au XIXe siècle parmi les Juifs d’Europe centrale et de l’Est en réaction à l’antisémitisme et aux pogroms (« tout détruire » en russe) dont ils étaient victimes. Theodor Herzl va concrétiser les aspirations des Juifs en les invitant à s’unir et à avancer des idées lors du premier congrès sioniste en 1897 dont le thème est : « un État, une nation pour un peuple« . Au départ, le mouvement ne vise pas la création d’un État en Palestine alors sous domination ottomane, même si le baron Edmond de Rothschild y achète des terres et finance les premiers établissements juifs. L’Angleterre leur avait proposé l’Ouganda… rejeté à l’unanimité.
Le rêve commencera à prendre forme après la première guerre mondiale, lorsque la Palestine passe sous mandat britannique et que Lord Balfour, dans une lettre adressée au baron Lionel de Rothchild prétend que : « Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif… » (voir l’article sur la naissance d’Israël).

Avant la création de l’État d’Israël, la population juive de Palestine était passée de 80.000 à 650.000. Cette croissance avait donné naissance à un nationalisme arabe.

De nos jours, les nationalistes s’opposent à la création d’un État arabe et poussent à la colonisation de tous les territoires occupés jadis par les Juifs, avant l’écrasement de la révolte de 135 contre les Romains. Ils veulent un État hébreu totalement juif.

Note : Parler de Palestine pour désigner cette région du Proche Orient n’a aucune signification politique, ce n’est pas une prise de position pour les Palestiniens. La région a été appelée Palestine par les Romains après la seconde révolte des Juifs de 132 à 135. Ce changement de nom s’est accompagné de l’expulsion des Juifs de la région de Jérusalem qui a été rasée et reconstruite sur le modèle des villes romaines. La ville a même perdu son nom pour s’appeler Aelia Capitolina. Aelius était le nom de famille de l’empereur Hadrien. Palestine vient de « philistin », un peuple qui occupait le littoral de la région dès 1200 avant notre ère. Ils avaient fondé cinq cités-États dont Gaza, qui n’a jamais été une ville juive.

Les laïcs et les athées

Les laïcs ne sont pas nécessairement athées, mais la religion n’est pas leur préoccupation principale. Par contre, il y a bien des Juifs athées : ils ne croient pas en Dieu et considèrent la Torah comme un récit mythologique. Pourquoi se disent-ils juifs ? On a vu que la judéité est inaltérable : les enfants nés d’une mère juive sont juifs et le resteront toute leur vie… aux yeux de leur communauté. Ils ne peuvent pas demander à être exclus de l’assemblée, comme les chrétiens peuvent le faire en demandant à l’évêché d’être débaptisés.

La plupart des Juifs athées restent attachés à leur communauté. Sous la « pression » de leur entourage, surtout la famille, certains font circoncire leurs fils ou se marient suivant le rite traditionnel.

Parmi les Juifs athées célèbres on peut citer l’anarchiste Emma Goldman, les communistes Léon Trotski (Lev Davidovitch Bronstein) et Grigori Ziniviev, le père du sionisme Theodor Herzl, Sigmund Freud, Woody Allen, Daniel Cohn-Bendit et le philosophe Emanuel Lovi.
Mais que penser de la réponse de l’ancienne première ministre Golda Meir à la question d’un journaliste sur ses croyances : « Je crois au peuple juif et le peuple juif croit en Dieu« .

Les Juifs dans le monde

Un peu moins de 30% de la population mondiale est chrétienne, c’est-à-dire, a été baptisée selon le rite chrétien. Cette proportion diminue avec le temps. A peu près le même nombre est de religion musulmane, car née d’un père musulman et cette proportion, elle, grandit car l’apostasie est interdite dans l’islam et est punie de mort bien que la sanction soit rarement appliquée.

On parle ici de 2 milliards d’adeptes, de fidèles. A côté de ces religions, on ne compte que 14 millions de Juifs dans le monde… soit moins que la population des Pays-Bas !

La majorité des Juifs ne résident pas en Israël, mais ont la nationalité israélienne. Ils sont citoyens d’Israël et peuvent venir s’installer par le pays, ce que récuse le grand rabbinat tenu par des ultra orthodoxes qui se méfie des « étrangers ».

Répartition dans quelques pays :

  • Israël : 6.665.600 (en 2019)
  • État-Unis : 5.700.000
  • France : 450.000
  • Russie : 165.000
  • Allemagne : 118.000
  • Belgique et Pays-Bas : 29.000
  • Turquie : 14.000
  • Iran : 8.300
  • Pologne : 4.500.

Massada : un symbole

Le site archéologique de Massada, à cent kilomètres au sud de Jérusalem et à moins de deux kilomètres de la Mer Morte, attire énormément de touristes. Pourtant Massada n’est pas citée ni dans la Bible, ni dans le Nouveau Testament. C’est une forteresse aménagée par Hérode le Grand pour protéger le sud de son pays, la grande Judée. Hérode avait aussi fait transformer les forteresses existantes d’Hérodion et de Machéronte.

La prise de Massada par les Romains

Massada est restée totalement ignorée jusqu’en 1927, lorsqu’un émigré Ukrainien, Yitzhak Lamdan, publia un poème intitulé « Massada ». Massada est plus un événement qu’un lieu : c’est le dernier bastion qui a résisté aux Romains lors de la première révolte juive de 66 à 73.
Alors que Jérusalem est prise et le temple incendié en 70, des résistants se réfugient dans la forteresse de Massada. Ils sont environ 900, dont des femmes et des enfants. Leur histoire a été contée par Flavius Josephe dans le livre VII de son ouvrage « La guerre des Juifs« .


Ce document peut être consulté sur le site http://remacle.org/bloodwolf/historiens/Flajose/guerre7.htm.

C’est en 73, après avoir nettoyé les dernières poches de résistance dans le territoire de Judée que les Romains, commandés par Flavus Silva mirent le siège devant la colline de Massada. La forteresse était commandée par Éléazar, un des descendants de Judas de Galilée qui s’était opposé au recensement de Quirinus lorsque la Judée était devenue une province romaine en l’an 8.

La forteresse était imprenable, elle était pourvue de bassins qui fournissaient l’eau et des vivres avaient été stockées en prévision du siège : « en effet, on tenait en réserve du blé, en quantité suffisante pour un long temps, plus beaucoup de vin et d’huile, de légumes secs d’espèces variées, des monceaux de dattes. » (Flavius Josephe).

Les Romains entourèrent le site d’une palissade pour empêcher la fuite des assiégés et entreprirent la construction d’une rampe d’accès… ce n’était pas les esclaves qui manquaient ! Mais quand ils parvinrent dans la citadelle, tous les défenseurs étaient morts. Ils avaient choisi le suicide collectif.

A gauche, la maquette de Massada, à droite le site actuel avec la rampe construite par les Romains.

Exploitation du symbole

1927

La Palestine est sous mandat britannique. L’immigration est contrôlée et en Europe de l’est, les Juifs sont persécutés, parfois l’objet de pogroms. Pour Yitzhak Lamdan, Massada est un symbole social. Pour les Juifs de son temps, il n’y a que deux destinations : là où ils ne peuvent pas aller (pour les modernes, la Palestine, pour les anciens, Jérusalem) et là où ils ne peuvent pas vivre (l’Europe de l’est et Massada).

1948

A la création de l’État d’Israël (voir l’article), le symbole a changé : comme les défenseurs de Massada, les Israéliens sont encerclés par des forces hostiles et supérieures en nombre. Massada devient le symbole de la volonté nationale, le symbole de la résistance.

1967

Les Arabes, harangués par le président égyptien Nasser, ont décidé de détruire Israël (voir l’article). En Israël, alors qu’on creuse des tombes dans les parcs et les terrains de sport, le paradigme change. On ne veut pas d’un nouveau Massada. Les militaires proclament que les Israéliens ne seront pas pris au piège dans leur petit pays, leur forteresse. Ils doivent précipiter les événements et attaquer les premiers. Ce qui sera fait et la menace réduite à néant en six jours.

L’exemple de Massada reste, mais, dans l’avenir, il devra être évité à tout prix.

Qu’en disait Flavius Josephe ?

Lorsqu’il écrit la Guerre des Juifs, vers 90, Flavius Josephe réside à Rome, il est l’hôte de l’empereur Domitien, le fils de Vespasien à qui le prisonnier de guerre Josephe servait d’interprète. Il n’est plus prisonnier, il a été affranchi et il tient à flatter ses bienfaiteurs.

Dans le livre 7, les défenseurs de Massada ne sont pas de braves résistants Juifs qui veulent défendre leur pays contre l’envahisseur romain, mais des brigands, des sicaires, des zélotes. Leur attitude « n’était qu’un prétexte pour voiler leur cruauté et leur avidité… »
Il est vrai que lors du siège de Jérusalem, plusieurs bandes rivales s’opposaient et n’hésitaient pas à massacrer d’autres Juifs, qui comme eux, défendaient la ville : « les uns avaient la passion de la tyrannie, les autres celle d’exercer des violences et de piller les biens d’autrui« . Josephe parle d’une maladie contagieuse qui s’était emparée des défenseurs de Jérusalem. Leur violence a causé leur perte.

Massada, d’un fait divers peu glorieux, qui s’est terminé par un « suicide » collectif, raconté par le seul Flavius Josephe, ignoré pendant des siècles, est devenu au XXe siècle un symbole de la résistance d’une nation.

La transmission de la tradition

Cet article est inspiré du livre de Bart Ehrman : Jésus avant les évangiles (Bayard 2017)

Avant d’être mis par écrit, les récits de la Bible, des évangiles et du Coran ont été colportés oralement. Le sens des récits s’est-il transmis correctement, intégralement ? Jusqu’il y a peu, on croyait que les peuples de l’oralité cultivaient une très bonne mémoire et que lors des récitations des récits traditionnels, les auditeurs corrigeaient le transmetteur s’il s’égarait. Les récentes études en sociologie, psychologie, neurosciences et anthropologie n’ont pas corroboré ces hypothèses.

La mémoire ne se constitue pas par image : on ne mémorise par une scène en entier, mais des flashes. Lors de la restitution des souvenirs, on comble les vides par des associations avec des souvenirs analogues issus d’expériences similaires. Les souvenirs sont une construction, ils varient dans le temps, en fonction des interlocuteurs et du milieu où ils sont évoqués. Les souvenirs se déforment.

Comment se transmet la tradition

Milman Parry et son élève Albert Lord ont mené des études sur l’oralité. Au départ, ils voulaient comprendre comment de longs poèmes comme l’Iliade ou l’Odyssée s’étaient transmis. Ils ont étudié la tradition de la poésie épique chantée, encore de nos jours, dans l’ancienne Yougoslavie. Ils ont donc enregistré plusieurs performances des chanteurs. Et consternation ! ils ont constaté que si l’essentiel demeure, les détails sont modifiés, parfois considérablement. L’interprète modifie le chant en fonction de ses intérêts, mais aussi du temps qui lui est alloué ou de ce que l’auditoire veut entendre.

Des expériences semblables ont été menées au Ghana par Jack Goody, sur plusieurs années. Il s’est aperçu que certains éléments essentiels du mythe raconté par les Lodagaa avaient disparus entre 1951 et 1970.
A quelques jours d’intervalle, le même récitant passait de 1646 versets à 2781… vu l’intérêt de l’interlocuteur. Il brode, ajoute des détails, vagabonde. Que va raconter l’interlocuteur de la première version et celui de la seconde ?

Ces études et bien d’autres montrent que plus on raconte, plus on modifie le récit et quand le souvenir d’une personne sert de base au souvenir d’une autre, il n’y a aucune chance que l’on retrouve l’information initiale.

Les conteurs ne cherchent pas à reproduire les traditions avec exactitude, ce n’est pas leur souci principal. L’auditoire aussi bien que le contexte affectent la manière dont l’histoire est racontée ou l’enseignement transmis. Le témoignage original est perdu et on ignore si le noyau essentiel de l’histoire survit.

La mise par écrit, à un moment donné, va figer le récit. Un « original » va alors servir de référence. On quitte l’oralité pour l’écrit.

Conséquences sur les textes sacrés

Le Coran

De nos jours, le Coran doit être récité tel qu’il a été consigné dans la version de Médine, composée au Caire en 1923 à partir de corans plus anciens. Dans les écoles coraniques, les élèves mettent trois ou quatre ans pour apprendre par cœur les quelques 6236 versets du Coran, souvent sans en comprendre le sens : le Coran se récite en arabe quelque soit la langue de l’élève.

En est-il toujours été ainsi ? Le Coran a-t-il été de tout temps considéré comme immuable : « chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence », comme on peut lire dans l’introduction du Coran de Médine.

Le Coran aurait été mis par écrit sous le calife Uthman vers 650, vingt ans après la dernière révélation (voir l’article sur le Coran). Avant cette mise par écrit (et aussi par après), la récitation était beaucoup plus libre comme le prouve le hadith des sept ahruf (ahruf peut être pris ici dans le sens de différences).
Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande alors au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme et que très vite, du vivant même de Mahomet, les versets récités divergeaient. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Coran a été mis par écrit.

Les évangiles

La modification des souvenirs est encore plus marquée dans les évangiles. Ils sont au nombre de quatre et ils différent grandement sur les détails, mais aussi sur l’essentiel. Dans les évangiles synoptiques, Jésus annonce l’arrivée imminente du royaume de Dieu sur terre. L’Évangile de Jean, écrit plus tard lorsque qu’il est patent que la promesse n’a pas été tenue, n’insiste plus sur le royaume de Dieu sur terre, mais sur une vie éternelle dans l’au-delà.

Bert Ehrman cite un cas intéressant : le voile du temple qui se déchire.
Dans l’Évangile de Marc, le plus ancien (15, 38), on lit :

… Jésus expira. Et le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas.

Dans l’Évangile de Matthieu (27,51-53), l’événement prend une tout autre ampleur :

Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ; les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent : sortis des tombeaux, ils entrèrent dans la ville et apparurent à un très grand nombre de gens.

Pourquoi cette différence ? Il est malaisé de répondre à cette question. Bart Ehrman tente une explication : le sanctuaire du temple de Jérusalem, le saint du saint est l’endroit où Dieu était sensé demeurer. Le voile se déchirant, Dieu sort du temple et tout le peuple, plus seulement les prêtres, ont accès à Dieu. Dans les versions les plus anciennes de l’Évangile de Marc (IVe siècle), le récit de la résurrection est absent. C’est la mort de Jésus et non sa résurrection qui sauve les hommes.

Matthieu vient après Paul qui a basé tout son discours sur la résurrection, lui qui n’a pas connu Jésus, qui ne l’a vu qu’en songe. Matthieu parle donc de la résurrection, mais ne sait que faire avec le voile du temple. Il ajoute donc des détails… incongrus.

La Bible hébraïque

On n’a pas de récits parlant de différences de récitation, comme pour le Coran, ni de plusieurs versions comme pour les évangiles, on peut néanmoins penser que les récits ont été modifiés lors des transmissions successives. On peut en voir des exemples dans le récit de Moïse repris par quatre livres différents de la Torah, où dans la vie des rois qui sont contées dans les Livres des Rois et dans le Livre des Chroniques.

Lors de la conquête d’Israël par les Assyriens en 722, un grand nombre d’Israélites ont fui vers la Judée, emportant avec eux leurs traditions orales. Ces récits ont été fusionnés avec les récits des Judéens pour constituer une histoire unique, créant la filiation Abraham (Judée), Isaac (ajout) et Jacob (Israël).

Conclusions

Les textes « saints » reprennent souvent des souvenirs déformés de récits colportés par plusieurs générations de conteurs dont l’objectif principal n’étaient pas la vérité historique.