Pour déterminer l’âge de la mort de Jésus, il faudrait savoir quand il est né. Selon la tradition, rapportée par les évangiles de Matthieu et de Luc, il serait né alors qu’Hérode le Grand était roi de Judée. Dans un article précédent, j’ai montré que les récits de la naissance de Jésus dans ces deux évangiles étaient non seulement totalement différents, mais contradictoires. Pour moi, ces récits sont des ajouts tardifs destinés à contrer l’enseignement de Marcion qui voyait en Jésus un être surnaturel, descendu sur terre à Capharnaüm sous l’apparence d’un homme de 30 ans.
Si Jésus est né sous le règne d’Hérode, il n’est pas né en l’an 1 de notre ère, Hérode étant décédé en 4 avant notre ère. L'(ex-)pape Benoît XVI, qui a consacré trois volumes à la vie de Jésus, considère que le moine Denys le Petit, qui a estimé au VIe siècle le début de l’ère chrétienne, en créant une année 1, « s’est à l’évidence trompé de quelques années dans ses calculs ». D’après Benoît XVI, Jésus serait né en l’an 7 avant notre ère. Sur quoi se base-t-il pour choisir cette date ? Il souligne que d’après un calcul lié aux observations de l’astronome Kepler (XVIIe siècle), « le Christ serait né 6 ou 7 années plus tôt qu’on à l’habitude de croire ». En 1603, Kepler observant la conjonction rare des planètes Jupiter et Saturne, établit une relation avec l’étoile des mages et calcule que ce phénomène de brillance surnaturelle a pu être observé trois fois en l’an 7 avant notre ère.
La théorie de Benoît XVI est peu vraisemblable : L’alignement des planètes ne provoque pas une « brillance surnaturelle ». En fait, les planètes ne sont pas alignées, elles apparaissent dans une zone du ciel pas plus large que la pleine lune. Ce phénomène s’est également produit en -46, or aucune hypothèse sur l’historicité de Jésus ne situe sa naissance à cette période. Plus près de nous, le 26 février 1952, à 22 heures, quatre planètes se sont alignées : Mercure, Vénus, Mars et Saturne. Bien mieux, le 5 août 2016, vers une heure du matin, toutes les planètes visibles à l’œil nu (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne) se sont « alignées » ! Et aucun éclat brillant n’a été observé : on voyait cinq points lumineux, comme les étoiles.
Et si les planètes étaient parfaitement alignées ? On ne verrait aucun phénomène spectaculaire : les planètes ne sont pas des étoiles, elles ne brillent pas, elles reflètent la lumière du soleil. On ne verrait pas la somme de leur éclat, mais une seule planète, les autres étant éclipsées, cachées par la première.
Pour mon « étude », je vais adopté la conclusion de Benoît XVI : Jésus serait né en l’an 7 avant notre ère.
Hypothèses
D’après une idée très répandue, Jésus aurait vécu 33 ans, il serait donc mort en 26 de notre ère. Il aurait donc été condamné par Ponce Pilate qui venait de prendre ses fonctions comme préfet de la province sénatoriale de Judée (de 26 à 36). Or les évangiles ne nous présentent pas un préfet novice, mais un homme maîtrisant sa fonction.
Les historiens placent la mort de Jésus en 30 ou 33, Jésus aurait alors eu 37 ou 40 ans. Lors de ces deux années, le 15 nisan (la Pâque juive) précédait le jour de shabbat (samedi). Il y avait donc deux shabbats successifs, comme le signale les évangiles. La faveur des historiens va à l’année 33. Pourquoi ? Il n’y a aucun justification scientifique ou historique. C’est un choix. Peut-être sont-ils influencés par l’éclipse de lune qui a eu lieu à Jérusalem le (vendredi) 15 nisan 33 (le 3 avril 33 dans notre calendrier). Lors d’une éclipse de lune, celle-ci apparaît rouge, une « lune de sang ». Mais si on étudie cette éclipse, on se rend compte qu’elle a commencée à 15 heures 40 avec son maximum à 17 heures 15. À ce moment, la lune n’était pas encore levée à Jérusalem. Elle se lèvera à 18 heures 20, soit 30 minutes avant la fin de l’éclipse. Trop peu de temps pour être observée par des profanes. Par contre cette éclipse a pu être vue par les prêtres qui attendaient ce moment pour déclarer le début du sabbat (samedi 16 nisan). Pour les Juifs, le jour commence au coucher du soleil.
Dans l’Évangile de Jean, on a une information précise : La Pâque juive était proche…. Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple, et en trois jours, je le relèverai. » Alors ces juifs lui dirent : « Il a fallu 46 ans pour construire ce temple… ». (Jean 2,19-21) Or la construction du temple a commencé en 19 ou 20 avant notre ère. 46 ans plus tard, nous sommes en l’an 26 ou 27 : Jésus a donc 33 ou 34 ans.
… avec le temps
Les auteurs chrétiens des deuxième et troisième siècles ne nous éclairent pas d’avantage.
Si on suit Lactance (240-320), rhéteur chrétien (professeur de rhétorique), la mort de Jésus aurait eu lieu le 23 mars 29, sous le consulat des deux Gemini : Caius Fufius Geminus et Lucius Rubellius Geminus.
Irénée de Lyon (vers 130-203), fait plus fort, il place la naissance de Jésus dans la 41ème année du règne d’Auguste (-27, 14), soit en l’an 14 (Contre les hérésies vol III, 21,3) ! Et Jésus serait mort à 50 ans, en l’an 64, juste avant la révolte juive contre les Romains… mais après les prédications de Paul ! Celui qui dit le contraire est un hérétique ! Si ce ne sont pas des erreurs de copistes, on peut en déduire que l’organisation du temps, que l’histoire n’était pas la préoccupation majeure des anciens. Notons, en passant, que la région de Lyon produisait déjà des vins capiteux.
Tertullien (vers 150-225) et Origène (mort en 254) reprennent la chronologie d’Irénée. Origène ajoute que Jésus est né 15 ans avant la mort d’Auguste. Ce qui est invraisemblable, car Auguste est mort la 41ème année de son règne.
Conclusion
Tout ce qui touche à la vie de Jésus, à son existence même, est nimbé d’un épais brouillard. Avec les textes chrétiens, les seuls qui parlent de Jésus, on se retrouve dans un supermarché où chacun vient chercher le passage qui permettra de justifier son discours. Jésus restera à jamais une énigme. Clément d’Alexandrie (mort en 220) nous donne de quoi réfléchir : « Toutes les choses vraies ne sont pas la vérité. Il ne faut pas préférer la vérité qui paraît telle selon l’opinion des hommes à la vérité véritable selon la foi ». En clair, la foi qui n’est pas vérifiable est l’unique vérité.
Le procès de Jésus qui a conduit à sa condamnation à mort ne nous est connu que par les seuls évangiles, à l’exception de tout autre texte. Or la grande majorité des historiens ne croient plus à l’historicité des évangiles. Ce sont des livres de propagande proclamant l’histoire de Jésus en tant qu’histoire du salut, pas une relation historique objective. C’est dire la difficulté de démêler les faits historiques et fictifs.
Les événements racontés par les évangiles, avec de notoires différences entre les quatre livres, se déroulent à Jérusalem, vers les années trente de notre ère, à l’occasion des fêtes de la Pâque juive. Lors des fêtes, le préfet romain et une troupe de légionnaires se déplaçaient de Césarée Maritime, le siège du gouvernement, à Jérusalem pour prévenir toute révolte. Le préfet séjournait dans l’ancien palais d’Hérode, à l’ouest de la ville, tandis que le gros de la troupe était caserné dans la forteresse Antonia, qui dominait le temple.
La fête de Pâque (Pessa’h en hébreu) se déroule sur 8 jours. Elle débute le 14 nisan, le premier mois du printemps, et se termine le 21. Elle célèbre les derniers jours de l’esclavage des Hébreux en Egypte et leur libération selon le mythe de Moïse (voir mon article sur Moïse). Le 14 nisan, Dieu envoie la dixième plaie sur l’Egypte : l’ombre de la mort va visiter toutes les maisons la nuit et emporter le dernier né. Les Hébreux avertis doivent sacrifier un agneau d’un an et badigeonner l’encadrement de la porte avec son sang : la mort passera sans entrer (Pessa’h signifie « passer au dessus« ). Dans cette nuit d’angoisse, ils vont manger l’agneau rôti et du pain sans levain.
Résumé des événements cités par les évangiles.
Jésus entre triomphant dans Jérusalem. Jour J-1 : Jésus célèbre son dernier repas et annonce que Judas va le trahir. Jour J : La nuit de J-1, Jésus est arrêté dans le jardin de Gethsémani sur le mont des Oliviers. Chez les Juifs, le jour commence quand la nuit tombe. Les musulmans disent quand il est impossible de distinguer un fil blanc d’un fil noir. Il est présenté devant le Sanhédrin qui le condamne à mort pour blasphème. Il est présenté devant le préfet Ponce Pilate pour confirmer la sentence. Celui-ci ne reconnaît pas de faute à Jésus. Les juifs demandent la libération de Barabbas en échange de Jésus. Jésus est condamné. Il est fouetté et conduit sur le lieu de son supplice. Il meurt sur la croix. Il est descendu de la croix et mis provisoirement dans un tombeau. Jour J+2 : Jésus n’est plus dans le tombeau.
L’entrée dans Jérusalem
Pour la fête de Pâque, Jésus est entré dans Jérusalem monté sur un ânon, comme l’avaient prédit les prophètes (« Dites à la communauté de Sion, voici ton roi qui vient à toi ; humble, il vient monté sur une ânesse, sur un ânon, le petit d’une bête de somme. » (Livre de Zacharie 9,9). Il a été suivi par une foule nombreuse et enthousiaste qui agitait des branches de palme en criant « Hosanna ! ». Quel beau tableau bucolique ! Mais est-il historique ?
La supplique « Hosanna », qui signifie, « de grâce, sauve-nous » fait partie de la liturgie des Hoshannot qui a lieu lors de la fête des Cabanes (Souccot), qui en automne célèbre l’assistance divine reçue dans le désert lors de l’Exode. C’est aussi à cette période que l’on coupe les feuilles des palmiers… et pas au printemps. De plus, la foule nombreuse des admirateurs de Jésus va s’évaporer et Jésus va se retrouver bien seul (voir plus loin).
Le dernier repas de Jésus
D’après les évangiles synoptiques, ceux qui adoptent une trame identique : Matthieu, Marc et Luc, le dernier repas de Jésus prend place « le premier jour des pains sans levain« , soit le (jeudi) 14 nisan. Ce repas est très spécifique, bien codifié pour les Juifs, or il ne semble pas que Jésus et ses apôtres ont organisé un tel repas. On dirait plutôt un repas communautaire à la manière des esséniens qui partageaient le pain et le vin. Pour Jean, le quatrième évangile, c’est le (mercredi) 13 nisan qu’a lieu le dernier repas de Jésus, donc un repas normal.
L’arrestation
Peu avant son arrestation, Jésus s’est attaqué aux changeurs et aux marchands qui se trouvaient sur le parvis du temple, qui est le plus vaste lieu de culte de l’Empire romain. Pour la Pâque, des Juifs venaient de partout, ils étaient trois millions selon Flavius Josèphe qui n’est pas à une exagération près. Ils devaient donc changer la monnaie de leur pays par la seule monnaie que les prêtres acceptaient pour payer les animaux des sacrifices, le shekel de Tyr. Le shekel de Tyr avait été choisi pour sa stabilité. En s’attaquant aux changeurs Jésus voulait peut-être s’attaquer aux sacrifices. Cette « rébellion » de Jésus a dû passer inaperçue, sinon, un tel acte, juste sous les yeux des soldats romains, cantonnés dans la forteresse Antonia, aurait été immédiatement réprimé.
C’est donc la nuit, sur le Mont des Oliviers, que Jésus est arrêté par « une troupe armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens » (Mt. 26:42) ou par une cohorte romaine (500 à 600 soldats) selon Jean. Pourquoi amener une troupe armée alors qu’ils ne sont qu’une douzaine, armés peut-être, Jésus leur a conseillé d’acheter des armes (Lc 22,36) mais peu dangereux… ils vont d’ailleurs fuir. Et qui va assister à tous ces événements pour les consigner par après si tous les disciples se sont volatilisés ?
Mais pourquoi avoir attendu la nuit ? Pour éviter les émeutes nous dit-on. Mais le peuple de Jérusalem ne prend pas le parti de Jésus lorsque Pilate lui demande de choisir entre lui et Barabbas. Et durant la période de Pâque, le mont des Oliviers rassemblait tous les pèlerins qui n’avaient pas trouvé de logement dans Jérusalem (ville de 50 mille âmes). C’était un vaste terrain de camping. Autant dire que l’arrestation de Jésus n’est pas passée inaperçue.
Parution devant le Sanhédrin
La grande question de ce chapitre est « Qu’est-ce que le Sanhédrin… au début du premier siècle de notre ère ? » D’après la tradition chrétienne, c’est la plus haute autorité religieuse de Judée. Déclarer cela est aussi fantaisiste que dire qu’il existe une haute autorité religieuse chrétienne qui regroupe les catholiques, les protestants et les orthodoxes sous la présidence du pape. Car à l’époque qui nous occupe, LA religion juive n’existe pas ! Trois sectes, aussi divergentes et éloignées que les doctrines chrétiennes citées, se partagent les faveurs des juifs. Le judaïsme se développera en parallèle et en opposition avec le christianisme au deuxième siècle, après la destruction du temple par les Romains. Quelles sont ces trois sectes ?
Les sadducéens qui collaborent avec l’occupant, appliquent les 613 articles de loi de la Torah, ils ne croient pas à la vie après la mort et estiment que les récompenses d’une vie pieuse s’acquièrent durant l’existence.
Les pharisiens, proches du peuple, disent qu’il existe une loi orale, remontant à Moïse, conjointement à la loi écrite, la Torah. Bien entendu, ils sont dépositaires de cette loi qui sera finalement mise par écrit et éditée au IVe siècle, c’est le Talmud. Ils croient en la pérennité de l’âme et à la résurrection des corps. Les sadducéens se moquent de cette résurrection ce qui apparaît dans un passage des évangiles (Mt 22, 23-33): « Rabbi (ils s’adressent ici à Jésus, mais ça pourrait être un pharisien), Moïse a dit : Si un homme meurt sans avoir d’enfants, son frère épousera la veuve (loi du lévirat , Dt 25:5-10)… Eh bien, à la résurrection, duquel des frères sera-t-elle la femme ?«
Enfin, les esséniens ne reconnaissent aucune autorité au temple et à ses prêtres. Ils condamnent les sacrifices d’animaux. Suprême blasphème, ils ne reconnaissent pas la mesure du temps fixée par Dieu dans la Bible : ils utilisent un calendrier solaire ! Ils célèbrent les mêmes fêtes que les autres juifs, mais pas aux mêmes dates… et aucun n’a été accusé par le Sanhédrin.
Le Talmud a réservé tout un traité au Sanhédrin, mais il ne s’applique pas à celui du début du premier siècle. Le Sanhédrin devait donc être soit le conseil municipal de Jérusalem, soit plus probablement, l’organe de gestion du temple. Comme c’est le cas de nos jours : depuis la prise de Jérusalem-est par les Israéliens en 1967 (voir : 1967 : Israël conquiert Jérusalem) l’esplanade des mosquées est gérée par le WAQF, une fondation religieuse islamique contrôlée par la Jordanie (voir : le Dôme du Rocher). Cette comparution devant le Sanhédrin est donc pour le moins invraisemblable. D’autant plus que nous sommes le (vendredi) 15 nisan, et c’est un jour de shabbat, ce que seul l’évangile de Jean semble savoir : « ceux qui l’avaient amené n’entrèrent pas dans la résidence (de Ponce Pilate) pour ne pas se souiller. » Les juifs se sont purifiés, leurs actions sont très limitées, alors, juger un homme et le condamner à mort, il ne faut pas y penser. En toute logique, Jean ne mentionne pas la parution de Jésus devant le Sanhédrin.
Un dernier point pour appuyer là où ça fait mal. Dans les Actes des Apôtres, alors que les Romains (pas les Juifs) ont arrêté Paul à la demande du Sanhédrin, le « tribun » commandant la forteresse Antonia écrit au procurateur résidant à Césarée : « J’ai constaté que l’accusation portait sur des discussions relatives à leur loi, mais sans aucune charge qui méritât la mort ou les chaînes » (Ac 23.28). Le rédacteur des Actes connaissait la loi romaine, ce qu’ignoraient les évangélistes. Or on attribue les Actes à l’évangéliste Luc. Comprenne qui pourra.
Parution devant Ponce Pilate
Tous les évangiles sont d’accord, Ponce Pilate (préfet de 26 à 36) connu pour son mépris des juifs et pour sa cruauté, ne reconnaît aucune charge contre Jésus. Fin de l’histoire. Jésus est libre, il ne sera pas crucifié et le christianisme n’existera pas. Ce n’est pas une uchronie, mais la logique implacable des évangiles.
Il faut donc un miracle pour sauver l’histoire. Un miracle, plutôt un mensonge éhonté : « A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher à la foule un prisonnier, celui qu’elle voulait » (Mt 27,15). Cette coutume n’a jamais existé. Mais continuons le récit sur base de ce mensonge. Pilate demande aux Juifs de choisir entre Jésus le nazaréen et Jésus Barabbas, un meurtrier, un rebelle. En fait il leur demande de choisir entre Jésus le Fils du Père et Jésus le fils du père (traduction de l’araméen Bar(fils) Abba (père)). Pilate, fâché par la tournure des événements déclare en se lavant les mains : « Je suis innocent de ce sang, C’est votre affaire » (Mt 27,24). Et « Tout le peuple répondit : Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (Mt 27,25).
A cause de cette entorse à l’Histoire, à cause de ce mensonge, des millions de Juifs ont été persécutés par les chrétiens. En 1997, Mgr Louis-Marie Billé, président de la Conférence des évêques de France a bien exprimé la repentance des chrétiens pour ces persécutions. En 2000, à Jérusalem, le pape Jean-Paul II a demandé pardon « pour les nombreux péchés commis autrefois par l’Eglise catholique, notamment son attitude envers les Juifs, les hérétiques, les femmes et les peuples indigènes ». Le communiqué du Vatican ne mentionne pas combien de millions d’avés et de paters le pape a dû réciter pour être absous. Mais personne n’a jamais dit que tous ces péchés avaient été commis à cause d’un mensonge ! Donc, oui, les chrétiens demandent pardon… mais c’était quant même la faute des Juifs, ce sont eux qui ont condamné Jésus.
Petite devinette. Il semble que Ponce Pilate et Jésus discutent entre eux. En quelle langue ? Jésus est sensé parler l’araméen, langue imposée par les Perses à tout le Proche Orient vers 500 avant notre ère, et Ponce Pilate parle le grec. Or, depuis -330, tout le Proche Orient et l’Egypte sont sous domination grecque (conquis par Alexandre le Grand). En 300 ans, la culture grecque s’est donc imposée en Judée. Des gymnases, des bains publics et même un théâtre ont été construit à Jérusalem. La toge doit être aussi populaire que la tunique courte et le manteau qui la recouvrait dans les rues de la cité. On peut donc penser que Jésus parlait grec. D’autant plus que Nazareth, qui aurait été son lieu de résidence, n’était qu’un faubourg de la ville grecque de Sépphoris (non mentionnée dans les évangiles).
La crucifixion
Je laisse au folklore la couronne d’épines et le manteau rouge dont Jésus a été affublé pour retenir la flagellation qui précédait l’exécution. Le condamné était avili, il était présenté à la foule nu et en sang. En route vers son supplice, Jésus a-t-il porté sa croix, n’a-t-il été lié qu’au seul patibulum (le bois horizontal) dans tel cas, il n’a pas pu être aidé, ou a-t-il été transporté vers le lieu où les croix étaient dressées en permanence, comme lors de la révolution française où la guillotine attendait sur l’actuelle Place de la Concorde ou comme au Moyen-âge où le gibet gardait trace des exécutions passées ? Je ne prendrai pas parti.
Jésus a-t-il été cloué sur la croix ? Pour rester logique avec les évangiles, la réponse est NON… sinon il aurait été impossible de descendre Jésus de la croix. Il aurait gardé des « souvenirs » de son supplice. Les Romains utilisaient des clous de section carrée d’une vingtaine de centimètres (voir mon article sur la crucifixion).
Le pied d’un crucifié garde le clou fiché dans son talon.
Dans l’apocryphe « Actes d’André », daté de la fin du IIe siècle, nous trouvons une description plus « réaliste » d’une crucifixion, celle d’André : « Ils vinrent et se contentèrent de le lier aux pieds et aux aisselles, sans rien lui clouer, ni les mains, ni les pieds, sans non plus lui briser aucune articulation, car ils voulaient le tourmenter en le laissant suspendu, et qu’il soit dévoré vivant, la nuit, par les chiens ».
La mort de Jésus
La crucifixion est un supplice oriental ou carthaginois, adopté par les Romains. Il mène à une mort très lente : le supplicié met parfois des dizaines d’heures ou plusieurs jours à mourir étouffé par le poids de son propre corps, quand les jambes ne peuvent plus le soutenir. Jésus meurt en trois heures… pour donner un semblant de vérité au récit : il doit être mis au tombeau avant la tombée de la nuit et ses os ne doivent être brisés. Les suppliciés avaient les tibias brisés pour que les jambes ne puissent plus soutenir le poids du corps. Cette mise à mort accélérée devaient intervenir lorsque le lieu du supplice n’était pas gardé en permanence.
Dans les évangiles, on n’a pas une description réelle d’une crucifixion, mais une série de confirmation de prophéties issues de la Bible pour prouver que Jésus est bien le messie attendu. La crucifixion est une mise en scène de passages de la Bible :
Psaume 22 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » (verset 2), « …ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement » (verset 19) et « Ils ont percé mes mains et mes pieds » (verset 17).
Isaïe 53, 5 : « Il a été transpercé à cause de nos péchés ».
Exode 12, 46 : « Vous n’en briserez aucun os ». en parlant de l’agneau sacrifié lors de la Pâque.
S’il faut en croire Matthieu (27, 45) y eut-il une éclipse solaire lors de la crucifixion, ce qui permettrait de dater l’événement : « À midi il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures » ou Marc (15, 33) ou Luc (23, 44) qui ajoute que le soleil avait disparu. Il ne faut pas prendre cette affirmation au pied de la lettre, c’est un rappel du livre de Joël (2, 31) : « Le soleil se changera en ténèbres, et la lune en sang, avant l’arrivée du jour de l’Éternel, de ce jour grand et terrible ».
Pour avoir une éclipse solaire, il faut que la lune et le soleil soient du même côté de la terre, c’est-à-dire à la nouvelle lune. Or la Pâque (15 nisan) tombe toujours à la pleine lune, les mois commençant à la nouvelle lune. A la pleine lune, la terre se trouve entre le soleil et la lune. De plus, une éclipse solaire ne dure que quelques minutes, au maximum 7 minutes et 31 secondes à la latitude de Jérusalem pour être précis. La version officielle actuelle est qu’un orage a éclaté.
Conclusion
En toute logique après ce que je viens d’écrire, la conclusion ne peut tenir qu’en une seule question : que s’est-il passé, quand Jésus est-il mort, comment est-il mort. On peut me rétorquer que Paul parle déjà de la crucifixion. Dans la première Épître aux Corinthiens écrite par Paul en 54-56, soit quinze ans avant le premier évangile, celui de Marc, on lit « Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1Co 2, 2). Paul sait comment Jésus est mort. C’est le seul endroit de ses épîtres. Ce qui intéresse Paul, qui n’a pas connu Jésus, c’est la résurrection : » Christ est mort pour nos péchés, selon les écritures. Il a été enseveli, il est ressuscite le troisième jour, selon les écritures. » (1Co 15, 3-4). Il ne connaît pas l’histoire de Jésus, il la déduit des écritures, la Bible hébraïque, vu qu’aucun texte n’a encore été écrit sur Jésus.
Ce qui m’a toujours déconcerté dans les traductions des épîtres de Paul, c’est qu’il appelle Jésus : « Jésus-Christ« , comme si Christ était son nom de famille et qu’il parle de « l’évangile que je vous ai apporté« . Il me semble plus correct de traduire Jésus-Christ par « Jésus le Messie » et l’évangile par son sens en grec : « labonne nouvelle« .
On peut refaire l’Histoire en supprimant du récit toute intervention des Juifs. Jésus est arrêté alors qu’il trouble l’ordre dans le temple. Il est condamné à mort par les Romains comme menace pour la sécurité de l’empire. Il est crucifié et son corps reste pendu à la croix. Il est ensuite jeté dans une fosse commune. Le corps n’est pas récupéré par ses disciples qui déclarent qu’il a disparu, qu’il est ressuscité. C’est moins glorieux, mais plus en phase avec l’Histoire.
Le folklore
Le folklore chrétien s’est emparé de la mort de Jésus pour en faire le « chemin de croix », le jeu de la Passion qui reconstitue en une dizaine de tableaux, les stations, le jugement et la mort de Jésus. Il a son origine dans la liturgie du Vendredi saint des chrétiens de Jérusalem. Les franciscains, présents en Terre sainte depuis 1220, suivent le rite en usage dans l’Église orthodoxe locale et le transposent progressivement dans leurs églises en Italie. C’est seulement sous le pape Clément XII, en 1731, que la permission fut donnée de créer des chemins de croix dans d’autres églises que celles des franciscains. Aujourd’hui, beaucoup d’églises contiennent un chemin de croix sous forme de tableaux sur leurs murs.
En 1991, lors de son chemin de croix, Jean-Paul II a supprimé 5 stations sans référence bibliques (les 3 chutes de Jésus, sa rencontre avec Marie, sa mère et avec Véronique) pour les remplacer par d’autres.
En 2018, le pape François a demandé à 15 jeunes traditionalistes de 16 à 27 ans, de réécrire le jeu de la passion en 14 stations. Première constatation, « avec l’enthousiasme typique de leur âge« , nous dit le journal catholique La Croix, ils ont réintroduit les 5 stations supprimées par Jean-Paul II. Seconde constatation, la première station pointe de nouveau les Juifs comme responsables de la mort de Jésus. François n’a donc rien appris. Voici ce que dit le journal La Croix sur cette première station. Remarquons que le mot « Juif » n’est jamais cité :
De l’Évangile selon Luc (Lc 23, 22-25) : Pour la troisième fois, il leur dit : « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. Il relâcha celui qu’ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir.
Je te vois, Jésus, devant le gouverneur, qui par trois fois tente de s’opposer à la volonté du peuple et à la fin, choisit de ne pas choisir, devant la foule qui, interrogée par trois fois, décide toujours contre toi.
Vendredi 13 est-il un jour faste ou néfaste ? Même si tout cela n’est que superstition, on ne trouve pas de trace d’un événement historique qui aurait pu faire de ce jour un jour de chance. Ce sont les loteries nationales qui ont inventé ce concept pour booster leurs ventes. Pourquoi certaines personnes croient que le vendredi 13 porte malheur ? Cette phobie s’appelle « paraskevidékatriaphobie« .
La mort de Jésus
Dans l’Évangile selon Jean, Jésus serait mort le 13 du mois de nisan, deux jours avant la Pâque juive qui est toujours célébrée le 15 de ce mois, premier mois du printemps dans le calendrier lunaire judéen. Or d’après cet évangile, le 14 était un jour de shabbat. On verra l’importance de ce fait.
Jusque là, on ne parle donc pas de vendredi. Et pour cause, les jours n’ont pas de noms dans les calendriers juifs et romains de l’époque (voir mon article sur les calendriers). Il faudra attendre près de 300 ans pour que les Romains adoptent la semaine de 7 jours et placent ceux-ci sous la protection des « planètes » qu’ils connaissent (la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil). Comme le jour du shabbat pour les Juifs devient le samedi, le 13 nisan, jour de la crucifixion de Jésus était donc un vendredi.
Mais on ignore si ce lien a été fait et à quelle époque. Il semble donc que la phobie ne soit pas liée à cet événement d’autant plus que les autres évangiles placent la crucifixion le 14 nisan, juste avant la fête de la Pâque juive.
L’arrestation des templiers
Le vendredi 13 octobre 1307, tous les baillis de France ouvrent une lettre envoyée par le roi Philippe IV le Bel ordonnant l’arrestation des Templiers sur base de dénonciations faisant d’eux des hérétiques, des sodomites, des magiciens. Les historiens discutent toujours de la véracité de ces accusations qui semblent pour le moins invraisemblables. Mais alors, pourquoi ces arrestations d’autant plus que la veille, le roi de France et le Grand maître des Templiers, Jacques de Molay, assistaient côte à côte aux obsèques de la belle-sœur du roi. Le Grand maître n’ignorait pas qu’une enquête était en cours contre son ordre.
Les Templiers (et les Hospitaliers) sont des moines guerriers qui ont combattu en Palestine jusqu’à la prise de leur dernière place forte, Saint-Jean d’Acre, par les Mamelouks d’Egypte, en 1291. Suite à cette défaite, ils se sont repliés vers leurs bases européens. En France, leur chef-lieu est l’enclos du Temple, à Paris. Cette citadelle a aujourd’hui entièrement disparu, seuls les noms des rues rappellent son emplacement : rue du Temple et rue de Blancs Manteaux, dans le quartier du Marais (3e et 4e arrondissements)
Enclos du Temple
Les Templiers sont très riches surtout en domaines qui échappent aux taxes royales car le Temple est un véritable Etat dans l’Etat : les Templiers n’ont de compte à rendre qu’au pape. Philippe le Bel a probablement voulu faire d’une pierre deux coups : se débarrasser de ces guerriers indépendants et faire main basse sur leurs biens pour renflouer ses finances toujours mal en point. Il avait déjà spolié et expulsé les Juifs et les Lombards qui lui avaient prêté de l’argent. Il avait aussi procédé à des dévaluations.
Mais qui aurait eu l’idée d’associer l’arrestation des Templiers à un jour maudit ? Il semble que cette idée ne remonte qu’au XXe siècle.
13 un nombre particulier
Le nombre 13 suit le nombre 12 symbolisant l’accomplissement : il y a 12 constellations, 12 mois, 12 heures dans la journée et dans la nuit, les Grecs honoraient 12 dieux principaux. Douze est divisible par 2, 3, 4 et 6, alors que 13 est un nombre premier. Ce nombre est source de déséquilibre, d’anéantissement. Les chrétiens l’associent au dernier repas de Jésus auquel assistaient 13 personnes, dont Judas qui l’aurait trahi. Et dans les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), ce repas a lieu le jour précédent la crucifixion, soit le 13 du mois de nisan. Mais ici, pas de trace du vendredi. Il se pourrait que l’association ait été faite après le concile de Nicée (voir mon article sur la nature de Jésus) où le jour de Pâques, célébrant la résurrection de Jésus, fut fixé au dimanche suivant la Pâque juive, soit le premier dimanche qui suit la première pleine lune du printemps. Dès lors, le jour de la crucifixion tombait un vendredi. Vendredi et 13 étaient ainsi reliés… par deux événements différents, mais proches.
Comme on le voit, il faut beaucoup gratter pour trouver l’origine de cette superstition essentiellement liée à la culture chrétienne.
Aussi curieux que cela puisse paraître, il a fallu plus de trois cents ans pour que la nature de Jésus soient définie, les évangiles étant restés très vague à ce sujet, leurs auteurs faisant même dire à Jésus : « Qui croyez-vous que je suis ? » Dans Matthieu (16, 13-21) c’est le fils de Dieu ; pour Marc (8, 27-31) c’est le messie (le Christ) et pour Luc (9, 16-21) c’est le messie de Dieu (le Christ de Dieu).
Aux premiers temps du christianisme
Les premiers chrétiens avaient des idées différentes sur la nature de Jésus, mais tous croyaient qu’il était le « sauveur ». Suivant les communautés, il était l’annonceur du Jugement dernier, un prophète, un maître, le messie attendu par les juifs pour libérer le pays des envahisseurs étrangers, un homme adopté par Dieu ou le fils de Dieu, celui qui représente Dieu, qui le fait connaître.
Vers 140, Marcion a fait scandale en présentant Jésus comme un être céleste matérialisé sur terre sous l’apparence d’un homme de trente ans. Deux évangiles ont alors mis en scène la naissance de Jésus car le messie devait être un homme, né à Bethléem descendant du roi David. Mais la suite allait être encore plus surprenante.
Le concile de Nicée contre Arius (325)
En 312, l’empereur Constantin met fin à une nième guerre civile et s’empare du pourvoir dans la partie occidentale de l’Empire romain. L’année suivante son beau-frère Licinius fait de même en Orient. En avril 313, les deux empereurs, réunis à Milan, promulguent un édit de tolérance dans le but de rétablir la paix sociale dans l’empire (voir les 3 articles sur les martyrs). Cet édit nous est connu par deux auteurs chrétiens : Lactance et Eusèbe de Césarée qui nous ont livré deux versions différentes dans la forme mais identiques sur le fond :
« Etant heureusement réuni à Milan, moi, Constantin Auguste, et moi, Licinius Auguste, ayant en vue tout ce qui intéresse l’unité et la sécurité publiques, nous pensons que, parmi les autres décisions profitables à la plupart des hommes, il faut en premier lieu placer celle qui concerne le respect dû à la divinité et ainsi donner [aux chrétiens, comme] à tous, la liberté de pouvoir suivre la religion que chacun voudrait, en sorte que ce qu’il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice à nous-mêmes et à tous ceux qui sont placés sous notre autorité »
Les chrétiens, qui représentaient 5 à 10% de la population de l’Empire, sont donc libres d’exercer leur culte mais aussi de débattre sur la place publique de leurs différences. Ce qui va à l’encontre du but recherché par Constantin : la paix sociale. Il décide donc, après avoir éliminé Licinius et s’être proclamé seul empereur, de régler les différents entre les diverses sectes chrétiennes. Il convoque les évêques à Nicée en 325 (en Bithynie, dans le nord-ouest de la Turquie actuelle). C’est le premier concile œcuménique, c’est-à-dire ouvert à tous les évêques. Constantin, qui n’est pas baptisé, donc pas chrétien, préside le concile qui rassemble de 280 à 325 évêques suivant les sources. Ce grand nombre est une preuve supplémentaire que le christianisme se développait au grand jour dans l’Empire romain. Constantin reste grand pontife, c’est-à-dire qu’il préside toutes les cérémonies religieuses (païennes) de Rome. Pendant deux mois, les évêques conviés vont essayer, en vain, de concilier leurs points de vue. Pour les uns, il y a trois personnes en Dieu, dont Jésus, pour les autres, Dieu est unique, il a créé Jésus, qui lui est donc subordonné, c’est la thèse d’un certain Arius. Après bien des discussions, quatorze évêques restent fidèles à la conception d’Arius. Ils sont exclus, excommuniés, privés de leur évêché et exilés. Le concile accouche d’un credo pour tous les chrétiens (respirez profondément, lecture aride) :
« Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non créé, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre salut, est descendu des cieux, s’est incarné et s’est fait homme ; a souffert et est mort crucifié sur une croix, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts. Et nous croyons au Saint-Esprit. »
« Pour ceux qui disent : « Il fut un temps où Jésus-Christ n’était pas » et « Avant de naître, il n’était pas », et « Il a été créé à partir du néant », ou qui déclarent que le Fils de Dieu est d’une autre substance ou d’une autre essence, ou qu’il est créé ou soumis au changement ou à l’altération, l’Église catholique et apostolique les anathématise. »
Voilà qui est très clair (?). Enfin pas tout à fait ! Qu’est-ce qu’engendré et non créé ? Essayons de comprendre par une métaphore. Si Dieu le père était une goutte d’eau, Jésus-Christ (le fils) se serait formé à partir de celle-ci.
Ce tableau de représente pas du tout le dogme de la Trinité. Dieu est UN.
On peut penser que même Constantin n’avait rien compris à ce texte puisqu’il a rappelé Arius et, sur son lit de mort, en 337, il s’est fait baptiser par Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien. Pendant 50 ans la querelle perdurera, les empereurs qui se succèdent seront en majorité ariens.
Le concile de Constantinople (381)
Il faudra attendre l’empereur Théodose et le concile de Constantinople en 381 pour que le credo de Nicée soit confirmé et l’arianisme de nouveau condamné. Il faut dire que pour participer à ce concile, il fallait réciter le credo… tous les opposants ont ainsi été écartés. C’est lors de ce concile que le concept de trinité a été érigé en dogme : le Saint-Esprit devenant la troisième personne en Dieu, de même substance, sur le même pied que Dieu le père et Dieu le fils. Cette idée avait déjà été formulée par Tertullien au début du IIIe siècle.
Entre temps, un évêque arien, Wulfila, est allé convertir les Barbares vivant au nord du Danube. Et lorsqu’au début du Ve siècle, les tribus de Germains passent le Rhin et s’installent en Gaule, puis en Espagne et en Italie, l’arianisme devient la religion principale dans la partie occidentale de l’Empire. Les Wisigoths, les Ostrogoths et les Vandales créent des évêchés ariens qui remplacent ou cohabitent avec les évêchés catholiques romains. Mais c’est une autre histoire.
Le concile d’Ephèse (431)
L’Eglise doit régler un autre problème. Nestorius, le patriarche de Constantinople, le second personnage de la chrétieneté, s’oppose à l’appellation de « mère de Dieu » donnée à Marie (theotokos : qui a engendré Dieu). En toute logique, Dieu ne peut pas avoir une mère… née avant lui, il préfère donc l’appeler « mère du Christ« . Scandale. Il dissocie Dieu et le Christ, Jésus-Christ serait deux personnes distinctes. Sous l’impulsion de Cyrille, le patriarche d’Alexandrie, un concile est convoqué par l’empereur Théodose II à Éphèse en 431. Ce patriarche est ce qu’on peut appeler un être malfaisant. Grand persécuteur des hérétiques, des juifs et des philosophes, il n’a pas hésité à faire mettre à mort, par ses hommes de mains, la mathématicienne et astronome Hypatie en 415. On lui attribue également l’incendie de la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie. On ne prête qu’aux riches ! Mais rien ne corrobore cette version. La disparition de cette bibliothèque reste une énigme. Mais je parierais bien 5 euro sur Cyrille.
Ce concile tourne au vaudeville. En fonction de l’arrivée des évêques, échelonnée dans le temps en raison des distances à parcourir, Nestorius est condamné ou blanchi. Un temps enfermés ensemble par l’empereur afin d’arriver à un consensus, Nestorius et Cyrille, n’arrivent pas à s’entendre. Le concile reprend sans les partisans de Nestorius qui est démis de ses fonctions et exilé. Il mourra en Egypte. Le concile accouche d’une déclaration :
« Jésus-Christ, né du Père selon la divinité, le même est né de la Vierge Marie selon l’humanité. Homme et Dieu, Jésus est un depuis sa conception (principe d’unité) et ne peut être divisé. »
Les partisans de Nestorius quittent l’Empire romain et se dirigent vers l’est, où ils convertiront non seulement des Perses mais également des Mongols. Des prêtes nestoriens faisaient partie de la cour de Gengis Khan.
Le concile de Chalcédoine (451)
On n’en a pas fini avec la nature de Jésus. Jésus est donc « Dieu le fils », la deuxième personne en Dieu. Attention, on ne peut pas dire Jésus = Dieu sous peine d’excommunication. Mais il est également « homme ». Et durant son ministère sur terre, il n’a pas l’air d’être conscient de sa nature divine si on s’en réfère aux évangiles. Il ignore quand se produira la fin du monde, Dieu seul le sait, aurait-il dit. Lors de la crucifixion, il se plaint d’avoir été abandonné par Dieu. Puis, il monte aux cieux, à la droite du Père. Drôle d’endroit s’ils ne font qu’UN. De plus quand Jésus (re)devient-il dieu ? A sa naissance, lors de son baptême par Jean ou à sa mort. Et voici la chrétieneté de nouveau divisée.
Un nouveau concile est convoqué par l’empereur Marcien et sa femme Pulchérie, dans la ville de Chalcédoine, aujourd’hui englobée dans la partie asiatique d’Istanbul. Plus de 300 évêques répondent à l’invitation mais seuls quatre d’entre eux viennent de la partie occidentale de l’Empire (Italie, Gaule, Espagne, et Afrique du nord). Ils ont accompagné le pape Léon Ier. La question débattue est de savoir si la nature divine a absorbé la nature humaine de Jésus et quand.
C’est le point de vue de Léon qui sera adopté… en échange de la reconnaissance de l’égalité des droits des sièges épiscopaux de Rome et de Constantinople, résidence de l’empereur. Les dispositions prises aux conciles de Nicée et de Constantinople sont confirmées. La précision sur la nature de Jésus stipule :
« Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union (dieu-homme NDLR), la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne« … « tout le reste n’est que fable » (???). Donc, Jésus est UN, dieu et homme, avec deux natures distinctes (sans confusion), deux volontés.
« Nous enseignons unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme composé d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité.«
Représentation de la Trinité. Une branche devrait sortir du fils pour aller vers l’Homme.
Conclusion
Qu’on y croit ou pas, les traditions juive et musulmane rapportent que les prophètes (Noé, Moïse, Mahomet) ont reçu un enseignement de Dieu et ont fondé une religion sur ces bases. Il en va tout autrement pour le christianisme. Jésus (selon les évangiles) n’a pas voulu créer une nouvelle religion, il était juif et s’adressait à ses coreligionnaires. Il ne venait pas abroger la loi, mais l’accomplir (Mt. 5, 17-18).
Dans le christianisme, le dogme a été conçu et imposé par des hommes ordinaires au cours de conciles comme on vient de le voir. Ces hommes (les évêques), à force de discussions, de compromis, de compromissions, d’exclusions, d’arrangements ont élaboré le dogme qui est toujours celui des religions catholique, orthodoxe, évangéliste et protestante. Certains diront que lors des conciles, les évêques reçoivent l’inspiration divine, comme lors de l’élection d’un pape. Personnellement, il me semble que les ambitions personnelles prennent souvent le pas sur l’inspiration divine, mais admettons. Dans ce cas, le dogme serait venu après la religion, au contraire du judaïsme et de l’islam ou la religion a été précédée des révélations (mythiques ou réelles).
Les conclusions des conciles sont des exercices de style, des développements philosophiques qui échappent au commun des mortels fussent-ils chrétiens. A la fin du Ve siècle, l’empereur d’Orient, Zénon cherche un compromis avec les Ostrogoths ariens qui occupent Rome : « Honorons Dieu et passons sous silence la nature de Jésus, ainsi l’unité pourra être rétablie entre les chrétiens« . Voilà qui est sage, mais l’évêque de Rome refuse : un dernier bastion catholique résiste toujours dans la partie occidentale de l’empire.
Les conciles n’ont pas tout réglé, la nature de Jésus fait toujours débat et permet des questionnements jugés scabreux dont voici quelques exemples… à méditer. Jésus, doté de deux natures, de deux volontés souffrait-il de troubles bipolaires ? Jésus est-t-il resté humain après son séjour sur terre ? La réponse est OUI, il était humain avant, pendant et après son ministère car le concile de Nicée spécifie bien que Jésus n’est pas soumis au changement ni à l’altération. Donc, il était humain avant sa naissance en tant qu’homme ! Si Jésus est doté d’une âme (concile de Chacédoine), donc Dieu est doté d’une âme. A quoi lui sert-elle ? Si Jésus a deux volontés, les autres personnes en Dieu (le Père et le Saint Esprit) sont également pourvus d’une volonté. Donc Dieu a quatre volontés. Comment s’accordent-elles ? Est-ce la raison de la complexité du comportement de Dieu dans la Bible hébraïque : tantôt aimant et prévenant pour son peuple, tantôt jaloux, tantôt cruel, tantôt absent. Une dernière question, si Dieu le Père a engendré le Fils, qui a créé/engendré le Père ? C’est une question récurrente.
Les religions sont « inventées » par des hommes qui interprètent des textes obscurs. Les voies du seigneur sont impénétrables et les hommes ne sont pas suffisamment intelligents pour appréhender le concept de Dieu. Il suffit de contempler l’immensité du cosmos pour se sentir bien ignorant. Notre univers a-t-il été créé ou engendré ? Un concile devrait se pencher sur cette question (très sérieuse).
Ceci n’est pas l’œil de Dieu, mais la nébuleuse de l’Hélice, un amas de gaz et de poussières d’étoile.
Contexte : dans un article précédent, j’ai parlé d’un texte de Flavius Josèphe, écrit en 75, qui mentionnait « Jacques, frère de Jésus dit le Christ« . Comme Josèphe ne spécifie pas qui est Jésus, on se trouvait devant une alternative : soit Jésus était un personnage insignifiant, soit il était tellement connu du monde gréco-romain, qu’il était inutile de le présenter. Je réfutais la seconde proposition, je vais m’en expliquer.
On pourrait m’opposer que Flavius Josèphe a parlé de Jésus dans un autre ouvrage : « Antiquités juives ». D’accord, si on n’admet pas l’ajout du paragraphe par un scribe chrétien. Mais cet argument ne tient pas, cet ouvrage ayant été écrit en 93, soit près de vingt ans après le texte qui nous occupe.
Autre remarque, en grec, « christ« , traduction de « messiah« (oint) en hébreux, signifie « huileux« , « frotté d’une substance graisseuse« . J’ignore comment les lecteurs de Josèphe pouvait interpréter ce qualificatif. Pour les Romains, c’était incompréhensible, ils ignoraient ce qu’était un messie, personnage du monde judéo-chrétien.
La lettre de Pline le jeune
Dans la lettre 93 du livre X, adressée à l’empereur Trajan en 112, Pline demande ce qu’il doit faire avec les membres d’une secte qui « s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des hymnes à la louange de Christos, comme s’il eût été un dieu (quasi deo) ». Nous possédons la réponse de Trajan qui est ambiguë. Dans cette lettre, dont rien ne prouve qu’elle soit originale, il demande de ne pas pourchasser les chrétiens, mais de punir ceux qui avouent être chrétiens.
Il faut noter que les avis des historiens divergent sur les recueils des lettres de Pline le jeune. Certains pensent que c’était un genre littéraire, que les lettres n’étaient pas envoyées. Il est troublant que seules les lettres du livre X adressées à Trajan aient reçu une réponse.
Revenons au texte de Pline. Au premier coup d’œil, on peut dire qu’il ne connaît pas les chrétiens. Or Pline est un homme public de l’Empire romain.
La vie de Pline le jeune
Il est contemporain de Flavius Josèphe quoique plus jeune. Il est né en 61 et meurt entre 113 et 115. C’est le neveu de Pline l’ancien qui nous a laissé une « Histoire naturelle » en 37 volumes. Cet oncle est mort lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il était commandant de la flotte romaine basée à Misène. Il a disparu en voulant sauver les habitants de Pompéi et Herculanum sous le feu du volcan. Pline le jeune a assisté à l’éruption dont il a fait un compte-rendu si détaillée qu’il n’a été avalisée qu’au XXe siècle. Depuis lors, les éruptions de ce type, très rares, sont appelées « éruptions pliniennes« .
Pline le jeune est avocat. Il appartient à l’élite romaine, il fait partie de la classe des sénateurs. Sous l’empereur Domitien, il est tribun de la plèbe à Rome, en 93, il devient préteur et en 94, il est administrateur du trésor militaire (il s’occupe de la paie et des pensions). C’est donc un proche de l’empereur, comme il le sera des suivants Nerva et Trajan. C’est sous l’empereur Trajan qu’il devient gouverneur de Bithynie, province du nord-ouest de la Turquie actuelle, qui aurait fait face à Constantinople, de l’autre côté du Bosphore, si cette ville avait existé à l’époque. C’est lorsqu’il exerçait cette fonction qu’il a écrit cette lettre.
Il ne connaît donc pas les chrétiens, or, la tradition chrétienne considère l’empereur Domitien comme grand persécuteur des chrétiens… ce qu’il n’a pas été. Domitien a la fin de sa vie s’en est pris aux hauts personnages de l’Etat qu’il a exilé ou fait assassiné. La tradition a fait de ces hauts fonctionnaires des chrétiens, raison de leur persécution. Domitien fut assassiné par des comploteurs issus de son entourage.
Pline qui a vécu dans l’entourage de Domitien ne connaît pas les chrétiens. Pas plus que Flavius Josèphe qui lui a vécu 30 ans en Judée (après Jésus) avant de rejoindre Rome et le palais impérial. On peut conclure que les chrétiens n’étaient pas connus à Rome à la fin du Ier siècle. A cette époque, ils étaient encore confondus avec les juifs dont ils formaient une secte. Pour revenir au texte de Flavius Josèphe, le fait de ne donner aucun détail sur Jésus est fortement suspect. Même si Jésus avait été un personnage secondaire, Josèphe l’aurait dit ou alors, il ne l’aurait pas cité. On peut penser qu’un scribe chrétien en recopiant le texte a ajouté les mots « frère de Jésus-Christ » pour bien rappeler : « ce Jacques-là, c’est celui dont parlent nos écritures« .
Pourquoi les textes sont-ils interpolés ? Avant de répondre à cette question, il faut s’en poser une autre : pourquoi les textes sont-ils copiés. A l’évidence, pour les diffuser, mais aussi parce que le support, le parchemin, en rouleau tout d’abord, puis vers le IIIe siècle en codex (parchemins reliés, comme nos livres) sont fragiles, pas toujours de bonne qualité. Les textes étaient lus en petit comité et discutés. Dans le cas qui nous occupe, il est probable qu’un auditeur ait relevé que Jacques était celui dont parlaient les Actes des Apôtres et qu’il serait séant de le mentionné. Jésus étant bien connu du cercle chrétien, il n’a pas été nécessaire de s’étendre sur le personnage. Ainsi au cours des siècles, les textes se modifiaient, s’enrichissaient… mais pervertissaient la pensée de l’auteur.
On peut conclure que Flavius Josèphe ne connaissait pas Jésus, et qu’il n’a rien écrit à son sujet.
Que les choses soient bien claires : aucun auteur du monde gréco-romain n’a jamais parlé de Jésus comme personnage historique. Les quelques textes qui nous sont parvenus parlent d’un concept religieux : le Christ, le Messie. Quand on évoque un texte ancien, il faut toujours garder une certaine prudence. Ce ne sont jamais des versions originales, mais des copies de copies. De plus, ces copies sont l’oeuvre de moines chrétiens… donc sujets à caution : on fait dire aux textes ce que l’on veut, suivant l’évolution du dogme, comme on va avoir un exemple avec l’oeuvre de Flavius Josèphe (vers 30/40-100).
Dans les versets XVIII, 63-64 des « Antiquités juives » (écrit vers 93) de cet auteur, que j’ai présenté dans un autre article, nous trouvons ce que l’Église chrétienne appelle le « testinonium flavianum », (le témoignage de Flavius) la preuve absolue de l’existence de Jésus. Au moment où il écrit cet ouvrage, Josèphe vit à Rome sous l’empereur Domitien, fils de l’empereur Vespasien et frère de Titus, ceux qui ont maté la révolte des Juifs en 70… dont il est proche. Voici ce qu’on y lit.
« Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attire à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. C’était le Messie. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers concitoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après, ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille merveilles à son sujet. Et le groupe appelé après lui chrétiens n’a pas encore disparu ».
Première remarque en lisant ce texte : Flavius Josèphe était chrétien ! Un juif qui reconnaît Jésus comme étant le Messie est chrétien. Ce qui pose problème, car à notre connaissance, Josèphe n’a jamais été chrétien. Ce détail n’a pas échappé à l’Eglise qui admet que texte a été modifié lors d’une copie. Les milieux traditionalistes proposent comme texte original ce qui apparaît en gras, sans la notion de Messie, ni la référence à la résurrection.
Flavius Josèphe et les messies
Dans ses ouvrages, Flavius Josèphe nous parle de plusieurs messies qui se sont manifestés au premier siècle de notre ère et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas beaucoup d’estime pour eux. Je rappelle qu’au début de la révolte, il était persuadé, comme beaucoup de Juifs, que la prophétie du Livre de Daniel allait se réaliser, un prince allait venir délivrer les juifs de l’emprise des étrangers. Mais après sa capture par le général romain Vespasien, il estima que ce prince dont parlait Daniel était Vespasien lui-même… stratégie très habile qui lui permit de vivre libre dans l’entourage de Vespasien lorsqu’il devint empereur.
Quand Flavius Josèphe parle d’autres messies il n’utilise jamais le mot « christ » (il rédige en grec).
De l’Égyptien (Antiquités Juives XX) il dit « un Égyptien qui se disait prophète ».
De Theudas (AJ XX) : « il prétendait être prophète ». Theudas est cité dans les Actes des Apôtres, comme l’Égyptien.
Un prophète samaritain (AJ XVIII) : « Un imposteur… ».
Il ne juge pas Jésus, fils d’Ananias, que les Romains considérait comme fou (Guerre des Juifs, livre VI). L’histoire de ce second Jésus est intéressante. Elle se passe 4 ans avant la révolte, vers 60. Jésus parcourt les rues de Jérusalem en prédisant que des malheurs vont s’abattre sur la ville. Il est arrêté par des juifs et conduit au procurateur (c’est bien son titre à l’époque) Albinus qui l’interroge, le fait fouetté jusqu’aux os, sans obtenir de réponse. Le jugeant fou, il le libère. Il sera tué lors du siège de Jérusalem. Certains points rappellent étrangement l’histoire du nazaréen. Le texte complet se trouve à la fin de cet article.
Ce ton contraste avec celui employé pour Jésus ( » Il était maître des hommes. C’était le Messie« ) et Jean le Baptiste (« C’était un homme d’une grande piété (AJ XVIII) »). Voyons l’importance qu’il donne à ses faux prophètes :
Quand il parle de Jésus fils d’Ananias, il utilise 429 mots.
Le paragraphe sur l’Égyptien contient 221 mots (51%).
L’épopée de Theudas est racontée en 118 mots (27%).
Jésus ne mérite que 110 mots (25%).
110 mots, c’est bien peu pour le Messie, le sauveur de l’Humanité.
Jésus dans le contexte
Le passage sur Jésus tombe mal à-propos. Le chapitre, consacré à Ponce Pilate, comporte 4 paragraphes. Le premier décrit une révolte des Juifs suite à l’introduction d’images dans Jérusalem. Le sujet du deuxième paragraphe, celui qui précède l’évocation de Jésus, est le compte rendu d’une autre révolte, suite au vol du trésor du temple pour financer un aqueduc. Il se termine par « Ainsi fut réprimée la sédition ». Le chapitre 4 débute par : «Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs ». Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas dire que le passage sur Jésus intercalé au chapitre 3 soit « un trouble grave ». Si Flavius Josèphe a vraiment parlé de Jésus, le texte est perdu à jamais, supplanté par un texte aux forts relents chrétiens. Notons que le chapitre 3, sur Jésus, débute par les mêmes mots que le chapitre 4 : « Vers le même temps… ».
Le chapitre consacré à Ponce Pilate se trouve à la fin du présent article.
Flavius Josèphe et les chrétiens
Dans un autre ouvrage de Josèphe, « La Guerre des Juifs » (vers 75), il nous parle des « philosophies » juives, ce que nous appelons les sectes juives du Ier siècle. Il cite les esséniens, les pharisiens et les sadducéens auxquels s’ajoutent depuis l’an 6 les zélotes, le bras armé des pharisiens. Et ici, il ne parle pas des chrétiens. Il faut dire, quoiqu’en pensent les milieux traditionalistes, que les Romains n’ont pas fait de distinction entre les juifs et les chrétiens avant la fin de la première moitié du IIe siècle. Les disciples du Christ étaient des juifs pour les Romains… et pour Flavius Josèphe.
Des détails
Les chercheurs qui considèrent le texte comme authentique argue qu’il est conforme au style de Flavius Josèphe. Je n’adhère pas à cet argument. Deux détails font tache. Jésus était un nom commun dans la Judée antique. On le retrouve donc souvent dans les écrits de Flavius Josèphe. Chaque fois les personnages qui portent ce prénom sont nommés suivant la coutume juive : Jésus fils de… Une seule exception, le « testinonium flavianum ».
Pourquoi fait-il rejaillir la mort de Jésus sur « l’élite des juifs » alors qu’il est juif, descendant de souche sacerdotale et fier de l’être ? Tous les livres qu’il écrit sont à la gloire du peuple juif. Il écrit d’ailleurs un dernier livre « Contre Apion » (en 95), pour réfuter les attaques de ce grammairien contre les juifs, alors qu’il était mort depuis quelques dizaines d’années.
Les versions de l’ouvrage de Flavius Josèphe
Si l’évocation de Jésus dans « Antiquités juives », est une interpolation, comme je le crois, quand le texte a-t-il été incorporé ? Le plus ancien exemplaire de l’ouvrage date du Xe siècle. On le connait en version latine, grec et slavonne (ancien slave). Dans cette dernière édition, le texte se trouve dans la « Guerre des Juifs » !
Au moins trois auteurs chrétiens disposent de versions dans lesquelles le paragraphe est absent : Origène (IIIe siècle), Thédoret de Cyr (Ve siècle) et Photios (IXe siècle). Dans son pamphlet contre Celse (qui critiquait les chrétiens), Origène regrette que Flavius Josèphe « ne reconnaisse pas Jésus comme étant le Christ« . Il écrit :
« C’est Josèphe qui, au XVIIIe livre de son Histoire des Juifs, témoigne que Jean était revêtu de l’autorité de baptiser, et qu’il promettait le rémission des péchés à ceux qui recevaient son baptême. Le même auteur bien qu’il ne reconnaisse pas Jésus pour le Christ recherchant la cause de la prise de Jérusalem et de la destruction du temple, ne dit pas véritablement comme il eût dû faire, que ce fut l’attentat des Juifs contre la personne de Jésus qui attira sur eux ce malheur, pour punition d’avoir fait mourir le Christ qui leur avait été promis : mais il approche pourtant de la vérité, et lui rendant témoignage comme malgré soi, il attribue la ruine de ce peuple à la vengeance que Dieu voulut faire de la mort qu’ils avaient fait souffrir à Jacques le Juste, comme de grande vertu, frère de Jésus, nommé Christ. »
On entend souvent que le premier auteur chrétien à avoir parlé du « testinonium flavianum » était Eusèbe de Césarée (IVe siècle) dans ses ouvrages « Histoire ecclésiastique » et « Préparation évangélique« . Or s’il parle bien de Flavius Josèphe auquel il consacre 2 et 7 chapitres, il ne mentionne jamais le fameux passage sur Jésus. Donc, il n’apparaissait pas dans l’exemplaire qu’il possédait.
Un autre passage de Flavius Josèphe
Flavius Josèphe nous parle de nouveau de Jésus dans les Antiquités juives (XX, 198-203), le passage cité par Eusèbe (voir plus haut) :
« Comme Anan était tel et qu’il croyait avoir une occasion favorable parce que Festus était mort et Albinus encore en route (Note : Festus et Alabinus sont des gouverneurs romains), il réunit un sanhédrin, traduisit devant lui Jacques, frère de Jésus appelé le Christ, et certains autres, en les accusant d’avoir transgressé la loi, et il les fit lapider. Mais tous ceux des habitants de la ville qui étaient les plus modérés et les plus attachés à la loi en furent irrités et ils envoyèrent demander secrètement au roi (Note : dernier roi des Juifs, nommé par Claude) d’enjoindre à Anan de ne plus agir ainsi, car déjà auparavant il s’était conduit injustement. Certains d’entre eux allèrent même à la rencontre d’Albinus qui venait d’Alexandrie et lui apprirent qu’Anan n’avait pas le droit de convoquer le sanhédrin sans son autorisation. Albinus, persuadé par leurs paroles, écrivit avec colère à Anan en le menaçant de tirer vengeance de lui. Le roi Agrippa lui enleva pour ce motif le grand-pontificat qu’il avait exercé trois mois et en investit Jésus, fils de Damnaios.
Dans ce passage de 162 mots, l’auteur ne dit pas que Jésus est le messie, mais qu’on l’appelait ainsi. Si le passage est authentique, c’est le vrai « testinonium flavianum », la preuve qu’un personnage appelé Jésus, reconnu comme messie par ses disciples a existé. Mais ce texte serait alors un dilemme. Soit Jésus est un personnage insignifiant que Josèphe n’a pas cru bon de présenter : c’est le frère de Jacques, point. Soit il est tellement connu du monde romain qu’il ne faut plus le présenter. En principe, Jacques aurait dû être le fils de …, or ici, il est le frère de … On retrouve ce même lien de fratrie sur une urne qui a circulé dans le circuit parallèle des antiquités, on y lit : « Jacques fils de Joseph frère de Jésus ». La justice israélienne n’a pas décidé si c’était un faux, elle rechigne à se prononcer sur des faits religieux.
La reconnaissance de Jésus dans le monde romain au Ier siècle n’est pas corroborée par les faits. Je m’en expliquerais dans un prochain article : « Le Christ dans les écrits de Pline le Jeune« . Pline le jeune est un contemporain de Josèphe, ils ont dû se côtoyer étant tout deux proches des empereurs Titus et Domitien.
Y a-il eu interpolation chrétienne ? Au IIIe siècle, Origène connaît déjà ce passage. Si ce texte est une interpolation chrétienne, un autre problème se pose. Selon le dogme, Jésus n’a pas de frères, sa mère est restée vierge à la conception, à l’accouchement et après… alors qu’on lit dans les évangiles « N’est-ce pas le fils du charpentier? n’est-ce pas Marie qui est sa mère? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères (adelfos en grec) ?et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous? » (Matthieu 13:55,56). L’Eglise de Rome a voulu en faire des cousins qui en grec se dit anepsios. Lorsqu’on touche à la fratrie de Jésus, on s’aventure sur un terrain miné. J’en parlerai dans un autre article.
D’après les « Actes des apôtres », Jacques aurait succédé à Jésus à la tête de la communauté de Jérusalem.
Annexes : textes de Flavius Josèphe
Jésus fils d’Ananias dans la « Guerre des Juifs » (livre VI)
Mais voici de tous ces présages le plus terrible : un certain Jésus, fils d’Ananias, de condition humble et habitant la campagne, se rendit, quatre ans avant la guerre, quand la ville jouissait d’une paix et d’une prospérité très grandes, à la fête où il est d’usage que tous dressent des tentes en l’honneur de Dieu, et se mit soudain à crier dans le Temple : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le Temple, voix contre les nouveaux époux et les nouvelles épouses, voix contre tout le peuple ! » Et il marchait, criant jour et nuit ces paroles, dans toutes les rues. Quelques citoyens notables, irrités de ces dires de mauvais augure, saisirent l’homme, le maltraitèrent et le rouèrent de coups. Mais lui, sans un mot de défense, sans une prière adressée à ceux qui le frappaient, continuait à jeter les mêmes cris qu’auparavant. Les magistrats, croyant avec raison, que l’agitation de cet homme avait quelque chose de surnaturel, le menèrent devant le gouverneur romain. Là, déchiré à coups de fouet jusqu’aux os, il ne supplia pas, il ne pleura pas mais il répondait à chaque coup, en donnant à sa voix l’inflexion la plus lamentable qu’il pouvait : « Malheur à Jérusalem ! » Le gouverneur Albinus lui demanda qui il était, d’où il venait, pourquoi il prononçait ces paroles ; l’homme ne fit absolument aucune réponse, mais il ne cessa pas de réitérer cette lamentation sur la ville, tant qu’enfin Albinus, le jugeant fou, le mit en liberté. Jusqu’au début de la guerre, il n’entretint de rapport avec aucun de ses concitoyens ; on ne le vit jamais parler à aucun d’eux, mais tous les jours, comme une prière apprise, il répétait sa plainte : « Malheur à Jérusalem ! » Il ne maudissait pas ceux qui le frappaient quotidiennement, il ne remerciait pas ceux qui lui donnaient quelque nourriture. Sa seule réponse à tous était ce présage funeste. C’était surtout lors des fêtes qu’il criait ainsi. Durant sept ans et cinq mois, il persévéra dans son dire, et sa voix n’éprouvait ni faiblesse ni fatigue ; enfin, pendant le siège, voyant se vérifier son présage, il se tut. Car tandis que, faisant le tour du rempart, il criait d’une voix aiguë : « Malheur encore à la ville, au peuple et au Temple », il ajouta à la fin : « Malheur à moi-même », et aussitôt une pierre lancée par un onagre le frappa à mort. Il rendit l’âme en répétant les mêmes mots.
Chapitre consacré à Ponce Pilate dans « Antiquités juives » (livre XVIII)
Ce livre rapporte des événements survenus alors que Ponce Pilate était préfet de Judée. 1-2. Soulèvement des Juifs contre Ponce Pilate ; sa répression 3. Vie, mort et résurrection de Jésus-Christ. 4. Scandale du temple d’Isis à Rome (on se demande ce que vient faire cette histoire). 5. Expulsion des Juifs de la capitale.
On remarquera comment se termine le paragraphe 2 et comment débute le paragraphe 4.
[55]. 1. Pilate, qui commandait en Judée, amena son armée de Césarée et l’établit à Jérusalem pour prendre ses quartiers d’hiver. Il avait eu l’idée, pour abolir les lois des Juifs, d’introduire dans la ville les effigies de l’empereur qui se trouvaient sur les enseignes, alors que notre loi nous interdit de fabriquer des images ; [56] c’est pourquoi ses prédécesseurs avaient fait leur entrée dans la capitale avec des enseignes dépourvues de ces ornements. Mais, le premier, Pilate, à l’insu du peuple – car il était entré de nuit – introduisit ces images à Jérusalem et les y installa. Quand le peuple le sut, il alla en masse à Césarée et supplia Pilate pendant plusieurs jours de changer ces images de place. [57] Comme il refusait, disant que ce serait faire insulte à l’empereur, et comme on ne renonçait pas à le supplier, le sixième jour, après avoir armé secrètement ses soldats, il monta sur son tribunal, établi dans le stade pour dissimuler l’armée placée aux aguets. [58] Comme les Juifs le suppliaient à nouveau, il donna aux soldats le signal de les entourer, les menaçant d’une mort immédiate s’ils ne cessaient pas de le troubler et s’ils ne se retiraient pas dans leurs foyers. [59] Mais eux, se jetant la face contre terre et découvrant leur gorge, déclarèrent qu’ils mourraient avec joie plutôt que de contrevenir à leur sage loi. Pilate, admirant leur fermeté dans la défense de leurs lois, fit immédiatement rapporter les images de Jérusalem à Césarée.
[60] 2. Pilate amena de l’eau à Jérusalem aux frais du trésor sacré, en captant la source des cours d’eau à deux cents stades de là. Les Juifs furent très mécontents des mesures prises au sujet de l’eau. Des milliers de gens se réunirent et lui crièrent de cesser de telles entreprises, certains allèrent même jusqu’à l’injurier violemment, comme c’est la coutume de la foule. [61] Mais lui, envoyant un grand nombre de soldats revêtus du costume juif et porteurs de massues dissimulées sous leurs robes au lieu de réunion de cette foule, lui ordonna personnellement de se retirer. [62] Comme les Juifs faisaient mine de l’injurier, il donna aux soldats le signal convenu à l’avance, et les soldats frappèrent encore bien plus violemment que Pilate le leur avait prescrit, châtiant à la fois les fauteurs de désordre et, les autres. Mais les Juifs ne manifestaient aucune faiblesse, au point que, surpris sans armes par des gens qui les attaquaient de propos délibéré, ils moururent en grand nombre sur place ou se retirèrent couverts de blessures. Ainsi fut réprimée la sédition.
[63] 3. Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. [64] C’était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après avoir ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d’après lui celui des chrétiens n’a pas encore disparu.
[65] 4. « Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs et il se passa à Rome, au sujet du temple d’Isis, des faits qui n’étaient pas dénués de scandale ».
Suit alors un long récit mettant en scène une belle et chaste romaine : Paulina. L’histoire n’a rien à voir avec les Juifs, ni avec Ponce Pilate. Cette dame a été abusée par un amoureux éconduit qui s’était fait passer pour le dieu Anubis…. « [79] Quand Tibère eut de toute l’affaire une connaissance exacte par une enquête auprès des prêtres, il les fait crucifier… il fit raser le temple et ordonna de jeter dans le Tibre la statue d’Isis…»Je reviens maintenant à l’exposé de ce qui arriva vers ce temps-là aux Juifs vivant à Rome, ainsi que je l’ai déjà annoncé plus haut.
[81] 5. Il y avait un Juif qui avait fui son pays parce qu’il était accusé d’avoir transgressé certaines lois et craignait d’être châtié pour cette raison. Il était de tous points vicieux. Établi alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse. [82] S’adjoignant trois individus absolument semblables à lui, il se mit à fréquenter Fulvia, une femme de la noblesse, qui s’était convertie aux lois du judaïsme, et ils lui persuadèrent d’envoyer au temple de Jérusalem de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, car c’était dans ce dessein qu’ils les avaient demandés dès le début. [83] Tibère, à qui les dénonça son ami Saturninus, mari de Fulvia, à l’instigation de sa femme, ordonna d’expulser de Rome toute la population juive. [84] Les consuls, ayant prélevé là-dessus quatre mille hommes, les envoyèrent servir dans l’île de Sardaigne ; ils en livrèrent au supplice un plus grand nombre qui refusait le service militaire par fidélité à la loi de leurs ancêtres. Et c’est ainsi qu’à cause de la perversité de quatre hommes les Juifs furent chassés de la ville.
Le 6 janvier, c’est l’Épiphanie pour les chrétiens. Ce mot, qui vient du grec, signifie « manifestation » ou« apparition« . De quelle manifestation s’agit-il ? L’objet de la célébration dépend du rite de l’Église.
Les orthodoxes célèbrent le baptême de Jésus? Non pas son baptême juif, qui a eu lieu huit jours après sa naissance (selon l’Évangile de Luc), mais son baptême par Jean le Baptiste sur le fleuve Jourdain alors qu’il avait une trentaine d’années.
L’Église arménienne célèbre la naissance de Jésus.
Tandis que les catholiques célèbrent la venue des « rois-mages ».
« Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des magesvenus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : où est le roi des juifs qui vient de naître ?«
Matthieu et Luc ne sont pas d’accord sur les circonstances de la naissance de Jésus. Or ce sont nos seules sources, les autres évangiles restent muets à ce sujet, et les autres livres canoniques n’en parlent pas. Voici un résumé des faits.
Dans l’ Évangile de Matthieu
Hérode est le roi de Judée.
Les parents de Jésus habitent Bethléem.
C’est donc dans leur maison que naît Jésus.
Des mages venus d’Orient parlent de sa naissance à Hérode.
Puis, en mission d’espionnage pour le roi, ils viennent rendre hommage à l’enfant, lui offrant de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Avertis en songe des noirs desseins d’Hérode, ils ne repassent pas par Jérusalem renseigner Hérode sur le lieu de naissance de Jésus lors de leur retour au pays.
Joseph avertit de même fuit avec sa famille en Égypte.
Hérode dupé fait assassiner tous les enfants de Bethléem de moins de deux ans. Le massacre n’est pas corroboré par l’Histoire. Alors que la tradition parlait de milliers d’enfants tués, aujourd’hui, la Catholic Encyclopedia parle d’une vingtaine d’enfants et conclut que ce petit nombre explique que l’événement n’ait pas été commenté.
Après la mort d’Hérode, Joseph, Marie et Jésus viennent s’installer à Nazareth, en Galilée. Étrange le choix de cet endroit ! A la même époque, la région de Sépphoris, dont Nazareth était un village, est le centre de la révolte d’un certain Judas, descendant des Hasmonéens. La révolte sera matée, dans la sang, par les légions romaines de Varus, venant de Syrie. Deux mille rebelles seront crucifiés.
Dans l’ Évangile de Luc
Hérode est le roi de Judée. C’est la seule correspondance entre les deux récits !
Joseph et Marie habitent à Nazareth en Galilée.
Joseph emmène sa femme enceinte à Bethléem pour participer au recensement organisé par les Romains. Il serait un descendant du roi David (qui aurait vécu 1000 ans auparavant), originaire de cette localité. Le recensement de Quirinus a eu lieu en l’an 6 ou 7, soit onze ans après la mort d’Hérode.
Les auberges étant complètes, Jésus naît dans une étable. On l’installe dans la crèche, c’est-à-dire la mangeoire.
Les bergers des environs, avertis que le sauveur venait de naître, viennent lui rendre hommage.
Huit jours après la naissance, Jésus est présenté au temple de Jérusalem car « tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur ». Ses parents sacrifient « un couple de tourterelles ou de pigeons… suivant la loi« .
La naissance du mythe
Donc, l’Évangile de Matthieu parle de mages. Il ne cite ni leur nombre, ni leur nom.
Quelques dizaines d’années plus tard (au VIe siècle ?), dans un apocryphe intitulé « L’Évangile du Pseudo-Matthieu » on lit :
« Alors ils ouvrirent leurs trésors et donnèrent de riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même, ils offrirent chacun une pièce d’or. Et l’un offrit de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe »
On sait maintenant qu’ils sont trois. Ensuite, dans un autre apocryphe, « La vie de Jésus en arabe » (VIe siècle ?), on apprend qu’ils sont fils de rois :
« Lorsque Jésus naquit à Bethléem de Juda au temps du roi Hérode, les mages vinrent de l’Orient à Jérusalem- ainsi que l’avait prophétisé Zarathoustra-, portant des offrandes d’or, de myrrhe et d’encens. Certains prétendent qu’ils étaient trois, comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs »
Avec le temps, vers le VIIe siècle, dans l’ouvrage « Excerpta Latina Barbari« , ils seront rois eux-mêmes, ils sont devenus les rois-mages et on connaît leur nom : Melchior, Balthazar et Gaspard. Ils avaient été nommés Balthazar, Melkon et Gathaspar dans l’Évangile arménien de l’Enfance datant du VIe siècle.
On attribue à la mère de l’empereur Constantin (272-337), Hélène (252-330 ?), la découverte des squelettes des trois « Rois Mages », reliés par une chaînette en or. Ce qui ne fait aucun doute sur leur origine, se dit-elle ! Rapportés dans une châsse à Constantinople, ils ont été transférés à Milan et lors du sac de la ville (1162) par l’empereur germanique, Frédéric Barberousse (1122-1190), la châsse a été amenée à Cologne où on peut toujours la voir dans la cathédrale. Étrange que les « rois-mages » aient été inhumés à Jérusalem car la tradition rapporte qu’ils sont rentrés chez eux en évitant Jérusalem.
Reliquaire contenant les corps des trois rois-mages.
Les offrandes qui ont été faites à Jésus (l’or, l’encens et la myrrhe) sont conservées dans le monastère Saint-Paul du Mont Athos… ou à Moscou !
En Grèce ou en Russie ?
Et aujourd’hui ?
En 2005, le pape Benoît XVI, en visite à Cologne, a déclaré dans son homélie :
« La ville de Cologne ne serait pas ce qu’elle est sans les Rois Mages, qui ont tant de poids dans son histoire, dans sa culture et dans sa foi. Ici, l’Église célèbre toute l’année, en un sens, la fête de l’Épiphanie. C’est pourquoi, avant de m’adresser à vous, chers habitants de Cologne, j’ai voulu me recueillir quelques instants en prière devant le reliquaire des trois Rois Mages, rendant grâce à Dieu pour leur témoignage de foi, d’espérance et d’amour ».
Benoît XVI a employé deux fois le mot « foi ». Avoir la foi, c’est croire sans se poser de question, c’est avoir confiance absolue dans la tradition.
En 63 avant notre ère, le général romain Pompée, conquiert la Syrie en battant le dernier roi grec, Mithridate VI, d’origine perse. Pour la petite histoire, notons que son frère s’appelait Mitridate Chrestos. Personne ne lui a voué un culte, car « chestos » signifie « bon ou bienfaisant ».
La Judée, dirigée par la dynastie hasmonéenne qui a acquis une quasi indépendance vers 167 avant notre ère, s’est agrandie petit à petit en profitant de la faiblesse des Grecs, descendants des généraux d’Alexandre le Grand.
A l’arrivée des Romains en Syrie, deux frères se disputent le trône de Judée : Hyrcan II et Aristobule II. Pompée intervient, prend Jérusalem et fait de la Judée un protectorat romain sous le contrôle du gouverneur romain de Syrie. Après sa victoire, Pompée visite le temple de Jérusalem, ce qui sera considéré comme une grave profanation.
Suite à la guerre qu’il a menée en Judée, Pompée ramène à Rome des prisonniers qui lorsqu’ils passeront du statut d’esclaves à celui d’affranchis constitueront les premières communautés juives de Rome. A cette époque, Babylone et Alexandrie (Egypte) comptaient déjà d’importantes communautés juives.
Avec l’accès au trône d’Antigone, le neveu d’Hyrcan II, la situation devient confuse. Les Parthes, ennemis des Romains, qui occupaient un vaste territoire à l’est de l’Euphrate, envahissent Israël.
L’empire romain et l’empire parthe sous l’empereur Auguste. La carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grateloup que je recommande chaudement.
En 37 avant notre ère, les Romains placent Hérode sur le trône de Judée. Il sera appelé le Grand à la suite des travaux qu’il va entreprendre dans le pays : construction de villes (Césarée maritime, etc.), de forteresses (Machéronte, Massade, etc.), d’un théâtre et d’un amphithéâtre à Jérusalem et surtout il va agrandir et embellir le temple de la ville qui deviendra un des temples les plus imposants de l’Empire romain. Les travaux débuteront en 19 avant notre ère et se termineront 82 ans plus tard, en 63 de notre ère. Le gros oeuvre n’avait demandé que 7 ans et le temple semble n’avoir jamais été fermé.
Reconstitution du temple de Jérusalem
A la mort d’Hérode, en l’an 4 avant notre ère, son territoire est partagé, selon ses souhaits, entre trois de ses fils :
Archélaos obtient la Judée avec Jérusalem avec le désert du Néguev.
Hérode dit Antipas, obtient la Samarie et la Galilée au nord de la Judée.
Philippe obtient les territoires à l’est du Jourdain, jusqu’à la frontière nord du royaume des Nabatéens (Pétra).
En l’an 6 ou 7 de notre ère, Archélaos est destitué par les Romains qui prennent le contrôle direct de la Judée. Elle devient une province impériale, dirigée par un préfet qui s’installera à Césarée maritime, avec une petite armée d’un millier d’hommes. C’est à cette occasion que le gouverneur de Syrie envoie son légat, Quirinus, effectuer un recensement. Ce recensement a pour objectif de déterminer l’impôt des personnes. Comme je l’ai dit par ailleurs, ce recensement ne concerne que la Judée (pas la Galilée) et a été fait 11 ans après la mort d’Hérode. La naissance de Jésus racontée dans l’Évangile de Luc est une fable. C’est le gouverneur de Syrie qui contrôle le recensement, car un préfet n’a pas de prérogatives financières sur le territoire qu’il dirige.
Sous l’empereur Claude (41-54), la Judée devient une province sénatoriale, gouvernée par un procurateur. Remarquons que Ponce Pilate n’était pas procurateur, mais préfet.
Les temps messianiques
Un des derniers livres de la Bible, le Livre de Daniel, écrit vers 150 avant notre ère, par un auteur inconnu, déclare que les temps sont venus… Dieu va envoyer un prince, un messie pour préparer le royaume de Dieu sur terre.
Le Livre de Daniel donne même la date du début de l’insurrection qui précédera l’arrivée des troupes célestes : la fin des temps (de malheur) arrivera 70 semaines d’années à partir de la première année du règne de Darius, fils d’Artaxerxés, soit Darius II dont le règne commença en -423. La fin des temps est donc prévue en 66/67 de notre ère (490 moins 423). Ceci sera l’œuvre d’un « prince messie », du«Fils de l’homme» et se soldera par « la destruction de la ville et du sanctuaire…causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ».
Le Livre de Daniel est à la fois un livre apocalyptique, du grec « révélation, découverte » et messianique, qui a foi dans l’intervention miraculeuse de Dieu. Depuis la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et l’exil qui s’en suivit (-586), la conception du temps pour les élites juives a changé. Le temps ne s’écoule plus indéfiniment, il a eu un début, il aura une fin. La fin des temps sera cataclysmique, mais une ère nouvelle, de paix et de justice : le royaume de Dieu, sera la récompense des épreuves qu’Israël endure.
Pour comprendre l’histoire du premier siècle de notre ère en Palestine, et par conséquent, le christianisme, il est important de prendre en compte le messianisme. Les évangiles de Matthieu (25, 15-25), de Marc (13,14-23) et de Luc (21-20,24) font d’ailleurs dire à Jésus :
« Quand vous verrez installé dans le lieu saint l’Abominable Dévastateur, dont a parlé le prophète Daniel, alors que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ; celui qui sera sur la terrasse, qu’il ne descende pas pour emporter ce qu’il y a dans la maison ; celui qui est aux champs, qu’il ne se retourne pas pour prendre son manteau… ».
Jésus est un annonciateur, il reprend les thèmes du Livre de Daniel : un messie va venir annonçant la fin des temps de malheur et l’arrivée du royaume de Dieu. L’idée sous-jacente au messianisme est que le dieu d’Israël ne peut pas avoir abandonné son peuple et sa terre à la domination étrangère. Un jour il manifestera sa puissance et sa justice et cela d’autant plus vite que son peuple observera fidèlement la loi. La terre est actuellement dominée par le mal. Il sera extirpé après une succession de calamités. Dans les évangiles, ces événements sont imminents :
« En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive »(24-34). Ou : « En vérité je vous le déclare, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que vienne le Fils de l’homme »(10-23). Ou encore « Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son père » (16-28). Et enfin : « En vérité, je vous le dit, tout cela va retomber sur cette génération » (23-36).
Je n’ai cité que les passages de l’Évangile de Matthieu. Jésus apparaît comme l’annonciateur du Fils de l’homme, du messie. Il n’est pas ce personnage. Mais comme la prédiction ne s’est pas réalisée du vivant de Jésus, ses disciples vont annoncer son retour, cette fois en tant que messie… pour très bientôt.
Si Jésus a annoncé les événements, d’autres se sont présentés comme messies et ont lancé la révolte. Dès la mort d’Hérode, Judas bar Ezéchiel, un descendant des Hamonéens, se proclame messie et se révolte. Il attaque l’arsenal de la ville de Sépphoris, ville dont Nazareth devait être un faubourg mais qui n’est jamais citée dans les évangiles. Sa révolte est écrasée par les légions de Varus venues de Syrie et Sépphoris est détruite. Il y aura plus de 2000 crucifiés.
Le recensement de Quirinus est l’occasion pour Judas le Gaulanite (ou Judas de Gamala) de se proclamer messie. Il crée le parti des zélotes qui s’opposent dans la violence aux envahisseurs romains et pensent qu’ils seront secondés par YHWH lors de la guerre finale qui rétablira la justice divine. Ce qui reflète bien le contenu du Livre de Daniel. La révolte est une nouvelle fois réprimée par les légions romaines venues de Syrie. On ignore comment mourut Judas. Par contre ses fils Jacques et Simon seront crucifiés vers 44.
Flavius Josephe en guerre
En l’an 66 (quelle coïncidence !), lassés par les provocations du procurateur Florus (64-66), qui puise dans le trésor du temple pour ses besoins personnels, les jeunes prêtres du Temple refusent de procéder au sacrifice journalier financé par l’empereur romain, Néron. Sous l’impulsion des zélotes, le pays entier s’embrase. La garnison romaine de la forteresse Antonia, jouxtant le temple, est massacrée.
Agrippa II et sa sœur Bérénice, qui règnent sur la Galilée, tentent de calmer les insurgés, en vain. Rome envoie la XIIe légion basée en Syrie pour rétablir l’ordre à Jérusalem, mais elle a mal estimé l’importance de la révolte, c’est un échec.
En 67, Néron décide d’envoyer Vespasien avec 3 légions (V, XII et la Xe qui avait un sanglier comme emblème). Il se met en route à partir d’Antioche, capitale de la Syrie. Il doit faire la jonction à Ptolémaïs (Saint Jean d’Acre) avec son fils Titus commandant la XVe légion, partie d’Égypte.
Et c’est ici qu’entre en scène Joseph bar Matthias, un juif né vers l’an 30 ou 40, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il va prendre une part active dans la révolte de 66. Il est chargé par Anan, le grand prêtre, de ralentir la progression des légions de Vespasien venant de Syrie. Il va donc défendre la Galilée. (C’est du moins ce qu’il racontera dans ses ouvrages.)
Après avoir résisté 40 jours, il est fait prisonnier lors du siège de Jotapata. Chose étrange, il est le seul rescapé du siège de la ville. Il va séduire Vespasien en prédisant qu’il sera le futur empereur romain. Dans la prophétie de Daniel, un prince doit voir le jour en Judée. La plupart y ont vu le messie juif, or Josephe déclare que ce prince, c’est Vespasien. Et l’avenir lui donnera raison.
La conquête du territoire va prendre de longs mois. Car à Rome, des troubles ont éclaté à la mort de Néron en 68. Cette année verra se succéder trois empereurs, proclamés par leurs légions. Et à ce petit jeu, c’est Vespasien, soutenu par les généraux du Danube, qui l’emportera. Il part à Rome en juillet 69, confiant les légions à son fils Titus qui, en 70, assiège Jérusalem.
Dans la ville encerclée, les vivres commencent à manquer. Trois factions rivales défendent encore la cité : Eléazar ben Simon commande les zélotes qui sont retranchés dans l’enceinte intérieure du Temple, Jean de Gischala défend le parvis extérieur du Temple et Simon bar Gioras, un chef de bande, règne sur le reste de la ville.
Titus fait ériger un mur de 7 kilomètres autour de la ville, pour ce faire, il fait abattre tous les arbres des environs. A titre de comparaison, l’enceinte construite autour de Paris par Philippe Auguste ne mesurait que 5 kilomètres. Il profite des sabbats, jours chômés par les juifs, même en temps de guerre, pour ériger une terrasse face à la partie nord du temple, le point le plus exposé, les autres côtés étant protégés par des ravins.
Enceintes de Paris
En juillet 70, les légions de Titus donnent l’assaut. C’est la curée, le temple est incendié et une bonne partie de Jérusalem s’enflamme. Le trésor du temple, dont la ménorah, le chandelier à sept branches, est ramené à Rome et exhibé lors du triomphe de Titus. Le butin et la vente des esclaves serviront, entre autres, à construire le fameux Colisée.
La ménorah rapportée par les légionnaires romains (détail de l’arc de triomphe de Titus à Rome)
Les fils de la lumière n’ont pas triomphé des forces du mal… mais la prophétie de Daniel s’est réalisée dans sa totalité. Ne prédisait-elle pas : « la destruction de la ville et du sanctuaire… causée par un prince qui consolidera une alliance avec un grand nombre et qui fera cesser le sacrifice et l’oblation … ». La fin du temple marque le début du judaïsme moderne qui a dû se redéfinir sans lieu de culte et de sacrifices… et celui du christianisme qui souhaitait prendre la relève.
La tradition chrétienne veut que les disciples de Jésus aient quitté la ville de Jérusalem lors de l’insurrection pour se réfugier dans les grottes des environs de Pella. J’estime qu’au contraire, ils ont pris une part active à la révolte espérant le retour de Jésus au terme de la catastrophe annoncée. La communauté chrétienne de Jérusalem aurait disparu dans la guerre.
Flavius Josephe écrivain
Vespasien et son fils Titus, qui lui succéda à la tête des légions romaines en Judée, ont utilisé Joseph comme interprète. Après la chute de Jérusalem, il s’installe à Rome, sous la protection de Vespasien et de ses fils Titus et Domitien, dont il prend le nom de famille « Flavius », en tant qu’affranchi. Il est donc connu sous le nom de Flavius Josèphe. Il est notre principale source pour connaître l’histoire de la Judée de -175 à la chute de forteresse de Massada, tombée en 73, dernier bastion de résistance juive lors de la révolte contre les Romains.
Il a écrit quatre ouvrages :
La Guerre des Juifs (vers 75). En 7 livres, il développe les causes de la révolte de 66 et détaille celle-ci. Il rédige en fait l’histoire des 2 siècles précédents : de l’avènement des Hasmonéens à la destruction du temple de Jérusalem. Les copies que nous possédons (en grec) datent des Xe et XIe siècles.
Autobiographe. C’est la suite du précédent où il justifie sa conduite lors de la guerre contre les Romains. Il ne faut pas oublier qu’il est un traître pour les Juifs.
Antiquités juives (vers 93). En 20 livres il raconte, pour le public romain et grec, l’histoire des Juifs de la création du monde jusqu’au procurateur Gessius Florus (64).
Contre Apion (vers 95). Dans ce document, il défend le peuple juif et le judaïsme qu’Apion avait critiqué. Apion était mort sous l’empereur Claude.
On remet ça !
En 132, sous l’empereur Hadrien, les Juifs se révoltent à nouveau sous la conduite d’un messie : Bar Kokhba, « le fils de l’étoile » (de David). Il faudra trois années aux Romains pour venir à bout de la guérilla. Les conséquence seront terribles : les Juifs se verront interdire l’accès à Jérusalem, qui sera entièrement détruite et rebâtie. Elle prendra le nom d’Aelia Capitolina, du nom de famille d’Hadrien (Aelius) et des attributs de Jupiter (capitolin) dont le temple sera construit sur l’emplacement du temple juif. La Judée deviendra la Palestine. Le messie vaincu sera renommé Bar Koziba dans le Talmud, « le fils du mensonge ».
Cette nouvelle défaite va creuser le fossé entre le judaïsme et le christianisme. Marcion, un penseur chrétien ne va-t-il pas prôner d’abandonner de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament) et de rejeter YHWH comme dieu ? Le fossé deviendra infranchissable au IVe siècle, lorsque le concile de Nicée (325) fixera la date de Pâques au dimanche suivant la Paque juive. Jusqu’alors, il n’était pas rare que les juifs et les chrétiens célèbrent ensemble les fêtes de Pâque(s) et de la Pentecôte.
Dans l’Évangile de Jean, apparaît un personnage non nommé, appelé « le disciple que Jésus aimait ». Qui est-il ? La version officielle veut que ce soit Jean lui-même, qui aurait rédigé son évangile sur l’île de Patmos, où il avait été déporté par les Romains lors des (hypothétiques) persécutions de Domitien. Comme cet évangile est le dernier à avoir été écrit selon la chronologie la plus couramment admise, on fait de Jean un centenaire !
Mais dans cet évangile, les fils de Zébédée (Jean et son frère Jacques), n’apparaissent qu’au chapitre 21 et c’est un ajout pour donner une importance à Jean.
Cet amour pour Jean n’est cité que dans un texte tardif, l’Assomption de Marie. Marie dit de Jean qu’elle appelle « père Jean » : « Souviens-toi qu’il t’a aimé plus que les autres ».
Faire de Jean le disciple que Jésus aimait est très ambigu. Léonard de Vinci et plusieurs autres peintres ne s’y sont pas trompés, qui ont représenté un Jean androgyne dans la Cène, dans des positions particulièrement équivoques.
Plusieurs tableaux de la scène : Léonard di Vinci (1495), Andrea del Castagno (1447) et en bas, Soeur Marie Agnès Godard (1670)
Lors de sa crucifixion, Jésus confie sa mère à ce disciple. La tradition chrétienne voit donc Marie accompagnant Jean à Delphes. Or Jean, qui est un apôtre, n’a pas assisté à la crucifixion d’après les évangiles : les apôtres se sont tous enfuis. Dans les Actes de Jean, datés du IIe siècle, mais considérés comme hérétiques dès le IVe siècle et condamnés par le concile de Nicée de 787, Jean apparaît comme un homme chaste recherchant la souffrance, mais jamais il ne se présente comme le disciple que Jésus aimait. Il ne connaît d’ailleurs pas Jésus, ni l’Ancien ou le Nouveau Testament. Pour lui Jésus est synonyme de Dieu, un et unique. Ce qui explique la condamnation de ce livre. Dans ces actes, il serait mort à Ephèse.
Il y a d’autres candidats au titre de disciple aimé. Le premier est Marie-Madeleine, c’est ce que disent les manuscrits de Nag Hammadi. Si Jésus et Marie-Madeleine entretenaient une relation, il est naturel que Jésus confie sa mère à sa compagne. Et Marie-Madeleine était bien présente lors de la crucifixion contrairement à Jean et aux apôtres, toujours d’après nos seules sources, les évangiles.
Marie-Madeleine est un personnage secondaire, dans les évangiles, mais elle a fait couler beaucoup d’encre. Qui est-elle ? Le pape Grégoire Ier en a fait une prostituée au VIe siècle, ce qui n’apparaît pas dans les évangiles, et au XXe siècle, plusieurs auteurs en ont fait la femme de Jésus. Que faut-il penser ?
En fait, il n’y a pas de Marie-Madeleine dans les évangiles, mais une série de Marie, dont une est dite de Magdala, une ville située près du lac de Génésareth (actuellement mer de Galilée). Tous les évangiles sont d’accord : cette Marie, que nous appelons Marie-Madeleine, a assisté à la crucifixion et a été la première à découvrir le tombeau vide et à rencontrer Jésus ressuscité. Mais qui est-elle ? Seul Luc nous dit que Marie de Magdala accompagnait Jésus dans ses voyages de prédication. C’est un grand honneur qu’une femme soit citée parmi les disciples de Jésus.
Nous connaissons Marie-Madeleine par d’autres textes que les évangiles canoniques, ceux trouvés à Nag Hammadi, en Égypte en 1945. Parmi ces documents, deux font la part belle à Marie-Madeleine : l’Évangile selon Marie et l’Évangile selon Philippe. Ce sont des ouvrages gnostiques (secte chrétienne considérée comme hérétique) qui remontent probablement au IIe siècle. Contrairement aux évangiles canoniques, ils ne racontent pas l’histoire de Jésus, mais regroupent des paroles qu’il aurait prononcées. Dans ces deux ouvrages, Marie-Madeleine apparaît comme la disciple préférée de Jésus.
Dans l’Évangile de Marie, on lit : « Pierre dit à Marie : Sœur, nous savons que le Sauveur t’aimait plus qu’aucune autre femme ».
Dans l’Évangile de Philippe, c’est encore plus explicite :
32. Il y avait trois femmes qui étaient proches du Seigneur : sa mère Marie et sa sœur et Marie-Madeleine, qu’on appelait sa compagne (= sa femme). En effet, sa sœur était une Marie, sa mère et sa compagne aussi.
55. … Quant à Marie-Madeleine, le Sauveur l’aimait plus que tous les disciples et l’embrassait souvent sur la bouche. Le reste des disciples lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? ». Le Sauveur répondit et leur dit : « Pourquoi ne vous aimai-je pas comme elle ? »
L’honnêteté nous oblige à dire que le verset 55 est en mauvais état, certaines parties manquent. Mais la traduction ne semble pas faire de doute. Le baiser n’a peut-être rien de sexuel, car dans un autre apocryphe gnostique, c’est Jacques que Jésus embrasse sur la bouche (voir ci-après).
James Tabor, professeur à l’université de Caroline du Nord, qui défend l’idée d’une dynastie succédant à Jésus, voit dans le disciple bien aimé Jacques, le frère de Jésus. Et ici aussi, il est logique que Jacques, devenant le chef de famille, prenne soin de sa mère. De plus, dans la seconde Apocalypse de Jacques, on lit : « Et il me baisa la bouche et m’embrassa, en disant : mon bien-aimé ». C’est Jacques, son frère, qui parle de Jésus.
Un autre candidat est Lazare, frère de Marthe que Jésus a ressuscité. Dans un apocryphe (livre non repris dans la nouveau Testament) appelé l’Évangile Secret de Marc, on peut lire ces passages pour le moins curieux :
« Et il (Jésus) entra aussitôt à l’endroit où
se trouvait le jeune homme (dans le tombeau), étendit la main et le ressuscita
en lui saisissant la main. Le jeune homme l’ayant regardé l’aima ».
« Et après six jours, Jésus lui donna un
ordre et le soir venu, le jeune homme se rend auprès de lui, le corps nu
enveloppé d’un drap. Et il resta avec lui cette nuit-là, car Jésus lui
enseignait le mystère du royaume de Dieu ». Notons, que dans l’évangile canonique attribué à Marc, un jeune homme
s’enfuit nu, délaissant son drap lors de l’arrestation de Jésus (Ma. 14,
51-52).
« Et là (à Béthanie), se trouvaient la
sœur du jeune homme que Jésus aimait et sa mère et Salomé »
Ils feraient partie d’une lettre de Clément d’Alexandrie (150-215) à un certain Théodore, dont une copie datée de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle aurait été retrouvée au monastère de Mar Saba (près de Jérusalem) par le professeur Morton Smith de l’Université de Columbia en 1958. Personne d’autre n’a vu cette lettre copiée sur les pages de garde d’un ouvrage d’Ignace d’Antioche. Plusieurs universitaires mettent en doute l’authenticité de ce texte et plusieurs soupçonnent même Morton Smith de s’être livré à cette supercherie. D.H. Atkinson concluant : « C’est une belle et gaie (Morton Smith était homosexuel ) plaisanterie pleine d’ironie au détriment de tous les spécialistes imbus d’eux-mêmes, qui non seulement manquent d’humour, mais qui croient que ce prétendu fragment d’évangile nous vient de la première lettre connue du grand Clément d’Alexandrie »
Nous avons tenu à rapporter cette histoire pour montrer la difficulté d’avoir des certitudes sur les textes qui nous sont parvenus.
L’Église s’est mise dans un bel embarras en refusant à Jésus aussi bien une femme qu’un frère.
Que de mystères entourent ce livre ! Pourtant, si on se réfère à la tradition, tout est bien clair. Le Coran renferme toute la révélation que Mahomet a reçue de Dieu par l’intermédiaire de l’ange Gabriel entre 610 de notre ère et 632, date de la mort du prophète. La révélation était orale et récitée par les fidèles. Au fil du temps, la récitation s’est faite moins respectueuse de l’original, ce qui a amené le troisième calife, Uthman (644-656), a la mettre par écrit, « dans un arabe clair« . C’est du moins ce que raconte Boukhari, un chroniqueur du IXe siècle.
Un livre saint
Les citations qui suivent sont extraites de l’introduction du « saint Coran » édition AlBouraq (Médine 2019).
« C’est le livre d’Allah qui englobe des questions très variées, notamment le dogme, la loi (Charia), la morale, la prédiction à l’islam, l’usage des bons conseils, la moralité, la critique constructive, l’avertissement, les argumentations et témoignages, les récits historiques, les références aux signes cosmiques d’Allah, etc.« « Le Coran est par essence miraculeux et inimitable, tant au point de vue du fond que de la forme. C’est la parole incréé d’Allah, révélée à son messager Muhammad…«
Sa traduction est un exercice difficile : « Le traducteur doit être un expert chevronné en langues arabes et étrangères, il doit disposer d’un savoir encyclopédique incontestable et jouir en plus de qualités morales indéniables. Car chaque terme dans la langue du Coran a un certain poids, chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence.«
La version actuelle du Coran, en arabe, date de 1923/1924 et a été composée au Caire. Elle ne modifie pas le texte antérieur, mais lève des imprécisions : « Les gens ne formaient (à l’origine) qu’une seule communauté (Co. 10,19) ». Les ajouts sont toujours entre parenthèses ou entre crochets. C’est la version canonique. Jusqu’alors, on admettait sept ou dix lectures différentes du Coran, suivant les écoles juridiques.
Présentation du texte
C’est un texte déroutant, « sans contexte » : il met en scène des personnages biblique tels qu’Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus…, sans les présenter dans leur contexte, comme si les destinataires des récits coraniques les connaissaient déjà. Ce qui était probablement le cas. C’est une oeuvre relativement courte de 6236 versets regroupés en 114 chapitres, appelés sourates. A titre de comparaison, il comporte trois fois moins de mots que le Nouveau Testament. Chaque sourate porte un nom. Le Saint Coran de Médine, de petit format, comporte 700 pages, plus ou moins 250 à l’origine où les feuillets étaient plus grands. La plupart des versets sont écrits en prose rimée, il ne se lit donc qu’en arabe. A l’école coranique, les enfants musulmans apprennent à lire le Coran en arabe. Il leur faut trois ans pour pouvoir le réciter par cœur. L’enseignement ne vise pas à comprendre le texte, mais à le lire en arabe et à le réciter.
Jean Damascène ou Jean de Damas de son véritable nom Mansour ibn Sarjoun, ancien fonctionnaire du gouvernement omeyyade, devenu moine chrétien, né vers 676 et mort en 749, connaît le Coran. Il cite le nom de certaines sourates qu’il nomme « traités ». Ainsi, il parle du « traité de la femme », du « traité de la vache ». La sourate 2 s’appelle aujourd’hui « La vache », et la sourate 4 « Les femmes ». Ce fait est remarquable, car la découpe du Nouveau et de l’Ancien Testament en chapitres et versets ne s’est faite qu’au XVIe siècle ! La Bible de Gutenberg, imprimée en 1455, est un texte monolithique.
Bible de Gutenberg
Longtemps, il fut interdit de publier le Coran sous format imprimé. Gardons à l’esprit que le premier journal imprimé dans l’Empire ottoman date de 1864 ! Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, la reproduction du Coran s’est faite par lithographie, inventée en 1796, qui respecte le tracé manuel des lettres, et le travail des copistes.
Les sourates sont classées par ordre de taille, en versets. Les plus longues au début. Les sourates 1, 143 et 144 sont des textes liturgiques, des prières. Le classement n’est pas strictement respecté. Je tenterai d’apporter une explication à ces exceptions.
Graphique de la taille des 25 premières sourates
Parole incréée d’Allah ?
Dans les premiers temps de ce qui va devenir l’islam et que j’appellerai le « proto-islam », la notion de parole incréée n’a pas cours. La tradition rapporte que la femme de Mahomet, Aïcha, avait sa propre version du Coran dans laquelle les versets étaient rangés par ordre de révélation. De même, le Coran compilé par Abdullâh ibn Masûd, un compagnon du prophète, coexista avec le Coran « canonique » jusqu’au Xe siècle, puis ses propriétaires furent persécutés et les livres détruits.
Sous le calife Abd al-Malik (646-705), personne ne s’étonne que le général al-Hajjaj ben Youssef (661-714) ajoute 2000 harf au Coran. « Harf » peut signifier signe, lettre ou mot. On ne connaît donc pas l’importance des modifications faites. La plupart des historiens pensent qu’il ajouta des signes diacritiques différenciant les sons représentés par des signes (lettres) identiques.
La tradition conserve le souvenir d’une autre variation du texte connu sous le nom de hadith des sept ahruf (ahruf est le pluriel de harf). Le récit met en scène Umar, le deuxième calife et un compagnon du prophète. Ils ne sont pas d’accord sur la façon de réciter des versets. Ils demandent donc l’arbitrage de Mahomet. Umar récite les versets et Mahomet avalise la récitation en disant : « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Umar jubile. Mahomet demande au compagnon de lui donner sa version. Mahomet confirme « C’est bien ainsi qu’ils m’ont été révélés ». Même si cette histoire n’est pas vraie, elle montre que dans la période du proto-islam, le fond était plus important que la forme. Tout à fait le contraire d’aujourd’hui.
Qui a conçu le Coran et qui l’a mis par écrit ?
Question embarrassante et souvent éludée par les historiens qui se retranchent derrière la tradition. Le Coran a été révélé à Mahomet entre 610 et 632, date de sa mort. Les révélations ont été compilées par le troisième calife, Uthman, vers 650, qui fait détruire tous les textes pré-existants. Cette chronologie nous vient de Boukhari qui écrit vers 850, soit deux cents ans après les faits. Cette histoire a été érigée en dogme.
En ce basant sur l’étymologie syriaque du mot « coran » (« lectionnaire« ), certains milieux catholiques veulent voir dans ce livre un livre liturgique (chrétien) contenant les passages des textes religieux lus à l’occasion des cérémonies religieuses. Je ne les suivrai pas dans cette voie, le Coran est un texte original. « Coran » en arabe signifie « récitation« . Bien qu’il reprend les thèmes bibliques, à aucun endroit il n’y a un verset copié de la Bible ou d’un évangile. Les récits s’éloignent même souvent des textes bibliques (voir mon article sur Jésus dans le Coran). Plus qu’une copie, c’est une réinterprétation des textes anciens. Une remise en forme pour qu’ils soient compris par des auditeurs provenant d’horizons divers.
Il est probable que le Coran ait été initié par Mahomet, ce qui lui donna une aura de chef et de prophète. Mais le texte original a été altéré plusieurs fois suivant les circonstances. Jean-Jacques WALTER un ingénieur, chercheur en technologie, a publié sa thèse de doctorat en islamologie (hé oui) sous le titre « Le Coran révélé par la théorie des codes ». Il y analyse le texte à l’aide d’outils informatiques pour trouver les strates de rédaction. Il a détecté plus d’une trentaine de rédacteurs différents. Chacun ayant pris à son compte un thème différent. Il n’y a donc pas de versets écrits à La Mecque et d’autres à Médine, mais des rédacteurs différents suivant les circonstances historiques, comme je vais tenter de le montrer dans le chapitre suivant.
La mise par écrit de la première version du Coran a pu être faite sous le calife Uthman vers 650. Cet assertion traditionnelle ne gène pas : c’est l’édition d’un texte qui existe déjà. Le Coran n’aurait été produit qu’à quatre exemplaires lors de cette première compilation (tous perdus). Le papier n’existant pas encore, la création d’un coran nécessitait d’énorme quantité de peaux de mouton, environ une peau complète pour deux feuillets de 40 cm, ce qui était la norme à l’époque.
Ce qui étonne, c’est l’écriture des plus anciens textes qui nous sont parvenus.
Pages de deux Corans anciens (VII ou VIIIe siècle)
Je rappelle ce que proclamait l’introduction du « saint Coran » : « … chaque voyelle a sa raison d’être et le simple fait d’omettre une voyelle peut être lourd de conséquence. » Or dans ces textes, il n’y a aucun signe diacritique : les voyelles brèves sont absentes et une même lettre peut représenter plusieurs sons différents. Dans l’alphabet arabe, il n’y a que 18 lettres pour 28 sons. C’est d’autant plus bizarre que nous avons des bons de réquisitions datant de la conquête de l’Égypte, datés de 643, comportant des signes diacritiques différenciant les sons.
On pourrait croire que cette mise par écrit ne servait que de support à la récitation et qu’il n’était donc pas nécessaire d’être précis. Mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, il faut trois ans pour apprendre à réciter le Coran en s’y attelant tous les jours. Les nouveaux convertis avaient d’autres choses à faire, c’étaient des guerriers.
Le Coran est écrit en arabe clair ou plutôt, « rendu clair ». Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui où on a perdu le contexte culturel de l’époque. Il a été rédigé dans un environnement cosmopolite, l’écriture est sommaire et beaucoup de termes font polémique ; empruntés au syriaque (araméen), à l’hébreu, au grec, etc., ils sont devenus ambigus, leur sens a changé avec le temps en intégrant le vocabulaire arabe.
Les écrits musulmans sur la conquête ne manquent pas d’incohérences et d’incongruités : Tabari, qui écrit au Xe siècle, nous relate que lors d’une entrevue entre le général arabe (Sa’d bn Abi-Waqquas) et son homologue persan, le musulman lui a proposé de se rendre : « si vous acceptez, nous ne vous attaquerons plus, nous nous en retourneront en vous laissant le livre de Dieu« . Nous sommes en 637 bien avant la mise par écrit du « livre de Dieu ».
Un développement historique
Je vais tenter de donner une chronologie au développement d’un premier coran embryonnaire élaboré du vivant de Mahomet ou peu de temps après sa mort. Ceci reste une hypothèse, les chercheurs ne sont arrivés à aucun consensus.
Après 622. Le Coran naît dans un environnement multilingue et multiculturel. Chassés par les Byzantins qui reconquièrent les territoires que les Perses leur avaient pris depuis 612, les juifs fuient vers la péninsule arabique et se joignent aux disciples de Mahomet. Le Coran va s’affiner avec l’apport des rabbins juifs.
Avons-nous des preuves de cette mixité ? Elles sont au nombre de trois. Tout d’abord, la charte de Yathrib mentionne que les tribus arabes combattent sur le chemin de Dieu avec leurs clients juifs. Les juifs migrants ont été acceptés dans les tribus arabes comme clients, ce qui est conforme aux coutumes de l’époque. Sébéos, un chrétien, dans son Histoire d’Héraclius (l’empereur byzantin) parle de l’exil des juifs d’Edesse : « Ils prirent le chemin du désert et arrivèrent en Arabie chez les enfants d’Ismaël (les Arabes) ». Plus loin, il parle de la conquête arabe et dénombre « 12000 enfants d’Israël pour les guider (les Ismaëliens) dans le territoire d’Israël ». 12000, car chaque tribu d’Israël compte 1000 représentants ! Enfin, la tradition musulmane donne à Umar, le deuxième calife (634-644), un conseiller juif, rabbi Ka’ab qui le guide dans le choix de l’emplacement du lieu de prière à construire à Jérusalem.
Durant cette période, le Coran encense les juifs, « ceux qui savent, ceux qui donnent l’exemple« , et reprend les histoires des personnages bibliques.
Le début des Omeyyades(660). Lors de la conquête, des tribus arabes chrétiennes, les Ghassanides, se joignent aux disciples de Mahomet. Elles prennent même la direction des opérations et portent au califat la dynastie des Omeyyades. Il est probable que l’entente avec les juifs, trop intransigeants sur les questions religieuses et ennemis des chrétiens, dégénère. Ce qui se marque dans le Coran où les juifs deviennent des ennemis à éviter : ils ont contrefait la parole de Dieu. Jésus et les grands principes chrétiens font leur entrée dans le Coran. Mais les Ghassanides sont des hérétiques, ils rejettent le dogme de la Trinité imposé par les Byzantins. Dans le Coran, ces chrétiens orthodoxes seront traités d’associateurs, associant d’autres personnes au Dieu unique. La position des chrétiens dans le Coran est dès lors ambiguë, ils sont amis des musulmans et en même temps ennemis. Il faut bien comprendre qu’on parle de deux types de chrétiens.
On constate que plusieurs versets concernant Jésus ont été placés (ajoutés) à la fin des sourates. C’est le cas des sourates 4 et 5 (9 versets).
Abd al-Malik(685). Sous le calife Abd al-Malik l’arabe remplace le grec et le farsi dans l’administration. On peut donc considérer que la langue arabe est arrivée à maturité : la tenue des documents officiels en arabe ne permet plus la moindre interprétation. Le Coran va être réécrit pour y ajouter des signes diacritiques. Les quelques corans qui étaient en circulation sont détruits. C’est la phase de canonisation du Coran. Il devient le support d’une nouvelle religion.
Jésus est omniprésent dans les textes ornant les murs du Dôme du Rocher construit sous Abd al-Malik, mais il n’est pas le fils de Dieu.
Les Abbassides(750). En 750, la dynastie omeyyade est renversée et décimée par un coup d’Etat organisé par une armée composite venant des confins orientaux de la Perse. D’après la tradition, elle est commandée par un petit cousin de Mahomet, descendant de son oncle Abbas. Cette nouvelle dynastie prendra le nom d’abbasside. Damas est abandonnée au profit d’une nouvelle ville construite sur le Tigre, près de l’ancienne capitale de l’Empire perse, Ctésiphon. Cette nouvelle capitale du califat, c’est Bagdad. Si les Arabes sont toujours présents au gouvernement, la culture sera influencé par les Perses et petit à petit, la force armée passera aux mains des Turcs. Notons que l’animal chimérique qui transporte Mahomet vers Jérusalem, Buraq, est issu de la mythologie perse.
C’est peut-être à cette époque que le Coran devient la parole incréée de Dieu. Pour se faire, il faut lever les ambiguïtés de 332 versets qui visiblement ne sont pas prononcés par Allah comme : « Seigneur, je cherche ta protection contre les incitations du Diable » (Co. 23, 97). On a donc ajouté « Dis : » devant ces versets. Le verset cité devient : « Dis: Seigneur, je cherche… ».
Al-Mamun et les mutazilites(810). Au IXe siècle, le calife, al-Mamun (813-833), privilégie le mutazilisme, courant religieux qui considère le Coran comme une oeuvre humaine, inspirée par Dieu. Et la modification du Coran continue. Ainsi, les 3 versets finaux de la sourate 59 semblent avoir échappés à l’ajout du « Dis :« . On y lit (Co. 59, 23) : « C’est lui Allah, le créateur, celui qui donne le commencement à toute chose… ». On peut penser que ces versets ont été ajoutés après la purge précédente et qu’ils sont restés tels quels lors du retour à l’orthodoxie (en 848), car trop de corans étaient en circulation pour les détruire.
Incidemment, on remarque que la sourate 58 a 22 versets, la 59 : 24 (dont 3 ajoutés ?) et le 60 : 13. Les divergences dans l’ordre des sourates seraient-elles dues à des ajouts ?
On peut supposer que les partisans d’Ali, les chiites, ont développé leur propre version du Coran faisant la place belle à la famille du prophète. C’est ce que raconte la tradition. Mais au Xe siècle, alors qu’ils prennent le contrôle de l’Egypte, ils adoptent le Coran sunnite. Ils vont créer en Egypte un califat chiite qui va dominer la Palestine et les lieux saints. Ils seront les principaux adversaires des croisés.
L’honnêteté m’oblige à citer des versets qui ne corroborent pas mon hypothèse, les versets 36 à 59 de la sourate 3 qui narrent la naissance de Marie et de Jésus. Ces versets interpellent par leur emplacement. Dans le contexte de la sourate, ils présentent Marie comme la sœur de Moïse et d’Aaron. De plus, ils ne représentent pas des paroles de Allah et ne sont pas précédés de « Dis » contrairement aux versets qui précédent : 31 et 32.
« Son seigneur l’agréa du bon agrément… (37) « Alors Zacharie pria son seigneur… (38) « Et Allah lui enseigna l’écriture… (48)
En quoi est-ce un problème ? Ses versets sont déjà connus de Jean de Damas qui est mort en 749… avant l’arrivée des Abbassides. Dans mon hypothèse, ils auraient dû être corrigés.
Une curiosité.
Vingt-neuf sourates, dans les premières, commencent par des lettres isolées (par exemple : « A L D »). On a dit que c’était des hésitations de Mahomet et que par respect, ses secrétaires avaient tout retranscrit. Le « saint Coran » de Médine avoue son ignorance sur leur signification. François Déroche se demande si ce n’était pas des indications pour l’assemblage des sourates.
Conclusion
Le Coran n’a pas livré tous ses secrets, les chercheurs ont encore du pain sur la planche.