Quand le Sacré-Cœur de Paris fai(sai)t polémique.

La basilique du Sacré-Cœur, sur la Butte Montmartre, est un des trois édifices les plus connus de Paris avec la cathédrale Notre-Dame et la Tour Eiffel. Mais la procédure de classement de la basilique au titre des moments historiques en 2021 a ravivé d’anciennes blessures, vieilles de 150 ans ! La basilique est une pomme de discorde entre les républicains anti-cléricaux et cléricaux. Mais commençons par le début.

Le Sacré-Cœur domine Paris
La guerre franco-prussienne de 1970

Nous sommes en 1848. Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon, fils de son frère Louis, est élu président de la IIe république française.
Le 2 décembre 1852, il se proclame empereur sous le nom de Napoléon III.
Sa popularité décroit avec le temps. A Paris, les travaux d’embellissement du préfet Hausmann ont chassé les pauvres du centre de la ville. Ils ont migré vers la périphérie près des fortifications qui entourent la ville. Ils s’entassent dans des logements insalubres à Belleville, La Chapelle, Montmartre, etc.
Les idées socialistes se répandent chez les travailleurs. En 1869, des grèves en province sont réprimées dans le sang. En janvier 1870, les obsèques du journaliste Victor Noir tué par un parent de l’empereur dégénèrent en manifestation contre Napoléon III.

Pour détourner la colère du peuple, il désigne un ennemi extérieur : la Prusse, qui monte en puissance. C’est une menace qu’il faut éradiquer, d’après l’empereur. Le 19 juillet 1870, sous un prétexte futile, il déclare la guerre à la Prusse : « tous à Berlin ! ».
Mais rien ne se passe comme prévu. Les troupes françaises ne sont pas encore en ordre de marche que les Prussiens, soutenus par toutes les principautés germaniques, entrent en France et volent de victoires en victoires. Le 2 septembre, Napoléon III, qui défend la ville de Sedan, sur la Meuse, se rend avec 80.000 hommes.

Atterré, le gouvernement envisage de capituler. Mais le 4 septembre, la république est proclamée, la guerre continue. Le 19, les Prussiens, que rien n’arrête, mettent le siège devant Paris qui est bombardée.

Alors que l’armée est en déroute, les Parisiens créent une milice civile, la garde nationale, pour défendre leur ville. 180.000 hommes s’enrôlent pour 1,5 franc par jour. Les officiers sont élus par leur troupe. Des armes, dont 227 canons, sont achetés par souscription de la population. Les canons sont placés sur les collines de la ville comme la butte de Montmartre.

Avec le blocus prussien, la vie devient difficile dans Paris. Le peuple a faim : un chat se vend 10 francs. Mais les restaurants du centre-ville restent ouverts et les plus fortunés peuvent y déguster un ragoût de girafe ou un steak d’éléphant… les animaux de Jardin des Plantes sont au menu.

Le quart nord-est de la France est occupée par les troupes prussiennes.
Le 18 janvier 1871, le roi de Prusse est nommé empereur de l’Allemagne unifiée. (Le roi Louis II de Bavière, que l’on dit fou, s’est fait représenter.) Le couronnement se passe dans la galerie des glaces du château de Versailles débarrassé des lits et des blessés… la galerie servait d’hôpital durant les hostilités.

La Commune de Paris

Pour hâter la fin de la guerre, les Allemands exigent des élections d’un gouvernement français qui serait leur interlocuteur officiel. Le 8 février, les Français élisent donc un gouvernent de la République où les conservateurs et les monarchistes sont majoritaires. Il s’installe à Bordeaux et demande la paix : la France cédera l’Alsace et une partie de la Lorraine (le département de la Moselle) et paiera 5 milliards de francs or de dédommagement.
Le traité de paix est ratifié le 1er mars… Les Allemands défilent symboliquement sur les Champs Elysées puis se retirent au-delà des fortifications. L’évacuation totale des Allemands est conditionnée par le paiement de l’indemnité de guerre, ce qui ne se fera qu’en septembre.

Le gouvernement revient à Paris et donne l’ordre de saisir les canons de la garde nationale. Sur la butte Montmartre, la foule amassée s’oppose à la troupe. Ordre est donné de tirer. Mais les soldats refusent. Cet acte, met le feu aux poudres : Paris se révolte le 18 mars 1871. Le gouvernement fuit à Versailles. Les Allemands libèrent 50.000 prisonniers et les met à disposition du gouvernement pour mater l’insurrection.

A Paris, le Comité central de la Garde républicaine(ex-nationale) appelle aux urnes. Des placard précisent : « Voter pour des ouvriers et des artisans, comme vous. Méfiez-vous des riches qui ne pensent qu’à s’enrichir« . Le 28 mars, après les élections, la Commune est proclamée, c’est une république démocratique et sociale. D’autres villes de France suivent le mouvement, mais sont vite réprimées.

Le Comité central travaille d’arrache pied, parfois plusieurs jours et nuits consécutifs. Des mesures très sociales sont mises en application : moratoire sur les loyers et les baux de commerce, journée de 10 heures, enseignement laïc gratuit, etc.

Après des batailles en périphérie, le gouvernement de Versailles lance une grande offensive contre la Commune en mai. La semaine du 2 au 28 mai 1871 a été nommée la « semaine sanglante ». Les troupes gouvernementales progressent inexorablement d’ouest en est. Tout homme pris les armes à la main est abattu. De leur côté, les communards incendient le Palais des Tuileries qui a servi de résidence aux empereurs et aux rois du XIXe siècle. L’Hôtel de Ville subit le même sort. Des otages sont fusillés, dont l’archevêque de Paris. Le canon cause des dégâts importants aux immeubles.

Le 28 mai, la Commune est vaincue. 38.000 personnes sont prisonnières, 20.000 ou plus ont perdu la vie.

Paris en ruines se défend contre le gouvernement
Le Sacré-Cœur

Cette partie est inspirée de l’article de Florence Bourillon (Université de Créteil) paru dans L’Histoire de février 2021.

Alors que le peuple de Paris pleure ses morts et que les prisonniers sont expulsés vers les colonies, principalement vers les îles (Nouvelle Calédonie), l’idée d’un édifice religieux pour purifier Paris et œuvrer au salut de la France fait son chemin. Déjà, la défaite de Sedan avait été interprétée par les religieux comme une punition divine consécutive au relâchement moral du Second Empire. Que penser, maintenant que la Commune a fusillé l’archevêque de Paris : il faut faire amende honorable pour les péchés des Français.

Une souscription populaire est donc lancée. En octobre 1872, la butte de Montmartre, vidée de ses canons, est choisie. Mais la France vit, depuis Napoléon, sous le régime du Concordat, signé avec le pape. Les églises sont propriétés de l’État qui en échange rémunère les ministres du culte. L’Église n’a donc pas le pouvoir de construire une nouvelle basilique. Une loi d’exception est cependant votée par le gouvernement qui se veut « d’ordre moral« . L’édifice est déclaré d’intérêt public et les expropriations sont acceptées. Le nouvel archevêque de Paris agit donc en personne morale au nom de l’État.

La construction débute en juin 1875. Pour le peuple, c’est un camouflet qui rappelle la répression sanglante de mai 1871. Plusieurs politiciens, dont Georges Clemenceau, laisseront éclater leur indignation.

En 1905, la France a bien changé, la séparation de l’Église et de l’État pousse certains à demander l’arrêt de la construction de cette « citadelle de la superstition« , cet « asile du fanatisme religieux« . Le chantier est mis en séquestre, puis attribué à la ville de Paris : l’État ne peut s’opposer à la construction d’un édifice financé par souscription populaire alors qu’il l’avait acceptée quelques années auparavant.
La construction se terminera en 1919… pour l’extérieur, en 1927 pour les ornements intérieurs.

La riposte
Statue du chevalier de La Barre devant le Sacré Cœur en construction.

En 1906, une statue est érigée face au Sacré Cœur. C’est un hommage au chevalier de La Barre supplicié pour blasphème en 1766. Elle sera déplacée en 1926 et détruite par les Allemands en 1941.

En 1971, pour commémorer la Commune de Paris, l’artiste Ernest Pignon, place des sérigraphies de cadavres couchés sur les marches de la butte Montmartre représentant les communards abattus.

Les gisants d’Ernest Pignon

La Bible, mille ans de compromis

Cet article est inspiré par l’article de Jean-François Mondot paru dans « Les Cahiers de Science et Vie » consacré à la Bible.

Une longue tradition orale

Les récits de la Bible sont ancrés dans une longue tradition orale. Les clans qui composaient la société hébraïque se sont donnés des ancêtres prestigieux, associés à des légendes. Abraham est un personnage que le récit promène dans le sud de Canaan, à Hébron, tandis que Jacob, aussi appelé Israël, se situe dans le nord. Ces histoires qui devaient être contées lors des veillées sont souvent empruntées aux civilisations environnantes, comme le Déluge et la création du monde, mythes venant de Mésopotamie, le pays entre (mésos) deux fleuves (potamos) : le Tigre et l’Euphrate.

Cette oralité est si bien ancrée, que les rédacteurs successifs de la Bible ont dû composer avec des récits scabreux, comme celui d’Abraham qui fait passer sa femme pour sa sœur et l’offre au pharaon. Les exemples sont nombreux. On peut citer Noé enivré qui se fait violer par son fils Cham, Lot qui a pourtant trouvé grâce aux yeux de Dieu est violé par ses deux filles. Ou encore, Jacob (Israël) achète le droit d’aînesse de son frère pour un plat de lentilles et se fait bénir par Isaac, son père aveugle, en se couvrant le corps de poils de bête pour lui faire croire qu’il bénit son aîné, Esaü, très poilu d’après la Bible.

Jusqu’en 722 avant notre ère, les Hébreux formaient deux royaumes, Israël au nord, riche, bien intégré dans les réseaux commerciaux de l’époque et Juda, au sud, dans une région aride, comptant une vingtaine de hameaux autour d’un « village typique de montagne » : Jérusalem (selon Israël Finkelstein).

Note : Israël Finkelstein est directeur de l’Institut d’Archéologie de l’Université de Tel Aviv. C’est un grand spécialiste des données archéologiques sur les premiers Israélites. Ses travaux se basent uniquement sur les fouilles archéologiques, même si elles contredisent les récits bibliques.

En 722, Israël est envahi par les Assyriens et annexé à leur empire. Seul le royaume de Juda subsiste. Il va accueillir les réfugiés du nord. Jérusalem va s’étendre de 6 ha à 60 ha. De 2000 habitants, sa population va passer à 15000. c’est dans ce contexte que des liens vont se tisser entre les récits identitaires du nord et du sud. Abraham va devenir le grand-père de Jacob (Israël). Des récits totalement distincts vont se fondre en une histoire commune.

Les premiers écrits

Si la société hébraïque a une longue tradition d’histoires orales, elle va mettre longtemps avant de s’approprier l’écriture, qui existe pourtant depuis 3500 ans avant notre ère en Mésopotamie, région proche du foyer des Hébreux. L’écriture, basée sur l’alphabet phénicien de 22 lettres, se développe tout d’abord pour les transactions commerciales au VIIIe avant notre ère. Mais, il faudra attendre le règne du roi Josias (640-606 avant notre ère) pour voir apparaître la première mise par écrit des traditions.

La Bible, elle-même, met en scène l’apparition de ce document : il aurait été trouvé lors de la rénovation du temple. Il est lu en public. On ignore le contenu de ce texte, mais les chercheurs estiment qu’il devait contenir des éléments législatifs. Il s’agirait peut-être des chapitres 12 à 26 du Deutéronome, actuellement le cinquième livre de la Torah. Il faut garder à l’esprit que les 24 livres qui composent la Bible hébraïque aujourd’hui ont été rédigés individuellement et n’étaient pas destinés à former un ensemble.

L’exil : la rupture

Le royaume de Juda ne va pas survivre très longtemps au règne de Josias. Ses fils ne vont pas pouvoir faire face à l’invasion des Chaldéens venus de Babylone. En -597, Juda devient une province de l’empire babylonien, le roi est emmené captif à Babylone. Suite à une révolte, dix ans plus tard, Jérusalem est détruite, son temple pillé et incendié. Pour une partie de la population, l’élite et des artisans, c’est l’exil : leur avenir se poursuivra à Babylone.

C’est un coup très dur pour ce peuple très croyant : leur dieu les a-t-il abandonné ? Face au mauvais sort, les exilés vont s’organiser et se composer une histoire… glorieuse au service de YHWH. Dans cette histoire, YHWH ne les a jamais déçu, il a toujours protégé son peuple. Il suffit de le vénérer pour que tout rendre dans l’ordre.

La fin de l’exil

Et de fait, après 50 ans d’exil, l’empire babylonien s’effondre. Les Perses de Cyrus prennent le contrôle de la région et en -539, les Hébreux peuvent rentrer chez eux et reconstruire leur temple. Cinquante années se sont passées, peu d’exilés sont revenus, ce sont leurs enfants qui auront l’honneur de reconstruire Jérusalem qu’ils n’ont jamais connue.

Les nouveaux venus ont été installés par les Perses dans la nouvelle province de Judée. Un territoire exigu de 50 km de côté autour de Jérusalem. Ils vont falloir composer avec les Judéens habitant d’autres régions, comme les Samaritains, descendants des Israélites qui honorent YHWH sur le mont Garizim, près de la ville de Samarie, l’ancienne capitale du royaume d’Israël. Ainsi, la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, ne cite jamais la ville de Jérusalem comme ville unique du culte de YHWH… mais bien le mont Ebal qui fait face au mont Garizim.

Ceux qui sont restés à Babylone, où ils faisaient du commerce lors de l’exil, ne sont pas oubliés. Abraham, figure locale typique de Canaan, est maintenant natif de Ur en Mésopotamie. Il viendra à Canaan sur l’ordre de Dieu. Il légitimise les exilés restés à Babylone.

Beaucoup d’Hébreux ont fui en Égypte lors de la prise de Jérusalem et y ont fait souche, surtout à Alexandrie. Pour eux, on ajoute la saga de Joseph, fils de Jacob (Israël) qui est devenu premier ministre du pharaon. L’Égypte est vue non plus comme une terre d’esclavage comme dans l’histoire de Moïse, mais comme une terre d’accueil.

Les Hébreux n’ont plus de roi. Ce sont les prêtres qui dirigent la communauté. Ils vont se réserver une place de choix dans les écrits qui s’élaborent. Ainsi, Moïse, le législateur, va se voir accompagné d’un frère, Aaron, ancêtre de tous les prêtres. Il est la parole de son frère, bègue. Au fil du récit de l’Exode, d’Égypte vers Canaan, le bâton de Moïse, avec lequel il a infligé les 10 plaies aux Égyptiens, symbole de son pouvoir, va devenir un attribut de son frère.

Les textes vont être composés sous la domination perse, de -539 à -333. La Torah aurait trouvé sa forme actuelle à cette période. Mais tous les chercheurs ne sont pas d’accord. Certains soulignent que la période grecque, après 333, époque de grande prospérité économique, démographique et intellectuelle serait la plus propice à la rédaction. Les manuscrits de la mer Morte (Qumran) ont été rédigés du IIIe siècle avant notre ère jusqu’au Ier siècle après.

La finalisation

Si les textes acquièrent une forme quasi définitive, les livres restent indépendants, la Bible n’existe pas encore. Aux premiers siècles de notre ère, les chrétiens parlent de la Loi et des Prophètes lorsqu’ils citent les livres sacrés. Ce n’est probablement qu’au IIIe siècle de notre ère que les livres seront rassemblés dans ce que les juifs appellent la Tanakh : TNK. T de Torah, l’Enseignement qu’une mauvaise traduction grecque a transformé en Loi. N pour Nevriim, les Prophètes et K pour Ketouvim, les autres écrits. Après 10 siècles, mille ans de compromis, la Bible est enfin achevée.

Les livres de la Bible n’ont jamais eu pour vocation d’être des récits historiques. Ils expliquent le monde, ils « donnent une identité culturelle et religieuse à un peuple qui a tout perdu » comme le dit Thomas Römer. Il ne faut donc pas s’étonner si on trouve dans la Bible deux récits, différents, de la création du monde, deux récits du Déluge, deux récits de l’alliance entre YHWH et son peuple. Ces récits viennent de sources différentes qu’il fallait concilier.

Note : Thomas Römer occupe la chaire des « Milieux blibliques » au Collège de France. C’est un des exégètes de la Bible les plus reconnus.

Le mystère de la sourate 97

1. Nous l’avons certes fait descendre pendant la nuit d’Al-Qadr.
2. Et qui te dira ce qu’est la nuit d’al-Qadr ?
3. La nuit d’al-Qadr est meilleure que mille mois.
4. Durant celle-ci descendent les anges ainsi que l’Esprit par permission de leur Seigneur pour tout ordre.
5. Elle est paix et salut jusqu’à l’apparition de l’aube.

Voici la sourate telle que traduite dans le très officiel « Saint Coran » de Médine. Mais quel est le sens de ce texte ?
On aurait aimé que Dieu soit plus clair, plus précis dans ses propos. Qu’il utilise une langue aboutie, telle que le grec, la langue des philosophes, ou du moins une « langue arabe très claire », comme le précise la sourate 26, verset 195.
Mais nous resterons dans le flou, puisque l’islam est la dernière révélation, Mahomet étant le sceau des prophètes, d’après l’islam. Et il faut bien avouer que depuis le début du VIIe siècle, plus aucun « prophète » n’a connu le succès… tous les fidèles potentiels étant déjà accaparés, plus ou moins volontairement, par le christianisme ou l’islam, Dieu n’a plus jugé bon d’intervenir.

Signification du texte

Le Coran de Médine, dans une note de bas de page, nous indique que « la nuit d’al-Qadr (laylat-ul-Qadr) » est le nuit glorieuse où le Coran fut révélé pour la première fois et que l’Esprit n’est autre que l’ange Gabriel. La première phrase doit donc être comprise comme « Nous avons fait descendre le Coran pendant la nuit d’al-Qadr ». On objecte à ce point de vue que le Coran n’a pas été révélé en une fois, mais sur une période de 20 ans ! Les oulémas répliquent qu’il a fallu vingt ans à Mahomet pour apprendre le Coran par cœur sous la dictée de Gabriel, mais que le Coran est bien descendu en une fois à mi-chemin entre la terre et les cieux… ou bien, que le verset ne parle que de la première révélation.

Les chiites interprètent la sourate de façon différente. Pour les eux, cette nuit est celle où « le Maître de l’Ordre », l’Imam, descendant d’Ali, recevait par inspiration les informations concernant l’année à venir. Il n’y a plus d’Imam actuellement, la chaîne dynastique s’est interrompue avec septième ou le douzième imam selon les obédiences. Il reviendra à la fin des temps.

Point de vue des chercheurs non musulmans

Les exégètes occidentaux ne sont pas spécialement convaincus par ces explications. Cette courte sourate (5 versets) les intriguent. Dans le volume 2b de l’ouvrage collectif « Le Coran des Historiens », qu’il co-dirige avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, l’islamologue français Guillaume DYE consacre 14 pages de commentaires à la sourate 97, contre 6 aux 8 versets de la sourate suivante.
Pourquoi ?
L’expression « al-Qadr » pourrait signifier « la nuit du destin« , qui est en fait le titre de la sourate. Mais de quel destin s’agit-il et pourquoi cette nuit est-elle meilleure que mille mois ? Cette nuit semble de répéter : « Durant celle-ci descendent les anges… ». Le verbe n’indique par une action passée et unique, mais comme les chiites l’ont bien compris, une nui qui se répète.
La sourate 97 est la seule sourate qui parle de PAIX.
D’où l’idée que cette nuit est la nuit de Noël et que le texte a été interpolé pour effacer cette référence au christianisme, Jésus a été remplacé par le Coran. Pour arriver à cette conclusion, il faut « jouer » avec les mots, ce que permet la langue arabe du Coran qui emprunte beaucoup de mots au syriaque (une version de l’araméen toujours utilisée dans la liturgie des Églises chrétiennes de Syrie) et à l’hébreu, mots qui sont passés dans l’arabe moderne avec un sens parfois différent.

Je ne vais pas me lancer dans une longue démonstration. Soulignons simplement quelques arguments.
Christoph Luxenburg, fait remarquer que le destin est lié à la naissance. C’est ce que croit les personnes qui se réfèrent à l’horoscope : ils associent naissance-étoile-destin. De là à comprendre qu’il s’agit de la nuit de la Nativité de Jésus, il n’y a qu’un pas. Luxenburg souligne également que le mot arabe traduit par « mois » désigne la « veillée » en syriaque. Il en déduit que « mille mois » pourrait être traduit par « mille veillées« , « mille vigiles« , la vigile étant une prière nocturne pour les chrétiens, un office se déroulant entre minuit et l’aube.

Guillaume DYE, pour sa part, met cette sourate en relation avec l’Hymne XXI de la Nativité d’Éphrem  le Syrien (306-373) :

Ne comptons pas notre vigile comme une vigile ordinaire.
C’est une fête dont le salaire dépasse cent pour un…
Les anges et les archanges, ce jour-là, sont descendus entonner sur terre un nouveau Gloria (prière chrétienne)…
Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Est-on face à une appropriation d’une fête chrétienne ou s’agit-il d’un texte original ? Chacun doit se faire sa propre opinion.

Le dialogue inter-religieux

Mais si c’est une appropriation, voici un beau sujet de convergence pour le dialogue inter-religieux.
Ce dialogue avait mal démarré : Benoît XVI, qui venait d’être élu pape, a fait un discours à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, qui a choqué les musulmans. Oubliant sa fonction, il a cité un texte du XIVe siècle dans lequel l’empereur byzantin Manuel II, apostrophe un persan en ces termes : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ».
Le résultat ne s’est pas fait attendre, son discours, pourtant confidentiel, a été relayé, comme d’habitude, dans les pays musulmans et a déchaîné la violence… que voulait stigmatiser le pape. En Irak, en Somalie, en Palestine, des églises ont été attaquées, incendiées et des chrétiens ont été tués.

A l’instigation de la Curie romaine, le pape a dû faire profil bas. Il s’est excusé, prétendant que ce discours ne reflétait pas sa pensée personnelle. A Istanbul, il a prié dans la mosquée bleue aux côtés de l’imam et à Jérusalem, il a visité le Dôme du Rocher avec le Grand mufti. Il a appelé les musulmans et les chrétiens à « marcher sur les chemins d’une compréhension réciproque« .

Note : La curie est l’ensemble des conseillers du pape. Ce terme a été emprunté à l’Empire romain dans lequel la Curie était le siège du Sénat de Rome. D’autres emprunts ont été faits comme « diocèse » (division administrative de l’Empire), « basilique » (édifice public couvert), « vicaire » (responsable d’un diocèse), etc.

Du côté musulman, le prince jordanien Ghazi ibn Muhammad, qui dirige l’Académie Ahl al-Bayt, est engagé depuis de longues années dans le rapprochement entre chrétiens et musulmans : « Conformément au Coran, nous, en tant que musulmans, invitions les chrétiens à s’accorder avec nous sur ce qui nous est commun, et qui constitue également l’essentiel de notre foi et de notre pratique : les deux commandements de l’amour. » Personnellement, je n’ai lu nulle part dans le Coran que le musulman doit aimer son prochain, ni qu’il doit répandre l’amour sur terre. Le message récurrent semble être : « Le musulman doit craindre Dieu et aider les autres musulmans« .

Laissons donc à quelques optimistes ces rencontres enrichissantes… qui n’ont encore donné aucun résultat. Force est de reconnaître qu’un dialogue constructif n’est pas pour demain : « un dialogue » n’est pas synonyme de « deux monologues« .

Ainsi, du côté chrétien, Samir Khalil Samir, prêtre jésuite égyptien, préconise-t-il que « leur devoir apostolique oblige les chrétiens à aider les musulmans à décanter leur foi, pour découvrir ce qu’elle offre de pierres d’attente (sic) et finalement pour s’ouvrir à l’Évangile qu’ils croient connaître à travers le Coran, alors qu’ils l’ignorent. En suscitant le désir d’une spiritualité plus exigeante, on permet la rencontre avec le Christ des Évangiles et pas seulement celui du Coran ». Si on lit entre les lignes, le dialogue consiste donc à faire reconnaître aux musulmans que Jésus est le fils de Dieu, dieu lui-même ! La position de l’Église n’a pas changé depuis Pierre de Montboisier, dit le Vénérable, qui en 1156 publia « Contre la secte des Sarrasins » après avoir fait traduire la Coran en latin. »Pourquoi« , dit-il, « s’ils adhèrent à une partie des Écritures, n’ont-ils pas adhéré à tout ? De deux choses l’une, soit le texte (les Écritures) est mauvais et ils doivent le rejeter, soit il est vrai et il convient de l’enseigner »

Du côté musulman, la réponse est simple, Dieu ne dit-il pas dans le Coran (9, 30) : « Les juifs disent : « Uzaïr est le fils de Dieu ». Les chrétiens disent : « le Messie est le fils de Dieu ». Telles sont les paroles de leurs bouches. Ils répètent ce que les impies disaient avant eux. Que Dieu les écrase ! Ils marchent à reculons ».
La seule issue est donc  la conversion à l’islam. L’islam est la religion « originelle » de l’Homme, tous ont le même dieu, mais la dernière révélation est celle de Mahomet. Elle corrige toutes les interprétations erronées précédentes. Les juifs et les chrétiens n’ont pas compris le message de leurs prophètes, ils l’ont falsifié. D’ailleurs, « comment concevoir un dieu qui engendre, se nourrisse, boive, monte l’âne, dorme, urine et défèque ? » comme le rappelle en 1997 l’imam de la mosquée de Médine en présence de l’ancien président iranien Rafsandjani.

N’oublions pas que l’article 2 de la constitution irakienne (2005), tout en affichant la tolérance envers toutes les religions,  prévoit que : « L’islam est la religion officielle de l’État et une source fondamentale de la législation.  Aucune loi ne peut être promulguée si elle est contraire aux principes établis de l’islam».
En mars 2021, le pape François s’est rendu en Irak et a demandé que les chrétiens d’Irak soient reconnus comme citoyens à part entière. Ce sont actuellement des citoyens de seconde zone, comme les coptes d’Egypte et… les musulmans de l’Algérie au temps de la colonisation française. Ils sont inéligibles au niveau national.
Le rapport de force s’est inversé. L’islam triomphant pavoise partout. En Europe occidentale, on trouve des musulmans à tous les niveaux du pouvoir politique. Et la suprématie de l’islam n’est pas prête à régresser : les musulmans et les musulmanes doivent donner naissance à des enfants musulmans qui s’ils abjurent leur religion risquent la peine de mort. Si cette peine est rarement appliquée, elle reste une menace qu’on ne néglige pas. Des scientifiques prévoient une forte diminution de la population mondiale vers 2050 (Science & Vie de mars 2021). La terre perdrait un milliard de personnes entre 2064 et 2100. C’est une première depuis le début de l’humanité… si on excepte les épidémies et les guerres. Mais la baisse de la natalité affectera nettement moins les pays musulmans.

Conclusion

Dans le texte du chapitre précédent, j’ai souligné les mots « aider » et « invitons » qui montrent que chacun s’attend à ce que l’autre s’adapte. En conclusion, nous devons lire « dialogue inter-religieux« , non comme un dialogue qualifié d' »inter-religieux », c’est-à-dire, entre religion, mais comme un dialogue entre religieux. On se parle, mais rien de concret n’en ressort. Les deux religions ne sont pas des opinions différentes sur un sujet identique, opinions qui pourraient se rencontrer, mais une polarisation des points de vue, et chacun d’entre nous sait que les deux pôles se repoussent. On ne tente pas de faire converger les doctrines, on vise uniquement le « vivre ensemble« … le plus harmonieusement possible. Et ce n’est pas gagné.

Qatar, pays du sport-roi

Tout le monde sait que la prochaine Coupe du monde des nations de football se déroulera au Qatar, en novembre et décembre 2022. Ce qu’on sait moins, c’est que ce petit pays est détenteur de la Coupe d’Asie des nations, ayant battu en finale le Japon par 3 buts à 1.
Plus de 3 milliards de spectateurs s’apprêtent à vivre, en 2022, un fantastique et féerique spectacle, et peu importe les 4000 ou 6500 ouvriers, esclaves modernes (Népalais, Sri Lankais, etc), qui sont morts dans la construction des stades climatisés, bâtis pour la plupart dans le désert. En France, les amateurs de football pourront assister à tous les matches sur la chaîne de télévision privée BeIN, … propriété du Qatar.

Et le Qatar ne se limite pas au football.
Il organise un Grand prix motocycliste depuis 2004 et espère bientôt organiser un Grand prix de Formule 1. Mais les places sont chères d’autant plus que trois Grands prix ont lieu dans la Péninsule arabique : à Abu Dhabi, au Bahreïn et en Arabie saoudite.
Depuis  2002, le Tour cycliste du Qatar est organisé par la société Amaury Sport Organisation, celle-là même qui organise le Tour de France.
On peut espérer que les organisateurs de ces manifestations sportives ne sont pas attirés que par l’argent, mais également par la beauté des paysages, la ferveur et l’engouement des spectateurs. Le GP moto se déroule sur le circuit de Lusail qui peut accueillir 8.000 spectateurs… contre 125.000 pour le circuit de Jerez en Espagne.

Le peloton cycliste sur les routes qataries
Couac

Le Qatar attire toute une série d’autres manifestations sportives, comme un tournoi de tennis WTA, la finale du Championnat du monde de handball en 2015, etc. Bientôt une manche du championnat du monde de ski alpin ? Actuellement, trois centres de ski indoor sont proposés aux touristes. Attention au choc thermique : on passe de plus de 30° à -4° !

Piste de ski de Dubaï dans les Emirats. Celles du Qatar sont identiques.

Cette année (2021), le Qatar a accueilli la Coupe du monde des clubs (football) qui a vu la victoire du Bayern de Munich (Allemagne) contre le Tigres de Monterrey (Mexique). A l’occasion de la clôture de la compétition et de la remise des trophées, le frère de l’émir du Qatar a refusé de serrer la main des arbitres féminines.

Autre polémique ! Le Qatar organisera, pour la première fois en 2021, un tournoi de beach-volley. L’équipe allemande a décidé de boycotter ce tournoi et se justifie à la radio par la voix de Karla Borger, vice-championne du monde : « Nous sommes là pour faire notre travail mais on nous empêche de porter notre tenue de travail. C’est vraiment le seul pays et le seul tournoi où un gouvernement nous dit comment faire notre travail. » Elle explique que les joueuses ont été invitées à porter des T-shirts et de longs pantalons plutôt que les maillots de bain habituels par « respect de la culture et des traditions du pays hôte« .

Par la voix du président de sa fédération de handball, le Qatar nie cette directive : « Nous n’avons en rien précisé ce que les sportives devaient porter lors de cet événement. Nous respectons pleinement le code de conduite édicté par la Fédération internationale et avons montré par le passé lors d’événements organisés au Qatar que les sportives sont libres de porter les mêmes tenues qu’elles portent dans d’autres pays« . Dont acte.

Question

Les Qatari sont des parieurs assidus sur les courses de dromadaires, avec jockey humain ou robotisé… contrevenant aux lois islamiques qui interdisent les paris sur les jeux de hasard. Je me demande si les chamelles ont le droit de concourir, ou si c’est uniquement réservé aux mâles. Poser la question, c’est y répondre.

Dromadaires montés par des robots téléguidés. On fouette par procuration.


Les évangiles

Entrons tout de suite dans le vif du sujet : on ne sait pas qui les a écrits, on ne sait pas quand ils ont été écrits, on ne sait pas où ils ont été écrits et on ignore pourquoi ils sont quatre et pourquoi ce sont ceux-là qui ont été choisis. Voilà, tout le reste n’est que conjectures. Bien entendu, la tradition répond à toutes ces interrogations… et la plupart des historien.ne.s s’en contentent, par confort (ou par paresse ?) intellectuel ou par croyance personnelle. On en est au même stade qu’avec la vie de Mahomet et le récit des patriarches juifs. Pour la plupart des historien.ne.s et des universitaires, le document de référence est l’Histoire ecclésiastique écrite au IVe siècle par Eusèbe de Césarée… qui est (très) loin d’apporter toutes les preuves de la véracité de ses dires (voir l’article sur la généalogie de Jésus).

Les évangiles selon la tradition

Les évangiles racontent la vie de Jésus, sa naissance, son baptême par son cousin Jean qui, à cette occasion a reçu le qualificatif de « Baptiste », sa prédication en Galilée, sa montée à Jérusalem où il sera arrêté, jugé et crucifié, et enfin, les évangiles racontent sa résurrection. Quatre évangiles ont été retenu pour figurer dans le Nouveau Testament : ceux de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean. D’autres évangiles, qui nous sont parvenus, étaient également candidats.
Notons que les manuscrits les plus anciens de l’Évangile de Marc ne comprennent pas les derniers versets relatant la résurrection  de Jésus (16, 9-20). La TOB (Traduction œcuménique de la Bible) note : « Selon les meilleurs manuscrits, l’Évangile de Marc se termine au verset 16, 8 »

Évangile signifie « bonne nouvelle » en grec, ce qui pose parfois des problèmes de compréhension. Ainsi, dans les épîtres de Paul, les traducteurs ont retenu : « Je vous ai apporté l’évangile ». Doit-on comprendre, comme le suggèrent plusieurs chercheurs, qu’il existait un évangile initial, datant des années 40 de notre ère et que ces chercheurs n’hésitent pas à identifier comme un évangile en araméen dû à Matthieu… dont on n’a jamais retrouvé la moindre trace ? Ou faut-il lire « Je vous ai apporté la bonne nouvelle » ?

La datation des évangiles selon la tradition

L’évangile selon Marc, écrit dans un grec populaire, aurait été rédigé durant la révolte de 67-70. Marc aurait été un compagnon de Pierre. Il reflète la désolation qui régnait parmi les Juifs pour lequel l’évangile aurait été écrit. Jésus y apparaît crucifié, abandonné de Dieu tout comme les Juifs l’ont été tout au long de la guerre contre Rome. Le messie n’est pas venu au secours de son peuple. L’Évangile de Marc, du moins sa version courte, se termine par un constat d’échec et une petite lueur d’espoir : le corps de Jésus a disparu.

Pourquoi dater cet évangile d’avant 70 ? Dans le texte, Jésus dit, en parlant de Jérusalem : « Tu vois ces grandes constructions. Il ne restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit » (Marc 13, 2). Comme le temple a été incendié en 70, on a considéré que ces paroles étaient prophétiques. On peut objecter que le texte pourrait avoir été écrit après les événements pour conforter la vision de Jésus… ou que le texte parle de la destruction de Jérusalem sur ordre de l’empereur Hadrien… en 135. Dans ce cas, il n’est plus resté pierre sur pierre, tout a été rasé : « la charrue a été passée sur la ville« .

L’Évangile selon Matthieu aurait été écrit environ 20 ans après la destruction du temple de Jérusalem, du moins à ce que l’on croit. Il promeut la doctrine de Jésus face à un judaïsme en pleine mutation. Jésus y est présenté comme un prophète juif, qui tel Moïse prêche sur la montagne. Matthieu n’hésite pas à livrer la généalogie de Jésus, c’est un descendant direct d’Abraham.
À l’époque, les pharisiens tentent de rassembler les juifs autour des rabbins qui inventent un judaïsme basé sur les synagogues alors que le temple a disparu. Matthieu aurait voulu les contrer et présenter une alternative : la doctrine de Jésus. Il n’hésite pas à attaquer les pharisiens responsables selon lui de la mort de Jésus.
L’évangile aurait été écrit en Galilée où s’étaient réfugiées les diverses communautés juives. Jésus est l’avenir du judaïsme, Jésus est apparu à ses disciples en Galilée, il leur a ordonné de répandre sa parole.

La datation a été choisie en opposition au judaïsme qui se reconstruit et aussi parce qu’on estime que cet évangile se serait inspiré de celui de Marc, donc, il doit lui être postérieur.

L’Évangile selon Luc veut inscrire les chrétiens dans l’environnement romain. Il aurait été écrit à la même période que celui de Matthieu. Ici, loin de la Palestine, Luc rompt déjà avec les juifs. Jésus conseille de prêcher sa doctrine aux gentils, aux non juifs. La biographie, qu’il nous donne, fait de Jésus un fils non plus d’Abraham, le père des Juifs, mais d’Adam, le père de toute l’humanité. Luc aurait été un lettré, compagnon de Paul. Son grec est très académique. Il présente Jésus comme un juif cultivé, qui très jeune lit et interprète les textes de la Torah.

Ces trois premiers évangiles sont dit synoptiques, car ils racontent les mêmes événements et citent les mêmes paroles attribuées à Jésus, parfois dans des contextes différents.

L’Évangile selon Jean est plus tardif et plusieurs fois modifié, il est traditionnellement daté de 90 ou 100. Il consomme la rupture d’avec les juifs.
Son récit est totalement différent de celui des autres évangiles. Jésus meurt avant la Pâque alors que dans les autres évangiles, il participe au repas pascal avec ses disciples. Sa mort ne survient pas à sa première visite à Jérusalem, mais à son troisième voyage.
l’Évangile de Jean procède par symbole, il est écrit dans un milieu philosophique grec. Contrairement à l’évangile selon Marc, Jésus est très serein, il contrôle parfaitement la situation. Tout ce qui arrive est prévu.
Jean n’est plus juif. Il ne lutte plus contre les pharisiens, les chrétiens ont perdu la bataille de l’orientation du judaïsme après la destruction du temple. Les chemins se sont séparés, c’est maintenant le juif qui est l’ennemi et plus seulement les pharisiens.

L’Évangile de Jean est différent des autres car il date d’une autre époque, où la doctrine chrétienne avait déjà dû s’adapter aux positions prises par le judaïsme concurrent. Mais peu importe, l’objectif n’est pas la vérité historique. Les évangiles ne sont pas des livres d’Histoire. Ils interprètent la vie de Jésus telle qu’on se l’imaginait dans les communautés où ils ont été écrits en se référant aux passages de la Bible. L’exemple le plus frappant est la description de la crucifixion (voir l’article) qui se emprunte au psaume 22, au Livre d’Isaïe et au Livre de l’Exode.

Pourquoi trois évangiles synoptiques ?

Pourquoi trois évangiles sont-ils si proches ? Cette question occupe les chercheurs depuis de nombreuses années. Un consensus semble se dégager : une source commune, ancienne, aurait été utilisée. Elle ne contentait que les paroles de Jésus à partir desquelles les évangélistes auraient imaginé son histoire. Le texte a reçu le nom de « Q » (de l’allemand « Quelle » : la source). Marc aurait écrit son évangile, puis à partir de Q et de Marc, Luc et Matthieu auraient écrit le leur.

Je n’aime pas cette théorie qui conforte la position traditionnelle de l’Eglise : des évangiles écrits par une seule personne, dans la seconde moitié du Ier siècle. De plus, on n’a aucune trace du document Q et aucun Père de l’Église n’en parle. [ NB : On appelle « Pères de l’Église » les auteurs des premiers siècles dont les écrits ont contribué à élaborer la doctrine.] J’exposerai non hypothèse sur les synoptiques dans le chapitre suivant.

Quand ont été écrits les évangiles ?

Les historien.ne.s pensent qu’Athanase d’Alexandrie fut le premier en 367 à définir les textes canoniques. Donc, le Nouveau Testament en tant qu’ouvrage compilé a mis un certain temps avant de voir le jour. En fait, Athanase établit la liste des textes qui pouvaient être lus dans les églises. La liste a été ratifiée au concile d’Hippone en 393 et confirmée au concile de Carthage en 397. Une liste contenant les 4 évangiles, avait déjà été proposée au concile de Laodicée vers 364.
La version de saint Jérôme de Stridon, écrite en latin vers 405, ne devint la version officielle de l’Église catholique qu’au Concile de Trente… en 1546 ! Les textes originaux étaient écrits en grec.

Ça c’est pour la version visible, publique des textes. Mais quand ont-ils été écrits ?
Trois méthodes permettent de dater les textes anciens.
(1) En se basant sur les copies anciennes. Nous n’avons aucun manuscrit des évangiles avant la fin du IIe siècle. Ce sont des papyrus trouvés en Égypte, tous écrits en grec.
Un doute subsiste sur un tout petit fragment de papyrus, pas plus grand qu’une carte de crédit, qui contient 105 caractères, écrits au recto et au verso. Ce seraient un passage du chapitre 18 de l’Évangile de Jean. Il daterait de 125 ou 140 ou 150… ou de beaucoup plus tard selon les spécialistes (papyrus Rylands P52).

Papyrus Rylands P52

(2) En relevant des citations des évangiles dans d’autres sources. Certains auteurs du IIe siècle citent des passages qu’on retrouve dans les évangiles, mais sans citer leurs sources. Ce qui est étrange, c’est qu’aucun auteur chrétien des Ier et IIe siècles ne semble connaître la vie de Jésus ! Même dans le Nouveau Testament, à part les évangiles, nulle épître ne cite un événement se rapportant à Jésus, sauf sa crucifixion et sa résurrection. Tout se passe comme si sa vie était un mystère, une énigme… ou que personne ne s’en était intéressé.
Irénée (130-202), évêque de Lyon, est le premier à citer le nom des quatre évangiles mais soit il ne les a pas lu, soit ils sont différents de ceux d’aujourd’hui. Car il prétend que Jésus est né la 41ème année du règne d’Auguste, soit en 14 de notre ère, et qu’il est mort à l’âge de 50 ans, en 64 ! Il insiste, et traite d’hérétiques ceux qui disent que Jésus n’a prêché qu’un an et qu’il est mort à l’âge de 30 ans… » un âge trop tendre ».

(3) En analysant les événements décrits dans les évangiles. J’ai déjà évoqué le passage de l’Évangile de Marc parlant de la destruction de temple. Mais rien de bien concluant.

Ces différentes méthodes ne font pas progresser la recherche. Y a-t-il d’autres pistes ?

A la recherche d’une autre vérité

Nous avons deux textes anciens : l’Évangile de Thomas et le Didachè. Ils dateraient tous les deux de la fin du Ier siècle, bien que l’Évangile de Thomas ait probablement été modifié au IIe siècle par les gnostiques. L’Évangile de Thomas, retrouvé à Nag Hammadi en Egypte en 1945, contient 114 logia (paroles) de Jésus. Il ne parle pas de sa vie, ni de sa crucifixion, ni de sa résurrection.
Exemple : 81 – Jésus dit : « Celui qui est devenu riche, qu’il devienne roi, et celui qui a la puissance, qu’il y renonce« .

Le Didachè, ou Enseignement des douze apôtres, retrouvé en 1873, contient des prescriptions liturgiques et un enseignement moral. Il met l’accent sur l’existence de prophètes itinérants que chaque communauté doit accueillir, loger, nourrir et surtout écouter. J’ai cité le passage du Didaché dans un autre article. C’est une vision différente de la tradition qui veut que le christianisme ne s’est répandu que grâce aux actions des apôtres (l’Église de Jérusalem) et de Paul. Or un évangile, celui de Luc mentionne ces itinérants : « N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales… Dans quelque maison que vous entrez, dites d’abord ‘Paix à cette maison’… Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant, ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. » (Luc 10, 4-7).
Il semble qu’il y ait eu au Ier siècle de notre ère plusieurs mouvements christiques totalement indépendants.

Un autre texte, bien identifié et daté, est l’évangile de Marcion , auquel j’ai consacré un article. Cet évangile date de 140. Il ne nous est pas parvenu, car Marcion a été traité d’hérétique, mais son contradicteur, Tertullien (160-220), le cite abondamment. Pour Marcion, Jésus n’était pas un homme, mais une espèce d’ange, apparu sous la forme d’un homme de 30 ans à Capharnaüm. Donc, à cette époque, la figure de Jésus n’était pas encore fixée. Était-ce un sage, un prophète, le messie attendu par les Juifs, un zélote combattant les Romains, un ange, le fils de Dieu, le fils de l’Homme, le Logos (la parole de Dieu) ?
Chaque mouvement, chaque assemblée produisait ses propres écrits basés sur sa vision de Jésus, si tel était bien son nom. Jésus, en hébreu Yeshoua, signifie « celui qui sauve ». Or à cette époque, dans tout l’Empire romain, on célébrait le culte de « sauveurs », soter, en grec. J’en reparlerai.

Probablement suite aux révélations de Marcion, les textes ont été unifiés. Les synoptiques n’ont peut-être pas été créés tels quels, ils ont été remaniés pour raconter la même histoire. D’ailleurs, vers 176, un grammairien romain, écrivant en grec, Celse publie « le Discours véritable », une attaque contre les chrétiens. Bien entendu, ce texte a été perdu, jamais recopié par les moines transmetteurs des traditions, mais on le connaît par le chrétien Origène (185-253) qui a écrit « Contre Celse ». On y lisait, d’après Origène :

«La vérité est que tous ces prétendus faits ne sont que des récits que vos maîtres et vous-mêmes avez fabriqués, sans parvenir seulement à donner à vos mensonges une teinte de vraisemblance, bien qu’il soit de notoriété publique que plusieurs parmi vous (…) ont remanié à leur guise, trois ou quatre fois et plus encore, le texte primitif de l’évangile, afin de réfuter ce qu’on vous objectait »

Notons qu’Origène ne fait pas référence au passage de Flavius Josèphe sur Jésus pour défendre sa position. Ce passage n’existait probablement pas encore à cette époque.

Personnellement, je crois donc que les évangiles ont été rédigés à partir de textes anciens plusieurs fois remaniés. En 150, Justin parle « des mémoires des apôtres« , pas des évangiles. Est-on dans le même contexte que l’islam, où la « biographie » de Mahomet (la Sîra) aurait été écrite par ibn Ishaq à la demande du calife, al-Mançur (745-775), dont le fils se posait la question : « Mais qui était donc Mahomet ? ». (Cette version de la Sîra ne nous est pas parvenue.)
Pour les évangiles, on peut imaginer le même scénario : dans les premières communautés créées par un prédicateur, on peut l’appeler Paul, des jeunes de la troisième ou quatrième génération se sont demandés : mais qui est ce Jésus-Christ dont on nous parle ?

Il est certain qu’une trame ancienne a existé sinon pourquoi lirait-on : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive« . (Et les chrétiens attendent toujours !) Cette sentence se trouve dans les trois évangiles synoptiques. Mais ensuite, les textes ont été remaniés. Loin d’être des initiatives personnelles et isolées, les évangiles, tels que nous les connaissons procèdent d’une stratégie concertée pour présenter une histoire crédible pour un auditoire gréco-romain. Toute une série d’ouvrages fantaisistes ont été cachés aux adversaires du christianisme, c’est le sens du mot « apocryphe« . Exit donc le hareng ressuscité par Pierre (les Actes de Pierre) ou le coq, également ressuscité, envoyé par Jésus pour espionner Judas (Le livre du coq, qui est un livre sur la passion de Jésus). Mais ces textes ont continué à circuler dans les cercles chrétiens puisqu’ils nous sont parvenus.

Annexe : papyrus et parchemin, rouleaux et codex.

Depuis l’annexion de l’Égypte par Octave, empereur sous le nom d’Auguste, Rome détient le monopole du commerce du papyrus, un support de l’écriture fabriqué à partir des plantes qui poussent en abondance sur les rives du Nil. Ce matériau est très bien adapté à l’écriture : il est ligné de par sa fabrication qui consiste à coller des bandelettes de tiges ramollies dans l’eau et il permet une écriture souple et rapide. Il a favorisé la diffusion de la culture dans l’Empire romain. Les ouvrages se présentaient soit en rouleau, soit sous forme de codex, l’ancêtre de nos livres : des feuilles de papyrus, écrites recto-verso étaient cousues pour former un livre. Ce sont des codex d’une bibliothèque gnostique qui ont été découverts à Nag Hammadi, en Egypte, en 1945.

Après la perte de l’Egypte, occupée par les Arabes au VIIe siècle, la source des papyrus s’est tarie. On en est revenu au parchemin pour conserver les textes. Le parchemin est obtenu à partir de peaux d’animaux, essentiellement les ovins et les bovins. Un parchemin extra fin, le vélin, est obtenu à partir de la peau d’un animal mort-né. Le traitement de la peau est un long processus. Le parchemin est très coûteux et difficile à utiliser : la peau n’absorbe pas l’encre, les scribes doivent travailler avec précaution, chaque trait doit se faire d’un mouvement précis et rapide pour ne pas étendre l’encre. Rédiger une Bible pouvait prendre une année. Un scribe n’écrivait que quelques dizaines de lignes par jour. Vu le coût des ouvrages, la culture se mit à décliner.

Les manuscrits les plus anciens, les plus complets, contenant l’Ancien et le Nouveau Testament sont le codex Vaticanus et le codex Sinaiticus. Ils sont écrits sur parchemin, sur vélin pour être précis.
Le premier fait partie de la bibliothèque vaticane et a une existence certaine depuis 1475, où il a été répertorié. On le date généralement du IVe siècle. Ce serait une des 50 copies que l’empereur romain Constantin aurait commandées. Mais on ignore si cette commande a réellement été faite et si les exemplaires ont été écrits. Il retranscrit l’Ancien et le Nouveau Testament sur près de 800 pages.

Le second a été découvert par Constantin von Tischendorf lors de ses voyages en Orient entre 1844 et 1859. Il daterait également du IVe siècle. von Tischendorf aurait reçu le manuscrit du supérieur du monastère orthodoxe de Sainte Catherine au pied du mont Sinaï pour en faire don à l’empereur russe Alexandre II. C’est la version officielle.
Car par la suite, le supérieur du  monastère a accusé Constantin von Tischendorf de lui avoir volé le manuscrit. Les pages de ce manuscrit ont été disperses. Elles sont conservées à Londres, à Leipzig, à Saint-Pétersbourg, et il reste quelques pages dans le monastère du Mont Sinaï.

La généalogie de Jésus

Non seulement les évangiles nomment les frères de Jésus (voir l’article), mais ils donnent la liste de ses ancêtres, ou du moins de son « père », Joseph. Ce qui embarrasse bien le dogme catholique : pourquoi Dieu aurait-il des ancêtres humains ?

Deux évangiles reprennent in extenso la généalogie de Jésus. Matthieu la fait remonter à Abraham et Luc la pousse jusqu’à Adam. Ces deux listes de noms ne correspondent pas, le seul ancêtre commun est le roi David ! Cette discordance n’a pas empêché le cardinal français Danielou (1905-1974) d’affirmer que les évangélistes avaient fait un travail d’historiens en consultant les archives de la famille de Jésus… une famille pauvre d’un petit hameau de Galilée, s’il faut en croire la tradition !

Intéressons-nous aux arbres généalogiques. Prenons comme exemple, les ancêtres directs de Joseph, « père » de Jésus.
Pour Matthieu : Eléazar engendra Mathan qui engendra Jacob qui engendra Joseph.
Pour Luc : (dans l’ordre inverse) Joseph fils de Héli, fils de Matthat, fils de Lévi, fils de Melchi

Au premier coup d’œil, on voit les différences : Joseph est-il le fils de Héli ou de Jacob ? Si vous vous posez la question, c’est que vous n’avez rien compris. C’est Eusèbe de Césarée qui le dit dans son Histoire ecclésiastique (livre I, chapitre 7) écrite au IVe siècle : les deux généalogies sont exacts et strictement identiques.
Explication : Joseph est bien le fils de Jacob. Mais à la mort de celui-ci, sa veuve épousa le frère de Jacob, Héli. Joseph devint donc le fils d’Héli. Et voilà. Il reste à appliquer le même raisonnement à tout le tableau. On en déduit que les hommes mourraient avant leur femme et qu’il y avait toujours un frère non marié pour épouser sa veuve, en vertu de la loi du lévirat (NB : levir veut dire beau-frère en hébreu) : « Lorsque des frères demeureront ensemble, et que l’un d’eux mourra sans laisser de fils, la femme du défunt ne se mariera point au dehors avec un étranger, mais son beau-frère ira vers elle, la prendra pour femme, et l’épousera comme beau-frère » (De. 25, 5).

Bien joué Eusèbe ! Il justifie même son explication en soulignant que Matthieu dit « Jacob engendra Joseph », alors que Luc dit « Héli est le père (non géniteur) de Joseph ».
Seulement, la loi du lévirat pose une condition au remariage : « que l’un d’eux mourra sans laisser de fils« . Ce qui n’est pas le cas puisque « Jacob avait engendré Joseph« . Et la démonstration s’effondre.

Mais pourquoi donner la généalogie de Joseph alors qu’il n’est pas le père de Jésus ? Les chrétiens n’ont pas pu choisir : soit Jésus est un descendant de David par Joseph et il peut prétendre au titre de Messie, le roi promis aux Juifs. Soit il n’est pas le fils Joseph, mais de Dieu et il n’est pas Messie. Jésus ne peut pas être le fils de Dieu, Dieu lui-même ET Messie (Christ en grec).

Les auteurs anciens sont de beaux parleurs mais de piètres logiciens. Dans l’Antiquité, on croit ceux qui ont un beau discours, les rhétoriciens, même si on ne le comprend pas ou qu’il n’est pas cohérent.
A la réflexion, il semble que ce soit toujours la même chose aujourd’hui.

Les frères de Jésus

Le Nouveau Testament comporte des affirmations embarrassantes pour le dogme chrétien comme le passage de la 1ère Épître de Paul aux Corinthiens qui dit : « le chef du Christ, c’est Dieu », en totale contradiction avec le dogme de la Trinité. Mais ce qui nous occupe ici, c’est un passage de l’Évangile de Matthieu (13, 55) : « Celui-ci n’est-il pas le fils du charpentier ? Et sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? »

Voici qui met à mal le dogme de la virginité de Marie.

Lire la suite « Les frères de Jésus »

Éthiopie , pays des religions atypiques

Cet article est inspiré du dossier paru dans « Le monde de la Bible » n° 235 de décembre 2020.

Introduction

Bien qu’entouré de pays musulmans, l’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique, un des « berceaux de l’humanité », ne compte qu’un tiers de musulmans. Riche de son passé, il a su garder sa propre culture religieuse.

Ses habitants se nomment eux-mêmes les Habesha, les collecteurs d’encens. Ce nom, déformé par les grecs, a donné Abyssinie, l’ancien nom du pays. Sa population sémite aurait immigré depuis le sud de la péninsule arabique (Yémen) au 1er millénaire avant notre ère.

Au IVe siècle de notre ère, la ville d’Axoum, qui donnera son nom à un Etat, devient un acteur majeur du commerce entre l’Egypte et l’Inde grâce au contrôle de la navigation dans la mer Rouge. L’encens, l’or, l’ivoire, la soie et les épices transitent pas ses ports. Non ! La Mecque n’avait pas le contrôle de la route de l’encens entre le sud de la péninsule et le monde romain. Le transport ne se faisait pas à dos de chameau, mais par la mer.

Axoum deviendra le deuxième pays chrétien après l’Arménie. Il a développé une langue originale, le guèze, dont l’alphabet comporte 182 syllabes (!), composées d’une consonne et d’une voyelle. Depuis le IVe siècle, l’Éthiopie produit de nombreuses œuvres littéraires riches et variées. Le guèze est tombé en désuétude depuis le XIXe siècle, mais il reste la langue liturgique du rite chrétien.

Texte ancien en guèze
Le judaïsme éthiopien

On ignore quand le judaïsme s’est implanté en Éthiopie. Est-ce une réaction au christianisme ou au contraire, le christianisme s’est-il développé dans les communautés juives ? La question reste posée tant leurs pratiques et leurs observances se chevauchent. Les juifs d’Éthiopie prétendaient être les descendants du roi Salomon et de la reine de Saba, qui s’appelle ici Makeda. (Elle est appelée Bilqis au Yémen). Celle-ci, enceinte lorsqu’elle quitta Salomon, donna naissance à un fils Ménélik. Ménélik rendit visite à son père et ramena… l’Arche d’alliance en Éthiopie. Elle serait toujours conservée dans une chapelle de l’église Sainte-Marie-de-Sion où seul un prêtre peut la côtoyer en certaines occasions (Voir l’article sur l’Arche). Cette légende a été adoptée tant par les juifs que par les chrétiens.

Mais depuis 1990, il n’y a plus de juifs en Éthiopie ! L’intégralité de la communauté, soit 60.000 personnes, a émigré en Israël… où les Éthiopiens ne sont pas les bienvenus. Leur reconnaissance par les rabbins israéliens a donné lieu à de débats passionnés. Elle s’est assortie de conditions : les hommes ont dû faire don d’une goutte de leur sang, euphémisme pour dire qu’ils ont dû se plier à une seconde circoncision, et les femmes ont dû se soumettre à un bain rituel. Tous ont dû adopter le judaïsme normatif. Une grande partie de la communauté a conservé ses propres rites. La communauté est dirigée par des moines célibataires, des grands prêtres régionaux et des prêtres locaux ! Pas de rabbins.

Cérémonie chrétienne où une réplique le l’Arche est promenée.
Le christianisme éthiopien

Le christianisme éthiopien est apparenté au christianisme copte, les évêques ont été nommés par le patriarche d’Alexandrie jusqu’en 1959. Aujourd’hui, l’Église éthiopienne est indépendante, autocéphale, elle se proclame « Église orthodoxe », mais n’a rien à voir avec le rite gréco-russe.
La majorité de la population est chrétienne. Les chrétiens d’Éthiopie ne reconnaissent pas les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 (voir l’article sur la nature de Jésus) : pour eux, Jésus n’a qu’une seule nature, ses natures divine et humaine ont fusionné.

Ce n’est pas leur seule particularité. Leur Bible comporte 81 livres, contre 73 chez les catholique et 66 chez les protestants. Ils pratiquent la circoncision, ils respectent le double repos sabbatique : celui du samedi et celui du dimanche et évitent de manger les aliments interdits par la Thora.

A côté d’églises de style classique richement décorées, l’architecture de certaines églises sont remarquables et surprenantes.

Elles peuvent être juchées dans des montagnes quasi inaccessibles ou creusées dans le sol, comme à Lalibela, ville qui doit son nom à un souverain qui régna aux environs de 1200.

Les fêtes ne sont pas moins originales, comme la fête de Timkat (baptême en amharique, une des 83 langues d’Éthiopie) qui a lieu en janvier et qui dure trois jours, de grande liberté pour les jeunes dans une société traditionnelle. C’est à cette occasion que les tabot, les copies de l’Arche d’alliance sortent des églises, accompagnées de musiques et de chants. Les cortèges convergent vers un même lieu, différent suivant les régions. Le plus célèbre est le site des bassins de Gondar, où les jeunes se lancent dans l’eau. La fête ne commémore-t-elle pas le baptême de Jésus ? Mêmes les musulmans s’associent à la fête.

Remarquons les couleurs des drapeaux de la seconde photo. Ce sont celles du pays, mais ce sont aussi les couleurs affichées par les « rastas » jamaïcains chantés par Bob Marley. Dans les années 1960, l’Éthiopie était une nouvelle terre sainte (Sion, prononcé Zayen dans les chansons) pour certains Jamaïcains qui considéraient l’empereur éthiopien, Haïlé Sélassié, le négus, le roi des rois, comme un messie. Le culte des rastafari pour Haïlé Sélassié est inspiré des mots du leader nationaliste jamaïcain Marcus Garvey, qui avait déclaré en 1920 : « Regardez vers l’Afrique, où un roi noir devrait être couronné, pour le jour de délivrance ». Haïlé Sélassié est le dernier roi d’une dynastie qui prétendait descendre du roi Salomon. Il a été assassiné lors d’un coup d’Etat en 1975 au grand dam de tous les Jamaïcains qui avaient émigré en Éthiopie.

L’islam éthiopien

La tradition musulmane raconte qu’à La Mecque, les disciples de Mahomet étaient persécutés par les notables. En 615, Mahomet leur conseilla de partir pour l’Éthiopie, où ils furent accueillis par le roi chrétien Ashama. La générosité du roi pour les transfuges a été récompensée par une fatwa de Mahomet : « Laissez les Éthiopiens en paix, tant qu’ils vous laisseront en paix. » L’Éthiopie était un Dar-al-Hyyad, un pays neutre, exempt de djihad. Et effectivement, lors de l’extension de l’islam, l’Éthiopie fut épargnée. Ce qui explique qu’aujourd’hui, elle reste à majorité chrétienne.

Il y eu bien au XVIe siècle, un émir, Ahmad ibn Ibrahim, qui s’attaqua au patrimoine chrétien, mais il fut vaincu avec l’aide des Portugais. La porte était ouverte aux missionnaires chrétiens, dont les jésuites, qui furent bien vite interdits de séjour et expulsés.

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite finance un vaste projet de conversion à l’islam wahhabite.

732 : les Arabes sont arrêtés à Poitiers

Voici une date et un événement qui nourrit l’imaginaire (historique) des Français. Mais que s’est-il passé à Poitiers en 732 ?

Qu’est devenu l’Empire romain ?

Voici déjà plus de 400 ans que les peuples germains ont remplacé les Romains dans les territoires de l’ouest de l’Empire. Les Germains au contact des Gallo-romains se sont romanisés. Ils sont chrétiens et considèrent l’évêque de Rome comme chef de l’Eglise. Mais l’institution religieuse est déjà en déclin : les fils cadets des familles nobles occupent les postes d’évêques… sans renoncer aux plaisirs de la vie : sexe, chasse et ripailles.
On parle latin dans les hautes sphères du pouvoir, mais la culture s’est appauvrie : seule une très petite minorité sait lire et écrire. Dans l’Empire romain, les personnes cultivées étaient nombreuses, non seulement parmi les citoyens, mais aussi parmi les esclaves. Le monopole de la fabrication des papyrus venant d’Egypte avait permis la diffusion de textes écrits. Un écrit sur papyrus pouvait s’acheter pour le montant d’un jour de solde d’un légionnaire. On a retrouvé la trace de 20 bibliothèques à Rome.
Par contre, au VIIIe siècle, les documents sont écrits sur du parchemin, des peaux d’animaux traitées par un processus long et coûteux. Les livres ne sont plus à la portée du peuple. Ecrire et lire devient un art.

La solde des légionnaires a évolué suite à l’inflation : de 1200 sesterces au Ier siècle, elle a atteint 7200 sesterces fin du IVe siècle. C’est un montant brut ! L’Etat gardait 20% pour la retraite du légionnaire, après 25 ans de service… ou comme pension pour sa veuve et ses orphelins. L’armée en prélevait 50% pour la nourriture et l’équipement. Au Ier siècle, le légionnaire gagnait donc 10 sesterces nets par jour, soit 2,5 deniers ou 40 as (1 denier = 4 sesterces = 16 as). Il faut ajouter les primes de victoires et les gratifications des empereurs à l’occasion de leur nomination ou de la naissance d’un héritier.
Un litre de vin coûtait de 2 à 8 as en fonction de sa qualité, une visite dans une maison de prostitution revenait à 4 ou 8 as, boissons non comprises.

Au fil des successions et des mariages, le territoire de l’ancienne Gaule a été partagé ou s’est reconstitué. Au sud, le duché d’Aquitaine, territoire wisigoth, mis à mal par Clovis (456-511), s’est reformé avec comme capitales Toulouse et Bordeaux, il occupe les anciennes régions d’Aquitaine, du Limousin, du Midi-Pyrénées et une partie du Poitou.
La Burgondie, aussi appelée Bourgogne, pays des Burgondes, s’étend d’Orléans à Avignon.
Les Alamans se sont installés en Franche-Comté et en Suisse.
Les Francs gouvernent la Neustrie qui occupe les territoires au nord-ouest de la Loire, d’Arras à Angers en passant par Paris et le royaume d’Austrasie qui s’étend sur la Champagne, l’Alsace, la Lorraine et la Belgique jusqu’au Rhin, avec comme capitales Cologne et Trèves.
Au nord, les Frisons, à l’est les Saxons et au sud-est les Bavarois sont en « cours de conversion au christianisme », euphémisme pour dire qu’ils sont toujours païens. 

Le roi mérovingien d’Austrasie s’appelle Thierry IV. Il a repris les fonctions des anciens rois francs : il règne mais ne gouverne pas. L’histoire nous a fait connaître ses rois sous le nom peu flatteur de rois fainéants. L’autorité est aux mains des maires du palais, les maîtres du palais : les magister palatii. À l’époque qui nous occupe le maire du palais est Charles Martel (688-741), fils de Pépin de Herstal, père de Pépin le Bref et grand-père de Charlemagne.
D’où tient-il son nom ? Il aurait été appelé « le marteau de Dieu » par le pape Grégoire II, d’où son surnom de Martel. Une autre hypothèse, plus prosaïque, lui donne comme nom Charles Martieaux, une variante de Charles Martin ; Martin étant le saint protecteur des Francs.

En 717, à la suite d’un conflit de succession au trône, Pépin le Bref prend le contrôle de la Neustrie.

Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.
L’Espagne (al Andalus)

Arrivés en Espagne en 711, d’où ils ont chassé les Wisigoths, il ne faut que huit ans aux musulmans pour conquérir la Septimanie, la région de Narbonne.

Les musulmans qui ont débarqué en Espagne ne sont pas des Arabes. Ce sont essentiellement des Berbères, des habitants du Maghreb, appelés Maures en référence à la province romaine de Maurétanie. Dans l’Espagne, l’entente n’est pas cordiale entre ses premiers arrivés, les Berbères, et les Arabes envoyés par le califat de Damas : la distribution des terres n’a pas été équitable, les Berbères n’ont reçu que des terres incultes dans les régions montagneuses. En 20 ans il n’y aura pas moins de 14 émirs à la tête de ce qui s’appelle al Andalous.

À partir de la Septimanie, en remontant le Rhône, les Maures lancent des raids vers la Burgondie. Beaune et Autun sont même dévastées. Ils s’attaquent également à l’Aquitaine, mais en 721, ils sont défaits et mis en déroute devant les murs de Toulouse.

La chevauchée le l’émir abd er-Rahman

Ce n’est que partie remise, en 732, l’émir abd er-Rahman remonte le long de la côte et pille Bordeaux. Cet émir n’a rien à voir avec le dernier des Omeyyades, ni avec celui qui se proclamera calife à Cordoue en 911. Le nom d’abd er-Rahman est très répandu, il signifie le « serviteur du Miséricordieux« .
Face aux attaques, le duc d’Aquitaine, Eudes, demande l’aide de Charles Martel pour se débarrasser des envahisseurs. Il sait que cette requête va inévitablement mettre fin à l’indépendance de son territoire, mais de deux maux il choisit le moindre.

Bordeaux ruinée, les musulmans continuent leur route vers le nord, pillant églises et monastères qui regorgent d’ustensiles d’or et d’argent, comme l’ont fait avant eux les Huns et comme le feront après eux les Normands. Ce n’est pas une armée de conquérants, mais une expédition de razzia, de pillage.

La bataille de Poitiers

En octobre 732, ils sont dans la région de Poitiers. La date n’est pas certaine, des calculs plus récents la situe en octobre 733 car d’après les sources, la bataille a eu lieu un samedi, le premier jour du mois de ramadan.
C’est là que Charles Martel a rassemblé une armée composée non seulement d’Austrasiens et d’Aquitains mais aussi de Frisons, de Burgondes, d’Alamans et de Bavarois. Un chroniqueur, l’Anonyme de Cordoue, probablement Isidore de Beja, désignera cette armée sous le nom d’Européens. Dans ses Chroniques mozarabes, il écrit : « … au point du jour, les europenses voient les tentes du camp».
Quelles sont les forces en présence ? 1000, 10.000, 50.000 hommes. L’histoire ne nous le dit pas. Il est probable que les forces n’étaient pas très équilibrées, un Arabe pour trois coalisés et quelques milliers de combattants peut-être, bien que la légende fasse état de 375.000 morts du côté arabe !

L’issue de la bataille ne fait pas de doute, les troupes de Charles Martel prennent le dessus sur l’armée de l’émir. Une partie des Maures tente de fuir, mais ralentis par leurs chariots remplis d’or, ils sont rattrapés et massacrés. D’autres, moins cupides, ne seront même pas poursuivis : l’armée franque ne disposant pas de cavalerie capable de rivaliser à la course avec les cavaliers musulmans : les Arabes utilisaient des étriers qui venaient à peine d’être découverts par les Francs. Contrairement à ce que montrent les films, l’étrier était inconnu des Romains. C’est une invention chinoise qui s’est propagée lentement vers l’ouest. À l’origine, il semble n’y avoir eu qu’un seul étrier, pour faciliter l’installation du cavalier.

Mosaïque représentant un cavalier vandale au Ve siècle.
Conséquence de la bataille

Les prisonniers furent remis au duc d’Aquitaine qui les envoya dans ses mines d’argent. Le butin des Maures ne fut pas rendu à leurs propriétaires, les églises et les monastères pillés, mais emmené par les Francs chez lesquels il restait un fond de barbarie.

Comme pressenti par le duc d’Aquitaine, Charles Martel aura tôt fait d’annexer son territoire, mais il faudra attendre son fils, Pépin le Bref, pour conquérir la Septimanie et rejeter les Arabes au-delà des Pyrénées malgré deux sièges infructueux de Charles Martel devant la ville de Narbonne. Ces deux expéditions se soldèrent par le pillage et la destruction des villes d’Agde, de Béziers, et d’Avignon… par les Francs.

Un émirat subsistera une centaine d’années (889-973) dans les environs de Saint-Tropez, d’où le nom de massif des Maures.

En 750, Pépin le Bref (714-768) fera destituer le dernier roi mérovingien, Childéric III, par le pape Zacharie auquel il avait posé la question : « Qui, de celui qui porte le titre de roi ou de celui qui en exerce réellement les pouvoirs, doit ceindre la couronne ? ». Le roi mérovingien Childéric sera tonsuré et placé dans un monastère. Depuis, la croyance populaire a répandu le bruit que les rois mérovingiens tenaient leur pouvoir de leur abondante chevelure et dès qu’on les tondait, ils perdaient cette force et leurs sujets les abandonnaient. Ce qui est bien sûr une légende.
Ainsi prend fin la dynastie mérovingienne et commença le règne de la dynastie carolingienne.

C’est son fils, Charlemagne (742 ou 747 ? – 814), qui réunifiera tous les territoires peuplés de Germains en un vaste empire, mais à sa mort l’empire sera de nouveau partagé entre ses trois fils.

Les Turcs contre les Arabes

Introduction

Au VIIe siècle, les tribus turques nomades occupaient les steppes d’Asie intérieure à l’est de la Volga et au nord de la mer Caspienne, jusqu’au monts de l’Altaï. Elles n’allaient pas tarder à entrer en contact avec les Arabes.

Les Arabes à la conquête de l’Empire perse

La conquête de l’Empire perse fut facilitée par le délitement de l’autorité du dernier empereur perse Yazdgard III dont la fuite vers l’est provoqua l’anarchie dans l’empire.Plusieurs gouverneurs des provinces perses se rallièrent aux Arabes. En échange d’un impôt, ils gardaient la mainmise sur leur territoire. Pour eux, la situation changeait peu : au lieu de payer l’impôt à l’empereur, ils rétribuaient les conquérants. Vers 650, les Arabes avaient déjà atteint l’Indus, ils étaient sur les traces d’Alexandre le Grand.

La route de la soie

A l’est de l’Empire perse, se situait la province de Sogdiane, un important carrefour commercial dont les habitants semblent être d’origine scythe. Les villes de Samarcande et Tachkent, aujourd’hui en Ouzbékistan, contrôlaient la « route de la soie » qui reliait la Chine à Byzance à travers la Perse.
Ces villes accueillaient les caravanes et leur fournissaient une escorte pour traverser la région. Elles abritaient des marchés très florissants où s’échangeaient les produits du monde entier.
Au temps de leur splendeur, Pétra et Palmyre étaient des villes étapes sur cette route.

La route de la soie et les confins de la Perse.
Cette carte est extraite de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (Les Arènes) que je recommande chaleureusement.

Le relief de cette région, aujourd’hui partagée par l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le nord de l’Afghanistan, est très particulier, on y trouve des montagnes, des vallées fertiles, des déserts et des oasis. La configuration du terrain a façonné la structure politique de la région : un moine chinois, Xuanzong, qui voyageait dans la région entre 629 et 644, a dénombré pas moins de 27 royaumes bouddhistes ou zoroastriens.

Cet éparpillement de l’autorité va avoir des conséquences sur la conquête arabe. Elle va la faciliter car les royaumes sont peu puissants, parfois rivaux et leurs troupes peu nombreuses, mais d’un autre côté, les Arabes vont devoir se battre sur plusieurs fronts et disperser leurs forces. C’est au général Qutayba ibn Islam que revient l’honneur des premières conquêtes au delà du fleuve Oxus (aujourd’hui le Sir Daria) : Boukhara tombe en 709 après 4 ans de guerre, Samarcande est prise en 712.

L’intervention des Turcs

Mais en 715, à la mort du Calife Walid Ier, fils d’Abd al-Malik, les opérations militaires cessent à l’est : son successeur, Sulayman (715-717), se tourne vers Constantinople qu’il espère conquérir. Les royaumes de Sogdiane, sous l’autorité des Arabes, mais où les dirigeants étaient restés au pouvoir, font appel à l’empereur de Chine. On a conservé les courriers qui ont été échangés.

(Roi de Samarcande) : Pendant 35 ans, nous nous sommes constamment battus contre les brigands arabes… sans recevoir la moindre aide militaire de l’empereur. Il y a six ans, le général en chef des Arabes, Qutayba est venu avec une immense armée… nous avons subi une grande défaite…

(Roi de Surkhab (au sud de Kaboul)) : Tout ce qui se trouvait dans mon trésor et mes entrepôts, tous mes objets et bijoux précieux, comme les richesses de mes sujets, ont été saisis par les Arabes…

(Roi de Boukhara) : Chaque année nous subissons les incursions et les pillages des brigands arabes. Notre pays n’ a aucun répit.

Ces seigneurs demandent à l’empereur d’ordonner aux Turcs de leur venir en aide. Et effectivement, une armée turque commandée par un certain Subuk (715-738) leur vient en aide en 730. Il chasse les Arabes qui ne gardent que la ville de Samarcande. Mais en 736, Subuk qui s’est allié aux Tibétains, ennemis des Chinois, est battu par ceux-ci avant d’être écrasé deux ans plus tard par les Arabes commandés par Nasr ibn Sayya. Ce gouverneur du Khorassan (province perse de l’est, aujourd’hui au Turkménistan et en Afghanistan) se montre très magnanime, il pardonne aux rebelles et instaure une ère de paix.

Mais la dynastie omeyyade est en danger. En 747, une armée hétéroclite conduite par Abu Muslim, un chiite non-arabe, nouvellement converti, part du Khorassan et marche sur Damas. Le dernier calife omeyyade est renversé en 750. Les partisans d’Abu Islam souhaitaient l’égalité de tous les musulmans par opposition aux Omeyyades qui ont mené une politique élitiste pro-arabe. La dynastie abbasside voit le jour.

La rencontre des Chinois : Talas (751)

En Sogdiane, les troupes chinoises associées à des tribus turques de l’est viennent au secours d’un de leur allié (le Ferghana), en guerre avec un autre roi (du Shash). Ce dernier fait appel aux Arabes alliés à d’autres tribus turques et aux Tibétains. La confrontation a lieu à Talas en 751. On connaît la bataille par les archives chinoises, mais il faudra attendre près de 700 ans pour que les musulmans la raconte. Les troupes turques de l’armée chinoise auraient fait défection et seraient passées dans le camp adverse. Cette défaite des Chinois marque la limite ouest de leurs conquêtes.

Les Turcs sont maintenant les alliés des Arabes. Ils vont se convertir à l’islam. Ils vont devenir les protecteurs du califat et son bras armé, avant de prendre le relais des Arabes : le dernier calife a été le sultan turc ottoman Mehmet V.

En 755, un général turco-sogdien, An Lushan, général en chef des garnissons du nord-est, au service de la dynastie chinoise Tang, se rebelle contre son empereur. La guerre civile qui s’en suit va durer sept ans, faire des centaines de milliers de morts et causer la perte d’un quart des territoires de la Chine stoppant ses prétentions expansionnistes. C’est de cette époque que date l’établissement des Ouïghurs, peuplade turque musulmane, dans l’est de la Chine.

La Chine étant hors-jeu, les Arabes peuvent asseoir leur domination sur la région de Transoxiane.

La route de la soie… et du papier

La tradition raconte que lors de la bataille de Talas, parmi les prisonniers chinois se trouvaient des artisans qui connaissaient le secret de la fabrication du papier et qu’ils l’auraient transmis aux Arabes. Légende !
Les Sogdiens connaissaient déjà le papier. Mais il est vrai que se sont les Arabes qui vont propagé l’usage de ce support. Le papier était utilisé depuis le IIe siècle avant notre ère en Chine. Il arrive en Occident vers 1100, par l’Espagne. Il n’atteindra le nord de la France qu’au milieu du XIVe siècle.
Le plus ancien document conservé sur papier se trouve aux archives de Marseille, c’est le registre des minutes du notaire Giraud Amalric, qui date de 1248.