L’Arabie

Où est l’Arabie ?

La question paraît saugrenue. Tout le monde sait que l’Arabie (saoudite) se trouve dans la Péninsule arabique. D’accord, mais c’est une situation nouvelle, le pays n’existe que depuis 1932.
Avant la fin de la première guerre mondiale, tout le Proche Orient était sous le contrôle de l’Empire ottoman. Il n’y avait pas de pays, pas de frontières.
Certaines régions avaient un nom qui, la plupart du temps, avait été donné par les Romains.

  • La Syrie-Phénicie, une province romaine, comprenant les monts du Liban.
  • La Palestine, ancienne province perse de Judée, renommée par les Romains après la révolte des Juifs de l’an 135. Littéralement, le pays des Philistins.
  • La Mésopotamie, le pays entre (meso) les deux fleuves (potamos) : l’Euphrate et le Tigre.
  • Le reste, le désert, c’était l’Arabie, peuplées de Bédouins.
Le Croissant fertile et les déserts

Le fameux colonel Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, a recruté les troupes du prince Fayçal, dont le père, Hussein ben Ali était chérif de La Mecque,… en Jordanie. C’est à partir du sud de ce pays (actuel) qu’ils sont partis à la conquête de Damas, et pas à partir de la Péninsule arabique.

L’Arabie a-t-elle toujours été un désert ?

Non, il y a 12.000 ans, alors que la banquise recouvre le nord de l’Europe, l’Arabie et le Sahara se couvrent de savanes et même de forêts. Le gibier abonde, la société néolithique s’épanouit. Mais 3000 ans avant notre ère, la sécheresse s’abat sur ces régions qui se désertifient petit à petit. Les hommes fuient, des petits groupes s’adaptent : les Bédouins qui ont domestiqué le dromadaire vers 1200 avant notre ère.

Déserts et civilisations

Aucune civilisation ne s’est développée dans les déserts. Elles ont pris naissance dans le Croissant fertile : Sumer, Babylone, l’Assyrie, le Hatti (les Hittites), le Mittani (les Hourrites), l’Égypte. Que faut-il pour faire éclore une civilisation ? De la richesse, une population élevée et des ressources alimentaires en suffisance. Or dans le désert, les nomades n’accumulent pas de richesse et les habitants des oasis n’ont pas assez d’espace pour permettre à la population d’atteindre un seuil critique.

Quid de La Mecque, qui est présentée comme une riche ville de caravaniers prospères ? Combien comptait-elle d’habitants ? Aucun recensement n’ayant été fait, il faut se baser sur les textes décrivant des batailles. Dans la Sîra, lors de la bataille du fossé, les 3000 hommes de Mahomet se retrouvent face à 10.000 Quraysh venant de La Mecque. Or dans une population, 40% des hommes ont entre 15 et 50 ans, en Europe (30% en Afrique). Comme il y a autant d’hommes que de femmes, 20% de la population sont des hommes en âge de guerroyer. La Mecque aurait donc compté 50.000 habitants. Ce qui est suffisant pour donner naissance à une civilisation. Or, malgré les travaux d’embellissement de la ville au XXe siècle, on n’a découvert aucune trace archéologique, pas un mur de fondation, pas une pièce de monnaie, pas un tesson de poterie. La Mecque n’était pas une ville caravanière, mais un lieu de pèlerinage des bédouins. Elle ne prit de l’importance (littéraire) qu’à l’avènement de l’islam, comme substitut de Jérusalem trop chrétienne à l’époque. (voir mon hypothèse sur les débuts de l’islam).

Remarquons que les civilisations musulmanes se sont développées, non pas dans les déserts, mais dans le Croissant Fertile : à Damas avec les Omeyyades, à Bagdad avec les Abbassides et au Caire avec les Fatimides (voir : La fin des califats)

Les Romains en Arabie

Par contre, une civilisation du désert a bien vu le jour, dans l’actuelle Jordanie, au Ier siècle avant notre ère : la civilisation nabatéenne, avec sa capitale Pétra (voir l’article sur Pétra et La Mecque). Grâce au contrôle des routes commerciales sud-nord et est-ouest, les Nabatéens se sont enrichis. Leur ingéniosité dans la domestication de l’eau leur a permis de créer, en plein désert, une ville de 20.000 habitants. Les monuments que l’on peut encore voir témoignent de la richesse de leur culture.
En 106, l’empereur romain Trajan annexe leur territoire à l’Empire et en fait la province d’Arabie. Pétra va péricliter quand les routes commerciales vont se déplacer : le transport maritime en Mer Rouge et dans le Golfe persique va remplacer les déplacements caravaniers. La montée en puissance des empires parthe puis sassanide (en Perse) va modifier les relations est-ouest. La ville, située sur une faille sismique (comme toute la région), figurée par la Mer Morte, a dû subir plusieurs tremblements de terre qui ont endommagé les canalisations, privant la ville de l’abondance de l’eau. Les habitants restants lors de l’arrivée des musulmans étaient de simples fellah.

Puisqu’on parle des Nabatéens, je dois citer un fait historique qui va à l’encontre du récit des évangiles. Le cousin de Jésus, Jean le Baptiste a été arrêté par Hérode Antipas (ethnarque de Galilée) pour avoir critiqué son mariage avec Hérodiade, la femme de son frère Philippe. A l’occasion de ce mariage, Hérode Antipas avait répudié son épouse Phasaélis, la fille d’Arétas IV, le roi des Nabatéens. Arétas lui déclara la guerre.
Et c’est là que l’on rencontre des problèmes de chronologie dans les évangiles. Jean est mort, décapité lors d’un banquet à la demande de la fille d’Hérodiade (Mt. 14, 1-12). Le passage de Matthieu se termine par : « Les disciples de Jean vinrent prendre le cadavre et l’ensevelirent ; puis ils allèrent informer Jésus ». Jean meurt donc avant Jésus. Or l’Eglise situe la mort de Jésus en 33. Par contre, la guerre entre Arétas IV et Hérode Antipas s’est déroulée en 36. Aurait-il pris plus de 3 ans avant de venger l’affront fait à sa fille ? Ou alors, les Évangiles ont-elles inventé la relation entre Jésus et un prophète avéré appelé Jean ?

Les Romains avaient fait plusieurs tentatives pour annexer le sud de la Péninsule arabique qu’ils nommaient Felix Arabia, l’Arabie heureuse, en raison des (faibles) pluies de mousson qui permettent la production de l’encens utilisé dans les cérémonies religieuses. En 25 avant notre ère, Aelius Gallus tenta de conquérir le Yémen… à plus de 2.000 kilomètres de sa base ! Sur les conseils des Nabatéens, il organise d’abord une expédition maritime au départ du port de Cléopatris (au sud de l’actuel canal de Suez), qui est un échec : les bateaux n’étant pas adaptés à la navigation dans la Mer Rouge. L’année suivante, il repart par le désert, probablement au départ d’Hégra, un comptoir nabatéen dans le nord de la péninsule arabique. Mais mal préparé, il doit de nouveau renoncer à son projet. L’Arabie restera inviolée.

L’islam du désert

La première radicalisation de l’islam est l’œuvre d’un prêcheur solitaire, un bédouin nommé Muhammad ibn Abd al-Wahhab, qui au beau milieu du désert d’Arabie, vers 1740, proclamait qu’il n’y a de dieu que Dieu. On ne peut pas dire que les débuts de son mouvement furent un succès : il se heurta à l’hostilité des populations à tendance chiite. Par dérision on a appelé son mouvement le wahhabisme, la religion du seul Abd al-Wahhab… c’est son frère qui l’aurait ainsi nommée.

Les région et les villes de la Péninsule arabique.

Le wahhabisme est l’exemple type du fondamentalisme musulman. Quoi de plus fondamental en effet que sa profession de foi : il n’y a de dieu que Dieu, point. L’homme ne doit pas compter sur les saints ni même sur le prophète pour intercéder auprès d’Allah. Abd al-Wahhab s’attaque donc au culte des saints (les marabouts) et des ancêtres. Il rejette les confréries soufies. Il interdit le tabac, la musique, toute espèce de loisir ainsi que les chapelets qu’on égraine. Tout ce qui n’existait pas au temps de Mahomet est interdit, dont les armes à feu !
On le traite d’ignare, d’égaré et même d’hérétique.
Mais la situation change du tout au tout lorsqu’il rencontre un émir du Nadjd, la région centrale de l’Arabie, dont il aurait épousé la fille. Son ambitieux beau-père, Muhammad ibn Saoud, va transformer le prêcheur en une figure de proue d’un mouvement militaro-religieux et va prendre petit à petit le contrôle du centre de l’Arabie puis, de la péninsule entière. A Médine, les wahhabites détruisent plusieurs tombeaux de saints qui entouraient celui de Mahomet dont ceux de Khadija, d’Hassan et d’Hussein… qu’ils avaient déjà détruits lors d’une incursion dans le sud de la Mésopotamie, à Karbala. Pour eux, il ne s’agit pas d’un sacrilège, mais d’un retour à la normale. Un hadith ne proclame-t-il pas « le prophète m’a ordonné de démolir les idoles et d’aplanir toute tombe » ? Ils ont également emporter l’or et les pierres précieuses déposées en offrande par les pèlerins. Aujourd’hui, cette violence est oubliée et on présente le wahhabisme comme un mouvement religieux pieux et nationaliste.

Le sultan ottoman qui s’était désintéressé d’un mouvement se développant dans une région qui échappait à son contrôle va réagir à l’occupation des lieux saints de l’islam. N’est-il pas leur protecteur ? En 1818, il envoie la troupe, une armée commandée par l’émir Mehmet Ali, vice-roi d’Égypte de 1804 à 1849, qui balaye les wahhabites. L’émir Abdallah ibn Saoud est capturé, il sera décapité à Istanbul.

La conquête du pouvoir

Un de ses descendants, Abdelaziz ibn Saoud profite de la révolte des Arabes contre l’Empire ottoman de 1916, pour chasser le gouverneur ottoman de Riyad et reprendre sa conquête. Alors que les Français et les Britanniques se partagent les territoires arabes pris aux Ottomans, au mépris des promesses faites au prince Fayçal qui les avait aidé à chasser les Turcs, Abdelaziz ibn Saoud prend La Mecque et Médine en 1924. En 1932, il se proclame roi de l’Arabie saoudite qui sera un Etat wahhabite. (Pour le partage d’empire ottoman, voir « Le jour où la Turquie gagna la guerre« )

En 1945, après avoir participé à la conférence de Yalta qui a redessiné l’Europe d’après-guerre, le président américain Roosevelt a invité le roi saoudien Abdelaziz sur le bateau qui le ramenait aux États-Unis, le Quincy. Un pacte, tacite, a été conclu : le pétrole, découvert en 1938, contre la protection des États-Unis qui veilleront à la sécurité de l’Arabie et se porteront garants de la monarchie. Cette sécurité comprend, bien entendu, l’éloignement de toute influence soviétique. À cette occasion, le président américain a offert un premier avion à l’Arabie, un DC3. Une longue discussion va s’en suivre entre les oulémas wahhabites pour savoir si le déplacement des pèlerins en avion ne va pas amoindrir la valeur du pèlerinage à La Mecque. Une réponse négative va donner une vigueur exceptionnelle au pèlerinage. De 20.000 participants en 1932, on passe à 2 millions dès 1’an 2000. Aujourd’hui le pèlerinage est limité à 2 millions pour des questions sécuritaires.

Le luxe et la pauvreté

L’Arabie saoudite s’ouvre progressivement à l’Occident et à son progrès… jusqu’en novembre 1979. Le pèlerinage touche à sa fin lorsque plusieurs centaines de fondamentalistes islamistes armés font irruption dans la grande mosquée et prennent une centaine de fidèles en otage. Son chef, Juhaiman, est un opposant à la famille régnante à qui il reproche son laxisme, sa corruption, son luxe, son goût immodéré pour les images (voir : 1979 que le djihad commence). Après avoir maté la rébellion, un vent de radicalisation va souffler sur l’Arabie Saoudite. Les cinémas sont fermés, les publicités à l’occidentale enlevées, la stricte séparation des femmes et des hommes dans les lieux publics est décrétée. Il est conseillé aux hommes de se laisser pousser la barbe. La police religieuse, renforcée, veillera à la stricte application des nouvelles dispositions. Des prêcheurs wahhabites vont être envoyés de par le monde pour convertir les musulmans à un islam radical.

En Arabie, la famille Saoud dépense sans compter pour embellir les villes de La Mecque et de Médine. Ces lieux de culte dépassent en luxe le Vatican pourtant considéré comme une insulte à l’humilité prônée par les chrétiens qui se réfèrent à la vie de Jésus. Ne lit-on pas dans l’Évangile de Matthieu (19, 24) : « Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Luc, envoie les riches habillés de pourpre (les cardinaux ?) en Enfer (Luc 16, 19-23)

Mais Mahomet ne s’est pas prononcé sur la richesse et l’humilité. Il a simplement déclaré « qu’un cinquième du butin lui était réservé ainsi qu’à ses proches, aux orphelins et aux pauvres » (Co. 8, 41). Et de fait, la manne pétrolière profite essentiellement à la famille royale qui compte plus de 500 princes. La plupart de ceux-ci alimentent un fonds qui porte leur nom pour aider les démunis. Car l’Arabie saoudite possède de nombreux pauvres : 800 mille familles bénéficient des aides sociales, soit plus de 6 millions de pauvres sur une population de 33 millions dont 20% d’étrangers. Notons qu’en 1960, Il n’y avait que 4 millions d’habitants. L’aumône faite aux démunis n’est pas égalitaire, tous ne reçoivent pas leur part : les dons sont faits aux mosquées et à des associations qui redistribuent les sommes reçues. Les étrangers en sont exclus.

Aujourd’hui et demain

L’avenir de l’Arabie saoudite est promise à Mohammed ben Salmane dit MBS à qui j’ai consacré l’article : Les enfants gâtés de la Péninsule arabique. Il semble ouvert à une certaine libération des mœurs, mais il reste respectueux des oulémas qui guettent le moindre de ses gestes : il donne avec modération. Il a la lourde tâche de préparer l’Arabie à la crise prochaine du pétrole dont tous les pays essaient de s’affranchir n’en déplaise aux frères Koch, magnas américains du pétrole et de la chimie, grand pourvoyeur de fonds du parti républicain à hauteur de 40 millions de dollar. Ils ont fait oublier aux députés républicains leur position de défenseur de la planète contre le réchauffement climatique. Trump a remercié les deux frères en sortant de l’accord de Paris pour le climat.

L’interdit sur le porc

Pourquoi les musulmans ne consomment-ils pas de porc ? Le réponse est très simple, ils ont hérité cette pratique du judaïsme. Alors, d’où vient cette coutume pour les juifs ? Elle leur vient de l’Égypte des pharaons.

Relation Égypte-Hébreux

La relation entre les Hébreux et l’Égypte est une relation ambiguë, faite d’amour et de haine… si l’on en croit la Bible. (Pour la chronologie supposée, voir mon article : La chronologie biblique)
Tout commence avec Abraham. Il se rend avec son clan en Égypte où le pharaon tombe amoureux de sa femme Sarah qu’Abraham avait présentée comme sa sœur. Elle refile une « maladie » à Pharaon qui chasse les Hébreux. Suite à cet épisode, Abraham se fera circoncire. La Bible ne dit pas s’il y a une relation de cause à effet.

Le petit-fils d’Abraham, Jacob, qui est aussi appelé Israël, a douze fils. L’un d’eux, Joseph est vendu par ses frères à des caravaniers se rendant en Égypte. Dans ce pays, grâce à l’interprétation des rêves, Joseph se taille une place de choix : il devient premier ministre de Pharaon. (NB : Dans le récit des patriarches, les pharaons n’ont pas de noms. Il faut dire que les récits sont loin d’être historiques). Suite à une disette à Canaan, la tribu de Jacob, avec ses onze fils restant, viennent se réfugier en Égypte où ils sont accueillis par leur frère (Joseph) qui leur a pardonné.

La relation change, on ignore pourquoi. Dans la saga suivante, les Hébreux sont les esclaves des Égyptiens. C’est ici qu’intervient Moïse qui va faire sortir les Hébreux d’Égypte. j’ai consacré deux articles à ce personnage : Quel pharaon face à Moïse et Moïse au-delà du mythe.

Voilà pour le récit biblique. Le Coran reprend ces histoires dans les grandes lignes.
Abraham (Ibrahim) est « le modèle parfait de soumission à Dieu » (Co. 16-120). C’est la référence, le modèle : il n’est ni juif, ni chrétien, donc parfait ancêtre des musulmans. Si le Coran n’est pas disert sur le passage d’Abraham en Égypte, il le fait venir à La Mecque où il construira la Kaaba.

La saga de Joseph est la plus cohérente du Coran. Tout se trouve dans la sourate 12. Pas besoin de rechercher dans les sourates les versets se rapportant au personnage. Par contre, Abraham (Ibrahim) apparaît dans 13 sourates et Moïse (Musa), le plus cité, dans 19 sourates.

Alors que les Hébreux, conduits par Moïse, sont au nombre de 600.000 sans compter les femmes et les enfants, dans le récit biblique, les « Juifs ne sont qu’une bande peu nombreuse » dans la Coran (26, 56).
Deux versets font polémiques (7, 136-137). Ils donnent aux enfants d’Israël toutes les terres situées à l’est et à l’ouest du Nil ou de la Mer Rouge. De quoi permettre aux Arabes de revoir leur position sur les Israéliens ?

Alors nous (Dieu) nous sommes vengés d’eux (les Égyptiens) ; nous les avons noyés dans les flots, parce qu’ils traitaient de mensonges nos signes et n’y prêtaient aucune attention.
Et les gens qui étaient opprimés (les Hébreux), nous les avons fait hériter les contrées orientales et occidentales de la terre que nous avons bénies. Et la très belle promesse de ton Seigneur sur les enfants d’Israël s’accomplit pour le prix de leur endurance. Et nous avons détruit ce que faisaient Pharaon et son peuple, ainsi que ce qu’ils construisaient.

La place du porc dans l’Égypte ancienne.

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos porcs. Quelle était leur place dans l’Égypte des pharaons ? Je reprends ici un extrait de l’article « Le régime du Nil nourrit les Égyptiens » de Martina Tommasi paru dans la revue Histoire et civilisations (Le Monde) n° 66 de novembre 2020.

Le porc occupait quant à lui une place ambiguë. Lâché dans les champs avant les semailles pour aérer la terre et permettre une meilleure pénétration des semences, il consommait aussi les déchets alimentaires ce qui réglait la question de leur élimination et évitait qu’ils ne se transforment en source potentielle d’infection.
Le porc était malgré tout considéré comme un animal impur, dont le contact devait être suivi d’une immersion intégrale dans l’eau du fleuve et dont l’élevage interdisait à ses maîtres, pourtant des citoyens libres, d’entrer dans les temples ou de se marier.

Des porcs n’en étaient pas moins sacrifiés une fois par an à la déesse Nout (déesse du firmament) et communément consommés par la population rurale.

Le fait que l’élevage des porcs interdise l’entrée dans le temple a dû jouer un rôle dans l’interdiction décidée par les Hébreux : ne pas entrer dans le temple, c’est être rejeté de la communauté. Or la société israélite des débuts est une société hautement égalitaire. Le ciment de la société, c’est la communauté. L’autre point : l’interdiction de se marier, est en totale contradiction avec la loi de Moïse. Tout Hébreux a l’obligation de marier ses enfants. Le porc, peu adapté à la topologie du terrain rocheux est donc banni par les Hébreux : la communauté reste soudée et la loi appliquée.

L’élevage des porcs dans les pays musulmans

L’élevage des porcs est interdit dans beaucoup de pays musulmans : l’Arabie saoudite, les pays du Golfe et la Libye. Dans les autres pays, ce sont les minorités non musulmanes qui s’en occupent. En Égypte, les coptes (chrétiens) élevaient les porcs dans la banlieue du Caire où, comme dans l’Antiquité, ces animaux consommaient les déchets alimentaires. En 2009, on comptait 350.000 porcs, avant que le gouvernement ne décide de les faire abattre pour éviter la propagation du virus de la grippe (H1N1)… qui n’était pas arrivé en Égypte et qui ne se transmet pas par les porcs ! Alors, affaire religieuse, attaque contre les coptes ou magouille financière : le gouvernement voulant récupérer des terres à grande valeur ajoutée si elles étaient débarrassées de ces éboueurs ?

2020 : le conflit gréco-turc

Cet article a été inspiré de l’émission « Reportages » de la chaîne de télévision Arte du dimanche 18 octobre 2020.

Raisons du conflit

Le navire de recherche minérale truc, l’Oruç Reis croise dans les eaux territoriales grecques. Il étudie les fonds marins pour détecter les gisements de gaz et de pétrole.

L’Oruç Reis (nom turc du pirate Barberousse)
La situation géopolitique

La Turquie n’a presque pas d’eaux territoriales, sa zone économique exclusive est limitée, conséquence de la défaite de l’Empire turc ottoman lors de la guerre mondiale de 1914-1918. Une zone économique exclusive (ZEE) est, d’après le droit de la mer, un espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources.

Zones économiques exclusives de la Grèce et de la Turquie.

L’exploitation du gaz et du pétrole serait bienvenue pour la Turquie qui vit une situation économique pour le moins difficile. Cela donnerait de la crédibilité au gouvernement.
Pour former le gouvernement majoritaire actuel (52,6%) Erdogan a dû s’allier au MHP (Parti d’Action nationale aussi connu sous le nom de Parti National des Travailleurs). C’est un parti d’extrême droite, nationaliste, islamique, anti-kurde et anti-européen.

Erdogan doit plaire à ses nouveaux partenaires politiques. Alors, il prend des mesures. Tout d’abord, il remet en cause le Traité de Versailles (1919) qui a mis fin à la première guerre mondiale et a sévèrement lésé les empires vaincus : l’Empire allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire turc ottoman. (NB : les traités concernant l’Empire ottoman sont ceux de Sèvres (1920) et de Lausanne (1926))
Erdogan déplore le démembrement de l’Empire, qui avant la guerre comprenait tous les territoires arabes du Proche orient (les actuels Syrie, Irak, Jordanie, Israël/Palestine, Liban et les lieux saints de l’islam dans la Péninsule arabe). Il remet également en cause la limitation de sa zone économique exclusive en Méditerranée.

Erdogan prononce des discours musclés tels que : « Il y a cent ans, nous avons rejeté les Grecs à la mer, nous allons poursuivre le travail ». (voir mon article sur Mustapha Kémal). Il ajoute : « Nous sommes prêts à sacrifier des martyrs ». Il faut comprendre qu’en plus de l’extension des eaux territoriales, il vise toutes les îles grecques qui font face à la Turquie.

Dans les anciens territoires ottomans, il agit également : il a envahi le nord de la Syrie, attaquant les Kurdes, abandonnés par les État-Unis et les Européens alors qu’ils ont été les seuls à combattre DAESH sur le terrain. (voir mon article sur les Kurdes).

Pour s’affirmer comme puissance régionale, la Turquie s’implique aussi dans le Haut Karabagh. Cette région est une aberration géopolitique. Lors du démembrement de l’URSS, ce territoire n’a pas été attribué à une république issue de l’ancienne union, il a été laissé de côté. L’Arménie et l’Azerbaïdjan devaient se mettre d’accord sur sa destination. Aucun accord n’ayant été trouvé, la guerre a remplacé les négociations. La Turquie soutient naturellement l’Azerbaïdjan. (voir mon article sur les Arméniens).

Le mauvais signal de la France

Revenons au conflit entre la Turquie et la Grèce, tous deux membres de l’OTAN. On ne peut pas donner tort à Emmanuel Macron qui déclarait que l’organisation était en état de mort cérébrale. Comme dans tout conflit, chaque camp a ses alliés. La Turquie peut compter sur la Libye avec qui elle a des accords maritimes et la Russie, toute contente de voir l’OTAN se déchirer.

La Grèce a des accords maritimes avec l’Egypte, l’Italie et Chypre qui sont ses alliés. Comme la Russie soutient la Turquie, les État-Unis se sont rangés aux côtés la Grèce. Plus curieux, Israël et les Emirats arabes soutiennent la position grecque. En principe, les États de l’Union européenne sont favorables à la Grèce avec des nuances dans leur soutien. Son plus fervent défenseur est la France à qui la Grèce vient de commander 18 avions Rafale et 4 hélicoptères de combat pour la marine… avec torpilles et missiles. Quatre frégates devraient suivre. Rappelons que l’économie de la Grèce vit sous perfusion. La survie de la Grèce dépend de l’aide que l’Union européenne lui accorde. L’Europe donne, la France prend.

La réponse d’Erdogan ne s’est pas fait attendre : « Macron n’a pas fini d’avoir des ennuis avec moi » et aussi « Je n’ai pas de leçons à recevoir de la France. Qu’elle se penche sur son passé colonial en Algérie et son rôle dans le génocide ruwandais de 1994″. Ambiance ! Et ce n’est pas tout, après la cérémonie en l’honneur du professeur décapité par un islamiste près de Paris, Erdogan a attaqué le président français lors d’un discours télévisé : « Tout ce qu’on peut dire d’un chef d’État qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c’est : allez d’abord faire des examens de santé mentale« .

Erdogan a une arme redoutée des Européens : il héberge plus de trois millions de réfugiés, la plupart Syriens, qui n’attendent qu’une occasion pour migrer vers l’Europe.

Conclusion

Actuellement, on ne voit plus de bateaux de tourisme dans les eaux de la Méditerranée orientale. Ils ont été remplacés par des navires de guerre. Comment cela va-t-il finir ? La guerre est-elle inévitable ?

La Turquie peut demander à la Cour Internationale de Justice de La Haye de trancher le différent. Plusieurs observateurs neutres donnent (partiellement) raison à la Turquie : sa zone économique exclusive est bien trop restreinte.

La Turquie et la Grèce peuvent également s’associer pour exploiter les gisements en commun, comme l’ont fait l’Iran et le Qatar, pourtant ennemis, pour l’exploitation des gisements de gaz dans le Golfe persique.

Mais Erdogan préfère menacer que négocier. Il veut se montrer fort et inflexible pour son électorat.

L’exploitation des gisements du plateau continental méditerranéen n’est pas sans danger. La mer Égée est une zone sismique. En 2017, un séisme de magnitude 6,6 a frappé les îles grecques du sud-est et la côte turque dans la région de Bodrum. Faut-il s’attendre à une guerre ou à une catastrophe écologique ?

Epilogue

Ce que je redoutais dans le dernier chapitre est arrivé : le 30 octobre au début de l’après-midi, trois jours après la fin de la mission du navire Oruç Reis, un séisme de 7 sur l’échelle de Richter s’est déclaré dans la mer Égée, entre l’île grecque de Samos et la côte turc, dans la région d’Izmir, la troisième ville de Turquie. L’onde de choc a été ressentie jusqu’à Istanbul et Athènes.
Pour l’heure, on dénombre 100 morts et près de 1000 blessés.
Face à cette catastrophe, la Turquie et la Grèce ont mis les tensions diplomatiques de côté, elles se disent prêtes à s’entraider.

Croix latine, croix rouge, croix gammée !

Cet article a été inspiré par le film de Juliette Desbois : « La face cachée du Vatican 39-45« , et par le livre de Ian Kershaw : « L’Europe en enfer : 1914-1949« .

Dans cet article, je vais me pencher sur une période sombre de notre histoire : l’extermination des Juifs par les nazis et plus spécifiquement, l’attitude du Vatican et des hautes instances de la Croix rouge face à ces événements.

Prélude : Pie XI, pape de 1922 à 1939

Pie XI était pape lorsque Hitler fut nommé chancelier du Reich d’Allemagne, en janvier 1933, par le vieux président, le maréchal Hindenburg, héro de la guerre 14-18. Après l’incendie criminel du Reichstag en février 1933 et les élections de mars 1933, son parti, le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands, nazi en abrégé) conforta son avance avec 288 sièges sur 647.

Pour réaliser son programme électoral qui promettait de sortir l’Allemagne du marasme économique, politique et moral, Hitler réclama les pleins pouvoirs : la possibilité d’édicter des lois sans l’aval du parlement (Reichstag). Mais il lui fallait 2/3 des voix des parlementaires, soit 432 voix. Les sociaux démocrates (socialistes) avaient 120 sièges, les communistes 81 et le Zentrum (catholiques), 74. Hitler pouvait compter sur les voix de quelques petits partis, mais ce n’était pas gagné d’avance.

Pour sa part, le pape souhaitait conclure un concordat avec le nouveau gouvernement pour assurer le liberté de culte et la possibilité de nommer indépendamment les évêques. Les marchandages commençaient en coulisse : les voix du Zentrum contre le concordat. Le pape ajouta la suppression de l’interdiction pour les catholiques d’adhérer au parti nazi. Hitler obtint les pleins pouvoirs, il devenait seul maître de l’Allemagne. Et le Vatican signait un pacte avec le Diable. La conviction de la hiérarchie catholique était : « tout sauf le communisme« .

Le 20 juillet 1933, le concordat était signé par le secrétaire d’Etat du Vatican, Eugenio Pacelli, ancien ambassadeur (nonce apostolique) en Allemagne et futur pape sous le nom de Pie XII.

Un concordat avait été signé avec l’Italie fasciste de Mussolini en 1929, connu sous le nom d’accords du Latran. Cet accord très favorable au Vatican faisait de la religion catholique la seule religion d’Etat en Italie et octroyait à la papauté un Etat pontifical (le Vatican : 49 ha), une autonomie qu’elle avait perdu depuis 1870. Avant l’unification de l’Italie, les Etats pontificaux étaient très étendus et rivalisaient avec les villes de Florence, Milan et Venise.

L’Italie avant l’unification (ici au XVIe siècle) : extrait de l’Atlas historique mondial de Christian Grataloup (***** recommandé)

En avril 1933, en pleines négociations entre l’Allemagne et le Vatican, puis en septembre 1935 (lois de Nuremberg) les Juifs sont exclus de la « communauté du peuple« . Ils perdent la nationalité allemande et la majorité de leurs droits civiques. Les Allemands « aryens » sont appelés à boycotter les commerces tenus par les Juifs. Les mariages mixtes sont interdits.

En 1937, le pape publie, en allemand, une encyclique « Mit brennender Zorge » (avec une brûlante inquiétude). Elle sera lue dans les églises d’Allemagne le 21 mars 1937. Elle dénonce le non-respect du concordat, elle critique les idéologies racistes et le paganisme, elle s’insurge contre la remise en cause de la valeur de la vie humaine, et contre le culte de l’État et du chef. Mais elle ne cite pas les Juifs. Hitler restera sans réaction.

Et les persécutions continuent. En novembre 1938, c’est la « Nuit de cristal » en référence aux nombreux débris de verre des vitrines des magasins, tenus par des Juifs, qui jonchent les rues des villes. Des synagogues sont incendiées, plus de cent Juifs sont assassinés.

Le silence : Pie XII, pape de 1939 à 1958

Pie XI meurt en 1939, c’est son successeur Pie XII (Eugenio Pacelli) qui sera le pape de la guerre, le pape du silence.
En octobre 1941, un évêque français, Mayol de Lupé, reçoit la bénédiction du pape pour combattre à la tête de la division française Charlemagne sur le front russe aux côtés des Allemands. Il est colonel de l’armée allemande.

Départ des volontaires de la division Charlemagne (inscription tronquée à gauche : Anglais assassins)

En octobre 1942, à Wanzée près de Berlin, les hauts dignitaires nazis décident de la solution finale pour les Juifs de tous les pays occupés. Hitler a projeté depuis le début de son parcours politique d’éliminer les Juifs. La haine des Juifs est très répandue en Europe depuis la fin du XIXe siècle. Rappelons le procès Dreyfus (1894) ; la publication des Protocoles des Sages de Sion (1905), un faux sur les objectifs supposés de domination du monde, toujours réédité dans les pays arabes ; l’ouvrage de Joseph Arthur de Gobineau (1816-1888) : « Essai sur l’inégalité des races humaines », théorie sur le racisme scientifique, etc. Ajoutons que les chrétiens considèrent les Juifs comme les meurtriers de Jésus… tous les Juifs et leur descendance. Ne lit-on pas dans l’Évangile de Matthieu : « Tout le peuple (juif) répondit : Nous prenons son sang sur nous et nos enfants » (Mat. 27, 25).

Mgr Humberto Benigni (1862-1934), qui exerça de hautes fonctions au Vatican, est le père du mythe du complot judéo-maçonnique qui eut des conséquences meurtrières de 1936 à 1945. Il défendait la thèse des crimes rituels des Juifs et concluait à l’emploi incontestable par les Juifs de sang chrétien.

La majorité des Européens restaient insensibles au sort des Juifs. Bien sûr, il y eu des milliers de personnes compatissantes qui ont aidé des Juifs en les cachant ou les exfiltrant. Mais que sont quelques milliers face aux millions d’indifférents ?

La notion d' »élimination des Juifs », sous-entendu des territoires allemandes, a varié dans le temps. Les persécutions de 1933-1935 avaient pour but de forcer les Juifs à s’exiler. Ils recevaient un passeport en échange de l’abandon de tous leurs biens. En 1940, avec la défaite de la France, l’idée de transférer les Juifs vers l’île de Madagascar a été avancée puis abandonnée pour des raisons logistiques : le carburant devait servir à l’effort de guerre. En juin 1941, après la conquête, prévue, de l’URSS, on enverrait les Juifs en Sibérie. Mais face à l’échec de l’invasion de l’URSS, les nazis décident de les exterminer.
Les premiers camps d’extermination sont construits en Pologne, à Chelmno, Belzec, Sobibor et Treblinka. A partir de 1943, un nouveau complexe s’ouvre à Auschwitz. Il va fournir de la main d’oeuvre (des esclaves) à l’industrie allemande en plus d’exterminer les « non productifs ». Les premiers camps n’avaient pas de travail intégré, on y entrait pour mourir. Certains Juifs pouvaient échapper à la déportation, mais pas à l’emprisonnement. Ce sont (1) les demis-juifs, ceux dont un parent n’est pas Juif, (2) les époux ou épouses d’un.e arien.nne, (3) les épouses des prisonniers de guerre. Mais peu étaient au courant de ces mesures.
Plus de 6 millions de personnes trouveront la mort dans les camps d’extermination.

Mais qui savait ? Tout le monde ! Le gouvernement polonais en exil à Londres est le premier à parler, suivi des Alliés. Le pape est tenu au courant par ses évêques. Le Vatican possède le plus vaste réseau d’espionnage du monde. La confession est obligatoire, au moins une fois par mois. Le curé de la paroisse sait tout, il rapporte à son évêque qui informe le Vatican.

Une journaliste berlinoise, Ruth Andreas-Friedrich écrit dans son journal intime à la date du 19 septembre 1941 :

Ça y est, les Juifs sont mis hors-la-loi… L’étoile jaune facilite le triage. Elle éclaire le chemin qui mène aux ténèbres. On déporte les Juifs vers une destination inconnue. Dans des camps en Pologne, disent ceux qui s’en félicitent. Vers une mort certaine, prophétisent les autres.

Le pape n’a pas d’armée, mais il a un grand pouvoir moral. En décembre 1942, tout le monde attend le discours de Noël. Pie XII a préparé un texte de 36 pages. A la radio on entend : « … des centaines de milliers qui, sans faute de leur part, parfois en raison de leur nationalité ou de leur race, sont voués à la mort ou à une extinction progressive ». Trente mots. Et il ne cite même pas les Juifs.

Son excuse ? La peur que Hitler s’en prenne aux catholiques. Et de fait, aux Pays-Bas, un discours accusateur de l’archevêque d’Utrecht Joachim de Jong, a provoqué l’arrestation des Juifs baptisés en juillet 1942. C’est étrange, mais il y a bien des Juifs catholiques et des Juifs athées. Etre Juifs, ce n’est pas être adepte d’une religion, ce n’est être d’une certaine race. Il n’y a plus qu’une seule race sur Terre, les Homo sapiens. Ce n’est pas appartenir à un peuple ou une nation, Israël n’existe pas encore. C’est une notion très difficile à définir : les Juifs se sentent membres d’une communauté.
La définition de Juif pour Hitler est machiavélique : est Juif toute personne qui a au moins trois grands-parents juifs. Comment vérifier ? Le procédé est démoniaque : les nazis vont demander aux associations juives des pays occupés de recenser les Juifs. Ils n’auront plus qu’à saisir les listes pour effectuer les rafles. En cas de doute, lorsqu’une personne soupçonnée d’être juive, ne s’est pas inscrite, elle doit produire le certificat de baptême de ses grands-parents.

Peur que Hitler s’en prenne aux catholiques ? Mais, en août 1941, l’évêque de Münster, Clemens August von Galen, avait pris position publiquement contre le programme nazi de « purification de la race » qui consistait à euthanasier des handicapés et des « dégénérés« . Et il a obtenu l’arrêt définitif de ce programme, nommé Aktion T4, sans trop de difficultés.

A part aux pays-Bas, toute la hiérarchie religieuse (catholique et protestante) se tait.

En octobre 1943, les Juifs de Rome sont arrêtés sous les fenêtres du Vatican. Or Pie XII a été prévenu de l’imminence de la rafle par l’ambassadeur d’Allemagne auprès du Vatican : Ernst von Wiezsäcker. Mais il n’avertit pas la communauté juive. A la fin de la guerre on prétendra que le pape avait caché 5000 Juifs dans ses résidences de Rome. Mais aucune preuve ne vient confirmer qu’il était au courant.

Pire encore. S’il est évident qu’amener Hitler à revoir sa politique raciale était utopique, il est des pays où la pape aurait pu, , agir. En Croatie, les catholiques Oustachis au pouvoir se montrent plus sadiques que les Allemands. Or leur leader, Ante Pavelic est reçu officiellement par Pie XII. Et les atrocités continuent. C’est un prêtre qui dirigeait la Slovaquie, toute acquise à Hitler et seize autres prêtres siègent au Conseil d’Etat. Pie XII n’interviendra pas.

La solidarité « chrétienne »

La guerre est finie. Pie XII ne prononce pas un mot sur l’Holocauste, aucune condamnation, aucune empathie. Pour aider les réfugiés, les déplacés, qui sont près de 20 millions sur les routes, Pie XII va créer la « Pontificia Commissione Assistenza » où va s’illustrer un évêque autrichien,  Aloïs Hudal, recteur du collège Santa Maria dell’Anima, via dalla Pace, n° 24. C’est par cette filière que les plus hauts dignitaires nazis vont fuir : Adolf Eichmann, Klaus Barbie (aidé par les Américains), Joseph Mengele, etc. On vient voir Aloïs Hudal, après avoir été hébergé dans des monastères « amis », il remplit un formulaire qu’on remet aux services de la Croix rouge chargés de délivrer des passe-ports pour voyager librement. Et on est libre.

Le pape connaît ce réseau, les services secrets américains lui ont remis en 1947 une liste de 22 filières d’évêques autrichiens (Hudal), croates, ukrainiens, hongrois… avec nom et numéro de téléphone. Hudal, en haut de la liste, démissionnera… en 1952. Il n’avait plus à s’inquiéter pour ses amis nazis, la loi d’amnistie avait été votée en République fédérale d’Allemagne en 1951. Pour le bien de l’Allemagne, il fallait oublier. L’ennemi maintenant est le même que celui du régime nazi : l’URSS.

Liste des réseaux d’exfiltration des nazis. Le premier nom est celui d’Aloïs Hudal
Et la Croix rouge ?

En janvier 2020, à l’occasion de l’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz (en 1945), le CICR (Comité international de la Croix rouge) a publié un message :

Pour le CICR, cette date est synonyme d’un échec, celui de n’avoir pas pu porter protection et assistance à des millions de victimes exterminées dans les camps de la mort. Le CICR exprime ses regrets publics quant à son impuissance et les erreurs commises face à la tragédie du génocide et des persécutions nazies.

Et il ajoute :

Cet échec restera inscrit dans la mémoire de l’institution, tout comme le resteront les actes courageux de nombreux délégués de CICR à l’époque.

Pendant la guerre, le président du CICR est Carl Jakob Burckardt. Il est viscéralement anti-communiste donc admiratif des régimes d’extrême droite. A la fin de la guerre, il exfiltrera un grand nombre d’Allemands de la zone d’influence soviétique. Pour lui, ce ne sont pas des criminels, mais des victimes. C’est effectivement comme cela que la majorité des Allemands se voyaient. Tous étaient devenus résistants ou avaient perdu la mémoire. Le parti nazi comptait 8 millions de membres sans compter les organismes affiliés. Un bon millier a été condamné, les autres ont repris leur vie comme si rien ne s’était passé… comme juges, professeurs, fonctionnaires, etc.

Revenons à la Croix rouge. En temps de guerre, son action est limitée aux prisonniers de guerre. Ses délégués ont effectivement fait un excellent travail en acheminant le courrier et les colis… sauf pour les 5,7 millions prisonniers soviétiques dont 3,7 millions vont mourir de faim, sans aucune aide extérieure.

Le CICR va bien tenter de visiter des camps de prisonniers civils (les camps de concentration/extermination), mais avec peu de succès dans ses timides démarches. Il va également essayer d’envoyer des vivres aux prisonniers des camp de concentration. Les nazis n’accepteront que des colis nominatifs. Mais comment savoir où les personnes ont été déportées ?

En 1942, le CICR se dispose à lancer un appel général sur les violations du droit humanitaire international. Mais il ne le fera jamais. Le pape ne l’a pas fait, pourquoi nous ?
La guerre touche à sa fin. En juin 1944, le docteur Maurice Rossel visite le ghetto de Theresienstadt, une ville spécialement aménagée pour recevoir des Juifs tchèques en transit vers l’est et des Juifs allemandes célèbres ou âgés. Les rues qu’il parcourt à l’extérieur de la forteresse ont été repeintes et fleuries. Mais il ne pourra entrer dans la forteresse, ni s’entretenir avec les Juifs. Il en revient charmé.
En septembre 1944, le même médecin se rend à Auschwitz. Il sera reçu par le commandant du camp, mais il ne pénétra pas à l’intérieur du camp.

Ce n’est qu’aux derniers jours de la guerre que les délégués du CICR pourront entrer dans les camps de Türckheim, Dachau et Mautthausen… pour négocier la reddition de ces camps. A Mautthausen, ils feront annuler l’ordre de faire exploser l’usine souterraine où travaillaient 40.000 prisonniers.

Conclusion

Aujourd’hui, le Vatican a rendu publique les archives de Pie XII. Plusieurs chercheurs, sélectionnés, peuvent les consulter. Mais la plupart des historiens sont persuadés que cela n’apportera rien de nouveau. Les services de l’ex-pape Benoît XVI ont étudié les documents et les ont répartis en 500 dossiers. Triés, classés, censurés (?).

Peu importe, à sa mort en 1958 (la même année que Hudal), Pie XII nous a laissé un testament :

Ait pitié de moi Seigneur, accorde-moi ton pardon. La conscience de mes défaillances, échecs et péchés commis durant un si long pontificat et en des temps si graves, ont souligné mon insuffisance et mon indignité. Je demande humblement pardon à tous ceux que j’ai offensé, lésé et scandalisé.

Fautes avouées sont à demi pardonnées ?

Note : Le livre d’Hitler « Mein Kampf » n’a jamais été mis à l’index par le Vatican contrairement aux livres de Karl Marx et Friedrich Engels (Manifeste du parti communiste, Das Kapital).

Note : s’il y a 20 millions de personnes sur les routes à la fin de la guerre, c’est parce que chaque pays aspire à l’unicité ethnique. Les Allemands sont chassés de Tchécoslovaquie et de Pologne. Les Polonais sont chassés d’Ukraine. Les Juifs sont chassés de partout : leurs maisons sont occupées. Beaucoup tenteront de partir vers la Palestine (voir mon article sur la naissance d’Israël). De plus, les prisonniers rentrent chez eux. Ceux qui étaient employés dans les fermes rentrent par leurs propres moyens.

D’autres chrétiens : les gnostiques

Cet article est inspiré de l’ouvrage « Écrits gnostiques. La bibliothèque de Nag Hammadi » publié par Gallimard dans la collection de la Pléiade.

Les premiers siècles de notre ère ont vu la prolifération des sectes chrétiennes. Chaque communauté créée par les prédicateurs se faisait une idée personnelle de Jésus et adaptait ses croyances à sa propre vision. Les épîtres du prédicateur Paul en témoignent, qui recadrent les communautés visitées. Bien sûr, la foi reste identique : Dieu a créé le monde, son fils s’est incarné pour sauver les hommes, puis est venu le Saint-Esprit et l’évangélisation a commencé. Mais le langage et les traditions ne sont pas identiques : il n’y a pas encore d’orthodoxie.

Parmi ces mouvements, va naître le gnosticisme chrétien. Son nom vient du mot « gnose », la connaissance. Il naît de la rencontre du christianisme (juif) et des philosophies grecques comme le platonisme.

Connais-toi toi-même

Le gnosticisme chrétien repose sur une initiation. Il apprend que la vie ici bas est une déchéance, on y est jeté malgré soi, on devient autre chose, d’où le besoin d’être racheté. Mais le secret du rachat doit être trouvé par l’initié. C’est le connais-toi toi même, de Platon auquel s’ajoute… et tu connaîtras Dieu. Mais pour atteindre ces connaissances, il faut connaître la voie, celle révélée par le Sauveur ; c’est ici que le christianisme intervient. Pour les gnostiques, ce n’est pas le sacrifice de Jésus qui sauve, mais son enseignement. Il n’a pas pu être crucifié puisqu’il est un être spirituel (un éon) et immortel.
Les postulants doivent se poser les questions suivantes :

  • Qui étions-nous ?
  • Que sommes-nous devenus ?
  • Où étions-nous ?
  • Où avons-nous été jeté ?
  • Vers où nous hâtons-nous ?
  • Par qui sommes-nous rachetés ?

Ces questions amènent des réponses différentes. Le gnosticisme chrétien revêtira donc plusieurs formes, il n’y aura pas un mouvement gnostique, mais plusieurs. Il n’y a pas d’organisation reconnue, de groupe unifié. Les principaux initiateurs des mouvements sont Basilide (Alexandrie, début du IIe siècle), Marcion (à qui j’ai consacré un article) et Valentin (Egypte puis Rome, début du IIe siècle). Les gnostiques apparaissent dès le début du christianisme alors qu’il n’est pas encore une religion officielle et centralisée. Chaque communauté est largement autonome.

L’origine du mal

Les gnostiques vont étudier la Genèse : la création du monde et la chute d’Adam et Ève. Ils vont arriver à la conclusion que Dieu, le tout-puissant, celui qu’on ne peut appréhender n’est pas responsable du mal. Or YHWH, le dieu de la Bible, est un dieu cruel et jaloux, qui utilise le mal pour punir les Hommes : il chasse Adam et Ève, il est à l’origine du meurtre d’Abel en suscitant la jalousie de Caïn, il anéantit l’Humanité par un déluge, il détruit Sodome et Gomorrhe. Ce n’est pas le vrai dieu, celui que Jésus annonce. YHWH n’est qu’un démiurge qui a créé le monde lors d’une catastrophe cosmique qui s’est produite dans le monde supérieur. [NB : « démiurge » est le nom donné par Platon au créateur du monde]

A partir de ces constatations, les gnostiques élaborent une cosmologie pour expliquer la création du monde et la chute de l’Homme. Le monde supérieur, c’est le Plérôme, le Tout. L’Homme, qui était pur esprit, y a été arraché lors de la catastrophe cosmique qui a conduit à la création du monde, englué dans la matière. Mais une étincelle divine est restée en lui. Le salut consiste à ramener cette étincelle, l’âme, vers le Tout, le Plérôme. Pour cela, l’Homme doit s’affranchir de la matière, de ses passions.

Certains vont même jusqu’à prétendre que Jésus était le serpent de la Genèse, celui qui apporte la connaissance du bien et du mal aux Hommes, qui permet à l’Homme de devenir « comme l’un de nous » (Gen. 3, 22). Cette réflexion est sujette à interprétation, car dans la Bible, elle est attribuée à Dieu lui-même. Veut-il dire que par la connaissance, l’homme deviendra un dieu ? C’est bien ce que pensent les gnostiques.

Les sources

Nous connaissons les gnostiques, comme toutes les autres « hérésies », par les écrits des Pères de l’Eglise qui les dénoncent. On peut citer les 5 livres d’Irénée de Lyon (v130-202) intitulés « Contre les hérésies« . Mais ce qui différencie le gnosticisme des autres mouvements chrétiens jugés hérétiques, c’est que, depuis 1945, nous disposons de leurs propres écrits. On a découvert en Egypte, à Nag Hammadi, au nord de Luxor, 13 codex, reprenant 46 textes gnostiques distincts. On connaissait déjà quelques-uns de leurs ouvrages : « LÉvangile de Marie » (fragmentaire) et la « Pistis Sophia » (la fidèle sagesse) mais ils étaient restés confidentiels.

Les codex de Nag Hammadi, datant du IVe siècle, regroupent des traductions coptes d’originaux grecs probablement du IIe siècle. Parmi les textes trouvés à Nag Hammadi, on peut citer :

  • L’Évangile de Thomas qui contient 144 paroles de Jésus que « son frère jumeau Jude a recueillies« . Thomas veut dire jumeau en araméen. Jude est cité parmi les frères attribués à Jésus dans les évangiles canoniques avec Jacques, Jose et Simon.
  • L’Évangile de Philippe
  • L’Évangile de la Vérité
  • Livre des secrets de Jean
  • Livre sacré du Grand esprit invisible
  • La sagesse de Jésus
  • L’Apocalypse d’Adam (apocalypse dans le sens grec de « révélation »)
  • L’Apocalypse de Pierre
  • etc.
Ève éternelle

Le Plérôme est peuplé d’éons, d’êtres lumineux, se suffisant à eux-mêmes, ils sont androgynes, mâle et femelle, comme l’était le premier Adam (Gen. 1, 27 : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa, homme et femme il les créa ») ou vivent en couple. Dans la mythologie construite sur base de la Genèse, certains points sont communs, comme le Plérôme, le Grand esprit invisible (Dieu), les éons et le Démiurge. Mais d’autres diffèrent d’une école gnostique à l’autre.

Par exemple, pour les séthiens, des principes féminins (des éons) se distinguent dans le Plérôme : (1) la Mère, première pensée du Dieu suprême, le Grand Esprit invisible ; (2) Sophia, la Sagesse, mais pas sage du tout, c’est elle qui est à l’origine de la catastrophe cosmique d’où émerge le Démiurge qui a créé le monde matériel ; et enfin (3) l’Ève spirituelle qui a été envoyée sur terre pour avertir les Hommes (Adam). Le nom de cette école (les séthiens) vient du troisième fils d’Adam : Seth, l’ancêtre des tous les hommes d’après la Bible. Seth serait le fils d’Adam et de l’Ève spirituelle. Les deux autres fils seraient nés d’Adam, issu de la glaise, donc de la matière et de la première Ève, comme lui issue de la matière.

Cette primauté des femmes va se retrouver dans la figure de Marie, Marie-Madeleine. Elle est le personnage principal de l’Évangile selon Philippe, de l’Évangile selon Marie et du Pistis Sophia. Elle est la disciple préférée de Jésus (ou sa compagne), elle reçoit son enseignement. Pierre lui dit :« Sœur, nous savons que le Sauveur t’aimait plus qu’aucune autre femme, rapporte-nous les paroles du Sauveur que tu as en mémoire, celles que tu connais mais nous pas. » (Evangile de Marie : 10, 1-5). Dans la Pistis Sophia, Jésus ressuscité revient sur terre pour répondre aux questions de Marie, citée plus de 100 fois et des apôtres, à peine une dizaine de fois.

Pierre n’a rien compris

Le gnosticisme chrétien est une philosophie très riche, expliquant le passé et l’avenir des hommes. Trop intellectuel et élitiste, il avait peu de chance de devenir le mouvement principal du christianisme. Pour les gnostiques, la voie du salut est la connaissance, pas la foi, ni les œuvres. Ils s’opposent aux chrétiens ordinaires qui ont divinisé «  l’auteur impuissant d’un monde dépravé, qui les retient prisonniers de sa création« .

Pierre, apôtre central du christianisme, qui prendra le pas sur les autres mouvements, est raillé par les gnostiques. Il est contesté, il représente le « masculin » qui s’oppose au « féminin », il incarne la misogynie. En contestant Pierre, les gnostiques contestent la vision étriquée de l’Eglise qui se construit sur une structure d’épiscopats, un ministère masculin, rejetant les femmes.

Dans la Pistis Sophia, Marie dit à Jésus : « Je crains Pierre, parce qu’il m’intimide et qu’il a de la haine pour notre sexe« . et plus loin, Pierre se plaint : « Seigneur, ne permet pas à cette femme de prendre notre place et de ne laisser parler aucun de nous, car elle parle bien des fois« .

Dans l’Évangile de Marie, Pierre ayant critiqué Marie est vertement tancé par Lévi : « … je te vois argumenter contre cette femme comme un adversaire. Pourtant, si le Seigneur l’a rendue digne, qui es-tu toi, pour la rejeter ? » (18, 9-10).

Les mouvements gnostiques ne résisteront pas à la montée du christianisme nicéen (l’Eglise de Rome). Le temps n’est plus à la philosophie, on ne cherche plus à connaître Dieu, il est imposé par le dogme. Les derniers gnostiques seront l’objet de violentes attaques de la part des chrétiens « orthodoxes » et disparaîtront vers la fin du IVe siècle.

Sainte-Sophie

Il l’avait promis lors de la campagne électorale pour les municipales de 2019, il l’a fait !
Malgré la perte des plus grandes villes de Turquie (Istanbul, Ankara, Antalya, etc.) par son parti, le président Recep Tayyip Erdogan a signé, le 10 juillet 2020, un décret transformant la basilique Sainte-Sophie d’Istanbul en mosquée. Le 24 juillet, la première prière a eu lieu en présence du président.
En 1934, le premier président de la république de Turquie, Mustapha Kémal Ataturk, avait « offert le bâtiment à l’Humanité » en le transformant en musée. C’est la seconde attraction touristique de Turquie en nombre de visiteurs après le palais de Topkapi.
La basilique chrétienne était devenue une mosquée en 1453, après la prise de Constantinople par les troupes du sultan ottoman Mehmet II.

[NB : J’ai consacré un article à Mustapha Kémal Ataturk et à Recep Tayyip Erdogan]

Sainte-Sophie : un nom

Qui est cette Sainte-Sophie ? En fait, ce n’est pas une sainte, même pas une personne. Le nom grec de la basilique a été mal traduit : Hagia Sophia signifie la Sagesse divine, la Sagesse de Dieu. La tradition chrétienne, veut que la Sagesse divine désigne Jésus. C’est très peu probable. La basilique a été commandée par l’empereur Constantin en 325, elle a été inaugurée par son fils Constance II qui était arien, il ne croyait pas à la Trinité, pour lui, Jésus n’était pas Dieu, donc pas la Sagesse divine. On peut pousser le questionnement plus loin. Est-ce que le bâtiment était une réplique du Panthéon de Rome, un temple dédié, comme son nom l’indique, à tous les dieux ? Constantin voulait-il élever un temple au « divin qui est au céleste séjour pour qu’il soit bienveillant pour lui » comme le mentionne l’édit de Milan (voir le texte dans l’article sur les ariens) ? A-t-il fait construire un temple dédié à Dieu, quel qu’il soit ?

Une histoire mouvementée
Constantinople (carte issue de l’atlas historique mondial de Christian Grataloup *****)

De la première basilique il ne reste rien. Elle a été incendiée en 404 puis en 532 lors d’émeutes. Elle est rebâtie par l’empereur Justinien en 532 sur le modèle du Panthéon de Rome. La décoration intérieure, faite de mosaïques, est achevée sous le règne de Justin II (565-578).

Après les incendies, ce sont les séismes qui s’acharnent sur le bâtiment. Pas moins de 16 tremblements de terre vont mettre à mal l’édifice de 553 à 1999. Quand ce ne sont pas les éléments qui se déchaînent, ce sont les hommes : l’empereur Léon l’Isaurien, en 726, bannit les images des lieux de culte, c’est la période dite iconoclaste (du grec « briseur d’icônes ». Les statues et les mosaïques sont détruites. En 1204, Constantinople est prise… par les croisés qui devaient aller défendre le royaume latin de Palestine. Ils pillent les bâtiments et ne respectent pas les églises ! Le sac de la ville a servi à payer les Vénitiens qui devaient transporter les troupes sur leurs navires. Les fameux chevaux de Saint-Marc, le quadrige que l’on peut admirer à Venise, ne sont qu’une partie du butin, ils ornaient l’hippodrome de Constantinople.

Les chevaux de la basilique Saint-Marc à Venise

Les dégâts occasionnés par les hommes et surtout les catastrophes naturelles ont façonnés l’aspect extérieur de la basilique Sainte-Sophie. Toutes les constructions qui l’entourent, qui lui font un corset, sont des contreforts destinés à renforcer sa fragile structure.

L’époque ottomane

En mai 1453, le sultan ottoman Mehmet II assiège Constantinople. A cette époque, l’Empire byzantin est réduit à une portion congrue : la région de Constantinople et le Péloponnèse, le sud de la Grèce. Malgré cela, l’empire reste vivace, son commerce est florissant. Il rivalise avec les cités italiennes : Venise et Gênes.
Les défenseurs de Byzance sont confiants. Ils sont secondés par des Génois, qui occupent la colline de Galata (voir la carte). La ville a résisté à tous les sièges depuis 11 siècles grâce à trois lignes de défense et des citernes d’eau d’une capacité totale de plus d’un million de m³, dont la célèbre citerne souterraine « Basilique », qui se visite. Elle est un des lieux emblématiques du roman de Dan Brown, « l’Enfer », avec les ville de Florence.

La citerne Basilique

Mais les Ottomans ont les moyens de leurs ambitions : ils ont disposé des bombardes devant le mur de Théodose. Elles vont s’acharner sur les murailles de la ville pendant trois semaines. Quand enfin des brèches apparaissent, les 100.000 hommes de Méhmet II entrent dans la ville. Les 7.000 défenseurs sont massacrés en vertu des lois de la guerre : si la ville ne se rend pas, c’est le sort des habitants, la mort ou l’esclavage.

Sainte-Sophie est épargnée du pillage : Mehmet II s’y rend pour prier. Il fera ajouter deux minarets à l’édifice bien délabré et procédera à des réparations. Les mosaïques placées au cours des siècles précédents sont recouvertes d’un lait de chaux : la religion islamique interdit les représentations humaines… Quoique ! Les portraits des princes saoudiens s’étalent sur les murs des gratte-ciels de la Péninsule et les miniatures ottomanes et perses représentent Mahomet.

Le sultan Sélim II (1566-1577), fils de Soliman le magnifique, fit ajouter deux minarets au bâtiment et des contreforts pour le consolider. Il lui donne son aspect actuel.

Dernières restaurations

Le sultan Abdulmecid entreprit une restauration très important à partir de 1847. Elle fut confiée à deux architectes suisses, les frères Fossati. Les mosaïques furent nettoyées, les lustres remplacés et huit panneaux circulaires de 7,5 mètres de diamètre accrochés au piliers. Ces panneaux portent, en arabe, les noms d’Allah, de Mahomet, des quatre premiers califes : Abu Bakr, Umar, Uthman et Ali, ainsi que Hussayn et Hassan, les fils d’Ali et de Fatima.

Panneau reprenant le nom de Mahomet.

Après la guerre 14-18, dans ce qui reste de l’Empire ottoman, Mustapha Kémal chasse les armées d’occupation grecques, italiennes, françaises et britanniques et instaure une république turque et laïque. En 1932, la récitation du Coran en turc est diffusée à la radio à partir de Sainte-Sophie dont il a fait enlever les panneaux écrits en arabe. En 1934, il désacralise Sainte-Sophie (en turc : Ayasofya) et en fait un musée.

Les panneaux ne seront remis qu’en 1951.
En 1993, l’UNESCO entreprend de grands travaux de restauration qui durent jusqu’à aujourd’hui.
Que vont devenir les mosaïques qui ont été restaurées, maintenant que l’édifice est rendu au culte islamique ?

Les représentations chrétiennes ont été recouvertes de voiles (au-dessus de la tête d’Erdogan)

Dans quel état va se trouver Sainte-Sophie après le séisme d’une magnitude d’au moins 5 sur l’échelle de Richter qui est attendu dans les années à venir à Istanbul ?

Première prière musulmane à Sainte-Sophie en 2020 en présence du président Erdogan. L’édifice est trop petit pour accueillir tous les fidèles.

D’autres chrétiens : les ariens

Avant-propos

Jésus était juif et son message, quel qu’il soit, était destiné aux juifs. Ces affirmations sont subordonnées à deux conditions : (1) l’existence de Jésus qu’aucune preuve historique ne vient confirmer et (2) la véracité des récits des évangiles, écrits par des disciples des générations suivantes qui, probablement, n’ont pas vécu les événements. Comme l’a dit un des membres des Rolling Stones, dans un tout autre contexte, celui de leur biographie : « la vérité ne doit pas gâcher une belle histoire« .

Les évangiles restent très vagues sur la personnalité de Jésus. Jésus y demande même à ses disciples : « qui dites-vous que je suis ?  » (Matthieu 16, 13-16). A la lecture des évangiles, Jésus a plusieurs personnalités. Lorsqu’on s’adresse à lui, on l’appelle « rabbi », c’est-à-dire « maître« , une personne qui connaît et interprète les Écritures. Mais on peut le voir comme un prophète, comme le Fils de l’homme (personnage qui apparaît dans la livre de Daniel à la droite de Dieu), le messie attendu par les Juifs (voir l’article sur ce sujet) ou le Fils de Dieu. Plus philosophiquement, au IIe siècle, Marcion verra en lui un ange, un être surnaturel, envoyé par un dieu nouveau et les gnostiques le considéreront comme un « éon« , une puissance émanant de Dieu (j’en parlerai dans un prochain article).

Sur ces différentes natures, à partir de la fin du Ier siècle, plusieurs mouvements ont développé leur propres croyances, certaines au sein du judaïsme, d’autres en dehors.

Origine de l’arianisme

L’arianisme prend sa source directement dans les évangiles. C’est la croyance que Jésus est le fils de Dieu, qu’il a été engendré par Dieu à un moment donné, qu’il est une créature distincte du Père et qu’il lui est subordonné. Pour rappel, la doctrine actuelle des Eglises chrétiennes définit Jésus comme une des trois personnes en Dieu, de la même substance et la même origine, incréé (voir l’article intitulé : la nature de Jésus) : Jésus est Dieu.

Au début du IVe siècle, après une période troublée de guerres civiles engendrant des persécutions, Constantin devient empereur de l’Empire romain d’Occident. En 313, Constantin et son beau-frère Licinius, qui règne sur l’Orient, réunis à Milan, publient un édit proclamant la tolérance religieuse pour tous afin d’établir la paix dans l’Empire. Voici le texte tel qu’Eusèbe de Césarée nous l’a transmis :

Etant heureusement réuni à Milan, moi, Constantin Auguste, et moi, Licinius Auguste, ayant en vue tout ce qui intéresse l’unité et la sécurité publiques, nous pensons que, parmi les autres décisions profitables à la plupart des hommes, il faut en premier lieu placer celle qui concerne le respect dû à la divinité et ainsi donner aux chrétiens, comme à tous, la liberté de pouvoir suivre la religion que chacun voudrait, en sorte que ce qu’il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice à nous-mêmes et à tous ceux qui sont placés sous notre autorité.

Mais le calme ne régna pas dans l’Empire. Plusieurs mouvements chrétiens vont s’opposer, verbalement, mais aussi par voie de fait. Les fidèles d’un évêque d’Afrique, Donat, refusent que les évêques ayant sacrifié aux dieux romains et à l’empereur durant les persécutions puissent continuer à donner les sacrements : ils sont chassés violemment de leur diocèse. A Alexandrie, Arius (250-336) professe que Jésus est inférieur à Dieu, ce qui l’oppose à l’évêque de la ville. Devant le désordre engendré par la liberté accordée, Constantin convoque les évêques à Nicée (près de la ville de Byzance) en 325. [NB : Byzance est une ancienne ville grecque que Constantin va transformer pour créer sa ville : Constantinople.] La majorité des évêques présents rejettent les thèses d’Arius : Jésus est Dieu, il est de même nature que le Père, incréé et éternel. Arius est excommunié et exilé.

Mais quelle est la vision de Constantin sur le christianisme : en 323, soit deux ans avant le fameux concile, dans le discours à l’Assemblée des Saints (ou Assemblée du Vendredi saint), Constantin déclarait que le père et le fils ont la même essence, mais ne sont pas égaux… ce qui était le credo des ariens. Il finira par rappeler Arius de son exil et sur son lit de mort, en 337, il se fera baptisé par Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien.

On peut se demander pourquoi Constantin, qui n’est pas (encore) chrétien, préside un concile et prononce un discours le Vendredi saint. Il faut se rappeler que l’empereur est le pontifex maximus (le grand pontife) qui entre autres est le plus haut responsable religieux de l’Empire. Il préside donc toutes les cérémonies religieuses, non seulement chrétiennes mais également celles honorant Sol Invictus (le soleil invaincu), le patron officiel de l’Empire.

Pièce de monnaie représentant Constantin et Sol invictus

La charge de pontifex maximus sera abandonnée en 383 par empereur Gratien. Aujourd’hui, le titre est porté par le pape, le souverain pontife.

Le triomphe de l’arianisme

Avec Constantin s’amorce le règne des empereurs chrétiens, mais ils cherchent leur voie. A Constantin succède ses deux fils, Constance II, arien et Constant, nicéen (catholique si on accepte l’anachronisme). Il faudra attendre Théodose Ier (347-395) pour que la doctrine nicéenne deviennent la religion d’Etat en 380.

Pendant ce temps, au nord du Danube, un évêque arien Wulfila (311-383) propage l’arianisme chez les peuples germaniques dont il est issu. Il convertit les Wisigoths et les Vandales. Au Ve siècle, lorsque les peuples germaniques, poussés par l’arrivée des Huns, migrent vers les territoires de la Gaule, ils apportent avec eux l’arianisme. L’enseignement catholique va faire d’eux des barbares, dans le sens péjoratif du mot, car ils suivent un autre dogme.
[NB : Les Germains sont des peuples issus du sud de la Scandinavie, du Danemark et du nord de l’Allemagne actuelle. Ils se sont mis en marche vers le sud à partir du VIe ou du Ve siècle avant notre ère. Ils ont occupé tous les territoires à l’est du Rhin et au nord des Alpes et du Danube. Le nom que leur ont donné les Romains viendrait de ce qu’ils les considéraient comme frères, « germani » en latin, des Gaulois.]
Ce ne sont pas des envahisseurs, mais des migrants. La plupart ont servi dans l’armée romaine. Ils ne viennent pas pour détruire l’Empire romain, mais pour bénéficier de ses bienfaits. Ils vont d’ailleurs préserver l’administration romaine. Peut-on en conclure que leur avancée vers le sud fut pacifique ? Certes non, parmi eux se trouvaient évidemment des pillards.

Leurs évêques (ariens) vont occuper les diocèses désertés par le clergé nicéen, fuyant leur approche.
Seuls les peuples déjà implantés dans le nord de l’Empire, c’est-à-dire les Francs, les Frisons, les Angles et les Saxons sont restés fidèles à la religion germanique. Donc, au Ve siècle, l’Eglise catholique (nicéenne) domine la partie orientale de l’Empire (Constantinople), et à l’ouest, la religion arienne s’est implantée. Mais si les migrants sont ariens, la population gallo-romaine est essentiellement catholique.
Il faut remarquer que le pape (catholique) est resté à Rome, dans un territoire administré par les Ostrogoths ariens.

Installation des peuples germaniques
Déclin de l’arianisme

C’est un roi franc, Clovis (466-511), dont le père Childéric a combattu dans l’armée romaine contre Attila en 451, qui va être à l’origine du déclin de l’arianisme par sa conversion au catholicisme vers l’an 500. En fait on ne connaît pas la date exacte. La légende raconte qu’il aurait promis de se convertir à la religion de sa femme (catholique), si son Dieu lui donnait la victoire lors d’une bataille. Cette légende a été forgée au VIe siècle par l’évêque Grégoire de Tour qui le présente comme le nouveau Constantin. La réalité est plus prosaïque, plus politique.

En 489, Théodoric, un Ostrogoth arien très cultivé, s’installe à Rome et chasse Odoacre, qui avait dépossédé le dernier empereur et provoqué ce que l’Histoire appelle la fin de l’Empire romain (d’Occident).
L’empereur romain d’Orient Zénon (474-491) lui confie le « Sénat et le Peuple Romain » (SPQR : Senatus populusque romanus) et lui envoie les insignes du pouvoir qu’Odoacre avait dédaignés quelques années plus tôt. Théodoric devient donc le numéro 2 de l’empire, après l’empereur d’Orient, et par une habile politique de mariages, devient le protecteur de tous les peuples germains. Clovis lui a donné sa sœur en mariage.

Mais un nouvel empereur byzantin, Anastase (491-518) se méfie des visées expansionnistes de Théodoric. Est-ce lui qui pousse Clovis à la conversion pour créer un contre-pouvoir ? Par sa conversion, Clovis se rallia la population gallo-romaine des Gaules. Anastase le nomma consul et patrice. C’est dans l’église de Tours qu’il revêtit la tunique pourpre et le diadème… loin de l’image traditionnelle du Barbare : il était vice-empereur, princeps, premier du sénat, titre qui le plaçait au-dessus de Théodoric.

Clovis peut commencer la conquête de la Gaule. Il s’attaque aux Alamans, s’allie aux Burgondes et menace les Wisigoths. Anastase empêche Théodoric d’intervenir en attaquant le sud de l’Italie. L’histoire est en marche.

Au VIe siècle, l’empereur byzantin, Justinien Ier, parti à la reconquête de l’Empire romain, reprend l’Italie aux Ostrogoths. Il chasse les Vandales installés en Afrique du nord. A la fin de ce siècle, le roi wisigoth d’Hispanie (Espagne) se converti au catholicisme. L’arianisme est en voie de disparition, la persécution des juifs commence en Hispanie.

[NB :  Le nom commun « vandale » a été utilisé pour la première fois lors de la révolution française par l’abbé Grégoire pour décrire les destructions du patrimoine causées par les disciples de Robespierre. Mais les Vandales n’étaient pas des vandales.]

La donation de Constantin

Inspiré de « Quand l’Histoire fait dates : 315, la donation de Constantin » (Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/086127-008-A/quand-l-histoire-fait-dates/)

Le document

La Bibliothèque Nationale de Paris possède une copie d’un document daté du quatrième consulat de l’empereur Constantin, dans la onzième année de son règne, soit 315, appelé la « Donation de Constantin ». Constantin (272-337) est cet empereur qui a donné la liberté de culte à tous pour assurer la paix dans l’empire en 313 (voir l’article sur les martyrs) et qui a réuni et présidé le concile de Nicée en 325.

Que contient cette donation ? Par cet acte, Constantin fait un ensemble de concessions, de dons à l’évêque de Rome, le pape Sylvestre Ier (285-335) à savoir :

  • la primauté sur tous les évêques, donc, toutes les Eglises,
  • les églises de Rome : Saint-Jean de Latran, Saint-Pierre et Saint-Paul-hors les-Murs, (NB : d’après ce document, ces églises existaient en 315, alors que la liberté de culte n’avait été accordée que deux ans auparavant),
  • des biens dans diverses provinces,
  • les insignes impériaux,
  • Rome, l’Italie et toutes les provinces de l’Occident romain.

Dans le même document, Constantin, confesse sa conversion et sa croyance à la Sainte-Trinité, et dit se retirer à Constantinople pour diriger la partie orientale de l’Empire, laissant le pouvoir sur la partie occidentale au pape. Le pape a donc l’autorité sur les évêques et le pouvoir sur ces territoires. Il cumule le pouvoir spirituel et temporel.

Les papes semblent ignorer ce document jusqu’au XIe siècle. Il faut attendre le pape Grégoire VII (mort en 1085) qui réclame l’autorité de Rome sur les tous les pays chrétiens.
Le pape Grégoire IX (1145-1241) exhibera ce document, en 1236, devant Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250), l’empereur du Saint empire romain germanique. Par ce geste, il voulait rappeler à l’ordre l’empereur. C’est lui, le pape, qui a le pouvoir sur tout l’Occident, l’empereur Frédéric lui doit obéissance. Cette intimidation n’a pas fonctionné : Frédéric a été excommunié par deux fois !

Critiques du document

Dès le XIIe siècle, des voix s’élèvent pour contester le document dans l’empire byzantin dont l’Eglise vient de se séparer de Rome, elle est devenue l’Eglise orthodoxe en 1054. L’argument est simple : le transfert du pouvoir de Rome à Constantinople, annule la donation de Constantin. D’autres argumentent que si Constantin, empereur a accordé un pouvoir au pape, c’est que l’empereur est supérieur au pape, or l’empereur se trouve actuellement à Constantinople.

En 1440, Laurent Valla, étudie la langue du texte et conclut qu’il ne s’agit pas d’un document du IVe siècle : le latin utilisé est du bas latin, pas le latin de l’Empire. Ainsi, entre autres, le mot « armée, troupe » est rendu par « militia » alors que le mot correct est « miles« . Le document daterait du VIIIe siècle, il aurait été rédigé sous les Carolingiens ! Mais Laurent Valla ne remet pas en cause la donation elle-même.

Un faux

La copie de la Bibliothèque Nationale date bien du VIIIe ou du IXe siècle. Aujourd’hui, la forgerie est bien avérée. Non seulement l’étude critique du texte, faite par Laurent Valla, prouve que le texte n’a pas pu être rédigé par Constantin, mais la connaissance de l’Histoire va dans le même sens.

Constantin n’a pas pu adhéré à la Sainte-Trinité dont le dogme n’a été institué officiellement qu’au concile de Nicée, dix ans plus tard. Constantin n’a été baptisé que sur son lit de mort… par un évêque chrétien certes, mais arien. Or les ariens ne reconnaissent pas la Sainte-Trinité. Pour eux, Jésus n’est pas Dieu, mais son fils. Il a été créé et est subordonné à Dieu.
Constantin n’a pas pu se retirer à Constantinople dont la construction n’a commencé qu’en 324 et jusqu’à cette date, c’est le co-empereur Licinius, beau-frère de Constantin, qui dirigeait la partie orientale de l’Empire. Constantin n’a pas pu céder la seule partie de l’Empire qu’il détenait.

Conclusion

Ce document est la base de la primauté des évêques de Rome, de l’autorité des papes sur les royaumes chrétiens au Moyen-Age et de leur pouvoir temporel sur les Etats pontificaux très étendus à la même époque. J’emprunterai la conclusion au narrateur du documentaire dont je me suis inspiré, l’historien Patrick Boucheron : « Les événements qui n’ont pas eu lieu ont parfois dans l’Histoire autant d’influence que les événements qui ont eu lieu. »

Dans tous mes articles, j’essaie de montrer que cette conclusion est souvent avérée.

Abattage rituel interdit ?

En Belgique, la région flamande (2019) et la région wallonne (2020) ont voté un décret interdisant l’abattage rituel des animaux sans étourdissement, au nom du bien être animal.

La troisième région, celle de Bruxelles, n’a pas encore pris de décision. Il faut dire que le parti ECOLO, deuxième parti de la région avec 19,1 % des voix en 2019 et une avancée de +9%, a fait campagne en ciblant la communauté musulmane, particulièrement nombreuse dans la région ; avant de la retirer sous prétexte que la décision de lancer la campagne n’avait pas été approuvée par les hautes instances du parti… mais les tracts avaient été distribués. Parmi les points du programme, on trouvait : « Ecolo est pour l’autorisation de l’abattage sans étourdissement dans le cadre de rites religieux à Bruxelles« .

Et ensuite ?

C’est le grand rabbin de Belgique, Avraham Guigui, qui a réagi. Il a déposé un recours auprès de la Cour constitutionnelle belge, qui a transmis à la Cour européenne.
L’avocat général auprès de la Cour de Justice de l’Union européenne, Gérard Hogan, lui a donné raison. De ses conclusions on peut retenir (Attention, c’est du langage d’avocat) :

  1. L’Union européenne interdit l’abattage des animaux sans étourdissement même dans le cadre d’un rite religieux. Mais d’autre part, « elle autorise une autre procédure d’étourdissement pour l’abattage effectué dans le cadre d’un rite religieux, fondé sur l’étourdissement réversible et sur le précepte selon lequel l’étourdissement ne peut pas entraîner la mort de l’animal« .
  2. Il n’est pas permis aux Etats membres d’adopter les règles prévues.

Il conclut : « La Cour se saurait permettre que ce choix politique spécifique soit vidé de sa substance du fait que certains Etats membres adoptent des mesures particulières au nom du bien être animal, qui auraient pour effet matériel de réduire à néant la dérogation en faveur de certains membres de confessions religieuses« .

Affaire à suivre.

Péché et rédemption

Définitions

Étymologiquement, le péché est une chute hors de la voie. C’est une transgression (à la loi religieuse), une désobéissance (à Dieu).

La rédemption, du latin « redemptio », le rachat, désigne dans le vocabulaire théologique chrétien l’acte par lequel Jésus rachète les hommes esclaves de leurs péchés en le payant de sa vie. J’essaierai d’expliciter ce concept plus bas. Augustin d’Hippone (354-430), connu sous le nom de saint Augustin, a écrit : « Heureuse faute qui nous a valu un tel rédempteur« .

Le péché dans le judaïsme

Le judaïsme n’insiste pas sur la notion de péché. Seul le péché rituel est pris en compte, et il est traité paternellement. Donc, rater un sabbat ou ne pas manger kascher ne conduit pas en enfer.
Un jour de l’année est particulier, c’est le Yom Kippour, le jour du grand pardon. Lors d’un jeûne de 25 heures entrecoupé de 5 prières, chaque juif demande que ses fautes envers Dieu lui soit pardonnées. Les fautes envers les hommes, elles, doivent être réparées, elles ne sont jamais pardonnées.

Dans des temps « anciens« , lors du Yom Kippour, le grand prêtre choisissait deux boucs, l’un était sacrifié à Dieu, l’autre emportait tous les péchés d’Israël dans le désert. C’est le rite du « bouc émissaire » relaté dans le livre du Lévitique 16, 15-22. Voici le texte des versets 20 à 22 (on est dans le désert, au temps de Moïse et de son frère Aaron) :

Une fois achevée l’expiration du sanctuaire, il fera approcher le bouc encore vivant. Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête, il l’enverra au désert sous la conduite d’un homme qui se tiendra prêt et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride.

On ignore si cette cérémonie a réellement été appliquée. Les fautes dont il est question, sont des fautes collectives, les manquements du peuple envers Dieu, on ne parle pas de fautes personnelles.

Le péché dans l’islam

Dans l’islam, toute transgression de la loi est assimilée à un péché. Ainsi, les péchés les plus graves sont l’hérésie, le polythéisme, la fornication, l’apostasie, les jeux de hasard, etc., tout ce qui est haram (interdit).

Le musulman utilise souvent l’expression « inch Allah », « si Dieu le veut ». Ce que corrobore le Coran (18, 23-24) :

Et ne dis jamais à propos d’une chose : « Je le ferai sûrement demain » sans ajouter « si Allah le veut », et invoque ton Seigneur quand tu oublies et dis : « Je souhaite que mon seigneur me guide et me mène plus près de ce qui est correct ».

On pourrait donc croire que toutes les actions sont déterminées par la volonté d’Allah. D’autant plus qu’à la sourate 8, 17, on lit : « Ce n’est pas vous qui les avez tué, mais c’est Allah qui les a tués… Allah est audient (NB : il peut entendre tout) et omniscient.« 

Or dans l’islam, comme dans tous les courants philosophiques, les oulémas débattent pour savoir si l’homme a son libre arbitre ou s’il est prédestiné. Ainsi « tout ce qui est généré par nos actes est notre action » s’oppose à « l’homme n’a qu’une connaissance partielle des effets de ses actes ». Entre ces deux extrêmes, on trouve : « si l’homme connaît la modalité de ses actes, il a le libre arbitre, sinon, l’acte doit être attribué à Allah« .

Ce débat était déjà présent en Mésopotamie, bien avant l’islam. Ainsi un texte s’interroge : « Pourquoi être irréprochable dans son comportement personnel, social et religieux si l’on peut être puni pour une faute dont on n’a même pas conscience ? A quoi servent les bonnes actions si elles ne garantissent pas une vie sans épreuves ? »

Le péché originel

C’est le nom que donnent les chrétiens à la cause du renvoi d’Adam et de Ève du Paradis dans le roman de la Bible.
Pour rappel, Adam a été créé à l‘image de Dieu. Pour le sortir de sa solitude, Dieu lui a façonné une compagne, Ève. Adam est libre dans le Paradis, une seule interdiction lui a été faite : ne pas « manger » de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent tente Ève qui pousse son compagnon à manger le fruit de cet arbre. L’exclusion du Paradis sera le châtiment pour cette désobéissance.

Dans l’Épître aux Romains 5, 12, attribuée à Paul, on lit « … de même que par un seul homme (Adam), le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, situation dans laquelle tous ont péché« .

Paul lie le péché originel à la mort. Or dans la Bible, rien ne dit qu’Adam et Ève sont immortels, au contraire. Lorsqu’il constate la désobéissance, Dieu dit « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal. Qu’il n’étende pas maintenant la main sur l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours » (Gen. 3, 22). Ce personnage énigmatique qu’est Paul (j’y reviendrai dans un prochain article) ne connaît pas la Torah alors qu’il a la prétention de diriger la vie spirituelle des premiers chrétiens.

D’après le raisonnement dogmatique de Paul, basé sur un récit mythologique, l’homme est souillé dès sa naissance. Il porte la responsabilité de la faute d’Adam qui lui est transmise par hérédité. Augustin d’Hippone reprend ce discours : l’homme est souillé par engendrement. Le baptême efface la souillure. Or comme on baptise les enfants, c’est la preuve qu’ils sont souillés dès la naissance. Le péché originel est un péché de chair. Pour lui, c’est sexuel !

Seuls les catholiques adhérent à ce dogme. Les protestants et les orthodoxes s’en sont éloignés.
Les juifs ignorent la conséquence de l’acte d’Adam, ils sont les élus de Dieu.
Les musulmans ont une interprétation différente (Co. 20, 115-123) :

Nous avons auparavant fait une recommandation à Adam : mais il l’oublia et nous n’avons pas trouvé chez lui de résolution ferme.
Et quand nous dîmes aux anges de se prosterner devant Adam, ils se prosternèrent excepté Iblis (le Diable) qui refusa.
Alors nous dîmes : « Ô Adam, celui-là est vraiment un ennemi pour toi et ton épouse (NB : elle n’a pas de nom). Prenez garde qu’il vous fasse sortir du Paradis, car alors tu seras malheureux.
Car tu n’y auras pas faim, ni ne sera nu.
Tu n’y auras pas soif ni seras frappé par l’ardeur du soleil.
Puis le Diable le tenta en disant : Ô Adam, t’indiquerai-je l’arbre de l’éternité et un royaume impérissable ? »
Tous deux en mangèrent. Alors leur apparut leur nudité. Ils se mirent à se couvrir avec des feuilles du paradis. Adam désobéit ainsi à son Seigneur et il s’égara.
Son Seigneur l’a ensuite élu, agréé son repentir et l’a guidé.
Il dit : « Descendez d’ici (NB : le paradis n’est pas sur terre). Vous serez tous ennemis les uns des autres (Note du Coran de Médine : on peut comprendre les humains et les diables). Puis si jamais un guide vous vient de ma part, quiconque suit mon guide ne s’égarera ni ne sera malheureux.

Péché et rédemption dans le christianisme

Pour le christianisme, l’homme est un pécheur et réside, jusqu’à sa mort, dans un monde soumis au Diable. Dans les évangiles, la plupart des miracles de Jésus sont des exorcismes, il chasse des démons.
Le péché est le fonds de commerce du catholicisme. La confession mensuelle était une obligation il n’y a pas encore longtemps et le prêtre était habilité à pardonner (ou faire pardonner) les péchés des paroissiens.
Je reviens sur la définition chrétienne de rédemption : « l’acte par lequel Jésus rachète les hommes esclaves de leurs péchés en le payant de sa vie. » Elle amène plusieurs questions. De quoi Jésus sauve-t-il ? En quoi sa mort sauve-t-elle ? En quoi la crucifixion est-elle nécessaire à notre rachat ? Pour répondre à ces questions, j’ai consulté le courrier des lecteurs du quotidien catholique français La Croix espérant y trouver des réponses concrètes. Désillusion! Je n’ai trouvé que des lieux communs et des phrases vides de sens. Il faut dire que le sujet est délicat.

Florilège.
En quoi le Christ nous sauve-t-il ?
Le rédacteur prend d’abord une précaution : « Dès que l’on affirme que le Christ nous apporte le salut, les choses sont nettement moins claires« . Un théologien se porte à son secours (je résume) : Nous souhaitons tous le bonheur, aimer et être aimé, mais nous ne pouvons l’atteindre par nos propres moyens. Les chrétiens sont aimés par Dieu, gratuitement, c’est cela le salut que l’homme reçoit. Nous ne sommes pas sauvé par la mort de Jésus, mais par son amour.
Par sa résurrection, Jésus donne l’exemple, elle ne sera pas la seule. Si le salut est offert à tous, il n’est pas automatique : il faut avoir la foi. Jésus ne te sauvera pas sans toi.

Quel lien entre la mort du Christ et nos péchés ?
Dans la réponse précédente, on nous disait : Nous ne sommes pas sauvé par la mort de Jésus, mais par son amour. Qu’en est-il ici ?
Il faut revenir à des vérités simples : Jésus est mort et ressuscité pour nous les hommes, pour notre salut.
C’est tout ce qu’on peut tirer de la réponse.

La croix est-elle nécessaire à notre rachat ?
La réponse est un coupé-collé de la question précédente.
C’est le père jésuite Michel Souchon qui repond(ait). Il conclut par « Jésus nous a révélé le visage du Père, un dieu à visage humain qui veut aimer l’homme et non pas le faire payer. Révélation formidable pour nous les hommes et pour notre salut. Pour cette révélation, Jésus a mis en jeu sa propre vie, il nous a libéré du péché au prix de sa vie ».

Je suis désolé de vous avoir laissé sur votre faim, mais je ne peux pas faire mieux que des théologiens aguerris. Leur raisonnement est une boucle : salut – mort – résurrection. Au IIe siècle de notre ère, une des innombrables sectes chrétiennes, les gnostiques, ne croyait pas à la crucifixion, ni à la résurrection de Jésus. Pour les gnostiques, c’est l’enseignement de Jésus qui indiquait le chemin du salut.

Qu’est-ce qui a changé, sur terre, depuis la période de Jésus ? Rien, strictement rien. J’ai peine à imaginer que Dieu ait construit un complexe hôtelier tout neuf, appelé Paradis, pour accueillir les âmes sauvées par Jésus.