Un article précédent (70 : Jérusalem incendiée par les légions romaines) nous a laissé devant Jérusalem dévastée, son temple et une partie de la ville incendiés. Nous étions en 70. De nombreux prisonniers ont été amenés comme esclaves à Rome et dans les grandes villes de l’Empire. Ils ont rejoint les Juifs fait prisonniers par Pompée en -63 lorsque les Romains ont arbitré une guerre de succession entre les fils d’Alexandra Salomé. Ces prisonniers ont pour la plupart été affranchis et se sont intégrés aux Romains. Parmi les nouveaux prisonniers se trouvait Flavius Josèphe qui avait eu la chance d’avoir été affranchi par l’empereur Vespasien dont il avait pris le nom de famille : Flavius. C’est grâce à son récit détaillé que nous connaissons les circonstances de cette guerre entre les Juifs et les Romains. Il a écrit « La Guerre des Juifs » en 7 livres en grec, à Rome, sous le principat de Vespasien. S’il a minutieusement détaillé son récit, il n’est pas pour autant objectif : il dédouane les Juifs, entraînés par des « séditieux », et il insiste sur les qualités de Vespasien et de son fils Titus. Il soigne sa situation.
Dans Jérusalem dévastée, la Xe légion a pris ses quartiers. Son enseigne arbore un sanglier… suprême injure pour les Juifs. Les Romains n’entreprennent aucune persécution contre les Juifs de leur empire : la guerre est restée un fait divers local.
Au début des années 130, l’empereur Hadrien est en tournée d’inspection dans son empire. En Ecosse, il a fait construire un long mur (le mur d’Hadrien toujours visible) pour tenir les Pictes, peuplade du nord, à l’écart de la Bretagne romaine. En Judée, il décide de bâtir une ville romaine nouvelle sur les ruines de Jérusalem. Il n’en faut pas plus pour déclencher une nouvelle révolte dirigée par Simon bar Koziba, appelé Bar Kochba (le fils de l’étoile) par ses partisans et par Bar Kozba (le fils du mensonge) dans le Talmud au IVe siècle. D’après le nom que lui donne le Talmud, on peut penser qu’il s’est présenté comme le Messie. On a peu d’information sur cette guerre, faite surtout de guérillas et pas d’affrontements directs. Elle durera trois ans et demi, de 132 à 135. Des pièces de monnaie indiquent que le calcul du temps a été revu :
On y lit l’an 2 de la libération d’Israël
Comme pour la première guerre, les Romains se sont désintéressés de celle-ci, seul Dion Cassius (IIIe siècle) nous révèle l’ampleur du carnage… avec quelques exagérations :
Très peu survécurent. 50 de leurs postes les plus importants, 985 de leurs plus fameux villages furent rasés. 580.000 hommes furent tués dans les différentes opérations et batailles, et le nombre de ceux qui périrent par la famine, la maladie et le feu est impossible à déterminer. Ainsi, presque toute la Judée fut dévastée.
Sur les ruines de Jérusalem, Hadrien fera bâtir sa nouvelle ville, Aelia Capitolina. Aelius étant le nom de famille d’Hadrien. Les Juifs sont chassés de leur patrie. La Judée devient la Palestine : le pays des Philistins. De nouveaux esclaves arrivent dans l’Empire. Mais les Romains n’entreprennent aucunes représailles envers les Juifs malgré leurs rebellions.
Intégration
Comment vont se comporter les Juifs arrivés comme esclaves puis affranchis ou ceux qui voyagent pour le commerce ? Peu de textes s’intéressent à eux. Il faudra attendre le IVe siècle pour que les chrétiens se déchaînent contre eux. Nous devons donc avoir recours à l’archéologie qui nous apporte de précieux renseignements. A Rome, on a retrouvé la trace de vingt synagogues. D’après les inscriptions qui les ornaient, les Juifs étaient bien intégrés dans la société : ils parlaient latin ou grec. Il faut dire que l’hébreu, langue sacrée, langue de la Bible, n’était plus la langue parlée, même en Judée où l’on entendait le grec (à partir du début du IIIe siècle avant notre ère) et l’araméen, la langue « commerciale » imposée par les Perses dès le VIe siècle avant notre ère. L’hébreu de la Bible ne comporte que 8000 mots issus de 500 racines. A la même époque, le grec comptait 120.000 mots. L’hébreu n’était pas adapté à la vie courante. L’hébreu moderne, langue officielle de l’Etat d’Israël, a été « créé » à la fin du XIXe siècle par Ben Yehouda, de son vrai nom Éliézer Isaac Perelman Elianov, qui a rédigé le « Grand Dictionnaire de la langue hébraïque ancienne et moderne« … malgré l’opposition des ultraorthodoxes opposés à l’usage de la langue sacrée par des profanes. Ils continuent à utiliser le yiddish, langue issue de l’allemand.
Décoration d’une synagogue. Le texte latin est une dédicace d’une certaine Julia qui a fait don du pavement à la synagogue.
La présence de Juifs à Rome est aussi documentée par les tombeaux que l’on trouve dans les catacombes. Pas moins de 6 catacombes de Rome contiennent des tombes juives… parmi les tombes chrétiennes et romaines.
Détail d’un sarcophage juif
Sur le détail du sarcophage qui illustre cet article on voit une ménorah, le chandelier à 7 branches, porté par des personnages qui ne se distinguent nullement des Romains. Mais s’il faut en croire le chrétien Tertullien (150-220) dans Apologétiques 18, 9, on reconnaissait la femme juive à son voile :
« Le voile sur la tête est si coutumier aux femmes juives qu’on les reconnaît par là ».
Notons que la plupart des Romaines portaient un voile (le vélum) sur la tête lorsqu’elles quittaient leur domicile.
D’après Saint-Jérôme (347-420), qui a traduit la Bible en latin, les femmes chrétiennes ne devaient pas passer inaperçues à Rome. Il incitait les filles des patriciens romains à vivre recluses dans une pièce retirée du palais familial, à manger seules pour échapper à la tentation du regard d’un homme. Il leur demandait de jeûner souvent, de s’habiller de sombre. « La négligence et la malpropreté corporelle étaient élevées au rang de vertu », nous dit Catherine Salle, maître de conférences à l’université de Paris X, où elle enseigne la civilisation romaine.
Donc, les juifs ont vécu pacifiquement dans l’Empire romain, où ils se sont bien intégrés. Ils n’ont jamais été vu comme des ennemis, sauf dans certaines villes comme Alexandrie (Egypte) et Césarée (Judée) au Ier et IIe siècle de notre ère où ils étaient très nombreux dans une population à faible majorité grecque.
Et les chrétiens ?
La tradition, qui a la vie dure, fait des chrétiens des persécutés, obligés de vivre leur foi clandestinement, se cachant dans les catacombes… jusqu’à l’intervention de l’empereur Constantin (272-337). Foutaises ! Comme les juifs, ils avaient pignon sur rue, côtoyaient les hautes sphères du pouvoir (voir mes articles sur les martyrs). De plus, longtemps, les Romains n’ont fait aucune distinction entre les chrétiens et les juifs. Pour eux, la religion importait peu, ils distinguaient les gens par leur ethnie : un tel est Thrace, tel autre Judéen ou Germain, etc.
Il est vrai que les chrétiens ont dû subir des persécutions comme celles de l’empereur Dioclétien (284-305), mais ils ne furent pas les seuls, les persécutions touchaient toutes les couches de la population tant la période fut troublée.
Jamais les religions juives ou chrétiennes n’ont été interdites par une loi comme le confirme le Code Théodosien qui reprend l’historique des décrets.
Un messie est une personne consacrée par l’onction, l’application d’une huile sur sa tête ou son corps. Le mot vient de l’hébreu « mashia« , l’oint, traduit en grec par « christos« . C’est un concept juif qui est employé, la première fois, dans le livre de l’Exode (29, 7) : « Tu prendras l’huile d’onction, tu en répandras sur sa tête et tu l’oindras ». Ce texte fait référence à Aaron, le frère de Moïse qui est consacré prêtre de YHWH par ce geste.
Jusqu’au XIe siècle avant notre ère, les Hébreux étaient groupés en tribus et en clans, indépendants les uns des autres. Ils se choisissaient un chef, un juge, quand la situation les obligeait à s’unir. Un jour, ils décidèrent de se donner un roi. Saül, de la tribu de Benjamin, fut choisi. Il fut oint par le prophète Samuel qui à l’occasion prononça un discours mettant en garde contre la royauté (1er livre de Samuel : 8, 11-18) :
Tel sera le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les établira chefs de mille et chefs de cinquante ; il leur fera labourer ses champs, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs et les donnera à ses serviteurs. Sur vos semences et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes deviendrez ses serviteurs. Ce jour-là, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais YHWH ne vous répondra pas, ce jour-là.
Saül fut remplacé par David, de la tribu de Juda, qui fut également oint par Samuel. Ce sont les seuls rois qui ont reçu le rite de l’onction. Dans ces temps, l’idée de messie recouvre plus une fonction qu’un personnage.
La monarchie française a repris le rite de l’onction des rois. L’onction par le « saint-chrême », contenu dans la sainte-ampoule, officialisait le sacre du roi. Ce sacre, à ne pas confondre avec le couronnement qui était automatique à la mort du roi précédent, avait lieu dans la cathédrale Notre-Dame de Reims. Cette cérémonie ne faisait pas du roi de France un messie. Le dernier roi sacré à Reims fut Charles X en 1825… la sainte-ampoule avait échappé aux révolutionnaires de 1789.
Le messie dans le judaïsme
En 586 avant notre ère, Jérusalem est détruite pas les Babyloniens de Nabuchodonosor (voir : Chronologie biblique). L’élite du peuple, la cour et les prêtres, est déportée à Babylone où les prêtres vont réfléchir sur les malheurs du « peuple élu de Dieu« . C’est à partir de cette réflexion que la plupart des textes de la Bible vont être mis par écrit et que l’idée d’un sauveur va voir le jour. Ce sera un homme de la lignée du roi David qui délivrera la terre d’Israël de l’occupation étrangère et amènera une ère de paix et de félicité permettant à toute la nation de se réunir à Jérusalem. Il annoncera l’avènement du royaume de Dieu. Petit à petit, le mot mashia (messie) devient synonyme de chef puissant, investi d’une mission divine.
Curieusement, le premier à bénéficier du titre de « messie » fut le roi des Perses, Cyrus, qui a vaincu les Babyloniens et permis aux Hébreux de rentrer à Jérusalem et de rebâtir le temple, inauguré en 515 avant notre ère.
Le Ier siècle de notre ère a vu l’éclosion de plusieurs « messies » autoproclamés (voir l’article : Jésus dans les textes de Flavius Josèphe). Le dernier en date se nomme Sabbataï Tsevi. Vers 1650, dans l’Empire ottoman, il draine des foules nombreuses lors de ses prêches. Il appelle les Juifs à s’installer à Jérusalem. Il prend des initiatives de plus en plus dangereuses pour l’empire. En 1666, il pousse les Juifs à la révolte pour prendre le pouvoir. Il est arrêté et emprisonné… Pour sauver sa tête il se convertit à l’islam.
Les Juifs attendent toujours le messie. Mais les différents courants du judaïsme ne sont pas d’accord sur sa nature. Sera-ce un homme ou simplement des temps messianiques qui verront s’instaurer une paix et une fraternité universelle ? Au XIXe siècle, en Europe, les temps messianiques ont même été assimilés à l’essor de la mécanisation, à la technologie.
Le messie dans le christianisme
Comme les Juifs, les chrétiens attendent toujours leur messie. Mais eux savent que ce sera Jésus qui est déjà venu et qui a promis de revenir très bientôt : « En vérité je vous le dit, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Matthieu 24, 34-35). On ne peut pas dire que lors de son ministère sur terre, Jésus se soit comporté en messie, tel que les Juifs l’espéraient. Certains historiens y voit la décision de Judas de le trahir. Judas est nommé « iscariote » qui pourrait vouloir dire « le sicaire« . Un sicaire était un révolutionnaire juif opposé aux Romains, dans la foule, ils poignardaient les « collaborateurs » à l’aide d’un petit poignard, un sica en latin. Ils ont participé à la révolte de 66-73 contre les Romains. La tradition chrétienne veut que « iscariote » soit compris comme « ish Kariot« , c’est-à-dire « l’homme de Kariot« . Kariot étant une ville… qu’il reste à découvrir !
Le messie dans l’islam
Le Coran associé 11 fois le terme « messie » à Isa (Jésus) : le messie Jésus (Isa al-Masih). Faut-il y voir une mauvaise interprétation de Jésus-Christ qui à l’époque était l’appellation courante de Jésus ? Toujours est-il que les musulmans attendent le retour de Jésus à la fin des temps pour présider au Jugement dernier, récompenser les justes et punir les mécréants (voir : Jésus dans le Coran).
Ambiguïté !
Les chrétiens et les musulmans attendent la fin des temps qui sera précédée du Jugement dernier. Mais quelle est l’utilité de ce jugement ? Les bons ne sont-il pas déjà au Paradis et les mécréants en Enfer ?
Cette ambiguïté n’a pas été héritée du judaïsme. Le judaïsme n’est pas unifié, il n’y a pas un dogme. Chaque école a ses propres idées sur l’après-mort et les temps messianiques. Suivant les croyances, lorsqu’une personne meurt, elle est placée « endormie » sous les ailes de la Providence, quelque part dans les cieux, ou elle reste dans la sphère terrestre et vit dans les mémoires, ou encore, elle rejoint le jardin d’Eden. La résurrection des morts est un thème secondaire, ce qui importe, c’est l’avenir de la communauté. Dans les évangiles, des sadducéens demandent à Jésus avec qui ressuscitera une veuve qui a épousé plusieurs frères ? De qui sera-t-elle la femme ? Les sadducéens appartenaient à un école qui rejetait la résurrection, aujourd’hui, certains courants du judaïsme écartent toujours cette idée.
D’après le film « Une terre deux fois promise » de William Karel et Blanche Finger.
Le sionisme
En 1894, le journaliste austro-hongrois, Théodor Hertzl assiste en France à la dégradation du capitaine Dreyfus dans un climat anti-juif qui le choque. En 1896, il publie un livre qui fera grand bruit… plus tard : « l’État des Juifs » dans lequel il prône la création d’un pays pour les Juifs : « Donnez-nous un bout de terre, on fera le reste« . Le sionisme est né. L’année suivante se tient à Bâle le premier congrès du mouvement sioniste qui appelle les Juifs à se libérer par eux-mêmes dans un pays : la Palestine, le foyer juif. Peu diffusée, cette idée ne sera pas un succès d’autant que, pour les rabbins de toutes tendances, la diaspora (la dispersion des Juifs hors d’Israël) est une punition de Dieu, seul le Messie peut reconduire les Juifs en Palestine.
En 1905, au 7ème congrès sioniste, après avoir envisagé l’Ouganda et l’Argentine, c’est bien la Palestine qui est choisie comme foyer juif. Pour les Européens, c’est une terre désertique. Grave erreur, elle est habitée par 500.000 Arabes et quelques milliers de Juifs qui vivent en harmonie.
En 1907, fuyant les pogroms en Ukraine, quelques étudiants sionistes idéalistes émigrent en Palestine (alors région de l’Empire ottoman) au cri de « ce pays est à nous ». Deux ans plus tard, ils créent le premier kibboutz. Pour eux, c’est une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Les Arabes ont déjà compris que l’affrontement sera inévitable.
Conséquences de la guerre 14-18
En 1917, l’état-major britannique pour le Proche-Orient, basé en Egypte, promet au shérif (chef religieux descendant de Mahomet) de La Mecque, Hussein ben Ali, la création d’un grand Etat arabe si une armée arabe aide les Britanniques à vaincre les Turcs ottomans (sujet du film « Lawrence d’Arabie »). La même année, le ministre britannique des Affaires Etrangères, Lord Balfour, publie une lettre dans le Times du 2 novembre 1917, adressé à Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste :
Cher Lord Rothschild,
J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations juives et sionistes, déclaration soumise au Parlement et approuvée par lui. Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.
A la fin de la guerre, on se rend compte que les diplomates Sykes (GB) et Picot (F) avaient décidé dès 1917 de partager les territoires ottomans du Proche-Orient entre leurs pays. Oubliée la promesse faite aux Arabes. En 1920, cinq nouveaux Etats sont ainsi créés : le Liban et la Syrie sous mandat français ; l’Irak, la Palestine et la Transjordanie sous mandat britannique.
Les Arabes se sentent floué et le nationaliste Mohammed Rachid Rida répand l’idée que les Juifs dirigent le monde et sont les ennemis des Arabes. Les Protocoles de Sion, parodie anti-juive, qui ont été édités en 1903 en Europe, sont publiés au Caire en 1925 et à Jérusalem en 1926. L’antisémitisme qui était une notion européenne, gagne le monde arabe.
La Palestine britannique
La Grande-Bretagne organise un recensement en 1919 en incluant une notion ethnique. Il y aura deux catégories de Palestiniens : les Arabes (700.000) et les Juifs (70.000).
Entre 1920 et 1926, de nombreuses émeutes anti-juives ont lieu, s’opposant à l’immigration massive des Juifs dont la population double.
En 1933, Hitler est au pouvoir en Allemagne. Les premières lois raciales poussent les Juifs à émigrer vers la Palestine, encouragés par le gouvernement allemand. La seule condition pour obtenir un visa est l’abandon de tous ses biens. La tension monte d’autant plus que le grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, adhère aux idées nazies et crée une légion arabe SS.
La Grande-Bretagne réagit : elle ne veut pas d’un État juif en Palestine. Elle arrête l’immigration juive.
En ,juillet 1938, à Évian, une conférence, réunie à l’initiative du président américain Franklin D. Roosevelt, débat sur l’accueil des Juifs persécutés par les nazis. On propose de les accueillir en Algérie. Le ministre français Henry Bérenger refuse. On propose alors la Palestine. Les Anglais, qui gèrent le territoire, refusent. Que faire ? La Suisse, submergée par les Autrichiens, fuyant leur pays qui vient d’être occupé, ferme sa frontière et instaure des visas pour les demandeurs d’asile. L’Australie se retire, elle ne veut pas importer le « problème juif » sur ses terres. Personne ne prend d’engagement et la conférence se termine sur une annonce « triomphale » : on va créer le CIR, le Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés !
Conséquences de la guerre 39-45
Les Juifs d’Europe, survivants de la Shoah, regroupés dans des camps en Europe, tentent d’émigrer en Palestine. Ils sont refoulés par les Britanniques qui les parquent dans des camps à Chypre. Un diplomate américain dira au président Truman : « On traite les juifs comme l’ont fait les Allemands sauf qu’on ne les extermine pas« .
Arrivée d’un bateau à Haïfa (Palestine) : « les Allemands ont détruit nos familles, ne détruisez pas nos espoirs » – Camps à Chypre
En 1947, face à la situation, une commission international de l’ONU propose de créer deux États en Palestine. C’est de la pitié pour les survivants de la Shoah, une réparation. Pour que la motion soit adoptée, elle doit obtenir 2/3 des voix des 56 pays représentés. Ce n’est pas gagné. La diplomatie s’active, Truman convainc les Philippines et Haïti de voter pour, en échange de prêts. La résolution passe de justesse 33 OUI contre 13 NON (et 10 abstentions dont la Grande-Bretagne). La Palestine est découpée.
Première guerre israélo-arabe : 1948
Le 14 mai 1948, l’État d’Israël voit le jour à Tel-Aviv, Jérusalem étant en Transjordanie. Les Palestiniens juifs échangent leur passeport palestinien pour un document israélien leur permettant de voyager partout dans le monde… sauf en Allemagne. David Ben Gourion en est le premier ministre après avoir été, entre autres, président de l’Agence juive et chef de l’Haganah, l’armée clandestine juive lors du mandat britannique.
Tout a commencé par des attentats juifs et arabes. En mars 1948, deux cents habitants arabes de la petite ville de Dar Yassin sont tués parce qu’ils ont résisté à leur expulsion par l’Irgoun, un mouvement paramilitaire juif. La peur s’installe chez les Arabes. Les Britanniques qui ont maintenu l’ordre tant bien que mal quittent la Palestine. La guerre peut commencer. Tous les pays arabes attaquent Israël : l’Égypte, la Jordanie, l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Arabie saoudite, le Yémen, des volontaires venant du Pakistan et du Soudan ainsi que des membre des Frères musulmans. La guerre n’a pas été préparée, elle est improvisée, mal coordonnée, elle va durer presqu’un an.
La création d’un État juif provoque l’arrivée massive des survivants de la Shoah, mal reçus lorsqu’ils voulaient rentrer chez eux. En Pologne, ils sont massacrés. En France, ceux qui ont bénéficié des biens confisqués aux Juifs manifestent dès juin 1945 en proclamant : « La France aux Français ». On y a même entendu des slogans comme « mort aux Juifs » ou « les Juifs au crématoire »… un mois après la signature de la capitulation de l’Allemagne. Cette immigration gonfle les effectifs de l’armée israélienne qui passe de 40.000 à 110.000 hommes en 6 mois.
Conséquences de la guerre de 1948
Contre toute attente, bien que mal armé, Israël sort vainqueur de cette guerre : en 1949, les différents pays arabes signent successivement une trêve avec le nouvel État. On se rend compte aujourd’hui que l’initiative arabe fut une grave erreur. Les pays arabes réclament maintenant l’application de la résolution de l’ONU votée en 1947.
Durant la guerre, 300.000 Palestiniens fuient la Palestine vers les pays voisins, par peur des Juifs, mais aussi sur les conseils des pays arabes : « fuyez la guerre, vous reviendrez quand on aura exterminé Israël« . Pour se débarrasser des Palestiniens, les Israéliens ont mis à leur disposition des camions et des bateaux dans le port de Jaffa. A l’époque, personne ne s’émeut d’un tel déplacement de population : en Europe, des millions de personnes errent sur les routes. Les Arabes qui sont restés en Israël et ceux qui sont revenus ont reçu la nationalité israélienne. Ils représentent actuellement 20% de la population, soit un peu moins de 2 millions d’habitants. Tous les israéliens ont les mêmes droits, mais les musulmans ne sont pas tenus de faire leur service militaire.
Les pays d’accueil des Palestiniens ne tenteront jamais de les intégrer, les réfugiés n’auront pas accès à la nationalité, ils vivront dans des camps. Cette situation est voulue, elle maintient un conflit permanent entre les Palestiniens et les Israéliens qui refusent leur retour. L’idée d’un État palestinien est abandonnée.
Exode des Palestiniens
Suite à sa victoire, Israël regagne des territoires et occupe maintenant Jérusalem ouest. La vieille ville reste jordanienne. Les Juifs de Jérusalem-est sont expulsés par les Jordaniens.
Situation en 1949
Après la guerre, les Juifs sont expulsés d’Égypte, d’Irak, du Maroc et d’Aden. Alors que le pays n’avait accueilli jusqu’alors que les Européens, l’arrivée des Juifs d’Afrique provoque un choc culturel. Ils sont rejetés par la majorité de la population. Les 40.000 migrants d’Aden, incultes, sont même qualifiés de pré-primitifs !
Cette arrivé massive de migrants provoque une grave crise économique. Les biens de première nécessité sont rationnés.
Conséquence inattendue : la Grande-Bretagne est accusée de ne pas avoir soutenu suffisamment les pays arabes. Elle doit quitter l’Irak, la Jordanie, où les Britanniques viennent de mettre fin à leur mandat, et l’Égypte, où des troupes étaient toujours stationnées pour contrôler le canal de Suez,.
Avant la création de l’État d’Israël, les mouvements paramilitaires juifs étaient considérés comme terroristes par la Grande-Bretagne. Ils s’attaquaient aux Arabes et aux soldats britanniques.
David Ben-Gourion, le Premier ministre de l’État nouvellement créé, est le fondateur de l’Haganah. Il est également l’architecte du plan Dalet, qui prévoit l’expulsion des Arabes. Il est l’inventeur de la notion de Grand Israël.
Menahem Begin (Premier ministre de juin 1977 à octobre 1983) en tant que membre de l’Irgun, il a organisé le massacre de Deir Yassin qui a tué plus de 100 civils arabes. Il a également participé au dynamitage de l’hôtel King David le 22 juillet 1946, bureau de l’autorité britannique, qui a fait 91 morts et 46 blessés. Il s’est vanté d’être le père des terroristes. Il a aussi dit « mes terroristes sont les combattants de la liberté« . Il est le fondateur du Likoud.
Yitzhak Shamir, plusieurs fois Premier ministre, faisait partie du groupe Stern qui a assassiné le médiateur de l’ONU, le comte Folke Bernadotte en 1948. Il a dit « ni l’éthique juive ni la tradition juive ne peuvent disqualifier le terrorisme comme moyen de combat« .
Au Moyen-Age, en Europe, les gens ont constamment peur, peur de la maladie, peur des guerres, peur de la famine, peur des autres, peur du châtiment divin. Ils vivent dans une angoisse permanente, entretenue par le clergé catholique : la fin du monde est proche, il faut se préparer pour le Jugement dernier. Il faut être en règle avec la foi et quelle plus grande protection que celle des saints qui vivent au contact de Dieu.
Dès de IXe siècle, des reliques de saints vont envahir les églises. Les gens vont pouvoir entrer directement en contact avec les saints, baiser un morceau de leur squelette, une pièce des vêtements qu’ils ont portés. On déterre les morts, on vide les catacombes. Dans la ferveur religieuse, des miracles ont lieu. Des pèlerinages sont organisés vers les lieux de miracle. On peut toucher les reliques miraculeuses… mais il faut payer. Les évêchés s’enrichissent. En plus de la dîme qu’ils perçoivent, les « dons » des pèlerins affluent. Aux XIIe et XIIIe siècles, cette manne céleste permettra de construire des cathédrales à la mesure de l’orgueil des évêques. La plupart sont des nobles déshérités, ils n’ont pas de titre nobiliaire, hérité par l’aîné, mais ils ont l’argent et la puissance. La première église novatrice est l’abbatiale de Saint-Denis au nord de Paris. C’est un puits de lumière, la Jérusalem céleste décrite dans l’Apocalypse de Jean. Plus de 80 cathédrales de style gothique seront construites en France en 150 ans. Le qualificatif « gothique » a été donné à la Renaissance où la mode était au classicisme gréco-romain. Le « gothique » était devenu « barbare ».
Une relique est d’autant plus puissante qu’elle est proche de Dieu. Les reliques les plus convoitées sont donc celles de Jésus… et elles sont nombreuses comme nous allons le voir. Dans cette vénération, la raison est absente, c’est la foi qui domine. La foi est basée sur la confiance (c’est l’origine du mot) : le prêtre le dit, c’est donc vrai. La confiance se mue souvent en abus de confiance !
En préambule de cet article, je vais brosser tous les changements structurels que Jérusalem a subi de l’année 70 jusqu’à 135. Mon objectif est de montrer que s’il y avait des reliques de Jésus dans la ville, elles auraient dû disparaître… sous les bulldozers de l’époque. Mais miracle, on les a retrouvées. C’est le propre des reliques de provoquer des miracles.
De Jérusalem à Aélia
En 70 de notre ère, les Romains ont utilisé tout le bois qu’ils trouvaient aux alentours de Jérusalem pour construire, comme à leur habitude, une palissade de 7 kilomètres autour de la ville assiégée (voir : Jérusalem incendiée par les légions romaines). Ils ont également arasé la partie nord de la ville, la nouvelle ville, pour construire une butte arrivant à hauteur des murs d’enceinte derrière lesquels s’étaient retranchés les assiégés. Lors de la prise de Jérusalem, le temple a été incendié. Flavius Josèphe raconte dans la « Guerre des Juifs » : « Titus abandonna ensuite toute la ville au pillage et à ses soldats, et leur permit d’y mettre le feu… Cette embrasement gagna jusqu’au palais de la reine Hélène, bâti sur le milieu de la montagne d’Acra, et consommait avec les maisons les corps morts dont les rues de la ville étaient pleines.«
En 135, lors de la seconde révolte, la « charrue a été passée sur la ville », expression romaine pour signifier que la ville a été totalement détruite et reconstruite. Un temple dédié à Jupiter, Junon et Minerve s’est élevé sur les ruines du temple juif. Dans le nord de la ville, un temple à la gloire de Vénus a été construit, là où se trouve aujourd’hui le Saint-Sépulcre, tombeau présumé de Jésus et emplacement du mont Golgotha où il aurait été crucifié.
Jérusalem a cessé d’exister. La ville s’appelle désormais Aélia du nom de famille de l’empereur romain Hadrien. Les Juifs sont interdits de séjour dans la ville. Lorsque le christianisme deviendra la religion officielle de Rome, les temples seront détruits. Lors de la conquête arabe, l’emplacement du temple de Jupiter était encore un dépotoir., mais la ville s’appelait toujours Aélia.
Les reliques de la passion de Jésus
La tradition veut que la mère de l’empereur Constantin, Hélène (qui n’a rien à voir avec la reine dont parle Flavius Josèphe dans l’extrait cité) ait été la première à « découvrir » des reliques de la passion vers 325. Rien ne corrobore cette affirmation : Eusèbe de Césarée qui raconte la vie de Constantin n’y fait pas allusion, or ses chroniques s’arrêtent en 339, année de sa mort. La découverte se serait faite après cette date. Constantin est né en 272. Même si sa mère n’avait que 15 ans à sa naissance, elle aurait eu près de 90 ans en 339 !
Dans cet article, nous n’allons pas énumérer toutes les reliques vénérées, mais uniquement les plus importantes ou les plus insolites.
La croix
C’est précisément à Aélia, lors de la destruction du temple de Vénus, trois siècles après les événements, qu’Hélène découvre trois croix similaires. Laquelle est celle qui a porté Jésus ? Plusieurs récits nous content la découverte. (Curieusement, pour les reliques, on parle non pas de découverte, mais d’invention, du latin « inventio »). On fait venir un infirme ou un malade selon les sources, et miracle, dès qu’il touche la « vraie » croix, il s’en trouve guéri. La découverte fut faite le 3 mai, qui deviendra un jour férié au Moyen-Age, le Inventio Sanctae Crucis, jour de l’invention de la sainte croix. Notons que les premiers empereurs romains christianisés ont protégé les temples qui étaient propriétés de l’Etat. Donc, la destruction du temple de Vénus est bien postérieure à Constantin… et à sa mère.
En 333, la chronique détaillée du « Pèlerin de Bordeaux », qui a visité le martyrium (basilique qui deviendra le Saint Sépulcre) ne parle pas de la croix. Or en 333, Constantin a 61 ans, sa mère devait avoir près de 80 ans… et elle n’avait pas encore découvert la croix !
La croix va être conservée à Jérusalem où elle sera prise par les Perses en 614. Héraclius, l’empereur romain la reprendra et viendra la replacer solennellement en 624.
Des siècles plus tard, après la prise de Jérusalem occupée par les Fatimides d’Égypte, les croisés vont récupérer la croix et l’emmener imprudemment avec eux lorsqu’ils partent guerroyer. Elle sera prise par Saladin lors de la bataille des Cornes de Hattin, qui marque le coup d’arrêt des croisés en Terre sainte.
Elle disparaît alors de l’Histoire, mais de nombreux fragments réapparaissent.
Le titulus
Le titulus, le morceau de bois qui indiquait le motif de la condamnation de Jésus, est conservé dans la Basilique Sainte-Croix de Jérusalem à Rome. Il y est depuis 1492… il venait d’être retrouvé lors de travaux effectués dans l’édifice. Certains chercheurs y voient une écriture du Ier siècle, d’autres un faux du XIe siècle.
Le titulus a une particularité remarquable, il est composé de 3 lignes, l’une en hébreu (ou en araméen), une en grec et la dernière en latin… mais tout le texte est écrit de droite vers la gauche. En latin, on y lit « US NAZARENUS RE », qui pourrait vouloir dire : « Jésus le nazaréen, votre roi ». C’est du moins ce qui a été traduit de l’araméen alors qu’il ne subsiste que 6 lettres.
Il me vient une réflexion iconoclaste : les artisans de Jérusalem travaillaient rudement vite. Jésus a été arrêté la nuit, traduit devant le Sanhédrin, présenté à Pilate, présenté à Hérode puis de nouveau à Pilate qui le condamne. Et à 9 heures du matin, il est crucifié (voir : Le procès de Jésus).
Sur Internet vous trouverez des photos de dizaines de titulus tous différents.
La couronne d’épines
C’est également Hélène qui découvre la couronne d’épines que les légionnaires romains avaient mise sur la tête de Jésus en guise de couronne royale. Un des premiers disciples l’avait conservée pieusement. Cette couronne, ainsi que plusieurs autres reliques ont été achetées par Louis IX, dit Saint-Louis, à l’empereur byzantin en mal de finance vers 1240, et ramenées à Paris où le roi fit construire la Sainte-Chapelle, une annexe, toujours debout, du palais royal de l’Île de la Cité qui lui a disparu. Ces reliques protégeaient personnellement le roi. La chapelle a été vidée de ses reliques lors de la Révolution de 1789. La plupart sont à Notre Dame et elles n’ont pas soufferts de l’incendie d’avril 2019.
Dans la Sainte Chapelle, on trouvait également :
Un morceau de la croix,
La pierre qui recouvrait la tombe de Jésus, le Saint-Sépulcre. La pierre actuelle date des croisades d’après les derniers travaux effectués dans l’église.
Un morceau du voile de la Vierge. Un autre voile se trouve dans la cathédrale de Chartres, elle le portait lorsqu’un ange lui annonça qu’elle enfanterait le fils de Dieu.
Du lait de la Vierge,
Une mèche de ses cheveux,
Le linge avec lequel Jésus a essuyé les pieds des apôtres lors de la Cène,
Un peu de sang de Jésus,
L’éponge avec laquelle les soldats romains l’ont abreuvé,
Et un morceau de la lance qui a percé le côté de Jésus pour s’assurer qu’il était mort.
La Sainte-lance
Dans le seul Évangile de Jean (19, 33-37) on trouve le récit de cette lance. On y lit le midrash (interprétation de la Bible) suivant
Arrivés à Jésus, ils constatèrent qu’il était déjà mort et ils ne lui brisèrent pas les jambes. Mais un des soldats, d’un coup de lance, le frappa au côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est conforme à la vérité, et d’ailleurs celui-là sait qu’il dit ce qui est vrai afin que vous aussi vous croyiez. En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Ecriture : « Pas un de ses os ne sera brisé » ; il y a un autre passage de l’Ecriture qui dit : « Ils verront celui qu’ils ont transpercé »
Par un des heureux hasards de l’Histoire, on connaît le nom du légionnaire romain qui a donné ce coup de lance, il s’appelle Longinus .
Lorsque les armées de la première croisade se réunissent dans les environs de Constantinople, leurs chefs sont conviés à entrer dans la ville, pour prêter allégeance à l’empereur byzantin, c’est du moins ce que l’empereur souhaite. Dans la ville, ils peuvent se recueillir sur une relique : la Sainte-Lance.
Quelque temps plus tard, lors de la prise d’Antioche après un très long siège, les croisés un peu trop confiants, se font enfermer et assiéger à leur tour dans la ville par une armée musulmane venue, trop tard, au secours de la garnison. Déjà très éprouvés par le siège, les croisés connaissent la faim et la soif. C’est à ce moment qu’un prêtre a une vision : la Sainte-Lance est enterrée dans l’église d’Antioche. On creuse et on trouve cette fameuse lance, dont une autre version était à Constantinople ! Et le miracle s’accomplit, galvanisé par cette trouvaille, les croisés brisent l’encerclement et peuvent progresser vers Jérusalem.
Voici quelques exemplaires de la Sainte-Lance. Faites votre choix. Ces pointes de lance ne ressemblent pas du tout au pilum romain (voir Internet).
Le Graal
Le Graal aurait été la coupe dans laquelle Jésus a célébré la dernière Cène, la veille de son arrestation. Cette coupe aurait aussi recueilli le sang de Jésus après sa crucifixion. Elle a fait l’objet d’une abondante littérature à partir du Moyen Âge : le Graal est à la base du cycle des chevaliers de la Table Ronde. Certains ésotéristes y voit un simple enseignement hérétique, contraire à celui de Rome. Pour Dan Brown dans son « Da Vinci Code« , c’est la descendance de Jésus que Marie Madeleine aurait amené dans le Sud de la France.
Concentrons-nous sur la coupe. Où se trouve-t-elle donc aujourd’hui ?
Plus de 200 coupes se disputent le titre de Saint-Graal officiel. Une coupe conservée dans la cathédrale de León en Espagne tient aujourd’hui la corde. Pour quelle raison ? C’est une coupe en onyx serti d’or, la parure date du XIe siècle. Or, c’est au XIe siècle qu’un ambassadeur arabe a remis cette coupe au roi Ferdinand le Grand de León. Au IXe siècle, Charlemagne avait fait dresser l’inventaire des objets se trouvant dans le Saint-Sépulcre et, ce document administratif fait mention d’une coupe qui est gardée par deux diacres. Depuis cette coupe avait disparu, il est probable qu’elle ait été emportée lors d’un pillage, le Saint-Sépulcre ayant été détruit par les musulmans en 1009 sous les califes Fatimides, après plusieurs incendies probablement accidentels au siècle précédent. Ce qui est très intéressant, c’est le compte rendu d’un pèlerin qui ayant visité le Saint-Sépulcre décrit le calice qui y est exposé comme étant une coupe en onyx.
La coupe de la cathédrale de León, sertie d’or.
On peut donc penser que la coupe exposée dans la cathédrale de León est bien celle qui se trouvait dans le Saint-Sépulcre. Il reste cependant un grand pas à franchir : démontrer que ce calice a survécu aux trois siècles qui séparent la Cène de la construction du Saint-Sépulcre et qu’il a bien appartenu à Jésus
Aix-la-Chapelle
Les Carolingiens ne sont pas restés inactifs : Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne regorge de reliques, plus surprenantes les unes que les autres.
Ici on retrouve :
La robe de la Vierge,
Le vêtement que Jésus portait sur la croix… où plus que probablement il était nu, humiliation supplémentaire qui accompagnait la crucifixion.
Le drap qui a reçu la tête de Jean le Baptiste,
Un lange de Jésus.
Et ailleurs
À Cologne, on trouve le squelette des trois rois mages. Lors de leur découverte, les squelettes étaient reliés par un fil en or, c’est ainsi qu’on a reconnu les célèbres mages.
Châsse des rois mages à Cologne
La basilique Saint-Denys d’Argenteuil possède la tunique que Jésus portait lors de son jugement. C’est Charlemagne qui avait fait don de cette tunique à la basilique française. Une analyse au carbone 14 faite en 2015 date cette relique du IXe siècle. Cette analyse a été faite lors d’un reportage de la télévision française. En principe, la tunique est exposée tous les 50 ans : en 34 et 84. Exceptionnellement, elle a été exposée en 2016. Et malgré le documentaire, plus de cent cinquante mille personnes ne sont pressées pour adorer le relique.
NB : une cathédrale est l’église du siège de l’évêché, basilique est un titre honorifique donné par le pape à une église qui attire beaucoup de pèlerins.
Et aussi…
A Rome, on peut voir l’emprunte des pieds de Jésus. Où a été trouvée cette relique ?
Dans les Actes de Pierre, un apocryphe du VIe siècle, on apprend que Pierre, alors à Rome, rencontre Jésus sur la Via Appia et lui demande « Quo vadis, Domine », où vas-tu Seigneur… qui sera le titre d’un roman célèbre qui vaudra à son auteur, Henryk Sienkiewicz, le prix Nobel de littérature en 1905. C’est lors de cette rencontre que le moule a été pris. Jésus chaussait du 44 ! Le moule se trouve dans l’église Sainte-Marie de Palmis, sur la via Appia.
Le Suaire de Turin, autre relique célèbre permet de mieux connaître les mensurations de Jésus, si le suaire a bien contenu son corps, ce qui est loin d’être démontré, il mesurait 1,75 m environ et pesait de 75 à 80 kg. C’était un grand gaillard à l’époque. Il formait un couple bizarre avec Marie-Madeleine qui ne mesurait que 1,48 m. Mais personne ne nous oblige à croire aux reliques. Autre précision sur Jésus, son sang était du groupe AB.
Le corps de Marie-Madeleine se trouve à la Sainte-Baume (dans la commune de Saint-Maximin dans le Var)… mais on vénère également sa tombe dans la basilique de Vézelay. C’est sur cette tombe que Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste se sont recueillis avant de partir en croisade en 1146. En 1244, le roi de France Louis IX vient également faire ses dévotions au tombeau de Marie-Madeleine à Vézelay.
Le corps de Marie-Madeleine a été découvert à Saint-Maximin en 1279 par Charles d’Anjou, comte de Provence, roi de Naples et de Sicile… frère de Louis IX. A cette époque, le roi de France ne règne pas sur un vaste territoire, mais sur des vassaux parfois plus puissants que lui. Le roi possède uniquement le domaine royal qui va s’agrandir au cours des siècles par des mariages et des conquêtes.
Dans le village de Saint-Maximin, on vous raconte l’histoire de Marie-Madeleine, de Jérusalem aux Saintes-Maries de Provence (en France) puis dans son refuge de la montagne de Sainte-Baume. Ce n’est pas de l’Histoire, mais un roman imaginaire, que les fidèles gobent en s’extasiant.
Le village de Calcata en Italie gardait jalousement le prépuce de Jésus. Gardait, car celui-ci a été « volé » en 1983. Mais ce n’est pas grave, car en France, on connaît au moins deux autres prépuces, à Vébret et à Conques.
Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la conclusion d’une démonstration mathématique décrite dans un dossier du magazine « Science & Vie » numéro 1235 d’août 2020 ! Voici mille ans que des philosophes puis des scientifiques essaient de démontrer l’existence de Dieu, d’Anselme de Cantorbéry (XIe siècle) à Kurt Gödel (1906-1978) au XXe siècle. Un chercheur allemand de l’université de Berlin, Christoph Benzmüller aurait réussi. Il a démontré, grâce à l’informatique, que « Dieu, dans sa définition la plus répandue en métaphysique existe nécessairement ». Ce scientifique s’est spécialisé en mathématique et en logique. Il raisonne dans les disciplines qu’il maîtrise, faisant fi de la chimie, la physique et l’astrophysique. Il ne se demande pas comment Dieu aurait créé l’Univers ni pourquoi il aurait laissé la Terre vide d’hommes, ses « créatures », pendant 4 milliards d’années, se morfondant seul sur son trône, sans personne pour l’adorer.
La démonstration se fait en 12 étapes et conclut : « Dieu existe« . Reprenons les 3 premières étapes, elles seront suffisantes pour mon propos, d’autant plus qu’à partir de la quatrième étape, on introduit des concepts non triviaux comme l’exemplarité et l’essence.
La définition de Dieu. c’est un être qui possède toutes les « propriétés positives ». Cette définition ne correspond donc à aucun dieu vénéré par les religions existantes. YHWH est un dieu jaloux, Allah aime qu’on le craigne et qu’on l’adore cinq fois par jour. Aucun n’a ces propriétés positives que sont l’empathie ou la tolérance.
Viennent ensuite deux axiomes, des affirmations qui ne peuvent pas être démontrées. Dans la géométrie euclidienne, un axiome précise que deux droites parallèles ne se rencontrent pas. Ici, le point 2 pose qu’une propriété est positive sinon, c’est sa négation qui est positive. En mathématique, une propriété définit ce qui est propre ou particulier à un objet ou à un être. C’est un synonyme d’attribut, de caractéristique ou de qualité.
La propriété se transmet : toute propriété engendrée par une propriété positive est positive.
Le troisième point suscite une grosse interrogation. Prenons un exemple qui n’a rien à voir avec la démonstration de Christoph Benzmüller : « Aimer Dieu » est-il une propriété positive de l’homme ? Si oui, « Tuer les ennemis de mon dieu », qui est engendré par « Aimer Dieu » est aussi une propriété positive. Or dans ma morale, ça ne l’est pas. L’axiome du point 3 n’est pas vérifiable dans toutes les situations, il n’est pas universel, il est donc faux et la démonstration est fausse. cqfd.
Nonobstant ce problème, la définition de départ est-elle correcte ? Dieu est-il la somme des propriétés positives ? Ce n’est pas la définition qu’en donnent les dictionnaires : Dieu est un « être éternel, unique, créateur et juge », qui comme je l’ai dit précédemment n’a pas toutes les propriétés positives. La définition de départ concerne plutôt la « perfection« . Donc, si on veut être précis la conclusion de la démonstration serait : « la perfection est une notion cohérente, elle est logique, elle existe »… bien qu’on ne la rencontre nulle part.
Et le diable ?
Science & Vie a demandé à Cristoph Benzmüller de soumettre le cas du diable à son programme. En partant de la définition que le diable a toutes les propriétés négatives, le programme conclut que le diable n’existe pas. « Etre tel qu’on est » est une propriété positive, donc le diable possède la propriété inverse : « Ne pas être tel qu’on est ». Il n’existe donc pas.
Ne pas tout jeter
La démonstration n’est qu’un volet du dossier de Science & Vie intitulé « Pourquoi on croit en Dieu« . Les autres parties du dossier sont (également) très intéressantes :
Les civilisations portées par un dieu se sont imposées.
La foi dope notre cerveau.
Dieu est une idée contagieuse. Dans cette partie, le généticien Richard Dawkins, est réhabilité. Je vais en parler.
Ainsi on apprend :
« Plus une civilisation est structurée et la population nombreuse, plus elle a de chances de vénérer un dieu puissant, moralisateur et vengeur »... (notes personnelles) et aussi belliqueux : il faut l’imposer aux autres. La civilisation juive n’a jamais été assez nombreuse pour imposer sa religion. Le judaïsme ne compte aujourd’hui que 15 millions d’adeptes (à comparer au 2.000 millions de chrétiens et de musulmans).
Les croyants en un dieu moralisateur et vengeur sont enclins à l’empathie envers les autres croyants en ce dieu. « Ce dieu encourage la confiance en l’autre, à condition que cet autre y croie aussi, bien entendu ». « La foi favoriserait la survie.«
Richard Dawkins
Richard Dawkins, né en 1941, est un biologiste éminent, professeur à l’université d’Oxford. En 1976, il publie « Le gène égoïste » qui explique la théorie de l’évolution basée sur la mutation des gènes. Il y introduit la notion de « mème« , je vais en parler. En 2006, il publie « Pour en finir avec Dieu » qui s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires et qui n’est pas son livre le plus abouti.
Ce qui nous intéresse ici est la notion de mème, fortement critiquée à l’origine (1976) et aujourd’hui, généralement admise. Un mème est un élément d’une culture qui se transmet d’une génération à l’autre, particulièrement par imitation. Comme le gène, il peut muter en se transmettant, générant des évolutions culturelles. La mémétique est le domaine d’étude des mèmes, elle concerne surtout :
La propagation des rumeurs et des modes,
Les phénomènes d’adhésion à des mouvements culturels, idéologiques, politiques ou religieux,
L’apparition de variantes culturelles, d’innovation, de création.
Tous les objets des religions se sont transmis en se transformant, les mèmes des religions ont muté :
Jésus, probablement un prophète de l’apocalypse est devenu Dieu. (voir : la nature de Jésus).
Le Coran, simple recueil des révélations vécues par Mahomet est devenu « le » livre incréé dont l’original est dans les mains d’Allah (voir : le Coran)
A chaque fois, l’évolution de l’objet du culte s’est faite vers le sommet, la position la plus élevée, vers un point d’où toute évolution est devenue impossible. Le cas le plus flagrant est l’islam. Si le Coran est un livre incréé, il est impossible de contester ou de modifier son contenu. L’islam est figé à tout jamais. (voir : le mutazilisme, un islam éclairé).
Commentaire constructif de Pierre Nyst
Je n’ai pas lu l’article de Science & Vie sur cette « démonstration » de Christoph Benzmüller, mais elle me semble être une variante de plus de l’argument ontologique, utilisé par pas mal d’auteurs par le passé, allant de Boèce et Anselme, de Descartes à Spinoza, et dont la structure reste globalement invariante : 1. Dieu est un être parfait. 2. Une perfection qui ne comprendrait pas l’existence ne serait évidemment pas complète. 3. Donc, Dieu est aussi doté de l’existence. Cet argument est dit ontologique, car il appuie sa « preuve » sur la définition de ce qu’est l’être (ontos) de Dieu : il est dans l’être de Dieu d’exister. (Source https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_ontologique)
En plus des critiques et réfutations de cet argument, qu’on peut trouver à profusion sur Internet, j’ajouterai ceci : 1. Quelque chose qui n’existe pas ou dont on n’a pas (encore) prouvé l’existence ne peut être qualifié de parfait. Comme on cherche à prouver l’existence de Dieu, on ne peut donc baser cette « preuve » sur l’existence de Dieu, ni donc sur sa qualité d’être parfait. Le point de départ de l’argument ontologique est donc fallacieux puisqu’on ne peut qualifier de parfait quelque chose dont on doit encore prouver l’existence. 2. Si l’argument ontologique était valable, on pourrait s’en servir pour affirmer l’existence de toute chose dont aurait préalablement pris soin de dire qu’elle est parfaite : le Père Noël, la licorne bleue, la théière de Russell, etc.
D’un point de vue scientifique, je partage la position de Richard Dawkins quand il dit que la preuve formelle de la non-existence de Dieu est impossible. En effet, comment prouver à l’aide des lois physiques de la nature, de l’univers, l’existence ou la non-existence de quelque chose de surnaturel, que les religions placent au-dessus des lois physiques ? De même, comment prouver, par un raisonnement de logique, l’existence ou la non-existence de quelque chose dont la Bible déclare que les voies sont impénétrables (Job 11:7, Psaumes 139:17, Isaïe 55:8-9, Épître de Paul aux Romains 11:33) ? D’ailleurs, comment prouver quoi que ce soit concernant quelque chose d’aussi flou, d’aussi peu précis, d’aussi mal défini que la notion de dieu ? Cela d’autant plus que chacun a sa propre définition de dieu, lesquelles définitions évoluent au fil du temps, au gré des avancées scientifiques et des reculades religieuses.
Enfin, si Christoph Benzmüller a malgré tout raison, alors Dieu et la foi mourront bientôt : « Dieu meurt au contact de la preuve. » (Adolphe Gesché, prêtre et théologien belge, dans un entretien dans La Libre Belgique, 7 mai 2001) « Si on prouvait scientifiquement que Dieu existe, cela détruirait la foi. » (cardinal Godfried Danneels)
Cet artefact n’est mentionné que dans la Bible. Je vais donc citer abondamment le texte de cet ouvrage. Je tiens à rappeler que la Bible n’est pas un récit historique. Elle reprend l’ensemble des légendes et des mythes fondateurs constituant le patrimoine culturel des juifs. Dans cet article, il va surtout être question de l’Exode qui, sous la conduite de Moïse, a mené les Hébreux de l’esclavage en Egypte à la terre promise : Canaan… après une errance de 40 ans dans le désert ! On peut se référer à trois articles pour approfondir ce sujet :
Lors de traversée du désert, Moïse rencontre Dieu (YHWH) au sommet d’une montagne. Durant 40 jours et 40 nuits, Dieu lui donne des instructions pour la construction d’un ensemble d’objets sacrés, dont l’arche d’alliance, sanctuaire où il pourra résider parmi son peuple (Ex. 25, 8). Il décrit, de façon très précise, les objets nécessaires aux cérémonies, les rites, les habits des prêtres, les sacrifices, etc… cette longue description occupe les chapitres 25 à 31 du livre de l’Exode. A la fin de l’entrevue, Dieu remet à Moïse deux tables « du témoignage« , tables de pierre écrites de son doigt (Ex. 30, 18). On n’en sait pas plus, elles contiendraient la loi, les dix commandements. Remarquons que ce ne sont pas moins de 248 obligations et 365 interdits qui constituent la Loi d’après certains rabbins… mais personne n’arrive à ce nombre en décortiquant la Bible. A son retour au camp de base, Moïse a la désagréable surprise d’assister à une orgie : les Hébreux ont construit un veau d’or qu’ils honorent par des chants et des danses. De rage, Moïse brise les deux tables de pierre que Dieu lui avait remises, en témoignage de leur rencontre (Ex. 32, 19).
Après avoir détruit l’idole et massacré 3000 Hébreux, Moïse retourne sur la montagne où Dieu l’attendait. Dieu pardonne et Moïse redescend avec deux nouvelles tables sur lesquelles il a écrit lui-même « les paroles de l’alliance, les dix paroles » (Ex. 34, 29). Ce sont les termes du « contrat » entre Dieu et son peuple.
La construction de l’arche
Reconstitution de l’arche d’alliance
Les objets du culte peuvent alors être fabriqués. L’arche mesurait 125 cm sur 75. Elle était faite de bois d’acacia, recouverte d’or à l’intérieur et à l’extérieur. Son couverte était orné de deux chérubins se faisant face : « c’est entre les deux chérubins qui sont sur l’arche du Témoignage que je donnerai mes ordres pour les Israélites ». (Ex. 25, 22) Le mot chérubins ne doit pas nous induire en erreur, ce ne sont pas des angelots. Si en hébreu, l’expression signifie « ceux qui communiquent », en Assyrie, c’étaient des taureaux ailés à tête humaine.
L’arche va maintenant accompagner les Hébreux dans leur longue marche vers Canaan. On y enferme les tables de pierre rapportées par Moïse. Lors des étapes, elle est déposée sous une tente, mais pas n’importe quelle tente. Elle est soutenue par des colonnes de bois d’acacia plaqué d’or. Les trois couches de toile qui la recouvre sont posées sur des murs en bois d’acacia maintenus par des socles d’argent. La tente, appelée « tabernacle » dans la traduction latine de la Bible, est entourée d’une palissade pour délimiter l’aire sacrée, accessible uniquement aux officiants choisis dans la tribu de Levi (les lévites).
On peut s’étonner que des anciens esclaves disposent de tant d’or et d’argent, en plein désert. La Bible répond à cette légitime interrogation. Alors que YHWH a dévasté l’Égypte par les pires catastrophes, les Hébreux « demandèrent aux Égyptiens des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. YHWH fit que le peuple trouvât grâce aux yeux des Égyptiens qui les leur prêtèrent. Ils dépouillèrent ainsi les Égyptiens » (Ex. 15, 35-36).
L’arche précède les armées lorsque les Hébreux partent conquérir Canaan. Puis la Bible va rester muette sur la destinée de l’arche jusqu’à la création de la royauté deux ou trois siècles après l’installation des tribus en terre promise. Je rappelle que rien dans ces récits n’est corroboré par l’Histoire ou les recherches archéologiques.
Le temple de Salomon accueille l’arche
L’arche ressort de sa résidence à Silo pour, de nouveau, suivre les armées du roi David. Lors d’une défaite des Hébreux, elle sera même capturée par les Philistins qui, constatant les malheurs qu’elle apportait, la rendirent aux Hébreux. Il est vrai que quiconque la fixait ou la touchait était frappé de mort à l’exception des lévites.
Un jour qu’il résidait à Jérusalem qu’il venait de prendre aux Jébuséens, David s’étonna, devant le prophète Nathan, d’habiter une maison de cèdre alors que Dieu (dans son arche) habitait une tente de toile (Samuel livre 2 : 7, 2). Il fut donc décidé, sur l’ordre de Dieu consulté par le prophète, de construire une maison de cèdre pour abriter l’arche. Ce n’est pas à David que reviendra cet honneur, mais à son fils Salomon (-970 à -931). Un temple fut donc bâti qui accueillit l’arche. Ce temple comportait trois pièces : le vestibule, la salle principale contenant le chandelier à 7 branches, une table sur laquelle 12 pains étaient disposés et un autel à encens (d’après Flavius Josèphe, la Guerre des Juifs, livre 5). La dernière pièce était le Saint du saint, il contenait l’arche, c’était la demeure de Dieu (voir mon article : du temple à l’église).
L’arche disparaît
Une fois installée dans le temple, l’arche disparaît… du texte biblique. Le temple sera détruit par les Babyloniens de Nabuchodonosor en 586 avant notre ère. Le second livre des Rois donne la liste des objets emportés par les Chaldéens (25, 13-17), mais pas de trace de l’arche. Lorsque le temple fut rebâti en -515, le Saint du Saint resta vide. Ni le grec Antiochus en -143, qui a emporté tout ce qui était or ou argent, ni Pompée en -63, qui profana le temple, n’ont parlé de l’arche. Pompée s’est même étonné du vide qui régnait dans le temple.
Où se cache-t-elle ?
Le second Livre des Macchabées au IIe siècle avant notre ère (qui n’est pas un livre canonique juif, mais bien chrétien) raconte que le prophète Jérémie, contemporain de la prise de Jérusalem par le Chaldéen Nabuchodonosor, emmena les objets du culte et les cacha dans une grotte du mont Nébo (actuellement en Jordanie), là où était mort Moïse. Mais la grotte se referma et personne ne connaît plus son emplacement.
Le Talmud de Jérusalem affirme que l’arche a été enfouie sous le temple par le roi Josias (-640 à -609). On se demande bien pourquoi. C’était le plus pieux des rois de Juda. Un autre passage du même Talmud nous dit que Jérémie l’aurait enterrée sous un magasin de bois.
En fait, l’arche aurait quitté le temple de Salomon bien plutôt… d’après une tradition éthiopienne. Salomon aurait fait don de l’arche à la reine de Saba dont il aurait eu un fils, Ménélik. L’arche serait dans l’église Myriam Seyon a Aksoum… mais personne ne peut la voir.
Conclusions
Est-ce que cet artefact a existé ou est-ce une légende ? Et si on changeait de point de vue ? A la même époque, les peuples de la région (Proche Orient), les Phéniciens, les Nabatéens de Pétra, les Bédouins des déserts étaient accompagnés dans leurs déplacements par une pierre, où résidait l’esprit de leur dieu. Cette pierre s’appelle bétyle en français, mot venant de l’hébreu Beth El, la maison de Dieu. Les nomades adorent leur dieu à travers ce bétyle, les sédentaires lui construisent un temple.
Et si l’arche était un coffre dans lequel des Hébreux transportaient leur bétyle lorsqu’ils étaient nomades. Le texte biblique parle bien de « pierre de témoignage » et de « maison de Dieu« . Lorsque les Hébreux se sont sédentarisés, le temple a remplacé le bétyle. Il est donc normal que l’arche disparaisse du texte biblique lorsque Salomon la dépose dans le temple. Elle a terminé sa mission, Dieu a une nouvelle demeure.
La vraie arche ? (Détail (redessiné) d’un bas-relief assyrien VIIIe siècle avant notre ère)
On constate le même transfert dans l’islam. Les bétyles que les Bédouins transportaient lorsqu’ils venaient en pèlerinage à La Mecque ont été remplacé, une fois que l’islam s’est imposé, par un seul bétyle, la pierre noire, encastrée dans la Kaaba. Était-ce le bétyle de la tribu de Mahomet ? Umar, le deuxième calife aurait déclaré : « Si je n’avais pas vu le Prophète le faire (embrasser la pierre), jamais je ne l’aurais fait« .
Curiosité
Certains la cherchent, d’autres expliquent sa puissance : Robert Charroux (1909-1978), adepte de l’archéologie mystérieuse, y voit un générateur électrique de 500 à 700 volts, d’autres en ont fait un moyen de communiquer avec Dieu, les chérubins faisant office de haut-parleurs, c’est en effet ce qu’explique la Bible.
Cet article a été inspiré par le dossier spécial paru dans La Monde de la Bible » n° 233 d’août 2020.
Le(s) temple(s) de Jérusalem
Au début du premier siècle de notre ère, les Judéens, les juifs de la diaspora et les étrangers, Grecs ou Romains, s’émerveillaient devant l’édification du nouveau temple de Jérusalem. Ces travaux avaient été décidés, en 20 avant notre ère, par le roi Hérode. Hérode, surnommé le Grand, à cause des travaux gigantesques qu’il a entrepris (villes, forteresses, palais). Il était Iduméen, c’est à dire Arabe. Sa famille avait été convertie de force quelques décennies auparavant. Il respectait néanmoins les convictions de ses sujets.
En y regardant de plus près, le temple était de dimensions modestes. C’est son environnement, l’esplanade, les murs de soutènement et les escaliers monumentaux qui lui donnait sa grandeur.
Le temple proprement dite est la bâtisse cubique qui émerge
En fait, le temple n’était pas accessible aux fidèles, seuls les prêtres y pénétraient et le saint des saints, la dernière chambre, où résidait l’esprit de Dieu, n’était visitée qu’une fois l’an par le grand prêtre, lors de la fête du Yon Kippour, le Grand Pardon, lorsqu’il venait demander grâce à Dieu pour les fautes d’Israël. Elle était accessible par un escalier et dissimulée par un voile. C’est le temple égyptien qui lui a servi de modèle : les fidèles restaient à l’extérieur du temple, dont la dernière salle, obscure et basse, contenait la statue du dieu que personne ne pouvait voir, exceptés les prêtres. Lors de la procession du dieu sur le Nil, sa statue était recouverte d’une pièce d’étoffe, le dissimulant aux regards de la foule. Faut-il y voir l’origine de la non représentation de YHWH… à une période récente, car les archéologues découvrent, encore aujourd’hui, des statues du dieu et de « son » Ashéra, une déesse cananéenne ?
Le temple embelli par Hérode est le second temple, inauguré en 516 avant notre ère. Le premier temple qui aurait été construit par Salomon (-970 à -931), le fils du roi David, a été détruit en 586 avant notre ère par les Babyloniens de Nabuchodonosor. Ce temple est décrit dans les moindres détails dans le premier Livre des Rois de l’Ancien Testament. Le roi phénicien de Tyr a envoyé à Salomon, un spécialiste du bronze, Hiram, qui s’occupera de la décoration. La construction du temple aurait occupé des milliers d’ouvriers pendant sept ans.
Les deux colonnes à l’entrée du premier temple ont pour nom Jakin et Boaz
Les archéologues n’ont retrouvé aucun vestige de ce temple. Ce qui n’est pas étrange en soi, Jérusalem a été maintes fois détruite et reconstruite. Mais ce qui est troublant, c’est qu’on retrouve des traces de la ville des Jébuséens, qui occupaient le site avant les Hébreux. Un autre problème se pose : la densité de population au temps de Salomon. Pour les historiens, Jérusalem n’aurait compté que 1500 habitants à cette époque répartis sur 6 hectares et l’ensemble d’Israël, pas plus de 40.000 dont 5.000 dans la région de Jérusalem (territoire de Juda). Où trouver les 153.000 d’ouvriers dont parle la Bible ? Le Coran répond à cette question dans les versets 12 et 13 de la sourate 34, qui fait référence, entre autres, à un bassin de bronze de 4,40 m de diamètre (appelé la « mer d’airain ») qui trônait devant le temple :
« … Certains djinns (NB : des êtres de feu) travaillaient sous ses ordres avec la permission de son Seigneur. Et nous aurions voué au supplice du brasier (NB : ?) quiconque parmi eux se serait éloigné de notre ordre.Ils fabriquaient pour lui tout ce qu’il (NB : Salomon) désirait : des palais, des statues, des plateaux comme des marmites bien ancrées. Ô famille de David, œuvrez par gratitude… »
Le temple et la franc-maçonnerie
La franc-maçonnerie est très influencée par la symbolique du temple de Salomon. Outre les deux colonnes Jakin et Boaz qui décorent la plupart des temples maçonniques, la légende d’Hiram, fils d’une veuve, qui est devenu, pour les francs-maçons, le maître d’oeuvre du temple préside aux rites de passage au grade de maître.
Temple maçonnique. A l’avant-plan les deux colonnes Jakin et Boaz
Le temple et les premiers chrétiens
Jésus aurait connu le temple de Jérusalem en construction. Celui-ci a été inauguré en 63… sept ans avant sa destruction par les armées romaines (voir mon article sur la destruction du temple). Dans les évangiles, les parents de Jésus le présentent au temple, qui a toujours été accessible, pour racheter leur premier né. Le rachat est fixé à un pigeon et un agneau pour l’holocauste. Or Joseph et Marie ne sacrifient que deux pigeons, ce qui était toléré pour les familles pauvres ( Lévitique 12, 6-8).
Plus tard, si Jésus se rend au temple, ce n’est ni pour prier, ni pour sacrifier. Il enseigne ou sème la pagaille (voir mon article sur le procès de Jésus). L’Évangile de Jean (4, 20-24) fait même dire à Jésus lors de sa rencontre avec une samaritaine :
Croyez-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (NB : le mont Garizim, sacré pour les samaritains) ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… Mais l’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : tels sont en effet les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité.
Par contre, les Actes des Apôtres, autre livre du Nouveau Testament, nous montrent les apôtres Pierre et Jean se rendre fréquemment au temple pour prier, après la mort de Jésus. Jacques, frère de Jésus, aurait eu des cals aux genoux à force de prier. Il se rendait tous les jours au temple nous dit Flavius Josèphe.
Aux premiers temps du christianisme
Comment les premiers chrétiens honorent-ils Dieu ? Nous connaissons leurs pratiques grâce au Didachè (l’enseignement), un petit livre de la fin du Ier siècle sous-titré « Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze apôtres ». Ce livre a été (re)découvert en 1873.
Les chrétiens se réunissaient dans des maisons privées ou des synagogues s’ils restaient juifs. La réunion commençait par des confessions spontanées. Suivait une prière, à réciter trois fois par jour : le « Notre Père« . On enchaînait par l’Eucharistie (qui signifie « action de grâce »), appelé aussi la « communion« . Les fidèles buvaient tout d’abord le vin en récitant une prière « Nous te rendons grâce, ô notre Père, pour la sainte vigne de David… » puis partageaient le pain : « Nous te rendons grâce, …, pour la vie et la science… ». L’Eucharistie était un repas en soi, le Didachè poursuit par : « Après vous être rassasiés, rendez grâce ainsi…« . Le repas se terminait par « Maran Atha, amen » : Seigneur vient, qu’il en soit ainsi. On écoutait ensuite les prophètes, s’il s’en trouvait un dans l’assemblée. Un prophète était une personne qui portait la parole de Dieu. Le mot « église » vient de « ekklesia« , l’assemblée en grec.
Il n’y a donc pas de hiérarchie parmi les premiers chrétiens. L’assemblée est dirigée par un ancien, le presbytre (presbuteros). La bonne tenue est assurée par le surveillant, l’évêque (episcopos). Comme on le voit, la religion s’est développée, non pas dans le monde juif, mais grec.
Les premières églises (bâtiments)
On a l’habitude de dire que les chrétiens persécutés dans l’Empire romain, se terraient et qu’il fallut attendre l’empereur Constantin (272-337) pour voir des églises s’ériger un peu partout suite à son édit de tolérance. Rien n’est plus faux. Les chrétiens vivaient au grand jour et fréquentaient des édifices publics (voir mes articles sur les martyrs). Ces édifices étaient construits sur le modèle des basiliques romaines, des lieux de rassemblement couverts, comme des marchés. On trouvait même des chrétiens parmi les conseillers des empereurs… persécuteurs.
Relisons deux chroniqueurs chrétiens qui ont abondamment documenté les persécutions de IVe siècle… dont ils sont sortis indemnes.
(Lactance : De la mort des persécuteurs de l’Eglise) … l’église de Nicomédie (NB : la capitale de l’Empire d’Orient avant la construction de Constantinople) est bâtie sur une éminence que l’on peut voir du palais. Ils disputaient entre eux s’ils feraient mettre le feu à l’édifice sacré. Mais l’opinion de Dioclétien (NB : l’empereur) prévalut, il eut peur que l’embrassement ne se communiquât à plusieurs grandes maisons qui étaient voisines de l’église et qu’ainsi une grande partie de la ville ne fût brûlée.
(Eusèbe : Histoire ecclésiastique, livre VIII – sous Dioclétien) : Tout cela s’est en effet passé à notre époque, quand nous avons vu de nos yeux les maisons de prière rasées et détruites de fond en comble, les divines et saintes écritures livrées au feu… (NB : Eusèbe était présent partout où l’on persécutait ????).
(Eusèbe : Histoire ecclésiastique, livre X – sous Constantin) : … on voyait les maisons de prière se relever de nouveau de leurs ruines, et monter à une hauteur sans limite et recevoir une splendeur plus grande que celles qui avaient autrefois été ravagées.
Constantin fit construire le Saint Sépulcre à Jérusalem (à gauche), sur les emplacements supposés du tombeau de Jésus et de son lieu de crucifixion. A Bethléem, il fit élever la Basilique de la Nativité (plan à droite) sur le lieu présumé de la naissance de Jésus. Il a choisi le version de l’évangile de Matthieu qui le fait naître dans une grotte au détriment de la version de Luc, qui faisait résider la famille de Jésus à Bethléem avant d’aller s’installer à Nazareth (voir mon article sur l’invraisemblable naissance de Jésus)
Le temps de reliques
Après le Ve siècle, les églises vont se multiplier un peu partout. Elles vont devenir le lieu de culte des saints qui sont des intercesseurs en liaison avec Dieu. » Pas de lieu de culte sans relique« . Un miracle et la fortune de l’église est assurée : des centaines de pèlerins vont converger vers elle. Si les saints (martyrs) manquent, comme en Gaule, on les invente : un moine a été tué lors de l’invasion des peuples germaniques, il devient le saint patron de la paroisse. Clotilde, la femme de Clovis est faite sainte, Sigismond, un roi burgonde assassiné par sa famille, vient compléter la galerie des saints. Des centres de distribution des reliques voient le jour. On n’hésite pas à puiser dans les catacombes, ces carrières qui avaient servi de cimetières aux siècles précédents.
L’église devient un lieu saint
Au IXe siècle, les églises sont sacralisées. La première célébration de l’Eucharistie en fait un édifice sacré. C’est à cette époque que les églises vont adopter un clocher dont l’origine est controversée : certains historiens y voient un emprunt aux minarets des mosquées.
Un nouveau miracle
Vers 1140, l’Eucharistie devient un miracle permanent. Le vin et le pain (l’hostie) se transforment réellement en sang et en corps du Christ, ce n’est pas un symbole, c’est réel. L’Eucharistie assure la présence réelle de Dieu lors des messes. Etre chrétiens, appartenir à l’Eglise, oblige de se rendre à l’église. De nombreuses « hérésies » s’élèveront contre ce nouvel acte de foi, dont l’hérésie cathare. Notons que de nos jours, le vin de messe (que seul le prêtre boit) est du vin blanc ! Plusieurs raisons sont évoquées :
Il ne tache pas les linges d’autel, généralement très coûteux, ni le linge pour essuyer le calice et réduit donc les frais d’entretien.
Il est plus facile à boire tôt le matin à jeun.
Il ne colore pas la barbe blanche des vieux prêtres, qui avaient souvent l’air de vampires au sortir de la messe.
Il me revient que le Vatican utilise toujours du vin rouge… italien comme il se doit.
Les deux articles précédents (les esséniens et les manuscrits de la Mer morte) se sont clôturés sur des points d’interrogation. Aucun élément irréfutable ne permet de connaître les esséniens ni de découvrir les rédacteurs des manuscrits. Cet article sur le Maître de Justice va-t-il nous éclairer sur cette secte ou une chape de plomb recouvre-t-elle cette partie de l’Histoire juive ?
Un personnage de papier
Que savons-nous du Maître de Justice ? Il n’apparaît que dans certains manuscrits de la Mer Morte comme « les Commentaires d’Habacuc« , « l’Écrit de Damas« , « la Règle de la Communauté« . Les « Psaumes d’action de grâce », aussi appelé le « Rouleau des Hymnes » est attribué au Maître de Justice. Nous n’avons aucune autre source sur ce personnage présenté comme le fondateur et le dirigeant du Yahad, les rédacteurs des manuscrits sectaires de Qumran. On doit deviner son histoire à travers les documents découverts, mais ceux-ci sont incomplets et pas très explicites, ils utilisent des pseudonymes. Ainsi, le maître de Justice est confronté à « l’Homme du Mensonge » qui dirige les « Chercheurs de flatterie » et il est persécuté par le « Prête impie« . Prêtre Impie semble être un jeu de mot en hébreu. En effet, grand prêtre se dit « cohen ha-rosh » et prêtre impie se dit « cohen ha-rash ». Le prêtre impie serait donc un grand-prêtre qui aurait peut-être usurpé la place du Maître de Justice.
À partir de ces éléments, les historiens élaborent différentes hypothèses. Le premier problème à résoudre est de déterminer la période où il aurait vécu. Malheureusement, il n’y a aucune date dans les manuscrits sectaires de Qumran. Par contre les documents les plus significatifs décrivent des événements datant du même siècle : le premier siècle avant notre ère. On y parle de la mort du « Lion de la colère » identifié par le roi Alexandre Jannée (mort en 76 avant notre ère) et de l’occupation de la Judée par le Romain Pompée en 63 avant notre ère.
Le Maître de Justice aurait reçu de Dieu la révélation du sens caché des Écritures, la Loi orale transmise par Moïse. Il entre en conflit avec le « Prêtre impie », probablement le grand prêtre du temple de Jérusalem. Certains historiens prétendent qu’il a été arrêté, lapidé puis crucifié, mais qu’il aurait survécu. Aucun texte ne raconte cette histoire. On sait par contre que la secte a fui la Judée pour se réfugier à Damas.
Qui était-il ?
Certains voient en lui Onias III, décrit comme un homme bon, recherchant la justice, c’est ce qu’on lit dans le Livre des Macchabées. Il a été déposé en -175 et remplacé par son frère Jason, un usurpateur, imposé par le roi de Syrie Antiochus IV. Il est assassiné vers -171. Ceci explique que les membres du Yahad ne reconnaissent plus les prêtres du temple de Jérusalem, ils seraient des « légitimistes » de Onias III et les continuateurs de sa dynastie. Mais pour contredire cette théorie, nous devons suivre son fils, Onias IV, qui fuit en Égypte et y fonde le temple de Léontopolis. Or les écrits sectaires ne mentionnent jamais l’Égypte comme le refuge d’une autre souche de leur mouvement. Et les dates ne correspondent pas.
Une autre théorie se base sur l’absence d’un grand-prêtre entre -159 et -152. Durant cette période, le Maître de Justice aurait occupé la fonction. Mais pourquoi l’avoir fait disparaître de la liste ?
Si on retient l’hypothèse qui le fait vivre au Ier siècle avant notre ère, il aurait été sadducéen au temps d’Alexandre Jannée (103-76). Ce roi de Judée a fait crucifier 800 pharisiens sous les yeux de leur famille. Il a ensuite fait massacrer toutes leurs femmes et leurs enfants. C’est un fait historique. Est-ce le massacre des Innocents mentionné dans l’évangile de Luc ? Son épouse, Salomé Alexandra, qui lui succéda, effectue un revirement spectaculaire en s’appuyant cette fois sur les pharisiens pour régner. Ceux-ci persécutent alors les sadducéens et le Maître de Justice aurait dû s’enfuir pour se réfugier en Égypte. Encore l’Egypte.
Jésus était-il le/un Maître de Justice ?
Jésus en Maître de Justice est une hypothèse nouvelle qui explique que la tradition ait conservé la condamnation et la crucifixion de Jésus par les Juifs et non par les Romains contre toute logique. Elle permet de suivre l’évolution des adeptes de Jésus, de la secte de Qumran aux premières communautés… qui naissent justement après la disparition des esséniens. Elle explique le passage en Égypte, les persécutions dont les disciples vont faire l’objet lors des conflits entre partisans d’Hyrcan et son frère Aristobule, les fils de Salomé Alexandra qui se disputent le pouvoir à sa mort. Cette hypothèse explique surtout pourquoi nous n’avons aucun document du Ier siècle sur Jésus.
Que nous apprennent les Talmuds, ces commentaires de la Bible juive édités au IVe siècle de notre ère à Babylone et en Judée ? Les informations qu’on y puise n’éclairent pas la situation. Le Jésus des Talmuds n’est pas historique, mais polémique. Les Talmuds apparaissent alors que le christianisme est devenu religion d’État, ils veulent prouver aux juifs que Jésus n’était pas le messie et qu’ils ont bien fait de ne pas le suivre. Voyons néanmoins comment ils le présentent.
Jésus serait le fils d’une coiffeuse, Myriam (Marie), tellement volage que son mari, Papos ben Yehouda, l’enfermait lorsqu’il quittait son domicile. Le mari finit par s’enfuir à Babylone sur les conseils de rabbi Aqiba, qui vécut la seconde révolte juive. Cette histoire nous projette vers 120 de notre ère !
Une seconde version fait de Jésus le fils d’une autre Myriam, fille de bonne famille, violée par un voisin, Yossef (Joseph) ben Pendara. Son fiancé fuit également à Babylone sur les conseils de son maître, Simon ben Shéta, le frère de la reine Alexandra-Salomé, qui vécut au premier siècle avant notre ère, ce qui nous amène un siècle avant l’histoire chrétienne… au temps du Maître de Justice. Nous ne devons pas nous étonner que le Talmud raconte plusieurs histoires de Jésus, cet ouvrage reprend toutes les opinions juives, même les plus contradictoires, de peur d’oublier celle qui sera avérée dans l’avenir.
Cette chronologie est confirmée par un autre texte juif datant du Moyen-Age (les Toldot Yeshou) : Jésus aurait été le disciple de rabbi Yeoshoua ben Pera‘hiya. Il serait né la quatrième année du règne d’Alexandre Jannée, soit en 99 avant notre ère. Lors des persécutions des pharisiens, il aurait accompagné son maître en Égypte, jusqu’à ce que Simon ben Shéta, grande figure du pharisianisme, lui annonce la fin des persécutions. Ici, le maître de Jésus aurait été un pharisien et pas sadducéen.
Sur ces hypothèses, un tout petit nombre d’auteurs contemporains, en mal de copie, ont élaboré une nouvelle histoire de Jésus…qui explique pas mal de choses. Je ne les suis pas, mais leurs arguments sont intéressants.
Attention, il n’existe aucun lien entre le Maître de Justice et le Jésus du Talmud si ce n’est la période pendant laquelle ils auraient vécu. Certains auteurs ont attribué au Maître de Justice un nom : Yeoshua, qui est le même que celui de Jésus… mais le Maître de Justice n’a pas été identifié, on ignore donc son nom. Plus mystérieux, Flavius Josèphe ne parle pas du Maître de Justice alors qu’il proclame avoir suivi les enseignements des esséniens. Oubli de sa part ou censure des copistes ?
Plusieurs éléments sont troublants :
Les évangiles ne parlent jamais des esséniens, alors qu’ils citent les pharisiens et dans une moindre mesure, les sadducéens.
Les esséniens disparaissent quand les chrétiens font leur apparition dans l’Histoire, comme par un fondu-enchaîné cinématographique.
Comme les esséniens, les chrétiens dénigrent au temple de Jérusalem un rôle primordial dans l’accomplissement des rites.
Ils sont les ennemis des pharisiens.
Ils rejettent les sacrifices sanglants, les remplaçant par des repas communautaires.
Eusèbe de Césarée et Épiphane de Salamine considéraient les esséniens, en fait les thérapeutes, comme les premiers chrétiens.
Dans le manuscrit 4Q174 (surnommé “Les Derniers Jours), on lit :
« J’établirai ta progéniture à ta place et j’affirmerai le trône de sa royauté. Je serai pour lui un père et il sera mon fils. Ce passage de Samuel (2 Sam 7, 11-14) renvoie au rejeton de David qui apparaîtra avec l’interprète de la Loi et qui se manifestera à Sion durant les derniers jours ainsi qu’il est écrit : « Et je relèverai la tente de David qui est déchue ». Ce passage d’Amos (Amos 9 ,11) évoque la branche déchue de David qu’il relèvera pour délivrer Israël ».
Or la généalogie de Jésus telle qu’elle est reprise par Matthieu et Luc, se base sur une branche déchue de David, pas sur la lignée des rois de Juda. Remarquons le style du texte, c’est celui des manuscrits appelés « commentaires » : des passages de la Bible (ici Samuel et Amos) sont expliqués, interprétés.
Les membres du Yahad (nom que se donnent les rédacteurs des manuscrits sectaires de la Mer Morte), ne sont pas sans faire penser aux premiers chrétiens avec qui ils ont des pratiques communes, ce qui n’est pas extraordinaire en soi. Les uns et les autres sont des juifs, respectueux de la loi divine. Leur doctrine est dans l’air du temps. La description que Flavius Josèphe donne des esséniens dans le livre II de la Guerre des Juifs fait immédiatement penser à une collectivité de moines chrétiens. Mais il se peut que ce texte ait été interpolé par des copistes chrétiens.
Il est intéressant de noter que les livres dont on a retrouvé le plus d’exemplaires, dans les grottes de la Mer Morte, sont ceux les plus cités dans le Nouveau Testament. Ainsi, le livre des Psaumes présent à 39 exemplaires est le plus cité dans le Nouveau Testament, suivi du Deutéronome, 32 exemplaires et du livre d’Isaïe, 22 exemplaires.
Le Didachè (sorte de catéchisme des premiers chrétiens) nous présente l’eucharistie (le partage du vin et du pain) exactement de la même façon que les rouleaux de la Mer Morte (1QSa). Cette eucharistie est totalement différente de celle instaurée par Paul qui est un blasphème pour les juifs qui n’auraient pas supporté le « buvez ceci, c’est mon sang« . Le premier commandement que Noé a reçu de YHWH, c’est « tu ne consommeras pas de sang qui est la vie ». Ce commandement explique la façon barbare dont les juifs et les musulmans abattent les animaux et aussi le refus de la transfusion sanguine dans certaines sectes.
Le même Didachè explicite l’idée des « les deux voies », la vie et la mort, sujet du manuscrit 4Q473 de Qumran.
Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, quand Jean (emprisonné !) fait demander à Jésus s’il est le messie, celui-ci répond : « L’aveugle a recouvré la vue, l’estropié marche, le lépreux est purifié, …, le pauvre reçoit la bonne nouvelle ». Cette phrase est extraite du manuscrit 4Q521, nommé « Rédemption et résurrection ». Notons que cette promesse figure également dans une prière juive.
Certaines paroles attribuées à Jésus dans les évangiles où l’on peut trouver tout et son contraire, s’accordent avec les vues conservatrices du Yahad :
Vous irez vers les brebis égarées d’Israël, pas vers les Samaritains ni vers les étrangers.
Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir.
Le sermon sur la montagne est une copie conforme d’un passage du manuscrit 4Q550 : « Heureux ceux qui reconnaissent leur pauvreté spirituelle, car le royaume des cieux leur appartient! Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! Heureux ceux qui font preuve de bonté, car on aura de la bonté pour eux! … «
Les Actes des Apôtres nous apprennent que pour entrer dans la secte chrétienne, il faut faire don de ses biens. On y apprend que Simon-Céphas « le roc » (Pierre en français), que les évangiles gnostiques nous présentent comme borné, n’a toujours rien compris au message de son maître : il tue de ses mains Ananias et Saphira qu’il soupçonne d’avoir dissimulé certains de leurs biens. Or cette pratique de don de ses biens est une caractéristique des esséniens.
Paul utilise le nom Bélial pour désigner le démon. Or ce nom n’est pas employé dans la Bible, mais abonde dans les manuscrits sectaires de la Mer Morte (Règle de la communauté, Rouleau de la guerre, etc.).
Que dire alors de l’attente des deux messies : celui d’Aaron (Jean le Baptiste) et celui d’Israël, le rejeton de David, Jésus, le roi des Juifs ? Sinon qu’elle est conforme aux croyances du Yahad : le messie d’Aaron annoncera la venue du messie d’Israël. En plus, cela se passera sur le Jourdain, comme le prescrivent les manuscrits.
Comme le Yahad, Jésus annonce la venue du royaume des Cieux, sur terre (que votre volonté soit faite sur la terre comme (elle est faite) aux cieux), l’approche des derniers jours (d’injustice et du mal) et le jugement dernier.
Mais il y a des différences entre Jésus et les esséniens : Jésus rejette toute hiérarchie : « Tout disciple est comme son maître », il côtoie des personnes que les esséniens auraient jugées impures et s’en seraient écartés, il est un bon vivant, loin d’être un ascète, il est peu respectueux de la loi juive.
Conclusions
Loin d’apporter un éclairage sur les esséniens, le Yahad et les manuscrits de la Mer morte, le personnage du Maître de Justice ne fait que brouiller les pistes. Il faudra encore attendre pour obtenir des certitudes.
Cet article fait suite à l’article concernant les esséniens.
Une découverte extraordinaire
Au mois d’avril 1948, un communiqué de presse annonce que des Bédouins ont découvert dans une grotte près de Kirbet Qumran sept rouleaux provenant de la bibliothèque des esséniens. Les bédouins cherchaient une chèvre égarée. Une longue saga commence.
Le site de la découverte
Trois rouleaux avaient été acquis par un chercheur de l’Université hébraïque, Eléazar Sukenik. Le métropolite (évêque) du couvent syrien de Jérusalem, Athananasius Samuel avait acheté les quatre autres, qu’il revendra 250.000 dollars à l’État d’Israël en 1955. Il fit un profit considérable car il avait acheté les manuscrits à un intermédiaire, Kando, receleur notoire de Bethléem pour 100 dollars. On raconte que les Bédouins ont reçu 66% de cette somme, ce qui a permis à l’un d’eux, Mohammed edh Dhib de s’acheter 20 chèvres, un fusil et une femme. (histoire racontée par Simone et Claudia Paganinidans leur livre Qumran, les ruines de la discorde : Bayard 2010)
En 1955, neuf autres grottes avaient livré d’autres manuscrits. Aujourd’hui, on a découvert des manuscrits dans 11 grottes et les faux commencent a envahir le marché. Il faut dire qu’un bout de rouleau de 1 cm² peut se négocier quelques centaines de milliers de dollars.
Les manuscrits
870 manuscrits ont pu être reconstitués, parfois très partiellement, au départ de 15.000 fragments. 660 ont été identifiés. Ce ne sont pas 660 textes différents, plusieurs copies d’un même texte ont été retrouvées. Ainsi, la « Règle de la communauté » existe en 13 exemplaires et l’Ecrit de Damas en 11 exemplaires regroupés dans les grottes 4, 5 et 6.
Seuls dix livres ont livré plus de la moitié de leur texte. C’est dire la difficulté du déchiffrement. Un seul rouleau est complet, c’est le livre d’Isaïe.
Les sept premiers rouleaux étaient en assez bon état.
Il s’agit de :
La Charte d’un groupement sectaire juif
Le Récit des patriarches
Les Psaumes d’action de grâce
Le Commentaire d’Habacuc
Le Règlement de la guerre
Deux copies du livre d’Isaïe, livre canonique de la Bible.
À part le Livre d’Isaïe, les autres documents étaient totalement inconnus jusqu’alors.
Kirbet Qumran, qui signifie en arabe, les ruines de Qumran, situé sur les bords de la Mer Morte était jordanienne jusqu’à la guerre des Six Jours (juin 1967). Elle devint alors israélienne. Actuellement, elle fait partie des territoires palestiniens. Cette situation n’a pas facilité le travail de transcription des documents. Ce n’est que depuis 1991 que tous les chercheurs ont accès aux transcriptions : les documents sont reconstitués à partir de fragments, puis retranscrits et photographiés.
Les manuscrits sont écrits avec une encre à base de carbone sur des peaux d’animaux ou des papyrus (10% seulement). Le plus long manuscrit, le Rouleau du Temple 11Q19, mesure plus de 8,5 m. 11Q désigne la onzième grotte à Qumran. La plupart des documents sont écrits en hébreu, certains en araméen et un tout petit nombre en grec. Ils ont été rédigés sans ponctuation ou signes facilitant la lecture. Parfois, il n’y a pas d’espaces entre les mots. Leur rédaction s’est étendue sur le IIe siècle avant notre ère jusqu’au Ier siècle de notre ère. La production de manuscrits s’est arrêtée lors de la première révolte des Juifs contre les Romains de 66 à 70 de notre ère.
Tous les manuscrits sont des livres concernant la religion. Ce sont des livres de la Bible ou ils parlent de thèmes courants comme le salut des justes, l’eschatologie, le messianisme, la sainteté du peuple d’Israël, les purifications, la place du temple et l’interprétation de la loi. Mais on ne décèle pas une ligne de conduite unique. Certains textes sont l’antithèse d’autres.
La plupart des livres étaient déjà connus. Ainsi on a une copie de tous les livres de la Bible, à un ou plusieurs exemplaires, sauf le livre d’Esther. Mais d’autres, environ 130, surnommés les livres sectaires ou non-bibliques, étaient complètement inconnus des chercheurs.
Un seul manuscrit ne parle pas de religion, c’est le plus étonnant : il est écrit sur une plaque de cuivre et situe l’emplacement de 64 trésors cachés. En voici un verset : « À l’entrée de la fontaine de Beit Shem : ustensiles votifs d’or et d’argent, et pièces d’argent pour une somme totale de 600 talents ». Bien entendu, on a recherché ces trésors… sans succès. D’autres étaient déjà probablement passés. Certains chercheurs ont calculé que la somme des trésors représentait 65 tonnes d’argent et 36 tonnes d’or (?).
Les ruines de Qumran
Par qui ont été rédigés les manuscrits ? Comme nous l’avons vu, la déclaration de Pline quant à leur situation a beaucoup influencé l’attribution des rouleaux aux esséniens : le site d’Engadi se trouve à proximité. Roland De Vaux, qui dirigeait les fouilles à Qumran, y a vu un monastère regroupant des moines esséniens copistes. Les grottes leur servaient de bibliothèque dans laquelle ils rangeaient leurs manuscrits. Le père Roland de Vaux est un archéologue dominicain, étroitement associé aux manuscrits de la Mer Morte bien qu’il n’ait pas participé à leur déchiffrement. Il était le responsable des fouilles à Qumran entre 1951 et 1956 alors qu’il dirigeait l’Ecole Biblique de Jérusalem et présidait le comité scientifique du musée archéologique de Palestine. À cette époque, Qumran, Jérusalem et Bethléem étaient en Jordanie. Il est le responsable de l’association des manuscrits au site de Qumran et aux esséniens. Il n’a jamais publié le résultat complet de ses fouilles et a détruit, involontairement, une grande quantité de matériel archéologique par des fouilles frisant l’amateurisme.
Vue globale du site de Qumran
Détail d’un mur
Les ruines ne sont pas très étendues. Le bâtiment principal mesure 32 mètres sur 37. On estime que l’établissement pouvait héberger de 15 à 50 personnes. Le RP de Vaux imagina donc que les moines étaient logés dans des tentes ou dans les grottes elles-mêmes. Bien qu’aujourd’hui cette hypothèse soit encore admise par une grande majorité, c’est le « modèle standard« , certains faits la contredisent. L’analyse de l’écriture des manuscrits montre qu’à part une dizaine, tous ont été écrits par des personnes différentes… or on dénombre plus de 800 rouleaux. Ce qui va à l’encontre de moines copistes. L’archéologie n’a retrouvé aucun signe d’habitat dans les grottes, ni aucune installation de tentes autour de Qumran. De plus, aucune voie ne relie Qumran aux grottes avoisinantes. Et que viendrait faire l’inventaire d’un trésor dans une secte qui prône la pauvreté ? Rappelons que dans les manuscrits retrouvés, trône un rouleau de cuivre 228 x 30 cm qui donne la situation de 64 trésors. Dans les grottes, les manuscrits n’étaient pas rangés sur des étagères, mais déposés dans des jarres sur le sol : ce n’était pas une bibliothèque, mais une cachette.
Quelle était alors la fonction du site ?
Dans un premier temps, sous le roi de Judée Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère), Qumran était un poste militaire avancé, avec des murs épais et une tour, comme on en compte plusieurs de Jéricho jusqu’à Massada, le long de la Mer Morte.
Une partie des bâtiments ont dû être détruits lors du tremblement de terre de 31 avant notre ère (date mentionnée par Flavius Josèphe). Le poste aurait été reconstruit et agrandi et semble avoir abrité une exploitation agricole et une fabrique de poterie. On a retrouvé ce qu’on pense être un four à céramique et un pressoir pour la production de vin, un moulin et une teinturerie. Chose troublante, la plupart des pièces de monnaie retrouvées sont des shekels de Tyr, la monnaie officielle du temple. Le site de Qumran aurait donc été en contact avec le temple de Jérusalem. C’est ainsi que l’on explique que lors du siège de Jérusalem en 68 de notre ère, les manuscrits auraient été mis en sécurité dans les grottes avoisinantes. C’est une hypothèse parmi d’autres. Il faut noter que la région n’était pas aussi désertique qu’aujourd’hui, elle bordait une route commerciale très fréquentée. Bien sûr les défenseurs de la thèse d’un « monastère » de moines copistes, les esséniens, restent sur leur position. Ce qui est une teinturerie pour les uns est une piscine pour les bains rituels pour les autres.
À 260 mètres des bâtiments de Qumran, se trouve un cimetière de 1200 tombes. Les archéologues qui fouillent ce cimetière donnent des informations contradictoires. L’un certifie qu’il n’y a que des tombes d’hommes, tous orientés dans le même sens, certainement les membres d’une secte religieuse, un autre à analyser les ossements de 33 personnes, 30 hommes et 3 femmes… ce qui irait à l’encontre de la théorie des « moines » esséniens.
Quand le site a-t-il été abandonné ? Il semblerait qu’il fut assiégé et détruit par les Romains lors de la révolte des Juifs de 66 à 70. Porquoi assiéger des moines et détruire leur monastère ? On ne retrouve aucune trace des manuscrits sur le site même de Qumran. Par contre, plusieurs fragments ont été retrouvé dans les ruines de la forteresse de Massada, un peu au sud de Qumran. Durant la révolte, Massada fut le dernier bastion des insurgés à résister aux Romains, il ne tomba qu’en 73. La tradition rapporte que tous les occupants se sont suicidés. Que venaient faire des esséniens parmi ces rebelles ?
Le Yahad
Enfin, les textes eux-mêmes contredisent l’hypothèse essénienne. Les mots « esséniens » ou « Qumran » sont absents des manuscrits. La secte se nomme elle-même Yahad (unité ou congrégation ou communauté en hébreu).
Le Yahad se définit (dans 1QHab) comme « une congrégation ayant pour essence la vérité, l’humilité authentique, l’amour de la charité et l’esprit de justice, attentifs l’un à l’autre selon ces principes dans la société sainte, unis dans une fraternité éternelle ». Elle rejette les sacrifices sanglants. On lit dans la Règle de la Communauté (1QS 9, 4-5) : « Plus que la chair des holocaustes et que la graisse des sacrifices, … l’offrande des lèvres selon le droit sera comme une odeur agréable de justice, et la pureté de conduite sera comme le don volontaire d’une oblation [qui attire] la bienveillance [divine] ».
Ses membres attendent le règne de Dieu et le jugement dernier. La secte est loin d’être pacifiste : elle attend le messie pour se lancer dans le combat final contre les forces des ténèbres qui aura lieu à Armageddon (en hébreu : la colline de Megiddo au nord d’Israël).
Le célibat n’y est pas célébré comme une vertu. Les documents énoncent les lois du mariage, lois plus contraignantes que celles édictées par la Torah. Par exemple, le mariage d’un oncle et d’une nièce est formellement interdit alors que la Torah l’encourage.
Contrairement à ce que dit Philon, l’esclavage n’est pas tabou ni interdit : les documents déterminent comment il faut traiter les esclaves juifs et dans quelles conditions on peut prendre les ennemis en esclavage… l’alternative étant la mort pour eux. Un juif qui ne pouvait pas payer ses dettes pouvait se vendre comme esclave, ou vendre un membre de sa famille à son débiteur. En principe, lors des années sabbatiques, tous les esclaves juifs devaient être libérés. Comme le septième jour de la semaine, jour de shabbat était chômé, une année sur sept était dite sabbatique : les champs étaient laissés en friche. C’est à cette occasion qu’on libérait les esclaves juifs. Ils ne pouvaient pas être cédés à des maîtres non juifs et ils ne pouvaient pas être vendus à d’autres juifs qu’avec leur consentement.
Ni Flavius Josèphe, ni Philon, ni Pline ne citent des caractéristiques essentielles du Yahad :
Aucun de ces auteurs ne parle du Maître de Justice, personnage emblématique du Yahad dont je parlerai dans l’article suivant.
Contrairement aux autres Juifs, qui utilisaient un calendrier lunaire, ils se réfèrent à un calendrier solaire de 52 semaines, soit 364 jours. Ce qui est un blasphème pour les juifs traditionalistes pour qui la mesure du temps est l’affaire de Dieu. Les jours de fête sont d’ailleurs fixés dans la Torah. Ils célèbrent les mêmes fêtes que les autres juifs, mais à des dates différentes. L’année commence toujours un mercredi, quatrième jour de la semaine juive, jour où Dieu a séparé le jour de la nuit selon la Bible.
Aucun auteur n’insiste sur le fait que la secte est ultra-orthodoxe. C’est ainsi qu’on y lit que si le jour du shabbat, un homme tombe dans un puits, on ne peut tenter de l’en extraire qu’avec ses vêtements. Tout usage d’un bâton ou d’une échelle est proscrit par la loi. Si on échoue, il faut l’y laisser.
Leurs textes sont souvent xénophobes.
Le Yahad est loin d’être pacifiste. Ses membres attendent la fin des temps pour en exterminer les forces des ténèbres.
Ce seraient donc des combattants de Dieu qui attendent deux messies pour le combat final : le messie d’Aaron (un prêtre de la famille de Moïse) qui annoncera le messie d’Israël, un roi, descendant de David qui mènera les juifs à la victoire grâce à l’intervention divine. Certains ont fait le rapprochement avec le couple Jean le Baptiste et Jésus.
On n’a donc aucune certitude sur les esséniens, le site de Qumran et l’origine des manuscrits. On peut dire :
Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre le site de Qumran et les manuscrits.
Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre Qumran et les esséniens.
Qu’il n’y a aucun lien prouvé entre les esséniens et les manuscrits.
Et si les manuscrits venaient de sources différentes ? On a évoque le temple de Jérusalem : les manuscrits auraient été caché avant la prise de la cité en 70. Ce qui explique la présence du rouleau de cuivre localisant des trésors.
Dans le deuxième livre des Macchabées on peut lire (2, 13-15) :
« …Judas (Macchabée, mort en -160) pareillement a rassemblé tous les livres dispersés à cause de la guerre qu’on nous a faite, et ils sont entre nos mains. Si vous (les juifs d’Égypte) en avez besoin, envoyez-nous des gens qui vous en rapporteront ».
On ne connaît pas l’emplacement de cette bibliothèque, ni ce qu’elle est devenue.
Mais où placer ces « esséniens » sur l’échiquier politique de la Judée ? Nulle part, ils se sont retirés de la vie politique lorsqu’ils se sont séparés des pharisiens sous le règne d’Alexandre Jannée (127-76 avant notre ère) . Retirés ? Pas tout à fait, ils se sont mis en réserve. Ils ont peut-être considéré qu’il n’y avait rien à faire pour le moment. Ils attendent l’arrivée d’un ou de deux messies annonçant l’intervention directe de Dieu, qui à l’aide des légions célestes, purifiera la terre d’Israël et prouvera au monde qu’il est bien le seul dieu.
Ceci est le premier de trois articles qui vont parler des esséniens, des manuscrits de la Mer morte, de la figure emblématique de certains manuscrits : le Maître de Justice.
Encore aujourd’hui, les esséniens constituent une énigme. Nous avons peu d’écrits anciens qui y font référence et les découvertes des manuscrits de la Mer Morte, à Qumran en 1947, ne font qu’ajouter à la confusion, car aucun ne mentionne le nom d’essénien. À travers la lecture de ces rouleaux, on découvre une secte apocalyptique à la pensée proche des pharisiens, mais prête à en découdre avec les forces des ténèbres pour hâter la fin des temps.
Apocalypse ne veut pas dire catastrophe, mais bien « révélation ». En anglais, le livre de l’Apocalypse s’appelle d’ailleurs le « livre des Révélations ». Les écrits apocalyptiques révèlent le dessein de Dieu pour les temps à venir. Ces récits sont souvent eschatologiques, l’eschatologie étant un discours sur la fin des temps. Donc, un récit apocalyptique décrit souvent ce que Dieu réserve aux bons et aux forces du mal à la fin des temps. On y oppose Babylone, la cité du mal (les juifs y ont été déporté) qui symbolise ce qui doit être détruit et la Jérusalem céleste, Sion, qui est le but à atteindre. Babylone ne se réfère pas à la ville ancienne, c’est le symbole de toutes les villes « mauvaises », dont Rome au Ier siècle de notre ère.
Les sources
Nous connaissons les esséniens par trois sources, dans l’ordre chronologique : Philon d’Alexandrie, Pline l’Ancien dans son ouvrage « Histoire naturelle » qu’il dédia en 77 de notre ère à Titus Flavius, le futur empereur et Flavius Josèphe, dont j’ai abondamment parlé. Les talmuds n’en parlent pas, les évangiles non plus. Justin, un auteur chrétien, qui écrit sur les sectes juives les ignore de même qu’Irénée qui disserte sur le monachisme (les moines). Tous deux ont vécu au IIe siècle de notre ère !
On sait donc très peu de chose d’eux.
Pline (23 à 79), qui n’a jamais voyagé en Judée, les présente comme une communauté d’hommes exclusivement, dont le nombre de membres ne diminue jamais : « Ils vivent sans femme et sans rapport sexuel, sur les bords de la Mer Morte au-dessus d’Engadi ». Cette déclaration a beaucoup influencé l’attribution des manuscrits de la Mer Morte aux esséniens. Car Engadi se trouve près de Qumran où les rouleaux ont été découverts. J’en reparlerai.
Pline l’Ancien périra lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il se trouvait à Misène, port de la baie de Naples, en tant que préfet, commandant la flotte militaire romaine. Voulant porter secours aux victimes de l’éruption, il traversa la baie avec ses galères et mourut, probablement étouffé, à 56 ans. Nous devons à son neveu, Pline le jeune, également présent à Misène, le récit, parfaitement précis de cette éruption. notons que les Romains ignoraient tout des éruptions volcaniques. Pompéi, détruite par l’éruption du Vésuve, admirablement conservée sous les cendres, fouillée par une multitude d’archéologues, n’a encore livré aucune trace de chrétiens.
Notons que Pline l’Ancien, philosophe stoïcien, curieux de tout, sciences, arts et bien entendu philosophie, ne parle pas des chrétiens dans ses ouvrages et que son neveu, Pline le Jeune, écrivain et politicien romain, ne les découvrira qu’en 113 !
Philon d’Alexandrie (-25 à 45) parle des esséens (sans le N) vivant en Judée et des thérapeutes vivant en Égypte dans son ouvrage « Contre Flaccus ». D’après lui, ce sont des saints, serviteurs de Dieu, pauvres, tout à fait pacifistes, refusant l’esclavage. Ils rendent service à leurs semblables et ne pratiquent pas le célibat. Il y aurait environ 4000 esséens en Judée.
Philon d’Alexandrie, nous a laissé un nombre impressionnant d’écrits la plupart philosophiques, plus grecs que juifs. À tel point que les chrétiens l’ont longtemps considéré comme l’un des leurs. Philon va être envoyé à Rome auprès de l’empereur Caïus Caligula pour défendre les juifs durant l’hiver 39-40. Dans son réquisitoire « Legato ad Caium », il parle des provocations de Ponce Pilate à Jérusalem où il voulait décorer le temple de boucliers romains, mais il ne mentionne ni Jésus, ni les chrétiens.
Représentation de Philon d’Alexandrie… en évêque chrétien ?
Flavius Josèphe (vers 37 à 100) est plus prolixe sur les esséniens, alors qu’il nous en dit très peu de choses sur les pharisiens et les sadducéens. Il nous explique :
Quand ils entrent dans la secte, ils font don de leurs biens. On retrouve cette coutume chez les premiers chrétiens dans les Actes des Apôtres.
Ils insistent sur le rôle du destin, de la prédestination : la vie est toute tracée.
Ils effectuent un noviciat d’un an suivi d’une période probatoire de 2 ans.
Ils s’habillent de blanc.
Ils ne rendent pas de sacrifices au temple de Jérusalem, mais participent à des repas pris en commun. Le Cène chrétienne est un repas commun essénien.
Ils respectent le gouvernement, quel qu’il soit, car « c’est par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme ». Les évangiles font dire à Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
On ne retrouve pas les caractéristiques énumérées par les trois écrivains dans les manuscrits de la Mer Morte, sauf la vie communautaire et le noviciat. Comme ils ne parlent pas du temple de Jérusalem, on peut supposer que Flavius Josèphe a raison de dire qu’ils ne rendent pas de sacrifice au temple.
La disparition des esséniens
Les esséniens resteront une énigme, même dans leur disparition : on ne parle plus d’eux après la destruction du temple de Jérusalem en 70, conséquence de la révolte des juifs en 66. Ils sortent de l’Histoire quand les chrétiens y font leur entrée. Ils ont des points communs avec les chrétiens. D’ailleurs bon nombre d’écrivains chrétiens l’ont constaté.
Au IVe siècle, l’évêque d’Italie Philastre de Brescia dit d’eux qu’ils sont des moines qui considéraient Jésus non comme le fils de Dieu, mais comme un prophète… alors qu’ils existaient avant la prédication de Jésus.
Jérôme (347-420) affirme que les thérapeutes sont des moines croyant au Christ et vivant dans des monastères.
Eusèbe de Césarée (265-340 env.) indique que les thérapeutes «étaient un groupe de premiers chrétiens »
Épiphane de Salamine (315-403) affirme que c’est le nom original des chrétiens.